Valentin Nerdenne, la morsure et le velours

À trente ans, le comédien adapte Philippe Besson au Théâtre de Belleville et s’apprête à camper, dès la rentrée, un Dracula queer à l’Apollo Théâtre. Portrait d’un acteur qui fait de la scène le lieu de toutes les libertés.

Il porte la silhouette fine et l’œil clair des jeunes gens qui n’ont pas tout à fait fini de se découvrir. Sur scène, pourtant, Valentin Nerdenne occupe l’espace avec une autorité qui surprend. Comédien, danseur, chanteur, adaptateur, metteur en scène, fondateur de sa propre compagnie à un âge où d’autres apprennent encore à dire leur premier monologue, il appartient à cette génération de jeunes artistes qui refusent l’attente et préfèrent fabriquer eux-mêmes les œuvres qui leur ressemblent. Le voici qui boucle au Théâtre de Belleville une longue tournée d’Arrête avec tes mensonges, son adaptation du roman de Philippe Besson, avant d’endosser à la rentrée la fourrure verte et les talons rouges d’un comte Dracula que personne n’avait encore osé imaginer ainsi sur une scène parisienne. Entre le velours intime de la première création et la morsure flamboyante de la seconde, c’est une même cohérence qui se dessine, celle d’un artiste qui n’écrit jamais que sur ce que l’on tait.


La trajectoire de Valentin Nerdenne s’est forgée entre deux mondes qui se parlent rarement en France, l’art dramatique enseigné dans les conservatoires et la comédie musicale anglo-saxonne. De 2017 à 2021, il suit la formation du Conservatoire du VIIIe arrondissement de Paris, après une première année passée au Keys Acting Studio. Mais en parallèle, dès 2016, une annonce attire son attention et il auditionne pour la compagnie 27 Saville, créée à Paris par Jessica Capon, une Anglaise issue d’une école de comédie musicale britannique. Le projet l’intrigue, l’ambition étant d’acclimater au public français des productions à l’américaine, sans concession sur l’exigence ni sur les moyens.


« En parallèle de ma formation au conservatoire, j’avais entre six et neuf heures de répétition par semaine de comédie musicale. C’était un peu comme une petite école, on répétait beaucoup et on montait un spectacle par an ou tous les deux ans », raconte le comédien. La singularité de cette double formation lui apparaît rapidement. « Au conservatoire, en France en tout cas, on fait beaucoup d’art dramatique, donc de théâtre pur. Avec la comédie musicale, ce n’étaient pas des cours mais des répétitions de chant et de danse, beaucoup d’heures par semaine, c’était très formateur. Pour moi cela a été comme une deuxième école. » Les productions qui en sortent ne ressemblent en rien à du théâtre amateur, et c’est cette tension précisément qu’il revendique : « Nous étions parfois vingt-cinq sur scène, tous micros branchés… Évidemment, on n’était pas du tout payés. C’était très amateur, mais dans des conditions très professionnelles. »

Cette double appartenance va dessiner sa palette d’interprète. Il y apprend à chanter, à danser, à tenir le plateau aux côtés de troupes nombreuses, à articuler l’émotion et la machinerie du spectacle. Surtout, il y découvre une culture, celle de la comédie musicale américaine, qu’il avait jusque-là reçue avec les anciens préjugés du public français habitué à voir dans ce genre un divertissement de seconde zone. La compagnie 27 Saville lui révèle au contraire un répertoire dense, exigeant, traversé d’œuvres qui sont autant de manifestes. Il y croise les anciens de l’AICOM et les recrues de la classe libre comédie musicale du Cours Florent, dans une effervescence qui sera, pour lui, déterminante.


Tout artiste possède un rôle qui le retourne et le révèle à lui-même. Pour Valentin Nerdenne, ce sera Angel Dumott Schunard, le personnage de drag queen amoureux et lumineux de Rent. Il interprète la comédie musicale culte de Jonathan Larson en 2018, sous la direction de Sarah Serres, avec la compagnie 27 Saville. Le comédien n’a alors que vingt et un ans, il vient de faire son coming out à ses parents un an plus tôt, et n’a jamais véritablement approché les milieux queer parisiens. Ce rôle va changer sa vie.


« Avant Angel, je ne connaissais pas du tout l’univers queer, je venais de me découvrir en tant que jeune homosexuel. Et là, en travaillant pour la pièce, j’ai découvert vraiment tout l’univers queer, les bars, les shows de drag, que je ne connaissais pas du tout. » La préparation devient une exploration personnelle. Le jeune acteur multiplie les visites dans les drag shows parisiens, regarde des documentaires, lit, écoute, observe, pour comprendre ce qu’est aujourd’hui une drag queen avant d’en transposer la mémoire aux années quatre-vingt-dix, moment terrible de l’épidémie de sida où se situe l’action de Rent.


L’effet de ce travail dépasse de très loin la scène. « Quand j’ai découvert ce rôle, ce spectacle, j’y ai vu une célébration, une valeur ajoutée. Je me suis libéré de tous les carcans qui m’avaient contraint jusqu’à mes vingt-cinq ans. Ce rôle m’a bouleversé. Il a changé totalement ma perception de ma masculinité, de ma féminité, de ma manière d’être au monde, de me comporter, de vivre mon rapport à ma communauté, et ce, de façon définitive. » Le comédien le formule clairement, il fait à vingt ans son coming out homosexuel à sa famille, et trois ans plus tard, un second coming out, queer celui-là, qui concerne, dit-il, sa personnalité tout entière. Rent aura été le déclencheur d’une liberté qu’il fera désormais circuler dans tous ses projets.


Au sortir du Conservatoire en 2021, sans attendre que le métier vienne à lui, Valentin Nerdenne fonde sa compagnie, Velours & Macadam, dont le nom dit assez la double allégeance, le précieux et le bitume, le velours des coulisses et le macadam des nuits parisiennes. Cette même année, il entreprend l’adaptation théâtrale d’Arrête avec tes mensonges, le roman autobiographique de Philippe Besson paru en 2017, l’un des plus beaux récits d’amour gay de la littérature française contemporaine. L’histoire est celle d’une romance secrète entre deux lycéens de Barbezieux à l’hiver 1984, Philippe et Thomas, qui s’aiment un an avant que l’été ne les sépare. Vingt-trois ans plus tard, Philippe découvre par le fils de Thomas la vie mutique qu’a menée son ancien amant.


Comment porter sur scène un roman dont chaque ligne pèse de douleur retenue ? Valentin Nerdenne décide de ne pas le réciter, mais de le réinventer. « Le travail d’adaptation consistait à savoir ce que je voulais garder, parce que dans le roman il y a plein de choses, et je n’avais pas l’intention de faire trois heures de spectacle. La première question a été de savoir ce qui était essentiel pour moi, quel angle narratif je voulais absolument garder. Et ensuite, comment faire pour le retranscrire en y mettant de moi pour que ce récit m’appartienne. » Il ajoute un personnage à la coloration drag queen, très disco, flamboyant, comme une projection de sa propre sensibilité dans le roman intime de Philippe Besson. « Cela a été un travail minutieux de sculpteur pour obtenir une forme qui ne soit pas celle du roman mais la mienne, sans jamais trahir l’auteur. » Philippe Besson découvre la pièce au moment de sa création. « J’étais content car il a adoré. Il était très touché des libertés que l’on a voulu prendre tout en gardant la sensibilité de l’œuvre. Dans la foulée, il m’a écrit un mail qui figure dans le dossier de production, disant que l’on avait réussi à garder l’émotion du roman en la transcrivant. » L’aval est précieux, et la pièce part dans une trajectoire que peu d’objets aussi intimes connaissent. Elle est jouée à Berlin d’abord, sélectionnée au Festival Phénix avant de devenir l’un des coups de cœur du Festival Off d’Avignon 2023 et 2024 (au Théâtre du Rempart), saluée pour la finesse chorégraphique de sa mise en scène et pour la justesse des interprètes, parmi lesquels la magnétique Anne-Laure Ségla en double dansé et chanté du jeune Philippe.


L’aventure berlinoise le marque profondément. « À Berlin existe le Lampenfieber, le trac en allemand, un festival queer féministe qui a lancé un appel à projet qu’une amie a vu, ce qui m’a permis de candidater. Nous avons été retenus et avons joué une semaine dans la capitale allemande. Tout s’est très bien passé, nous avons été magnifiquement accueillis et nous avons vécu un moment de théâtre hyper important, jouant en français mais surtitré en anglais et en allemand. Je venais de créer la compagnie et tout d’un coup nous voilà partis pour Berlin… » En mai 2026, la pièce s’installe pour près d’un mois au Théâtre de Belleville, où la critique salue de nouveau la délicatesse d’une lecture qui ne trahit jamais le roman mais en révèle des couleurs neuves.


Entre ces deux étapes, le comédien rejoint en 2023 la création d’Amours chimiques, pièce de Corentin Hennebert et Joseph Wolfsohn consacrée au chemsex, le recours à des drogues de synthèse dans les pratiques sexuelles d’une partie de la communauté gay. Sujet brûlant, longtemps cantonné aux études épidémiologiques et aux conversations à voix basse, dont les auteurs ont voulu faire une matière dramatique sans rien céder ni à la complaisance ni au moralisme. Le comédien y prête son corps et sa voix à un personnage qui dit la fascination, la fuite, l’addiction et l’effroi, dans une mise en scène qui refuse de spectaculariser la drogue pour mieux en restituer la part d’enfermement. L’œuvre, jouée notamment au Théâtre de la Reine Blanche à Paris, est saluée pour sa rigueur artistique et sa portée préventive.


À chaque représentation, l’équipe propose un bord de plateau qui peut durer plus d’une heure, où les questions du public s’enchaînent, parfois portées par des spectateurs eux-mêmes concernés. « C’est vraiment une pièce de prévention. Forcément, on fait un bord de plateau où l’on échange pendant au moins une heure avec toutes ces personnes qui ont énormément de questions. C’est un exercice salutaire mais difficile. » L’expérience, le comédien le reconnaît, l’a transformé. Elle l’a confronté à des récits qu’il ne pouvait plus tenir à distance, et lui a appris ce qu’un plateau peut faire d’utile. Pour Valentin Nerdenne, le théâtre n’est jamais étranger à la cité, il y rejoint ce que sa génération réclame, une parole utile, ancrée, qui ne se contente pas de divertir.

Le projet qui occupera la rentrée parisienne 2026 marque une nouvelle inflexion, plus ouvertement comique, mais traversée par les mêmes obsessions. Dracula, la parodie hilarante et terrifiante !, comédie écrite par les Américains Gordon Greenberg et Steve Rosen, a été créée en 2019 au Maltz Jupiter Theatre en Floride, avant de triompher Off-Broadway au New World Stages en 2023, puis de gagner Londres au Menier Chocolate Factory en 2025. Présentée comme une relecture rapide, irrévérencieuse et kitsch du roman de Bram Stoker, dans la lignée de Mel Brooks, de Monty Python et du théâtre du Ridicule de Charles Ludlam, la pièce confie six acteurs au service de dix-huit rôles, dans une chorégraphie de costumes et de quiproquos qui fait du plateau une fête.


Sa version française est portée par la compagnie Le Théâtre du Héron dans une mise en scène de Gaspard Legendre, sur une musique originale de Christian Auer et des chorégraphies de Clément Wohrer. La distribution réunit Caroline Aïn, Robin Ganacheau, Cyril Guillou, Naig Ledaim-Olivier, Aurélien Mallard et Valentin Nerdenne. C’est à ce dernier qu’échoit le rôle-titre, celui d’un comte Dracula que Greenberg et Rosen ont voulu pansexuel, traversé d’une crise existentielle qui n’est pas sans rappeler les vertiges identitaires de la génération Z. La création française est annoncée les 22 et 23 juin 2026 à l’Apollo Théâtre, puis reprise à partir du 21 septembre 2026 pour une exploitation longue. Autant dire que les amateurs de bien-pensance feront mieux de réserver ailleurs.


L’enjeu, pour le jeune comédien, n’est pas seulement comique. « On n’a pas voulu en faire une drag queen, mais l’idée c’est quand même d’en faire un peu une figure queer très marquée, qui débarque avec une grande fourrure verte, des talons rouges hauts. On emprunte beaucoup à une esthétique londonienne punk. » Le geste s’inscrit dans la lignée des intuitions des auteurs new-yorkais, qui ont relu Bram Stoker en y débusquant ce qu’un homosexuel non assumé pouvait y projeter de ses désirs interdits dans l’Angleterre victorienne. Valentin Nerdenne tire le fil. « À sa création, Dracula venait casser les côtés lisses et rigides de la bien-pensance victorienne. Aujourd’hui, on vient casser la binarité du genre afin de mettre en avant les personnes trans, les agenrées, les intersexes. »


Pour préparer le rôle, le comédien explore deux territoires. Le premier est celui des références esthétiques qui ont nourri la pièce, le Rocky Horror Show de Richard O’Brien, les classiques du film de vampire, l’imagerie punk et gothique londonienne. Le second est plus historique. « J’ai regardé les documentaires sur Dracula, qui était ce personnage du XVe siècle, et comment Bram Stoker a décidé de le transformer pour l’époque victorienne. » L’acteur travaille à l’articulation de deux temporalités, le mythe et son détournement contemporain, la peur ancienne et la libération nouvelle. Sur ce plateau bricolé à la Mel Brooks, où l’on change de costume toutes les trente secondes et où la parodie tient lieu de méthode, il s’agit de faire entendre quelque chose de profondément sérieux, à savoir que le monstre, depuis Bram Stoker, n’a jamais été que le miroir des terreurs sexuelles de chaque époque.


Au-delà de ces deux échéances, Valentin Nerdenne prépare la deuxième création de Velours & Macadam, une adaptation de Laisse tomber la nuit, premier roman d’Agnès Mascarou publié en 2022. L’histoire est celle d’une jeune fille de dix-huit ans, serveuse à La Rosace, un bar de Ménilmontant, qui pratique la danse classique sans savoir quoi faire de son avenir. Un été parisien, elle rencontre Adore, un garçon discret et mystérieux. Ensemble, ils plongent dans la culture queer nocturne, les drag shows, le voguing, les balls, et le roman suit la métamorphose d’Adore qui s’épanouit en explorant son identité de genre, en bousculant les frontières héritées du masculin et du féminin. Un parcours qui n’est pas sans rappeler celui de Valentin Nerdenne.


Le projet rejoint deux fidélités du comédien, celle au monde de la nuit qu’il pratique depuis Rent, et celle à la littérature comme matrice de l’œuvre théâtrale. Sa référence avouée, ici, est Just Kids de Patti Smith, ce livre né de la promesse faite par la chanteuse au photographe Robert Mapplethorpe juste avant sa mort du sida en 1989, de raconter un jour leur histoire. La filiation est éloquente, elle dit le besoin de transmettre, par la scène et par le récit, ce que les générations précédentes ont vécu dans le secret, la marge ou la douleur.


Valentin Nerdenne appartient à une génération d’artistes queer français qui a cessé de s’excuser, et qui, sans renoncer à l’exigence formelle ni à la finesse psychologique, revendique des esthétiques jusque-là maintenues dans l’ombre de la scène publique, la culture drag, la pop disco, la fête comme manifeste, la nuit comme atelier. Cette génération n’a plus besoin de plaider sa cause, elle propose des œuvres. Ce que distingue précisément le travail du comédien tient à sa manière d’unir des contraires qui semblent peu compatibles, l’élégance classique du conservatoire et la flamboyance de la nuit, la délicatesse d’un texte autobiographique comme celui de Philippe Besson et l’extravagance d’une parodie pansexuelle, la précision de la diction française et la science chorégraphique du voguing.


Il n’aime pas cultiver les fausses oppositions. Pour lui, la tendresse d’Arrête avec tes mensonges et la jubilation de Dracula ne s’opposent pas, elles disent la même chose dans deux registres différents, à savoir que l’on peut écrire, jouer et vivre librement, pour peu que l’on accepte de cesser de mentir. Le titre du roman de Philippe Besson n’est pas seulement celui d’un livre, c’est devenu pour le jeune comédien une sorte de devise. Le velours et la morsure, le tendre et le mordant, c’est ce que l’on attend des grands acteurs, qu’ils tiennent ensemble dans un même geste.


À l’heure où il s’apprête à incarner sur la scène de l’Apollo le vampire le plus célèbre de la littérature, il faut prendre la mesure de ce qu’un tel passage signifie. Sortir un Dracula des conventions de la peur pour en faire la figure d’une liberté assumée, c’est exactement le programme que Valentin Nerdenne s’est donné depuis qu’il a découvert Angel à vingt et un ans. Le 21 septembre prochain, à l’Apollo, ce ne sera pas une simple comédie qui s’installera. Ce sera un manifeste de plus, élégamment costumé, joyeusement chorégraphié, dansé sur la pointe des talons rouges.


Philippe Escalier – Portraits © Camille Froment


Dracula avec Valentin Nerdenne à l’Apollo Théâtre, 18 Rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris
Avant-premières exceptionnelles : 22 et 23 juin 2026
Première officielle : 21 septembre 2026

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