La Sächsische Staatskapelle Dresden et Daniele Gatti referment leur passage à Paris avec un Requiem de Verdi habité, porté par quatre solistes d’exception.
Après la magnifique soirée Wagner, Saint-Saëns et Debussy de vendredi, on brûlait de retrouver la Sächsische Staatskapelle Dresden dans Verdi. Qu’allait donner cette sonorité saxonne, déjà saluée la veille, confrontée à la fougue dramatique du Requiem ? Samedi soir, Grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie de Paris, Daniele Gatti a apporté la réponse, magistrale. Le Requiem de Verdi y a trouvé un équilibre rare entre le sacré et le théâtre, entre la prière et le frisson.
Une partition tendue vers le drame, un agnostique au pied de l’autel
Verdi écrit son Requiem en 1874, à la mémoire d’Alessandro Manzoni, et la pièce porte en elle toutes les tensions de l’opéra. Mais elle porte aussi, plus secrètement, celles d’un compositeur agnostique mettant en musique le texte de la liturgie romaine pour saluer un catholique libéral. De cette contradiction féconde naît une œuvre où la prière ne va jamais de soi, où chaque verset semble arraché à l’incertitude. Le Dies irae jette ses coups de timbales, le Lacrimosa s’élève comme un cantabile, le Libera me explose en fugue avant de retomber dans le murmure. Daniele Gatti connaît cette partition par cœur. Sa lecture, ample, charnelle, choisit le drame là où d’autres choisissent la liturgie, sans jamais perdre de vue que le drame, ici, est métaphysique. Les contrastes sont franchement assumés, les pianissimi tenus jusqu’au bord de l’inaudible, les fortissimi taillés dans la masse orchestrale sans jamais saturer. La formation saxonne répond avec cette plénitude sonore qui trouve dans Verdi une langue idéale.
Un chœur en pleine lumière
Le Chœur de l’Orchestre de Paris, préparé par Richard Wilberforce, mérite une mention particulière. Les attaques sont nettes, la diction italienne soignée, la masse vocale équilibrée entre les pupitres. Du chuchotement initial du Requiem aeternam à la fugue finale du Libera me, le chœur parisien tient une ligne d’une cohésion remarquable. Dans le Dies irae, la masse est terrifiante, dans le Sanctus, légère et bondissante, dans l’Agnus Dei, presque irréelle. Voilà une formation chorale qui se hisse sans peine à la hauteur de l’orchestre et la rencontre fait étincelles.
Quatre voix d’exception
Le quatuor de solistes réuni pour cette soirée tient du rare bonheur d’affiche. Quatre artistes en pleine maturité, chacun apportant à l’œuvre une couleur singulière, et l’ensemble formant un alliage d’une cohérence peu commune. La soprano italienne Eleonora Buratto offre un Libera me bouleversant. La voix est ample, charnue, traversée d’une lumière dramatique qui n’est pas sans rappeler la grande tradition des Tebaldi et des Caballé dans ce répertoire. La ligne reste tenue jusque dans les aigus les plus exposés, le timbre garde son grain, et l’engagement émotionnel fait trembler la dernière prière de l’œuvre.
À ses côtés, la mezzo lettone Elīna Garanča déploie ce timbre sombre et velouté qui en a fait, depuis vingt ans, l’une des grandes voix du répertoire italien. Son Liber scriptus est un moment suspendu, où la hauteur de l’émission le dispute à l’acuité du dire. La voix descend dans les graves avec une opulence presque contralto, monte vers les aigus sans la moindre dureté, et le legato déploie une autorité de tragédienne qui force l’admiration. On songe, par moments, à la Cossotto des grands soirs.
Le ténor Benjamin Bernheim, voix franço-suisse parmi les plus accomplies de sa génération, livre un Ingemisco d’une élégance rare. Le timbre est clair, lumineux, la projection facile, la diction parfaite, et chaque phrase semble portée par une intelligence du texte qui dépasse la simple beauté du son. Sa pudeur, son refus de l’effet, héritage évident d’une école française qui passe par Vanzo et Alagna, lui donnent une présence proprement émouvante.
La basse italienne Riccardo Zanellato, verdien chevronné des grandes maisons italiennes, complète l’ensemble avec une autorité tranquille. Le Confutatis est une démonstration de tenue vocale et de présence dramatique. La voix, profonde, libre dans toute son étendue, dessine la figure de la mort sans la moindre emphase, dans cette manière proprement italienne où l’effroi se dit sans cris.
Quand les quatre voix se réunissent, dans les ensembles du Recordare ou de l’Offertoire, l’écoute mutuelle est telle que l’on entend un véritable quatuor de chambre, où chacun ajuste sa couleur à celle des autres.
Une œuvre offerte dans toute sa vérité
Il y a, dans le Requiem de Verdi, une question que la musique pose sans la résoudre : celle d’un homme qui ne croit peut-être plus, mais qui, devant la dépouille d’un ami, retrouve les mots du Dies irae comme on retrouve une langue maternelle. C’est tout le mystère de cette partition, où l’incroyance même se fait offrande, et où la peur de Dieu vaut peut-être prière. Daniele Gatti, son chœur et ses solistes en ont restitué, samedi soir, toute la vibration humaine. Après le dernier murmure du Libera me, le silence a tenu plusieurs secondes, presque insoutenable, avant qu’une ovation immense ne fasse vaciller la Grande salle Pierre Boulez. Ceux qui auront eu la chance d’assister aux deux concerts de la phalange saxonne savent qu’ils ont vécu, en deux soirs, l’une des plus belles aventures musicales de la saison.
Philippe Escalier
Messa da Requiem de Giuseppe Verdi. Sächsische Staatskapelle Dresden. Chœur de l’Orchestre de Paris. Direction Daniele Gatti. Chef de chœur Richard Wilberforce. Avec Eleonora Buratto, soprano. Elīna Garanča, mezzo-soprano. Benjamin Bernheim, ténor. Riccardo Zanellato, basse. Philharmonie de Paris, Grande salle Pierre Boulez, 221 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris.










