Manon Mafrici et Pasquale Fortunato

Le feu et la grâce

Danseurs et chorégraphes, tout semblait les éloigner. Le sol et le ciel, le breakdance et la contorsion, la rigueur du muscle et celle de l’arabesque. Du studio d’Hervé Koubi aux trottoirs de Margherita di Savoia, en passant par le festival Komidi à La Réunion et les scènes internationales, Manon Mafrici et Pasquale Fortunatoont été réunis par une même obsession, faire de la scène un espace de rêve et de partage. Portrait croisé des deux fondateurs de la compagnie Gipsy Raw qui font rayonner une bien belle idée de la danse.

Un duo, deux instincts

Lorsqu’on les voit ensemble, sur scène ou simplement à la lisière d’un plateau, on saisit aussitôt ce qui les distingue et ce qui les rassemble. Pasquale Fortunato porte la matière. Chorégraphe dans l’âme, sa danse vient du sol, du muscle, de l’élan brut du breakdance. Manon Mafrici porte la ligne. Sa danse vient de la verticalité du classique, de la souplesse infinie de la contorsion, d’une intelligence du mouvement nourrie par la kinésithérapie. Lui parle peu et va droit à l’essentiel. Elle développe, contourne, cherche les arabesques de la pensée comme celles du corps. Pasquale dit qu’il aime suivre son instinct. Manon, plus cérébrale, ne cesse de viser l’originalité. La compagnie Gipsy Raw, qu’ils ont fondée à Valenciennes, vit de ce frottement permanent, d’une respiration commune mise au service d’une danse poétique, hybride, ouverte au cirque, à l’illusion et à la contorsion.

Ils n’auraient peut-être jamais dû se rencontrer. Lui, élevé dans une école de danse du sud de l’Italie par une mère interprète et des sœurs danseuses, voyageait déjà dans les loges et les studios avant de savoir parler. Elle, fille de soignants, avait choisi la kinésithérapie avant que la danse ne reprenne ses droits. Ils se sont pourtant retrouvés sous l’aile du chorégraphe Hervé Koubi, dans un même corps de ballet, jusqu’au jour où ils ont décidé de créer leur propre langue. Ce langage, ils le parlent désormais sur les scènes d’Europe, d’Asie, de l’océan Indien et des Pouilles, où ils dirigent l’un des festivals d’arts de rue les plus singuliers de la péninsule.

Un homme aux cheveux bouclés portant une chemise noire se tient debout dans un environnement intérieur coloré avec des œuvres d'art vibrantes et des souvenirs visibles en arrière-plan.

Pasquale Fortunato, l’enfant de Cerignola

Pasquale Fortunato a, pour ainsi dire, grandi dans une école de danse. Sa mère, danseuse, dirige à Cerignola, dans la province de Foggia, l’académie Scarpette Rosa, qui appartient à l’identité familiale autant que professionnelle. Ses sœurs ont suivi la même voie, et son père, professeur de théologie, ajoute à cette trajectoire un éclairage moins attendu. Il fut joueur de football professionnel, mariant ainsi la rigueur de l’esprit, la grâce du corps et la puissance physique.

L’enfance de Pasquale se passe en partie sur les routes, dans les voyages de sa mère. Il prend, comme il se doit, des cours de danse classique. La discipline de la barre et de l’en-dehors lui est familière, presque congénitale. Mais le déclic viendra d’ailleurs. Il a un peu plus de vingt ans lorsque le breakdance s’impose à lui avec la force d’une révélation. Il s’y plonge sans réserve, jusqu’à six heures d’entraînement et de musculation par jour. Il devient, sous le nom de scène de BBoy Paco l’un des breakers européens les plus identifiés de sa génération. On le reconnaît à ses powermoves spectaculaires, en particulier au ninety, ces tours sur la main dont il détient l’un des records mondiaux, avec vingt-six rotations enchaînées.

Pour ses parents, le passage du classique au breakdance ne fut pas une rupture mais un déplacement. La danse demeurait, sous une autre forme. Le futur de l’académie familiale paraissait sauf. C’est dans cet équilibre, entre fidélité aux origines et envol singulier, que Pasquale Fortunato construit son parcours.

De Cerignola aux scènes du monde, Notre-Dame de Paris

L’épisode décisif de sa carrière de danseur, avant la fondation de Gipsy Raw, restera son entrée dans la troupe de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, signée Luc Plamondon et Riccardo Cocciante. De 2012 à 2019, sept années durant, Pasquale Fortunato y tient le rôle principal de breakdancer aux côtés du Français Alex Besnier. Ce n’est en rien une figure secondaire. La mise en scène de Gilles Maheu accorde au breakdance une place centrale, et ce sont, chaque soir, quelques minutes de pyrotechnie chorégraphique dont la troupe parle encore comme d’un sommet d’exigence physique.

Sept ans à porter ce rôle, à voyager sur trois continents, à danser devant des publics renouvelés, ont façonné chez Pasquale Fortunato un rapport très particulier à la salle, à l’endurance, à la précision. La virtuosité n’est plus chez lui un objectif mais un seuil. Ce qui se cherche au-delà, c’est le contact, la circulation, la complicité. Cette philosophie nourrira tout son travail à venir.

Portrait d'une femme souriante avec des cheveux longs, portant un gilet sans manches, en arrière-plan flou.

Manon Mafrici, la kinésithérapeute devenue danseuse

Manon Mafrici vient d’un univers très éloigné de la scène. Rien dans son environnement immédiat ne paraît la vouer à la danse qui, pourtant, l’accapare très tôt. Elle se forme d’abord au classique et au jazz selon la technique Mattox, sous l’autorité d’une professeure dont elle parle aujourd’hui encore comme de sa référence, Sonia Driouch. En parallèle, très jeune, elle s’initie au hip-hop en autodidacte, avec cette curiosité boulimique qui caractérisera l’ensemble de son parcours.

Adolescente, elle mène de front la passion et les études. Elle s’inscrit en kinésithérapie, brillamment. Tout pourrait suivre une ligne droite. Une blessure vient brutalement bouleverser cette trajectoire. Six mois d’arrêt, et l’évidence d’un manque que rien ne pouvait combler. Le verdict s’impose. Malgré la réussite des examens, c’est la scène, et elle seule, qui appelle. À dix-sept ans, Manon Mafrici tente l’audition de la compagnie qu’elle admire depuis l’enfance, Art Move Concept, fondée en 2013 par Soria Rem et Mehdi Ouachek, deux figures majeures du hip-hop français issues de la grande génération du Wanted Posse et du break de compétition. Elle est choisie parmi de nombreuses candidates. À dix-huit ans, elle entre officiellement dans la compagnie, et y demeure depuis neuf saisons, ce qui est considérable dans un milieu où les contrats se renouvellent au gré des productions.

New York, Alvin Ailey et le choix de la France

Son appétit la pousse vers New York. À deux reprises, elle réussit les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey, l’un des hauts lieux de la danse contemporaine et du jazz nord-américain. Mais, ce sera pour elle, un choix mûri, elle préfère la voie professionnelle française, jugeant qu’elle a davantage à apprendre en plongeant dans la vie de compagnie que dans une nouvelle scolarité. Cette décision raconte beaucoup d’elle, la fidélité au terrain, le pragmatisme, le refus de la collection des labels.

La contorsion, ou la kinésithérapie réinventée

C’est plus tard qu’elle découvre la contorsion, et qu’elle décide d’en faire l’un des piliers de sa pratique. Elle obtient un diplôme dans la discipline. Manière, dit-elle, de prolonger autrement sa formation médicale, de comprendre par le dedans ce qu’elle apprenait jadis dans les manuels d’anatomie. La contorsion est sans doute, parmi toutes les disciplines du spectacle, celle qui exige la rigueur la plus impitoyable. Manon Mafrici impose à son corps deux heures d’assouplissement quotidien au minimum, qu’elle soit en tournée, en transit, dans une salle d’aéroport ou dans une chambre d’hôtel. La souplesse et le cardio sont les deux qualités qui se perdent le plus vite, explique-t-elle, et il n’est aucune négociation possible avec le temps.

Chez Hervé Koubi elle achève d’asseoir sa technique en breakdance et en acrobatie. Le chorégraphe d’origine algérienne, connu pour ses pièces où se rassemblent des danseurs venus de tous horizons, l’engage pour Odyssée, l’un de ses jalons. Manon Mafrici fait partie des quatre premières filles à intégrer cette compagnie longtemps masculine. C’est sur ce plateau qu’elle croise la route de Pasquale Fortunato.

Un homme et une femme souriant, posant ensemble en tenue décontractée. L'arrière-plan est lumineux et flou.

La rencontre, Hervé Koubi et Kader Attou

L’atelier Koubi se prête à toutes les cohabitations stylistiques. Le chorégraphe y mêle les corps, les origines, les vocabulaires chorégraphiques, sans hiérarchie ni système. Pasquale, sortant des années Notre-Dame de Paris, y apporte sa puissance et son sens du sol. Manon, fraîchement consacrée par ses années Art Move Concept, y arrive avec sa souplesse et son goût de la contorsion. Le coup de foudre, professionnel d’abord, puis personnel, est immédiat. Ils dansent ensemble, ils se reconnaissent, ils savent qu’il y a là, entre eux, quelque chose de bien plus fort qu’une simple convergence d’intérêts.

En 2023, Pasquale intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots. Depuis cette date, le chorégraphe et danseur français de hip-hop et de danse contemporaine qui a dirigé le Centre chorégraphique national de la Rochelle entre 2009 et 2021 suit avec beaucoup d’attention le travail du couple. Il a notamment beaucoup encouragé leur présence au festival d’Avignon Off 2025 où Après tout était programmé au théâtre Golovine.

L’idée de fonder une compagnie commune naît rapidement, mais elle ne deviendra concrète qu’à la faveur d’un événement collectif, la pandémie de Covid-19. Le confinement fige le monde entier, suspend les saisons théâtrales, immobilise les troupes. Il leur offre le temps de penser. Le nom de la compagnie s’impose alors, Gipsy, qui dit la migration, le voyage, le métissage, le refus des frontières. Le lancement effectif aura lieu en 2022, le temps que reprenne la programmation des théâtres, après des mois d’embolie sanitaire.

Gipsy Raw, naissance d’une langue

Basée à Valenciennes, la compagnie Gipsy Raw, désignation officielle qu’ils retiennent finalement, se présente comme une formation franco-italienne articulée autour de trois axes, danse, cirque, contorsion. Ses fondateurs entendent encourager des interprètes venus d’horizons très différents à conjuguer leurs spécialités plutôt qu’à les fondre dans un style unique. À cette philosophie héritée d’Art Move Concept et d’Hervé Koubi, ils ajoutent une dimension proprement poétique, l’envie déclarée de proposer des spectacles « bons pour l’âme », formule qu’ils assument et qui sonne comme un manifeste.

Très vite, Gipsy Raw s’installe sur des scènes attentives. La compagnie joue à Arras au Pharos, à Douchy-les-Mines à L’Imaginaire, à Maubeuge à la Scène nationale, et essaime dans plusieurs festivals européens. Elle accueille en son sein des interprètes venus du Venezuela, d’Italie ou de Belgique, parmi lesquels Carlos, Martina Tondo, Daniel, Fabio rencontré dans Notre-Dame de Paris, Tips l’acrobate belge ou encore Maxime, issu du Pockemon Crew. Une famille élargie, en somme, qui répond pleinement à l’idéal de mobilité que porte le nom même de la compagnie.

Tu, Lei & Io, le manifeste fondateur

La première création majeure du jeune duo s’intitule Tu, Lei & Io. Présentée pour la première fois en 2022-2023, elle est conçue comme un trio, dans lequel Manon Mafrici et Pasquale Fortunato s’adjoignent un troisième complice, Carlos. La scénographie est volontairement réduite à l’essentiel, une simple valise, qui sert à elle seule de paysage, d’objet, de prétexte chorégraphique. Le spectacle se conçoit à la manière d’un art de la rue, pour pouvoir être joué partout où le public se trouve. Il vise les familles à partir de trois ans.

L’enjeu, après les mois étouffants du confinement, est limpide, retrouver le public, les rires, les larmes, le geste élémentaire du partage scénique. La pièce mêle danse, cirque et magie. C’est un acte fondateur, à la fois modeste dans ses moyens et ambitieux dans son intention. Elle dessine la silhouette de tout ce qui va suivre.

Deux danseurs exécutant une danse contemporaine sur scène, éclairée par des lumières violettes.

Après tout, la pièce de la maturité

C’est avec la deuxième création, Après tout, que Manon Mafrici et Pasquale Fortunato gagnent leur place dans le paysage de la danse française. La pièce est créée durant la saison 2023-2024 et se présente comme un duo, plus intime que Tu, Lei & Io, plus introspectif aussi. Elle interroge la notion de temps. Le temps des heures de répétition silencieuses, le temps des voyages qui éloignent des familles, le temps qui nous est compté mais qui n’a pas de fin. Elle interroge également ce que produisent ces interruptions redoutées par les interprètes et qui, paradoxalement, sont devenues pour le couple un moteur de création. Les blessures, confie Pasquale Fortunato, obligent à réfléchir à la suite, à imaginer ce que serait la vie si la danse devait s’arrêter. Sans elles, le duo n’aurait pas développé certaines choses, à commencer par la dimension clownesque qui irrigue la pièce.

Cette dimension burlesque, justement, fut au départ un obstacle. La compagnie a souffert d’un déficit de crédibilité institutionnelle, certains professionnels les classant un peu trop rapidement parmi les artistes de divertissement. Pour répondre à cette injustice, ils décident de relever un défi de haut niveau, participer en avril 2022 au concours Dialogues organisé par Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées. C’est dans ce cadre prestigieux qu’ils présentent une version courte d’Après tout, alliant la danse à un art de l’illusion qui deviendra leur signature, ces doigts lumineux que Manon Mafrici manie comme une calligraphie nocturne. Ils en repartent avec le Prix du Public.

Ce sera une constante. En octobre 2023, ils remportent à nouveau le Prix du Public au concours Les Synodales. En juillet 2024, ils décrochent la quatrième place du concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, en Espagne. En avril 2025, le jury et le public de Taïpéi leur attribuent le Prix du festival Want to Dance. Après tout a depuis tourné dans toute l’Europe, en Asie, en Afrique du Nord, dans les festivals comme dans les théâtres. Il figure désormais parmi les pièces emblématiques du duo et a fait la joie des spectateurs du festival Komidi 2026.

Au-delà des nuages, un faux solo signé Manon Mafrici

La création suivante, Au-delà des nuages, inaugurée en 2025, prend la forme d’un solo de Manon Mafrici. Du moins en apparence. La danseuse s’y produit seule en scène, entourée d’un nuage géant qui fait office de partenaire silencieux et de protagoniste métaphorique. Elle y mêle danse, contorsion et art de l’illusion, dans une écriture qui s’inspire de la maxime de Walt Disney sur la persévérance et la conquête des rêves.

En réalité, Pasquale Fortunato n’a pas quitté la pièce. Il opère dans l’ombre, gère l’illusion, manipule l’armoire mobile qui structure l’espace scénique. Le solo de Manon Mafrici est en vérité un duo invisible, dans lequel le partenaire absent est aussi déterminant que celui qui occupe la lumière. Cette construction inversée, qui inscrit dans la dramaturgie même la complicité du couple, dit quelque chose d’essentiel sur leur manière de travailler. Rien n’est jamais individuel chez Gipsy Raw. Tout est partagé, jusque dans les apparences contraires.

La pièce s’adresse aux familles et au jeune public. Elle joue sur l’émerveillement, la surprise, la prise de risque chorégraphique, autant que sur cette conviction tranquille qui traverse tout le travail du duo : la danse est avant tout un endroit de transmission d’émotions complexes.

Un homme et une femme, dos à dos, souriant. L'homme porte une chemise noire et a des cheveux bouclés, tandis que la femme a de longs cheveux bruns et porte une robe noire. En arrière-plan, un mur en pierre et des œuvres d'art colorées.

Une philosophie du travail, le public comme seul juge

Si l’on devait résumer en une phrase ce qui anime Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ce serait sans doute la formule qu’utilise le second avec un sourire, ils n’ont jamais remporté le prix du jury, mais toujours celui du public. Le détail compte. Il dit le rapport qu’ils entretiennent avec la salle, la rue, le hors-théâtre. Pour eux, la légitimité d’un spectacle se mesure dans le silence qui s’installe, le rire qui éclate, les larmes qui échappent à tout contrôle. Pas dans les distinctions officielles ni dans les colloques. Mais cela viendra aussi.

Cette conviction nourrit tous leurs choix. Elle explique qu’ils aient privilégié la rue, qu’ils aient choisi des spectacles ouverts à tous les âges, qu’ils défendent farouchement la gratuité dans le festival qu’ils dirigent. Elle explique aussi qu’ils accordent une importance considérable au regard des enfants, leurs spectateurs les plus exigeants et les plus justes. Sans filtre, sans grille de lecture, ces derniers voient ce que les autres ne voient plus, l’âme, le feu, l’amour.

Manon Mafrici et Pasquale Fortunato défendent enfin une idée précieuse, celle de la singularité comme matière chorégraphique. Pasquale confie d’ailleurs que ce qu’il aima d’abord chez Manon, ce furent « les défauts » qui la rendaient unique. Le mot, paradoxal dans un milieu où la perfection est partout réclamée, mérite d’être souligné. Il signe une éthique. Et il fait de leurs spectacles des leçons silencieuses de confiance en soi.

Lakadémi Komidi, une semaine décisive à La Réunion

Au printemps 2026, le duo a été invité à La Réunion par le festival Komidi, plus grand rendez-vous de théâtre de l’océan Indien, qui a tenu cette année, du 21 avril au 2 mai, sa dix-huitième édition. Né en 2008 à Saint-Joseph et désormais étendu à treize communes, le festival accueille cinquante-deux spectacles portés par cinquante compagnies, dont vingt-trois réunionnaises, vingt-trois hexagonales et quatre internationales, pour un total de deux cent trente représentations sur dix-neuf scènes. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont présenté Après tout à plusieurs reprises et notamment dans le cadre du temps fort Komidi Mouv’, organisé sous la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph les 25 et 26 avril, avec battles de hip-hop, échassiers et jongleurs.

Mais leur passage ne s’est pas limité à la performance. Le festival leur a confié une semaine de formation auprès d’une troupe de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, l’académie pédagogique du festival qui propose chaque année des ateliers à de jeunes artistes. Pour le duo, c’était une première, enseigner la danse à des non-danseurs, à des comédiens dont la culture du plateau est avant tout celle du texte et du jeu.

L’approche choisie a été celle de l’improvisation, afin que le mouvement parte des comédiens eux-mêmes, sur des bases concrètes adaptées aux gens de théâtre. Travail de contact, du binôme au trio, puis au groupe ; pliés, contrepoids, écoute de l’autre. Les deux premiers jours ont fait office de test, pour les apprenants comme pour les enseignants, avant que l’atelier ne bascule dans la création proprement dite. Objectif fixé, aboutir à une pièce de treize minutes, suffisamment construite pour pouvoir être emportée sur d’autres scènes, et notamment en Italie, l’été suivant. La promesse a été tenue.

Dans la salle, la complémentarité du couple a fonctionné à plein. Pasquale Fortunato apporte la précision technique et va droit au but ; Manon Mafrici reformule, commente, enrobe la consigne d’arabesques pédagogiques. Ils ont insisté sur une qualité essentielle dans la vie d’une compagnie, la capacité à travailler vite, sans parler, à comprendre instantanément ce que cherche le chorégraphe. Et ils ont laissé une grande place au ressenti des interprètes, en bons héritiers de la tradition Koubi : « Si c’est juste pour vous, ce le sera pour le public. » Le seul écueil rencontré tient à un travers presque inévitable, le comédien glisse spontanément vers le théâtre physique, où le corps reste au service du sens narratif. Il a fallu, régulièrement, recentrer les apprenants sur le geste pur, leur apprendre à laisser parler le corps. Au troisième jour, la bascule était nette. Les duos esquissaient de réelles chorégraphies, les corps avaient pris confiance, les participants arrivaient en avance pour s’échauffer. Pari gagné, la semaine, commencée dans l’appréhension, s’est achevée dans la fierté d’un rêve commun, monter sur scène en tant que danseurs.

Un groupe d'enfants entourant un adulte lors d'un événement en plein air, avec une foule en arrière-plan et des palmiers.

Le festival Salinstrada, l’autre fierté de Manon et Pasquale

Parallèlement à leurs tournées et à leurs créations, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato dirigent depuis trois ans, à Margherita di Savoia, dans la province de Barletta-Andria-Trani, un festival d’arts de rue qui leur ressemble, Salinstrada. Le nom dit la salinité, la rue, la franchise. Margherita di Savoia, station balnéaire des Pouilles située à une heure de Bari et à une heure trente de Naples, abrite la plus vaste saline d’Europe, et son patrimoine thermal est reconnu pour les vertus thérapeutiques de ses eaux. Le décor, marin, lumineux, ouvert au ciel, se prête à merveille à la philosophie du festival.

L’ambition est claire, mettre le spectacle dans la rue et faire venir au théâtre des Italiens qui n’y ont pas accès. Dans le sud de la péninsule, l’engagement culturel est moins développé que dans le nord. Aller au spectacle ne fait pas partie du quotidien de la majorité des habitants. Les deux fondateurs de Gipsy Raw se sont fixés pour mission de combler cet écart. La rue comme scène, la gratuité comme principe, la qualité comme exigence absolue. Chaque compagnie invitée doit présenter une pièce accessible aux enfants comme aux adultes, capable de tenir le public le plus exigeant qui soit, celui de la rue.

Chaque soir du festival, à 20 h 30, sur la Piazza Libertà, place principale de la ville, s’installe une scène entièrement équipée, dotée d’un éclairage professionnel, autour de laquelle le public peut prendre place à 360 degrés, sur des chaises, au sol ou simplement debout. Trois jours durant, se succèdent spectacles de compagnies professionnelles, démonstrations d’écoles de danse et de compagnies préprofessionnelles venues du monde entier, battles de breaking pour les enfants comme pour les adultes, et workshops avec les artistes invités.

En deux éditions seulement, Salinstrada a déjà rassemblé deux cents artistes, douze mille spectateurs, et accueilli des compagnies issues de douze pays, Portugal, Taïwan, Maroc, France, Belgique, Israël, Roumanie, Chine, Italie, Espagne, Serbie et Russie. Le festival s’est associé à l’équipe visuelle française Moovance, spécialisée dans les vidéos de danse, qui filme l’ensemble de l’événement et fournit gratuitement aux compagnies invitées le matériel promotionnel correspondant. Un sponsor officiel, Orto Frutta BM, accompagne le projet, tandis que le restaurant Lo Sfizietto fait office de cantine du festival.

Mais Salinstrada est plus qu’un festival d’arts de rue. C’est aussi une plateforme professionnelle d’échanges. En deux éditions, on y a vu défiler le directeur du Théâtre Le Manège de Givet, un représentant du Festival international du Jeune Public de Tétouan au Maroc, un délégué de la Maikawa Dance Cup en Chine et un programmateur du festival Komidi de La Réunion, dont le passage a précisément ouvert la voie à la collaboration de cette année.

Un duo musical en extérieur, une femme tenant un violon, et un homme avec un handpan, tous deux souriant sous un auvent.

La troisième édition, du 19 au 21 juin 2026

C’est dans cette dynamique que se prépare la troisième édition de Salinstrada, qui se tiendra du 19 au 21 juin 2026, toujours à Margherita di Savoia. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont conçu une programmation ambitieuse, faisant la part belle aux compagnies internationales rencontrées tout au long de l’année lors de leurs propres tournées avec Gipsy Raw. La programmation continuera de mêler théâtre, cirque, danse, musique et arts visuels.

Parmi les projets en gestation, une ball Freestyle Battle, confrontation chorégraphique inédite entre breakers au sol et footballeurs freestyle, dans un format duo deux contre deux ainsi qu’un Tour des Pouilles Salinstrada, tournée préparatoire qui rassemblera, dans plusieurs villes de la région, les artistes des précédentes éditions. Chaque soirée prendra la forme d’un Showcase collectif et culminera, à Margherita di Savoia, par l’ouverture officielle du festival. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato envisagent enfin une déclinaison à l’étranger, à la suite de demandes reçues de plusieurs villes hors d’Italie. Une version courte du festival est en cours d’élaboration, exportable, adaptable, mais fidèle à l’esprit d’origine.

Lakadémi Komidi à Margherita di Savoia

Le geste le plus symbolique de cette édition tiendra à la présence des comédiens réunionnais formés à La Réunion durant la semaine d’avril. La continuité pédagogique est inscrite dans le projet. Le groupe arrivera en amont du festival et restera après, pour poursuivre l’apprentissage durant trois jours auprès des danseurs de Gipsy Raw. Au programme, initiation à d’autres styles, classique, flamenco, travail avec des musiciens français. Et surtout, la présentation des treize minutes étonnantes créées à La Réunion, en première partie de toutes les soirées. Une trajectoire qui va de l’océan Indien à la Méditerranée, du théâtre vers la danse, de l’élève vers l’interprète. Une preuve concrète, aussi, que Salinstrada est bien un atelier, un lieu de fabrication et de circulation, où les liens noués un soir donnent lieu, plusieurs mois plus tard, à des créations communes.

Un groupe de danseurs en tenue de danse effectuant une performance sur scène, avec des spectateurs en arrière-plan.

Une danse pour l’âme

À les écouter, à les voir travailler, à suivre les méandres de leur compagnie comme ceux de leur festival, on comprend que ce qui guide Manon Mafrici et Pasquale Fortunato c’est une exigence simple et rare, la conviction que la danse est un art du don, et que le don n’a de sens que s’il rejoint le public. Chaque pièce, chaque festival, chaque atelier est une variation sur ce thème unique. Chaque rencontre, qu’elle ait lieu chez Hervé Koubi, à La Réunion ou sur la Piazza Libertà, vient s’ajouter à cette construction patiente d’une langue commune.

À l’âge où certains de leurs pairs cherchent à se faire un nom, eux construisent une compagnie comme on bâtit un foyer. Et ce foyer, on le devine, ne cessera de s’agrandir. Reste à imaginer, l’été prochain, la valise de Tu, Lei & Io posée sur les pavés tièdes de la Piazza Libertà, comme un emblème de cette compagnie franco-italienne qui a fait de la rue son théâtre, et de la rencontre sa seule méthode.

Philippe Escalier


Chronologie

1998. Création à Paris, au Palais des Congrès, de la comédie musicale Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon et Riccardo Cocciante.

2009 et 2013. Soria Rem et Mehdi Ouachek fondent la compagnie Art Move Concept, où Manon Mafrici se formera bientôt.

2012. Pasquale Fortunato, formé à Cerignola dans l’académie familiale Scarpette Rosa, intègre la troupe internationale de Notre-Dame de Paris comme b-boy principal.

2017 et 2018. Manon Mafrici, jusque-là engagée dans des études de kinésithérapie, réussit l’audition de la compagnie Art Move Concept et y entre officiellement à dix-huit ans.

2018 et 2019. Manon Mafrici réussit à deux reprises les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey de New York, puis fait le choix de la voie professionnelle française.

2019. Pasquale Fortunato achève sept ans d’engagement dans Notre-Dame de Paris, après des représentations sur trois continents.

2020. Manon Mafrici intègre la compagnie d’Hervé Koubi pour la création Odyssée, parmi les quatre premières interprètes féminines de la troupe ; elle y rencontre Pasquale Fortunato.

2021. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 fige la vie scénique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato décident de fonder leur propre compagnie sous le nom de Gipsy.

Avril 2022. Le duo participe au concours Dialogues de Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées et y remporte le prix du public avec une version courte d’Après tout.

2022 et 2023. Création de la première pièce du duo, Tu, Lei & Io, trio avec le danseur Carlos, conçu comme un spectacle de rue à partir d’une simple valise. En 2023, Pasquale Fortunato intégre intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots.

2023 et 2024. Création du duo Après tout, pièce sur la notion de temps, mêlant breakdance, contorsion et art de l’illusion.

Octobre 2023. Prix du public au concours Les Synodales.

Juillet 2024. Quatrième place au concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, Espagne, pour Après tout.

Été 2024. Première édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, Italie.

Février 2025. Création par Manon Mafrici du faux solo Au-delà des nuages, pour familles et jeune public, où Pasquale Fortunato opère dans l’ombre.

Avril 2025. Prix du festival Want to Dance à Taipei, Taïwan, pour Après tout.

Été 2025. Deuxième édition de Salinstrada. Au-delà des nuages y est programmé.

Du 21 avril au 2 mai 2026. Dix-huitième édition du festival Komidi à La Réunion. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y présentent Après tout lors du temps fort Komidi Mouv’ à la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph, et conduisent durant une semaine une formation de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, aboutissant à une pièce chorégraphique de treize minutes.

Du 19 au 21 juin 2026. Troisième édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, avec arrivée des comédiens réunionnais formés à La Réunion, lancement de la Football Freestyle Battle et préfiguration d’un Tour des Pouilles Salinstrada.


Pour suivre la compagnie Gipsy Raw

Site officiel de la compagnie : www.gipsyraw.com

Festival Salinstrada : page Instagram officielle, contact festivalsalinstrada@gmail.com

Direction artistique : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato

Équipe vidéo associée : Moovance

BorAnBor : la compagnie Flamenco974 à Komidi

L’Espagne et La Réunion bord à bord

Sous les voûtes de l’Auditorium de Saint-Joseph, la compagnie Flamenco974 a offert l’un des beaux moments du festival Komidi 2026. Le titre, « BorAnBor », qui sonne comme une formule créole, dit déjà l’essentiel, et rivage contre rivage, soude La Réunion et l’Espagne. Deux musiques nées de la douleur, devenues au fil du temps des chants de résistance, le maloya et le flamenco, s’y répondent comme deux sœurs longtemps séparées qu’une rencontre artistique réunit enfin.

Le travail mené par Lea Llinares, qui signe la mise en scène et danse au plateau, refuse tout effet de simple juxtaposition. Le compás andalou épouse les pulsations du roulèr, la voix créole s’ouvre au cante jondo, et de cette traversée naît une langue commune, faite de battements, de souffles et d’appels. Tout est tenu, précis, ciselé, sans rien perdre de la chaleur ni de l’urgence propres aux deux traditions convoquées. La scénographie, sobre, laisse toute sa place au geste, au rythme et à la voix.

Lea Llinares danse avec une intensité magnétique, chaque pose, chaque taconeo semblant prolonger la note d’un instrument. Gwendoline Absalon, dont la voix rayonne bien au-delà de l’océan Indien, déploie un timbre d’une rare beauté, capable de passer du maloya le plus charnel à la mélopée flamenca avec une justesse remarquable. À ses côtés, Alex Carrasco et Guillermo Guillén, musiciens d’une écoute exemplaire, tissent une trame sonore où guitare, percussions et voix dialoguent sans relâche avec la danse, dans un jeu d’échos et de reprises d’une grande finesse.

Le spectacle s’achève par une longue ovation. Le public, debout, salue l’évidence d’une rencontre où l’île intense et l’Andalousie semblent enfin se reconnaître, comme si l’océan avait toujours rapproché ce que l’Histoire avait disjoint.

Philippe Escalier

« BorAnBor » par la compagnie Flamenco974. Mise en scène de Lea Llinares. Avec Gwendoline Absalon, Lea Llinares, Alex Carrasco et Guillermo Guillén. Auditorium de Saint-Joseph, 97480 Saint-Joseph (La Réunion). Représentation donnée dans le cadre du festival Komidi 2026.

Quintetto enchante le festival Komidi

Marco Augusto Chenevier transforme la pénurie en jubilation

Il faut l’inventivité d’un artiste comme Marco Augusto Chenevier pour faire d’une crise annoncée le levier d’une machine de scène d’une redoutable intelligence. Accueilli dans le cadre de la dix-huitième édition du festival Komidi, « Quintetto » s’impose comme l’une de ces propositions rares qui savent, dans un même mouvement, faire rire, dérouter et penser.

La contrainte comme moteur

Chez Marco Augusto Chenevier, le manque n’appauvrit pas la forme, il la met en crise, donc en mouvement. Dès lors, « Quintetto » interroge avec une ironie affûtée la possibilité même de faire œuvre dans un temps de restriction, de compression et d’empêchement. Rien ici n’est pesant, tout passe par le détour du jeu, de l’adresse et d’une virtuosité qui refuse de se prendre au sérieux. Le spectateur comprend très vite qu’il vaut mieux ne pas trop en savoir à l’avance, l’une des grandes forces de la pièce tenant à son art de la surprise.

Formé auprès de Romeo Castellucci, Cindy Van Acker et Carolyn Carlson, Marco Augusto Chenevier appartient à cette famille d’auteurs de scène pour lesquels les frontières entre danse, théâtre, performance et adresse au public n’ont plus guère de sens. Avec Alessia Pinto, il développe au sein de la compagnie Les 3 Plumes une écriture où l’exigence formelle épouse en permanence l’adresse au public. Le résultat relève d’un art du contact, de la relance, du déplacement, où le rire est omniprésent et la pensée en mouvement.

Le rire et au-delà

Il faut ajouter que « Quintetto » ne se réduit pas à son efficacité comique. Le spectacle se construit aussi en hommage à Rita Levi-Montalcini, immense figure italienne de la recherche, prix Nobel de médecine et sénatrice à vie. Cette référence, discrète mais décisive, donne à l’ensemble une résonance plus ample et derrière la drôlerie affleure une méditation sur la fragilité des conditions faites à la création comme à la recherche, sur ce que nos sociétés consentent, ou non, à soutenir lorsqu’il s’agit d’intelligence, d’invention et de transmission.

On rit beaucoup mais cette hilarité n’annule jamais la pensée. Sous le burlesque, on perçoit une écriture précise ; sous l’autodérision, une véritable charge contre l’appauvrissement du vivant ; sous l’apparente légèreté, une éthique de la scène. « Quintetto » fait de l’absence un principe actif. C’est là sans doute que réside sa singularité, transformer la précarité en énergie, et la contrainte en fête.

Voir « Quintetto » à La Réunion relève ainsi d’une heureuse nécessité. La pièce a remporté en 2015 le premier prix du Be Festival de Birmingham, dès 2013 celui du festival d’hiver de Sarajevo, et The Guardian en a fait l’une des comédies de l’année. Encore reprise l’été dernier au Festival Off d’Avignon, elle franchit aujourd’hui l’océan Indien pour rejoindre Saint-Joseph. Peu de spectacles européens parviennent à conjuguer avec une telle netteté la maîtrise du geste, l’intelligence du dispositif et une générosité aussi immédiate dans la relation au public. Komidi tient là un moment de théâtre et de danse qui honore pleinement l’ambition d’un festival voué à rendre l’exigence désirable et la pensée jubilatoire.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Alex Brenner

« Quintetto », chorégraphie, texte et interprétation de Marco Augusto Chenevier. Co-direction artistique d’Alessia Pinto. Accompagnement chorégraphique de Christine Bastin. Costumes d’Ignazio Iannarino. Lumières de Sébastien Lamy. Collaboration artistique de Francesca d’Apolito. Production Compagnie Les 3 Plumes, avec le soutien de la Région autonome Vallée d’Aoste. Festival Komidi, La Réunion, du 21 avril au 2 mai 2026.

Après tout à Komidi : une heure suspendue

Il arrive qu’un spectacle dépasse la promesse de son sujet pour atteindre une forme de justesse plus rare, plus troublante. C’est le cas d’« Après tout », de la compagnie Gipsy Raw présenté au festival Komidi. Construit autour de la question du temps, ce duo d’exception ne cherche jamais à illustrer un thème : il lui donne corps. Sur scène, le temps n’est ni un concept ni un prétexte, mais une matière sensible, que les interprètes plient, relancent, suspendent.

La réussite du spectacle tient d’abord à la qualité de son écriture chorégraphique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, dit Bboy Paco, viennent d’horizons différents, mais leur rencontre ne relève jamais du collage. La contorsion, l’art de l’illusion et le breakdance s’y fondent en une langue commune, fluide et lisible, où chaque discipline garde sa force sans rompre l’unité de l’ensemble. Peu de pièces savent ainsi faire dialoguer la virtuosité technique et une véritable nécessité intérieure.

La scénographie, volontairement dépouillée, agit avec intelligence. Rien n’encombre le regard ; tout ramène aux corps, à leur précision, à leur écoute, à leur façon d’habiter l’instant. Les lumières accompagnent sans insister, et l’environnement sonore contribue à cette atmosphère de suspension qui donne au spectacle sa respiration singulière.

Manon Mafrici impressionne par une présence d’une grande netteté. Formée au classique et au jazz avant d’élargir son champ au breakdance puis à la contorsion, elle ne juxtapose pas les techniques, elle les absorbe dans un même geste. Chez elle, la souplesse devient langage. Dans certaines séquences, où le corps semble se plier à rebours de toute logique, elle donne une forme très juste à cette idée d’un temps qui se tend, résiste, puis cède.

Face à elle, Pasquale Fortunato apporte au spectacle une énergie d’une autre nature, plus centrifuge, plus terrienne aussi. Connu dans le monde du break sous le nom de Bboy Paco, il est notamment remarqué pour ses rotations et ses powermoves, mais dans « Après tout », la prouesse n’est jamais gratuite. Ses figures, parfois spectaculaires, trouvent ici une fonction dramaturgique : elles évoquent moins la performance que le cycle, la répétition, l’emportement du temps lui-même. C’est là l’une des forces du spectacle, convertir l’exploit en signe, sans jamais perdre l’émotion.

Le plus beau reste sans doute la qualité de présence qui unit les deux artistes. Leur complicité est authentique, elle traverse les appuis, les silences, les déséquilibres, les reprises. Le spectacle prend alors toute sa dimension et nous parle, avec délicatesse, de ce que le temps fait aux êtres, de ce qu’il use, de ce qu’il révèle, et de ce que l’élan amoureux ou vital peut encore lui opposer.

Lauréat du Prix du public au Concours Dialogues organisé au Théâtre des Champs-Élysées en 2022, puis récompensé aux Synodales de Sens, le duo avait déjà montré qu’il touchait quelque chose d’universel. Ce soir à Komidi, devant un public réunionnais médusé, cette pièce à la fois accessible et exigeante, virtuose et sensible a démontré que la force propre d’une danse est de parler au moins autant au regard qu’à l’âme.

Texte et photos Philippe Escalier


« Après tout » de la compagnie Gipsy Raw. Chorégraphie et interprétation : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato. Musiques : Ran Bagno, Jean du Voyage, Adrian Berenguer. Présenté au festival Komidi, La Réunion, du 22 avril au 2 mai 2026.

Requiem(s) d’Angelin Preljocaj à La Seine Musicale

La danse face à l’abîme

Il est des œuvres qui naissent d’une urgence intérieure, d’une nécessité que rien ne peut différer. « Requiem(s) », qu’Angelin Preljocaj présente à La Seine Musicale, est de celles-là. Le chorégraphe le confie volontiers, l’idée de travailler sur cette forme musicale le hantait depuis longtemps, mais c’est le deuil, avec sa brutalité particulière, qui a fini par décider à sa place. En 2023, il perd ses deux parents à six mois d’intervalle, puis plusieurs amis proches. Face à cette série de disparitions, la création s’impose moins comme un projet artistique que comme une nécessité vitale, presque physique. Poser chorégraphiquement la question de la mort et de la perte, transformer la blessure en geste, le silence en mouvement, là était l’urgence.

Le titre lui-même dit l’ambition : ce « (s) » suspendu entre parenthèses n’est pas un simple artifice typographique. Il renvoie à la multiplicité des rituels traversés, à la diversité des émotions que le deuil convoque en nous et que nulle définition ne saurait épuiser. Tristesse foudroyante, joie du souvenir, anéantissement et soudaine lumière, le spectre est immense et Angelin Preljocaj choisit de le parcourir sans raccourcis. Chaque tableau correspond à une atmosphère distincte, portée par une séquence musicale soigneusement choisie. La sélection est, en elle-même, un programme : Wolfgang Amadeus Mozart et György Ligeti côtoient Johann Sebastian Bach, Olivier Messiaen et Georg Friedrich Haas, mais aussi Hildur Guðnadóttir, Jóhann Jóhannsson, des chants médiévaux anonymes, les créations sonores de 79D et, surgissant comme un électrochoc, « Chop Suey! » du groupe de metal arméno-américain System of a Down. Cette playlist funèbre et insolite dit à elle seule que le deuil n’a pas de visage unique, qu’il traverse toutes les cultures, tous les âges, toutes les formes du cri humain.

Angelin Preljocaj parle de « procession des corps » pour décrire ce ballet confié à dix-neuf danseurs, et l’image s’impose d’emblée comme juste. « Requiem(s) » est une œuvre rituelle, dans laquelle le collectif affronte ensemble ce que chaque individu vit seul. Nourri par ses lectures, le « Journal de deuil » de Roland Barthes, l’« Abécédaire » de Gilles Deleuze, les réflexions d’Émile Durkheim sur les rituels de mémoire comme fondement de la civilisation, le chorégraphe traduit cette matière intellectuelle en une écriture de corps. Les interprètes du Ballet Preljocaj s’organisent en duos, en lignes, en cortèges tournoyants, portant alternativement la lourdeur de la perte et la légèreté inexplicable qui surgit parfois au cœur même du chagrin. L’écriture chorégraphique d’Angelin Preljocaj, toujours ciselée, trouve ici une amplitude émotionnelle nouvelle, elle sait être aérienne sans esquiver la violence du sentiment, abstraite sans jamais perdre de vue la vérité du geste. Malgré le deuil, ce que la danse finit par dire, c’est que nous sommes vivants, et que c’est, selon les propres mots du chorégraphe, « incroyable ».

Créé au Grand Théâtre de Provence en mai 2024, porté ensuite par La Villette à Paris, le Festival Montpellier Danse et Chaillot, Théâtre national de la Danse, « Requiem(s) » s’est imposé rapidement comme l’une des grandes réussites de la saison chorégraphique. La scénographie d’Adrien Chalgard et les lumières d’Éric Soyer servent une dramaturgie visuelle sobre et efficace, tandis que les costumes d’Eleonora Peronetti magnifient le mouvement des corps. Les vidéos de Nicolas Clauss complètent ce dispositif scénique en ouvrant des espaces de rêve et de mémoire. Paradoxalement, et c’est peut-être là la force singulière de cette pièce, ce requiem chorégraphique est une célébration de la vie. D’une durée d’une heure trente sans entracte, il laisse peu de répit, mais offre en retour quelque chose d’assez rare sur une scène de danse contemporaine, une émotion sincère, non concédée, que l’on reçoit comme un cadeau inattendu.

Philippe Escalier – Photos : © Didier Philispart – © Yang Wang

https://www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/requiems-ballet-preljocaj/

La Seine Musicale accueille « Requiem(s) » du 6 au 9 mai 2026. Ne surtout pas manquer.

« Requiem(s) » / Chorégraphie d’Angelin Preljocaj. Avec les dix-neuf danseurs du Ballet Preljocaj. / Musiques : György Ligeti, Wolfgang Amadeus Mozart, System of a Down, Johann Sebastian Bach, Hildur Guðnadóttir, chants médiévaux anonymes, Olivier Messiaen, Georg Friedrich Haas, Jóhann Jóhannsson, 79D. Lumières : Éric Soyer. Costumes : Eleonora Peronetti. Vidéo : Nicolas Clauss. Scénographie : Adrien Chalgard. / La Seine Musicale, Île Seguin, 92100 Boulogne-Billancourt. Du mercredi 6 au samedi 9 mai 2026, à 20 h 30.

TranscenDanses et les Productions Albert Sarfati : douze saisons au sommet

Il y a quelque chose d’assez remarquable dans l’aventure des Productions Internationales Albert Sarfati : celle d’une maison de production privée qui, depuis plus de soixante-quinze ans, aura su traverser les époques sans jamais trahir l’exigence artistique qui est sa raison d’être. Fondée en 1948 par Albert Sarfati, imprésario visionnaire qui parcourut l’Europe, le Japon et la Russie pour y rassembler les formations les plus prestigieuses, l’agence prit un nouveau visage en 1992, à la disparition de son fondateur, lorsque son épouse Lily Sarfati et ses filles Cathy et Vony en reprirent la direction. Ce qui aurait pu marquer une rupture devint au contraire une relève exemplaire. Aujourd’hui, les Productions Internationales Albert Sarfati, connues sous le sigle PIAS, combinent trois activités complémentaires : production de spectacles, management artistique et tournées internationales, avec pour partenaires privilégiés le Théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, Carnegie Hall et le Lincoln Center de New York. Cette présence simultanée sur les deux rives de l’Atlantique dit assez l’envergure d’une maison qui, depuis sa fondation, n’a jamais confondu la rigueur avec l’étroitesse.

C’est dans cet esprit qu’en septembre 2014, Vony Sarfati lance TranscenDanses au Théâtre des Champs-Élysées : une série chorégraphique entièrement conçue, financée et produite par un opérateur privé, dans un paysage parisien pourtant déjà très riche en offres subventionnées. Le défi était réel. Il a été relevé avec éclat. Douze saisons plus tard, le bilan est éloquent : quarante-cinq spectacles présentés, deux cent cinquante représentations, quelque trois cent cinquante mille spectateurs, vingt-quatre compagnies internationales, trente-cinq chorégraphes, quarante-cinq danseurs solistes invités. Ces chiffres, pour impressionnants qu’ils soient, ne disent qu’une partie de l’histoire. L’autre partie tient à la qualité constante d’une programmation qui a su mêler, sans jamais les hiérarchiser, grandes formations mondialement connues et compagnies émergentes, répertoire consacré et création contemporaine. Jirťí Kylián, Mats Ek, William Forsythe, Akram Khan, Crystal Pite, Angelin Preljocaj, Roland Petit, John Neumeier, Ohad Naharin, Martha Graham, figurent parmi les chorégraphes célébrés par la série. Du côté des interprètes, Sylvie Guillem, Nicolas Le Riche, Mathieu Ganio, Hugo Marchand, Tamara Rojo, Eleonora Abbagnato ou Dorothée Gilbert y ont successivement enchanté les soirées avenue Montaigne. TranscenDanses s’est ainsi imposée comme l’un des rendez-vous incontournables de la danse à Paris, s’intégrant avec une cohérence naturelle aux côtés des grands acteurs publics du spectacle vivant, de l’Opéra national de Paris au Théâtre national de Chaillot.

La douzième saison, celle qui pachève ce premier cycle, s’achève en juin 2026 sur une soirée particulièrement chargée de sens : le Dutch National Ballet rend hommage à Hans van Manen, figure majeure de la danse néoclassique et contemporaine européenne, récemment disparu, dans un programme conçu comme un geste de mémoire collective autant que comme un acte artistique de plein exercice.

Dans l’éditorial qui accompagne le bilan de ces douze saisons, Vony Sarfati souligne avec conviction que le spectacle vivant reste, à l’heure du tout-numérique et de l’intelligence artificielle, un espace de liberté que rien ne saurait remplacer, l’un des derniers lieux où l’authenticité et l’émotion s’éprouvent directement, dans une communion sans intermédiaire entre les artistes et le public. C’est cette conviction, portée depuis l’origine par les Productions Internationales Albert Sarfati, qui aura fait de TranscenDanses bien davantage qu’une simple série chorégraphique : un acte de foi dans la puissance irréductible du corps en mouvement.

Philippe Escalier

Le Béjart Ballet Lausanne à La Seine Musicale

Il y a dans le retour du Béjart Ballet Lausanne à La Seine Musicale quelque chose qui tient à la fois de la fidélité et de l’impatience. La compagnie fondée par Maurice Béjart en 1987, aujourd’hui conduite par Julien Favreau, revient sur la Grande Seine du 11 au 15 mars 2026 avec un programme tripartite conçu comme une traversée du répertoire : « Béjart et nous », « L’Oiseau de Feu » et le « Boléro ». Trois œuvres, trois visages d’un même génie, et derrière ce retour très attendu, le pressentiment d’une année anniversaire qui s’annonce exceptionnelle, le centenaire de la naissance du chorégraphe devant mobiliser la salle en 2027 dans des proportions encore plus considérables.

Julien Favreau n’est pas arrivé à la tête du Béjart Ballet Lausanne par hasard ni par ambition de rupture. Danseur formé au sein de la compagnie, il en connaît l’âme de l’intérieur, ayant interprété pendant des années les rôles que Maurice Béjart avait façonnés pour ses danseurs avec une précision quasi liturgique. Nommé directeur artistique par intérim en mars 2024, puis confirmé dans ses fonctions dès septembre de la même année, il a su imposer une ligne claire : préserver l’authenticité d’un héritage exigeant tout en l’irrigant d’une énergie résolument contemporaine. C’est cette double fidélité, à la lettre et à l’esprit, qui donne à sa direction sa cohérence et son autorité. Les représentations parisiennes de mars 2026 en offrent une illustration convaincante.

C’est Julien Favreau lui-même qui a conçu « Béjart et nous », proposition à la fois intime et panoramique qui fonctionne comme une déambulation chorégraphique à travers le legs du Maître. Solos, pas de deux, séquences d’ensemble : autant d’extraits surgis de partitions diverses du maître réunis sous une même soirée pour dessiner le portrait d’un créateur en perpétuel mouvement. Ce n’est pas une rétrospective figée que propose Julien Favreau, mais une immersion vivante dans une œuvre qui n’a rien perdu de sa capacité à saisir le public au vif. Trente-huit danseurs portent cette fresque avec l’énergie et la précision qui font depuis longtemps la signature de la compagnie, rappelant que le Béjart Ballet Lausanne reste, par sa diversité de nationalités et par son niveau technique, l’une des formations les plus singulières du panorama mondial de la danse.

Vient ensuite « L’Oiseau de Feu », porté par la partition volcanique d’Igor Stravinsky. Maurice Béjart en avait fait une méditation sur la renaissance et la splendeur du phénix, croisant la richesse de la culture russe avec une vision chorégraphique qui rompait délibérément avec les conventions du ballet académique. Là où les versions traditionnelles se nourrissaient d’un récit féerique, Maurice Béjart avait voulu une œuvre plus abstraite, plus physique, portée par la seule force du mouvement et de la musique.

Le finale de la soirée appartient au « Boléro » de Maurice Ravel, ballet hypnotique qui reste l’une des pièces les plus connues du répertoire du XXe siècle. L’interprète central y incarne une danse répétitive et incandescente, sur l’escalade inexorable d’une orchestration qui finit par tout engloutir. Maurice Béjart avait décrit lui-même cette mécanique envoûtante : une mélodie qui s’enroule inlassablement sur elle-même, augmentant en volume et en intensité jusqu’à dévorer l’espace sonore tout entier. Cinquante ans après sa création, l’effet reste intact.

Le retour à La Seine Musicale s’inscrit dans une dynamique plus large. Né le 1er janvier 1927 à Marseille, Maurice Béjart verra son centenaire célébré en 2027 par une série de manifestations d’envergure, dont La Seine Musicale sera l’un des lieux phares. La salle de l’île Seguin accueillera notamment, du 10 au 14 mars 2027, « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », absent de Paris depuis huit ans, porté par les musiques de Queen et de Mozart et par les costumes légendaires de Gianni Versace. Ces soirées de mars 2026 constituent ainsi bien plus qu’un passage ordinaire en tournée : elles inaugurent une période de célébration d’un créateur dont l’influence sur la danse du XXe siècle reste sans équivalent, et dont l’œuvre, entre les mains de Julien Favreau, continue de démontrer qu’elle n’a rien perdu de sa force de conviction.

Philippe Escalier

« Béjart et nous », « L’Oiseau de Feu », « Boléro » / Direction artistique : Julien Favreau. Avec Elisabet Ros, Oana Cojocaru, Jasmine Cammarota, Valerija Frank, Chiara Posca, Mari Ohashi, Olha Skrypchenko, Ana Ksovreli, Solène Burel, Bianca Stoicheciu, Clara Boitet, Floriane Bigeon, Min Kyung Lee, Gohar Mkrtchyan, Konosuke Takeoka, Emma Foucher, Carolina Fregnan, Kateryna Chebykina, Oscar Chacon, Masayoshi Onuki, Kwinten Guilliams, Denovane Victoire, Hideo Kishimoto, Cyprien Bouvier, Daniel Aguado Ramsay, Edoardo Boriani, Federico Matetich, Liam Morris, Angelo Perfido, Aubin Le Marchand, Efe Burak, Jule Deutschmann, Andrea Luzi, Oscar Frame, Zsolt Kovacs, Jeronimas Krivickas.


Le chorégraphe qui fit entrer la danse dans les stades

Maurice-Jean Berger naît le 1er janvier 1927 à Marseille, dans un milieu singulier. Son père, le philosophe Gaston Berger, issu d’une famille aux racines sénégalaises, lui transmet une curiosité intellectuelle sans bornes. Sa mère, Germaine, disparaît de leucémie quand il n’a que sept ans, deuil fondateur que le chorégraphe sublimera bien plus tard dans une version personnelle de « Casse-noisette » où il se met lui-même en scène sous les traits de l’enfant qu’il fut. Il adopte le nom de Béjart en référence à Armande Béjart, l’épouse de Molière, signe d’un goût précoce pour les postures littéraires et les gestes symboliques.

Formé à Paris auprès de Madame Egorova, de Madame Rousanne et de Léo Staats, il fait ses premières armes comme danseur à Vichy, puis auprès de Janine Charrat et de Roland Petit, avant de rejoindre l’International Ballet à Londres. Une tournée en Suède avec le Cullberg Ballet en 1949 l’ouvre aux ressources de l’expressionnisme chorégraphique. De retour à Paris, il fonde les Ballets de l’Étoile, signe en 1955 une « Symphonie pour un homme seul » sur une musique de Pierre Henry et Pierre Schaeffer, et commence à construire un langage propre, ancré dans la modernité.

La France, pourtant, ne lui donnera jamais les moyens de ses ambitions. C’est à Bruxelles, en 1960, au Théâtre royal de la Monnaie, qu’il crée le Ballet du XXe siècle, la compagnie avec laquelle il va révolutionner la danse mondiale. Le « Sacre du printemps » d’Igor Stravinsky, le « Boléro » de Maurice Ravel en 1961, « Messe pour le temps présent » en 1967, « Nijinski, clown de Dieu » en 1971 : autant d’œuvres qui remplissent les palais des sports et les arènes antiques, ouvrant la danse contemporaine à un public de masse que nul avant lui n’avait su conquérir.

Sa vie intime est indissociable de son œuvre. Le danseur argentin Jorge Donn, rencontré en 1963, devient à la fois sa muse absolue et le grand amour de sa vie. Pendant trente ans, les deux hommes partagent une relation artistique et sentimentale d’une intensité rare, dont témoigne une correspondance d’une beauté saisissante. La mort de Jorge Donn du sida en 1992 le dévaste, et Maurice Béjart lui consacre en 1997 « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », ballet bouleversant porté par les musiques de Queen et de Mozart, qui reste l’un des sommets de son répertoire.

En 1987, il transfère sa compagnie à Lausanne sous le nom de Béjart Ballet Lausanne et fonde l’école-atelier Rudra. Élu à l’Académie des beaux-arts en 1994, décoré de l’Ordre du Soleil Levant au Japon, il reste jusqu’à la fin un créateur insatiable. Il meurt le 22 novembre 2007 à Lausanne, peu avant la première de son ultime spectacle, entouré de ses danseurs. Ses cendres sont dispersées sur les plages d’Ostende, en Belgique, son pays d’adoption.

Le Ballet Julien Lestel au Théâtre Libre

Il faut remonter aux premières années de formation pour comprendre la trempe d’un artiste comme Julien Lestel. Entré à l’École de danse du Ballet de l’Opéra national de Paris, puis au Conservatoire national supérieur où il décroche un premier prix, il gravit rapidement les étapes d’une carrière d’interprète au sommet. C’est Rudolf Noureev en personne qui lui propose de danser « Cendrillon » au Théâtre San Carlo de Naples, ouvrant une trajectoire qui le mènera aux Ballets de Monte-Carlo, au Ballet de l’Opéra de Paris, au Ballet de Zurich comme danseur principal, et enfin au Ballet national de Marseille aux côtés de Marie-Claude Pietragalla. Dans les coulisses et sur les scènes, Lestel côtoie Jérôme Robbins, Jiří Kylián, William Forsythe, Angelin Preljocaj, Roland Petit, Pina Bausch, Carolyn Carlson. Cette école au contact des plus grands constitue le socle d’une esthétique forgée dans l’exigence, où la virtuosité technique ne se dissocie jamais d’une profonde intelligence du mouvement.

En 2007, à l’Espace Pierre Cardin, Julien Lestel présente « Les Âmes Frères », première création signée de sa compagnie éponyme basée à Marseille. L’aventure ne cessera plus de s’amplifier : vingt-six chorégraphies au répertoire, une quarantaine de dates annuelles, des scènes en France et à l’étranger, jusqu’à la Salle Pleyel en 2024 pour « Rencontres » et le Théâtre Libre en 2025 pour « Carmen ». Soutenu par la Ville de Marseille, la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et le ministère de la Culture, le Ballet Julien Lestel incarne aujourd’hui une voie singulière dans le paysage chorégraphique français, celle d’une danse néoclassique-moderne qui conjugue fluidité et rupture, sensualité et puissance, lyrisme et précision athlétique. Pierre Cardin lui confiera la chorégraphie de « Casanova », le pianiste François-René Duchâble sera son complice de scène pour « Anastylose » et « Rachmaninov », tandis que le compositeur Karol Beffa créera la musique de « Corps et Âmes » au Théâtre des Champs-Élysées. Une façon de travailler qui dit beaucoup de l’homme : ancré dans des collaborations d’envergure, jamais sectaire dans ses choix musicaux, toujours attentif à ce que la danse parle autant aux sens qu’à l’intelligence.

Groupe de danseurs en pose dynamique, avec des corps nus s'entrelacent dans une composition artistique sous un éclairage dramatique.

Création 2025, « Run » s’empare d’une métaphore que chacun reconnaîtra immédiatement, celle de la course effrénée qui structure nos existences contemporaines. Sur une palette musicale ample et contrastée convoquant Ólafur Arnalds, Ludovico Einaudi, Angelo Badalamenti et Chet Baker, la chorégraphie fait se succéder séquences explosives et instants suspendus, énergie collective et solitudes traversées. L’ambition ne se limite pas au constat : « Run » est aussi une invitation à ralentir, à reprendre conscience du corps comme espace d’habitation et non de performance, à retrouver dans le mouvement partagé ce qui relie les êtres entre eux. Engageant et parfois électrique, ce ballet d’une heure dix affirme avec cohérence la marque de fabrique de Lestel : une danse généreuse, physique, émotionnelle.

Un groupe de danseurs en chemises rouges effectuant une performance dynamique sur scène, avec un danseur levé en l'air par les autres.

Second programme de cette résidence parisienne, « Misatango Boléro » rapproche deux univers que tout semble distinguer. La « Misa a Buenos Aires » de Martín Palmeri, créée en 1996, opère une synthèse saisissante entre musique sacrée et tango argentin, tissant le fil de l’émotion populaire dans la trame d’un texte liturgique. Face à elle, le «  Boléro» de Ravel, monument de la montée en puissance et de la tension collective, que Julien Lestel aborde comme un rituel où le groupe s’embrase par degrés, la précision millimétrée servant une intensité qui ne cède rien. Deux œuvres, deux grammaires musicales, une même conviction chorégraphique :  le mouvement peut toucher là où les mots s’arrêtent.

Philippe Escalier – Photos © Isabelle Aubert

Cette quête de la perfection du mouvement n’est pas sans rappeler l’héritage d’un autre grand nom de la danse, Maurice Béjart, dont nous avons récemment suivi la troupe à La Seine Musicale.


Distribution

Chorégraphie : Julien Lestel. Production : Alexandra Cardinale Opéra Ballet Production. Assistant chorégraphe : Gilles Porte. Lumières : Lo-Ammy Vaimatapalo.

Avec les danseurs et danseuses du Ballet Julien Lestel : Eva Bégué, Celian-Maël Bruni, Maxence Chippaux, Allan Géreaud, Roxane Katrun, Ingrid Lebreton, Inès Pagotto, Louis Plazer, Timothée Rouby, Mara Whittington.

«Run» du 18 au 22 mars 2026 – Musiques : Ólafur Arnalds, Angelo Badalamenti, Chet Baker, Christopher Bissonnette, Ludovico Einaudi, Ludwig Göransson, Jacob Kirkegaard, A Winged Victory for the Sullen. Durée : 1h10.

«Misatango Boléro» du 25 au 29 mars 2026 – Musiques : Martín Palmeri, Maurice Ravel.

Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris 75010.

Le Dance Theatre of Harlem de retour à Paris avec « Return »

Après quarante ans d’absence, la prestigieuse compagnie new-yorkaise Dance Theatre of Harlem retrouve, à l’occasion d’une belle tournée, les scènes françaises. Pour le public parisien, du 26 au 28 février au Palais des Congrès, ses vingt-huit danseurs présenteront un répertoire où classicisme et contemporanéité dialoguent sans compromis. Ce retour marque également la première tournée européenne sous la direction artistique de Robert Garland, nommé à la tête de la compagnie en 2022.

Fondée en 1969 par Arthur Mitchell, première étoile noire du New York City Ballet, la compagnie incarne depuis ses origines une philosophie révolutionnaire : celle d’une danse démocratique, libérée des frontières de classe et de race. Arthur Mitchell rêvait d’une danse « appartenant à tout le monde ». Cette conviction a façonné chaque création, chaque programmation durant six décennies.

La programmation parisienne s’articule autour de deux répertoires alternés. Au cœur de cette sélection figure « Return », création majeure de Robert Garland. Cette pièce fusionne avec audace la rigueur technique du ballet classique et la vitalité urbaine de la culture afro-américaine. Chorégraphiée sur des interprétations de James Brown et Aretha Franklin, elle transpose la sophistication néoclassique dans une esthétique urbaine post-moderne. Douze danseurs incarnent cette hybridation poétique, où chaque arabesque dialogue avec le groove funk, où chaque pirouette épouse les inflexions de la soul.

Une ballerine en costume coloré effectue un mouvement gracieux sur scène avec un fond de peinture florale.

Parallèlement, la compagnie propose « Firebird », remise en scène exceptionnelle de ce chef-d’œuvre créé en 1982. John Taras avait chorégraphié ce ballet en puisant dans la mythologie russe ; Geoffrey Holder, artiste trinidadien devenu légende, l’avait métamorphosé en vision caribéenne flamboyante. Ses décors et costumes d’or et de plumes transformaient le conte en jungle d’orchidées. Cette reconstruction, supervisée par Leo Holder et la succession de son père, préserve intégralement cette vision originelle.

Le répertoire s’enrichit de pièces majeures : George Balanchine côtoie William Forsythe, le maître de l’innovation contemporaine. De Bach à Radiohead, de Stravinski à James Blake, la partition musicale reflète l’amplitude du projet artistique. Cette diversité procède directement du rêve fondateur d’Arthur Mitchell.

Un groupe de six danseurs sur scène, vêtus de costumes orange, se prenant en selfie avec des téléphones. L'ambiance est dynamique et colorée.

Le Dance Theatre revient à Paris chargé d’une histoire profonde. Les jazzmen noirs des années 1920, Josephine Baker, James Baldwin—autant de ponts entre Harlem et Paris, trois foyers de rayonnement afro-américain et caribéen qui ont toujours conversé. Robert Garland évoque cette alchimie historique avec lucidité. Arthur Mitchell lui-même trouva sa vocation en écoutant du jazz dans un club parisien avant de revenir fonder sa compagnie révolutionnaire à Harlem.

Ces performances promettent bien plus qu’un divertissement de haut vol. Elles offrent une expérience esthétique capable de réconcilier la discipline formelle du ballet avec l’authenticité urbaine, célébrant la diversité, l’inclusion et la puissance transformatrice de l’art dansé.

Palais des Congrès de Paris du 26 au 28 février 2026

Opéra National de Bordeaux du 11 au 15 février
Colisée de Roubaix du 19 au 21 février
Bourse du Travail de Lyon du 5 au 7 mars

Philippe Escalier

Photos : ©Jeff Cravotta ; ©Rachel Papo ; ©Theik Smith

Juliette et Roméo au 13E Art

Au 13E Art, Indigo Productions s’empare du mythe shakespearien pour en extraire la quintessence tragique. Très intimiste, cette création chorégraphique épure totalement le drame de Vérone, privilégiant l’intensité des corps et la violence des émotions. Dans un dispositif scénique minimaliste, la rencontre amoureuse se déploie comme une fulgurance physique, où chaque geste porte le poids d’une fatalité annoncée.


Tamara Fernando incarne le rôle-titre et signe également la chorégraphie du spectacle. Cette double casquette aurait pu fragiliser la proposition, mais la danseuse impose d’emblée une présence magnétique. Sa Juliette échappe aux canons éthérés pour incarner une jeune femme de chair, habitée par un désir aussi radical que sa détermination. Les duos avec Roméo dévoilent une remarquable complémentarité des énergies, où tension érotique et urgence existentielle rivalisent de puissance. La chorégraphe sculpte dans l’espace des trajectoires amples et déterminées, traduisant par le mouvement cette soif d’absolu qui consume les amants maudits.


Face à elle, Pierre d’Haveloose livre une performance d’une belle maturité artistique. Son interprétation du jeune Montaigu fuit tout romantisme mièvre pour dévoiler un personnage déchiré entre fougue juvénile et conscience tragique. Le danseur déploie une virtuosité technique au service d’une vérité émotionnelle rare, alternant explosions d’énergie et moments de suspension fragile. Ses solos possèdent cette qualité d’abandon contrôlé qui signe les grands interprètes, capables de se laisser traverser par l’émotion sans jamais perdre la maîtrise du geste.

Deux danseurs sur scène interagissant, avec des éclairages dramatiques et des machines en arrière-plan.

La partition chorégraphique puise dans un vocabulaire contemporain affûté, mêlant contact, improvisation et phrases dansées structurées. Les portés inventifs explorent toutes les possibilités de la relation amoureuse, de la tendresse à la possession. Clïmax apporte sa voix à cette proposition, portant les fragments du texte shakespearien avec une force qui dialogue avec la danse sans jamais l’étouffer. Sa présence vocale enrichit la dimension dramatique du spectacle, créant un contrepoint sensible à l’expression purement corporelle des danseurs.


Les vidéos de Matthew Totaro, qui a participé à la chorégraphie, s’intègrent parfaitement au récit auquel elles donnent une remarquable vitalité. La musique de Fabrice Aboulker accompagne cette exploration gestuelle, créant une atmosphère sonore enveloppante qui contraste avec la densité dramatique de la représentation.


L’écriture du mouvement atteint son apogée dans le deuxième tiers du spectacle, où la narration s’efface devant la pure poésie gestuelle. Toutefois, la dernière partie peine quelque peu à maintenir cette ferveur initiale sans entamer la valeur d’ensemble d’un spectacle qui réussit le pari d’une relecture intime et corporelle du chef-d’œuvre shakespearien.


Philippe Escalier – Photos © Matthew Totaro

Affiche d'un spectacle de danse avec deux danseurs en pose dramatique, accompagnée des détails de la production, y compris les dates et les créateurs.

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