L’Affaire Dussaert à l’Essaïon : quand l’art contemporain se fait piéger par lui-même

Il y a des soirées de théâtre dont on sort avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’unique, d’impossible à classer dans les catégories habituelles du spectacle vivant. « L’Affaire Dussaert », que Jacques Mougenot joue en ce moment à l’Essaïon, est de celles-là. Étonnant, espiègle, subtil, piquant et tellement drôle, ce texte d’une intelligence rare nous dépeint le monde de l’art contemporain avec une jubilation communicative, prenant les spectateurs par surprise dès les premières minutes pour les mener ensuite sur des chemins aussi inattendus qu’inoubliables. Le moment est littéralement délicieux !

Pour comprendre la singularité de ce spectacle, il faut d’abord parler de l’homme qui en est l’âme. Jacques Mougenot est de ces artistes complets que le théâtre français produit trop rarement. Formé au cours Jean-Laurent Cochet au début des années quatre-vingt, il y a acquis cette rigueur de l’interprétation et ce sens du texte qui distinguent les grands acteurs. Auteur dramatique autant que comédien, six de ses pièces ont été représentées à Paris, parmi lesquelles il faut citer le savoureux « Cas Martin Piche » qui continue de faire des émules, passionné de peinture au point d’avoir écrit la biographie du peintre Maurice Mazo. Son « Proust en clair », seul en scène qu’il joue également à l’Essaïon et dans lequel il dit et raconte Proust avec une grâce lumineuse, confirme l’étendue d’un talent que chaque nouveau spectacle révèle davantage. Lorsqu’il s’attaque au monde de l’art contemporain, il le fait en connaisseur, avec la lucidité de quelqu’un qui aime trop la peinture pour tolérer ses impostures. Et ce, pour notre plus grand plaisir !

L’histoire dont Jacques Mougenot est celle de Philippe Dussaert, plasticien né en 1947 et disparu en 1989, fut l’initiateur du mouvement vacuiste dans les années quatre-vingt, courant dont le nom dit déjà tout, ou plutôt ne dit rien, ce qui revient au même. Lors de son ultime exposition, quelques mois avant sa mort, Dussaert présenta une œuvre étonnante « Après tout », qui eut des répercutions importantes dans le domaine de l’art. Né de la complicité entre Jacques Mougenot et Peggy d’Argenson, galeriste ayant exposé et promu l’œuvre de Dussaert, le spectacle tient là l’un des scandales les plus révélateurs de ce que le marché de l’art peut produire lorsqu’il se laisse griser par ses propres mécanismes.

Tout dans « L’Affaire Dussaert » est magique, à commencer par le dispositif lui-même. Jacques Mougenot adopte la posture du conférencier, décryptant avec toute la componction requise les incidentes, les digressions et les tics de langage propres au spécialiste d’art contemporain. Il installe ainsi une ambiguïté délicieuse : sommes-nous au théâtre ou dans une vraie conférence ? La frontière se brouille à dessein, et c’est dans cet espace indécis que l’humour opère avec le plus de férocité. Lorsque arrive enfin le moment de conclure, lorsque l’on découvre le fin mot de l’histoire, on prend conscience d’avoir été tenu en haleine pendant plus d’une heure par un homme seul sur scène, armé de sa seule parole et de son sens inné du récit et du suspens. C’est cela, le prodige de « L’Affaire Dussaert » : un spectacle passionnant, faisant rire sans jamais verser dans la facilité, et touchant à quelque chose d’universel, cette capacité de l’art à se moquer de lui-même avec une tendresse corrosive. Plus de 850 représentations, des prix en France et à l’étranger, une traduction en cinq langues : les chiffres disent à leur manière l’évidence que la salle confirme chaque soir.


Philippe Escalier


« L’Affaire Dussaert » de et avec Jacques Mougenot. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, Paris 75004. Du 21 février au 18 avril 2026

Génération Barber

Il existe des spectacles qui ne vous lâchent pas. Ceux dont on sort avec une joie irréductible, qui tient à la fois de la satisfaction esthétique et du fou rire. « Génération Barber », ce petit bijou que la Compagnie Barber Shop Quartet présente tous les mercredis au Théâtre Essaïon depuis le 28 janvier 2026, est de ceux-là.

Le barbershop, style né dans les arrière-boutiques des coiffeurs de Chicago au tournant du siècle dernier, repose sur une idée d’une beauté simple : quatre voix, aucun instrument, des harmonies tenues à la perfection. La Compagnie Barber Shop Quartet a fait sien ce principe depuis quinze ans et plus de cinq cents représentations, en lui ajoutant une dimension que ses inventeurs n’avaient sans doute pas prévue : une verve comique, une inventivité burlesque et une liberté de ton résolument françaises.

Pour « Génération Barber », leur cinquième opus, Sophie Forte, à la mise en scène, a eu l’intelligence de puiser dans la réalité même du groupe. Les deux fondateurs, Marie-Cécile Robin-Héraud, soprano dont la voix sidère autant que les mimiques désarment, et Xavier Vilsek, basse et bruiteur de génie, qui peut imiter n’importe quel son du monde connu, accueillent deux nouvelles recrues : Clémence Paquier, alto complice, et Guillaume Nocture en alternance avec Damien Dufour, ténors facétieux. De cette cohabitation naît un conflit de générations aussi fictif que savoureux, où les anciens veillent jalousement sur les codes du barbershop pendant que les jeunes entendent bien les bousculer. Scenario classique, mais traité avec une finesse d’écriture et une connivence telles entre les quatre artistes qu’il suffit amplement à tenir une soirée entière sous l’emprise d’une tension joyeuse.

Lookés années quarante, installés derrière leurs micros-pieds au charme délicieusement désuet, les quatre interprètes naviguent avec une aisance confondante entre une vingtaine de chansons, dont certaines signées Charlie Chaplin, Francis Blanche, Pierre Dac ou Charles Aznavour, et plusieurs créations originales dont les textes, ciselés et littéraires, font mouche à chaque fois. La parentalité contemporaine, les travers de la vie de couple, les illusions perdues : les sujets sont ordinaires, le regard posé dessus est extraordinaire, d’une bienveillance malicieuse et désopilante. On pense, par instants, à la grande tradition du cabaret français, à ses textes qui avaient du corps et une pensée derrière les mots.

Affiche du spectacle 'Génération Barber', présentant les membres de la compagnie Barber Shop Quartet avec le mise en scène de Sophie Forte. Informations sur les dates et les réservations au théâtre Essaion à Paris.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la qualité musicale, absolue, jamais sacrifiée sur l’autel du comique. Les quatre voix s’emboîtent avec une précision et une richesse harmonique qui seraient, à elles seules, un spectacle. Que Xavier Vilsek se mette à imiter un orchestre entier, ou que Marie-Cécile Robin-Héraud laisse tomber le masque de la comédie pour exposer soudain l’étendue d’une voix somptueuse, le plaisir musical est constant, réel, exigeant.

Sophie Forte maintient tout cela dans un équilibre remarquable, donnant au spectacle un rythme soutenu, une progression narrative qui évite tout essoufflement et ménage les moments de grâce au milieu des éclats de rire. À l’Essaïon, salle intime par excellence, la connivence avec le public est immédiate, presque physique. On ne regarde pas « Génération Barber », on y participe et avec quel plaisir !

Philippe Escalier


« Génération Barber » de la Compagnie Barber Shop Quartet / Mise en scène de Sophie Forte. Avec Marie-Cécile Robin-Héraud, Clémence Paquier, Xavier Vilsek, Guillaume Nocture (en alternance avec Damien Dufour) / Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris / Tous les mercredis à 20 h 50, jusqu’au 22 avril 2026 (relâches les 11 et 25 mars).

Tout va mâle : Alex Goude s’attaque à la panne des sens !

Après avoir conquis plus de 100 000 spectateurs avec « Ménopause », Alex Goude récidive au Grand Point Virgule avec « Tout va mâle », une comédie musicale qui ose enfin parler de ce dont les hommes ne parlent jamais. Cette fois, le metteur en scène vise là où ça fait mal : dans l’ego masculin, cette zone sensible entre les certitudes ébranlées et les performances défaillantes.
Thomas, patron quinquagénaire aux bouffées de chaleur inquiétantes, Romain, bibliothécaire confronté aux mystères des applications de rencontre, et Jérémy, jeune coach sportif déjà épuisé avant trente ans. Trois hommes que tout oppose mais qu’un même malaise réunit dans le cabinet de Becky, sexothérapeute aux méthodes peu orthodoxes. Cette femme au franc-parler ravageur va les bousculer, les déshabiller émotionnellement et tenter de remettre tout ce petit monde debout. De partout.

Le génie du spectacle tient dans sa capacité à aborder un sujet potentiellement miné sans jamais déraper ni verser dans le pamphlet. Grâce à une belle série de bons mots diablement efficaces, l’on rit des travers, des maladresses, des paniques de ces écorchés vifs confrontés aux mutations du monde contemporain, mais on s’attache aussi à leurs trajectoires. Car derrière le rire affleure une vraie réflexion sur la place des hommes dans une société en pleine recomposition, entre fin du patriarcat, applications de rencontre et injonctions contradictoires.

L’atout majeur de « Tout va mâle » réside aussi et surtout dans son habillage musical. Les compositions de Philippe Gouadin et Frédéric Ruiz, portées par des chorégraphies débridées, transforment chaque scène en petit événement sonore. Les quatre interprètes passent du chant au jeu avec une aisance remarquable, portés par une énergie qui ne faiblit jamais. Cette vitalité scénique confère au spectacle un rythme endiablé. À aucun moment l’attention du spectateur ne retombe ! Comment pourrait-il en être autrement quand quatre artistes chantent, dansent, et jouent avec une aisance remarquable et une générosité communicative. Ana Adams incarne cette Becky capable de faire trembler les fondations du patriarcat à coups de répliques bien senties. Face à elle, Pascal Nowak, chanteur, danseur et comédien ayant su multiplier les projets musicaux, Frank Ducroz, jeune talent formé à l’AICOM et habitué des comédies musicales, et Édouard Collin, révélé dans de nombreuses comédies de boulevard et auteur du touchant « Mes Adorées », forment un trio masculin aussi attachant que ridicule.

Trois hommes souriants se tenant par les épaules sur scène, avec un écran en arrière-plan.

Loin de tomber dans le mâle-bashing primaire, Alex Goude et son coauteur Jean-Jacques Thibaud proposent une comédie jubilatoire qui scrute avec tendresse la fragilité masculine contemporaine. On rit des érections capricieuses et des testostérones en berne, mais on découvre surtout des hommes perdus face aux bouleversements d’un monde qui les oblige enfin à se remettre en question. La force du spectacle réside dans cette capacité à faire de la vulnérabilité masculine non plus une honte mais un sujet de théâtre total, rythmé, jouissif.
Parfait moment de divertissement, « Tout va mâle » alterne avec brio numéros musicaux déjantés et moments d’émotion sincère. Les femmes y trouvent matière à sourire complice, les hommes à se reconnaître sans culpabilité. Cette cure de jovialité administrée pendant quatre-vingt-dix minutes file à toute allure. À la sortie, on fredonne les refrains et on repart avec la conviction réjouissante que, comme la guerre de Troie, celle des sexes n’aura pas lieu.

Philippe Escalier

Folies au manoir

Spécial Avignon Off 2024

Pour un coup d’essai, voilà bien un coup de maître. Jouée au théâtre du Roi René, cette première pièce de Louise Colette porte bien son nom : folle mais admirablement construite, cette comédie policière est portée par des comédiens excellentissimes qui font la joie du public !

© Franck Harscoët

Il n’est rien de plus difficile au théâtre que de réussir une comédie totalement déjantée, sans baisse de régime ni gags un peu à côté de la plaque. Louise Colette a parfaitement réussi son coup, elle qui sait rire de tout, y compris de ces conventions un peu ringardes dont le théâtre raffole. Basée sur un argument policier, construite autour de Jean-Eudes marié, avec maitresse, mais qui n’éprouve de passion que pour son Alpaga, personnage excentrique à souhait, interprété par Tchavdar qui donne ici toute la mesure de son talent comique, la pièce offre un défilé de situations ubuesques et se permet d’afficher deux personnages à double rôle (Louise Colette, et Stéphane Giletta dont c’est peu de dire qu’il est exceptionnel en valet et en commissaire). Benjamin Alazraki n’est pas en reste dans le rôle de l’amant qui ne parvient pas à ses fins (vous imaginez bien que rien ne marche normalement dans le scénario de cette pièce !).

Cette construction magistrale, soutenue par une brillante mise en scène de l’autrice qui ne se refuse aucun excès (on est saturé de rouge et de tissus à carreau et on adore !) entraine le public qui ne boude pas son plaisir, lui qui ne s’est jamais senti autant associé à un spectacle (il fallait bien un complice dans cette pièce policière !). L’on pourrait ainsi enchainer les compliments, mais il n’est pas d’éloges plus flatteurs que les rires incessants qui secouent une salle enflammée et qui ressort de « Folies au manoir » avec une bonne humeur que rien ne pourra entacher ! La pièce à elle seule justifierait un aller-retour Paris-Avignon. Nous l’attendons de pied ferme à Paris, où nous serons prêts à toutes les folies si elles se font dans de telles conditions !

Philippe Escalier

Funambules

Le spectacle proposé par la compagnie Circo a Vapore aux festivaliers d’Avignon Off 2024 dans la cour du Barouf est une magnifique surprise, un moment étonnant d’ingéniosité et d’humour offert par une troupe qui déborde de talent.

« Funambules », c’est le clown dans toute sa splendeur et dans toute sa magie. Six artistes formés à L’Accademia Internazionale di Teatro, portant nez rouge et sachant divertir avec un sens de la poésie hors du commun. Personne, comme eux, ne sait danser sur la corde fine de l’absurde. Cette troupe, formée à L’Accademia Internazionale di Teatro, basée Rome, mais jouant un peu partout dans le monde, vient nous proposer une série de sketches où l’imagination et le rire sont rois. Avec un jeu tout en subtilité, toujours d’une incroyable légèreté, ils nous proposent notamment un curieux tour de magie, un concours de dessin délirant, un match de tennis très particulier, un épisode de Roméo et Juliette doublé de façon irrésistible. Chaque moment est particulier, foncièrement jubilatoire et vient enchanter les grands enfants que nous sommes restés.

Avec eux, tout fonctionne miraculeusement ou bien tout échoue, dans tous les cas, c’est pour notre plus grand bonheur. S’ils sont déjantés, loufoques, ils restent en permanence d’une précision et d’une subtilité qui est la marque de ce que leur art produit de mieux. Tantôt furieux, tantôt ridicules, parfois maladroits ou interloqués, par moment amoureux, partageant une belle complicité avec le public, Beatrice Chiapelli, Michele Deiana, Claudio Fagiani, Davide Ingannamorte, Sara Viglianese et Alessia Zamperini nous font passer par tous les états et chacun de leurs épisodes est rythmé par les rires généreux du public. À la fin du spectacle, on a bien du mal à ne pas aller les embrasser tous pour les remercier du moment hors du temps qu’avec une folle générosité, ils nous ont offerts. Une chose est sûre : nous ne les oublierons pas !  

Texte et photos : Philippe Escalier

Nicolas s’affirme

Dans ce seul en scène, Nicolas Guillemot s’affirme comme un comédien drôle, sensible, touchant et pour tout dire, étonnant. Plus qu’un excellent moment, son spectacle nous propose une belle rencontre. Personne n’y résiste !


L’idée première de ce spectacle très personnel était, pour Nicolas Guillemot d’aborder sa difficulté à s’affirmer, en garçon gentil et introverti qu’il est. Cette description, surprenante quand on découvre ses talents d’artiste, ne pouvait que passer par la scène, endroit où il perd toute inhibition. Le public est donc amené à découvrir cette curieuse schizophrénie consistant à être timide dans la vie et tellement à l’aise sur les planches.  À côté de ce trait de caractère, l’artiste nous parle aussi de la maladie qu’il a dû affronter et de son rapport à la nourriture. L’ensemble constitue un texte intimiste, travaillé et peaufiné durant plusieurs années, ayant reçu, il y a deux ans, le Prix du Jury du festival d’Humour de Bourges. Cette récompense, véritable point de départ de cette aventure, permet au public de découvrir enfin « Nicolas s’affirme ». Très personnel, ce récit d’une trajectoire séduit immédiatement par sa drôlerie et son côté profondément naturel. Nicolas Guillemot, que je qualifierais volontiers d’artiste « bio », a une façon bien à lui de s’observer, sans ego, de se raconter, sans pathos, de se présenter, sans tricher, le tout en nous faisant rire tout du long, et avec quelle finesse ! Mis en scène par Bruno Banon, il est la preuve que l’humour est un domaine qui se renouvelle constamment, et pour notre plus grand bonheur, en particulier quand l’originalité et la sincérité se conjuguent aussi harmonieusement.

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre des Barriques (22 h 15)

Les Fous Alliés

Ils se sont imposés avec une vraie personnalité et un humour différent et diablement efficace. Pour notre plus grand bonheur, ils sont actuellement en tournée en France et tous les lundis et mardis au Théâtre du Marais à Paris.

C’est une histoire de fou ! Avec Vincent Cordier l’auteur et son partenaire Fabrice Pannetier, cette expression populaire est à mettre au pluriel. Car en leur compagnie, nous sommes confrontés à une série de sketches venant mélanger l’absurde, le cynisme, la bizarrerie et surtout la démesure. Avec beaucoup de subtilité, tout est écrit afin de rendre ces histoires drôles et délirantes presque crédibles. De ce magnifique bouquet de défauts humains portés à leur paroxysme, Vincent Cordier a fait une série de mini feux d’artifices surprenants : vous ne savez jamais où il va vous mener et chaque fois, la chute est puissante et totalement inattendue. Mis en scène par Stéphane Duclot qui fait des merveilles avec juste deux chaises en acier, les deux comédiens habitent leurs personnages et ne laissent aux spectateurs hilares et médusés aucune minute de répit. Toujours un peu psychotique, frisant la monstruosité mais jamais dépourvue d’une certaine logique, chaque histoire nous entraine sur des chemins escarpés et vertigineux, pavés d’une douce démence éminemment hilarante. Les Fous Alliés font partie de ces rares humoristes qui ont su, avec une furieuse originalité et un réel panache, renouveler le genre. Une raison suffisante pour les aimer… un peu, beaucoup, à la folie !

Philippe Escalier – photo © Pascal Ito

Marc Tourneboeuf au Théâtre du Marais

Avec « L’impatient ou le fol optimisme de ceux qui se mangent des murs », Marc Tourneboeuf signe son deuxième seul en scène et confirme son talent et son goût pour les sous-titres à rallonge !

Une chose est sure : on serait bien en peine d’accuser Marc Tourneboeuf d’autosatisfaction. Son sens de l’autodérision est, encore une fois, tout entier mis au service de formules assassines (et si drôles) qui ponctuent sans relâche son dernier spectacle. Après nous avoir conté sa Berezina sentimentale dans son premier opus, le voilà qui revient pour nous narrer sa vie de comédien ressemblant à une salle d’attente où serait projetée en boucle la bataille de Waterloo. Rien de tout ce qui est prévu n’arrive. Le producteur est plus difficile à déplacer que la Tour Eiffel, son agent atteint d’un Alzheimer précoce, ne se souvient jamais de lui, son psy s’évertue à lui laisser faire le boulot, tous ces grands moments de solitudes s’accompagnent de scènes de la vie quotidienne que le comédien, qui ne manque pas d’imagination, a l’art de rendre irrésistibles. La copine espiègle, la petite amie frivole, l’intervention du beau-frère par caméra vidéo interposée en plein rendez-vous coquin, les petits et grands épisodes groquignolesques ne manquent pas. Tous sont marqués par un remarquable sens de la formule. Magicien du lexique, dompteur de mots, Marc Tourneboeuf adore jouer sur les consonances qui déroutent allégrement un public hilare. Nul n’a plus que lui l’art de la situation improbable, ni la capacité de dépeindre les absurdités que l’on rencontre tous les jours. Son spectacle, mené à un rythme d’enfer, a pour particularité d’être une description extraordinaire de tout ce qui pourrait faire son ordinaire. Cette aptitude à utiliser l’humour pour dépeindre ses semblables de façon aussi imagée et jubilatoire est l’une des nombreuses qualités d’un artiste que nous sommes toujours impatients de retrouver sur scène !

Texte et photo : Philippe Escalier

Alex Ramirès revient avec « Panache »

Après une tournée commencée début novembre, Alex Ramirès joue son nouveau et quatrième spectacle à la Comédie de Paris. Rencontre avec un humoriste qui continue à s’affirmer et à nous séduire.  

Alex, pourquoi une pré-tournée ?

Cela sert à roder le spectacle. J’écris un texte mais c’est avec les spectateurs que se font les ajustements. De plus, je voulais aller à la rencontre de mon public, ce qui m’a permis de faire plusieurs dates à Lyon d’où je suis originaire.

Comment écrivez-vous ?

Dans mon spectacle il y a des sketches centrés autour d’un personnage que j’écris devant mon ordinateur, en parlant à voix haute, c’est pourquoi il est bon pour mon entourage que je m‘isole et du stand-up où j’aborde des thèmes que je teinte d’humour. Je fais des sessions d’une semaine, dans des lieux plutôt agréables, j’en ai fait quatre pour ce spectacle, même si j’ai mis un an pour l’écrire. Ensuite je lis à des personnes de confiance et bien sûr à ma metteuse en scène, Alexandra Bialy qui est une amie proche. On a beaucoup de plaisir à travailler ensemble. 

 « Sensiblement viril » qui marque votre première collaboration avec Alexandra Bialy, a été un énorme succès. Vous parliez de votre homosexualité, très éloignée des clichés. Quel est le sujet de « Panache » ?

Pour moi, chaque spectacle doit avoir une problématique. Dans « Panache » j’aborde le problème de la confiance. Comment trouver le bon équilibre entre l’égocentrisme et le doute, être heureux sans écraser les autres, ce qui me permet de donner vie à des personnages drôles qui sont en représentation et qui se mentent parfois à eux-mêmes. C’est un peu ma recherche : comment s’affirmer mais pas trop pour ne pas être imbuvable, sachant qu’entre confiant et connard, il n’y a que 3 lettres de différence !

Finalement dans « Sensiblement viril » vous vous êtes éloignés des clichés pour y revenir et en rire, plus librement, après avoir affirmé haut et fort qui vous étiez !

Oui, en effet, je d’abord voulu m’assumer en ne me reconnaissant dans aucun cliché et maintenant je peux embrasser un peu plus ce qui me plait vraiment. C’est une démarche faite par choix et non parce qu’on m’y aurait cantonné. Aujourd’hui, je suis ce que j’ai envie d’être : le spectacle commence par un défilé de mode, je travaille avec une costumière de Drag Race France. Le « Panache » c’est assumer un peu de folie. J’avais envie de me rapprocher du côté festif, queer et fabuleux, c’est ce que je fais !

Vous avez rejoint récemment une grande boite de production !

Oui, j’ai la chance de travailler avec Thierry Suc Productions. Je suis allé frapper à leur porte, j’avais envie de les rencontrer. J’aime beaucoup ce qu’ils font, c’est une équipe qui me correspond bien. Je suis ravi de cette nouvelle collaboration.

Que faites-vous pour vous détendre dans les périodes où vous jouez ?

Je vais pas mal à la salle de sport. J’en avais fait un sketch dans le précédent spectacle, je suis devenu ce cliché là (rires) ! L’écriture, les amis et les soirées quand je ne suis pas trop fatigué. J’apprécie aussi de me réfugier dans mon appartement pour faire mes petites bricoles. Cela m’évite de me frotter au monde trop souvent.

Philippe Escalier

Guignol

À la Gaité Montparnasse, le spectacle « Guignol », imaginé et mis en musique par Sorel, redonne vie à la marionnette mythique et se révèle être une réussite musicale et théâtrale propre à enchanter tous les publics.

Le personnage de Guignol, créé au début du XIXe par le lyonnais Laurent Mourguet, ancré dans l’imagerie populaire comme la marionnette nationale, a fait la joie de générations d’enfants. Il connait actuellement sur scène une résurrection musicale éclatante. Sorel, entouré par le librettiste Anthony Michineau et le metteur en scène Ned Grujic, sont les artisans de cette renaissance. Pour cela, ils ont imaginé donner chair à Guignol, Gnafron et Madelon. À Lyondres où se passe l’action, les visées cupides de Betty sont sur le point de mettre à bas le théâtre de nos trois marionnettes. Il y a péril en la demeure : pas d’autre choix que de recourir à une formule magique (aux conséquences risquées) leur permettant de se transformer en humains et de prendre en mains leur destin. 

© Philippe Frétault

Sorel, dont les succès ne se comptent plus (« Mozart », « Le Roi Soleil » ou « 1789 » pour n’en citer que quelques-uns) leur a concocté un univers musical avec des sonorités pouvant faire penser parfois aux sixties, mais suffisamment riche et original pour se situer hors du temps. Un régal pour nos oreilles qui fait que l’on se surprend à sortir du théâtre en sifflotant les thèmes principaux. Sur ces mélodieuses fondations, le livret s’épanouit et, aussi simple qu’efficace, parvient à être drôle et intelligent, simple et subtil à la fois, audible par tous les âges. Il ne manquait plus que six excellents comédiens-chanteurs pour servir avec énergie et délicatesse ce dessert savoureux et léger. Simon Draï en incarnant un Guignol jeune et frais confirme de vraies dispositions pour la comédie musicale, tout comme ses partenaires, Aurore Blineau (souriante Madelon) et Victor Bourigault (Gnafron). Tous trois sont soutenus par les belles prestations de Vincent Gillieron dont on connait l’incroyable présence sur scène, de Margaux Lloret qui nous offre une délicieuse Betty, une véritable peste dont on ne se lasse pas et de Lucie Mantez qui met son talent au service d’Émilie, amoureuse de Guignol. Ces six merveilleux acteurs capables de se changer presque aussi vite qu’Arturo Brachetti, incarnent 15 personnages, qui, pour notre plus grand plaisir, nourrissent les rebondissements du scenario, rendu plus vivant encore par un étonnant mapping vidéo, très coloré à l’image de tout le spectacle. Au final, l’espace d’un moment, les adultes se sentiront peut-être un peu coupables d’avoir pris au moins autant de plaisir que leur progéniture. Autant dire que la transformation de ces célèbres personnages de bois ne laissera personne de marbre !

Philippe Escalier

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑