Critiques, portraits et actualité du spectacle vivant
Catégorie : Théâtre
Au cœur de l’identité éditoriale de sensitif.org. Critiques des grandes scènes nationales comme des théâtres privés, du répertoire classique aux écritures contemporaines, des tragédies grecques aux créations les plus actuelles, dans le respect d’une tradition critique exigeante et d’un regard attentif aux interprètes.
Aliocha Itovich offre à son oncle, danseur de génie disparu trop tôt, l’hommage d’une vie, porté par trois interprètes en état de grâce.
Il est des absents que la scène rappelle mieux que la mémoire. Au Théâtre Saint-Georges, écrin de velours rouge niché dans le quartier de la Nouvelle Athènes, Aliocha Itovich vient de donner la première de Dans l’ombre de Jorge Donn, comédie dramatique écrite avec Élodie Menant et la collaboration de Julia Dorval. Le comédien y poursuit une idée aussi simple que bouleversante, rendre son souffle à ce Jorge Raúl Itovich Donn dont la scène a effacé le premier patronyme, cet Itovich qu’il porte lui-même et qu’il fait aujourd’hui resurgir.
Un revenant de lumière
Danseur argentin entré tout jeune au Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart, en 1963, Jorge Donn devint l’ami intime, la muse et le soliste vedette d’un chorégraphe qui taillait pour lui ses plus grands rôles, de Nijinsky, clown de Dieu à Notre Faust. À la fin des années 1970, il fit du Boléro de Maurice Ravel une transe masculine d’une puissance inouïe, silhouette en feu dressée sur la fameuse table rouge, avant que Claude Lelouch ne l’offre au grand public dans Les Uns et les Autres. Emporté par le sida à Lausanne en 1992, à quarante-cinq ans, l’artiste avait peu à peu glissé dans une forme d’oubli que la pièce vient précisément combattre.
Sur le plateau, Daniel, neveu d’un immense danseur qui s’avère être Jorge Donn lui-même, a renoncé depuis trente ans à sa propre vocation. Une rencontre, un travail acharné pour un spectacle caritatif et voilà que la passion endormie se réveille. La scénographie répond par la grâce. Trois pans de tulle accueillent les images d’archives du chorégraphe et de son interprète, et le danseur réapparaît, fantôme de clarté traversant la scène, présence impalpable qui veille sur les vivants. Le procédé pourrait n’être qu’un effet de mise en scène, il devient une émotion, tant le geste filmé d’hier dialogue avec les corps bien réels d’aujourd’hui.
Trois interprètes en état de grâce
La force du spectacle tient d’abord à ses acteurs. Aliocha Itovich, magnifique César dans le Cléopâtre d’Éric Bouvron, joue ici une part de lui-même. Il signe la mise en scène et avance avec une pudeur qui jamais ne se dérobe, mêlant l’humour à la mélancolie du fils empêché. À ses côtés, Hélène Degy, remarquée dans La Peur de Stefan Zweig (qui lui valut une nomination au Molière de la Révélation féminine en 2017) et plus récemment dans Dessiner encore au Théâtre Lepic, apporte une chaleur et une vérité qui ancrent le récit dans le quotidien le plus juste. Vanessa Cailhol, révélée au grand public par Le Porteur d’histoire puis par Chicago au Casino de Paris, Molière de la Comédienne dans un spectacle de théâtre public dans Courgette, compose ici, avec son brio habituel, un personnage d’une intensité stupéfiante, capable tout à la fois de sidérer le public et de le faire rire aux éclats.
Reste alors la question qui porte l’œuvre tout entière : a-t-on le droit de réaliser ses rêves à tout âge ? Elle traverse le spectacle avec une grâce et une urgence touchantes. Vivre dans l’ombre d’une figure admirée, en porter le nom et le souvenir, peut devenir un poids autant qu’un héritage, et la comédie, parfois drôle, souvent grave, transforme ce vertige intime en élan vers la lumière. Avant de gagner Avignon cet été, Dans l’ombre de Jorge Donn prouve qu’une mémoire que l’on croyait éteinte peut redevenir une flamme.
Philippe Escalier
Dans l’ombre de Jorge Donn, comédie d’Aliocha Itovich et Élodie Menant, avec la collaboration de Julia Dorval. Mise en scène d’Aliocha Itovich, collaboration artistique de Pascal Faber. Avec Vanessa Cailhol, Hélène Degy et Aliocha Itovich. Musiques de Stéphane Corbin, chorégraphies d’Olivier Benard, lumières d’Antonio De Carvalho, costumes de Christine Vilers, décor de Christophe Auzolles, régie de Christophe Charrier. Une production de La Compagnie 13 et Fiva Production. Reprise au Festival OFF d’Avignon, Espace Roseau Teinturiers, 45 rue des Teinturiers, 84000 Avignon, à 16 h 40, relâche le jeudi, en juillet 2026.
À la Comédie Bastille, Romain Poli signe une seconde pièce d’une justesse rare, présentée en avant-première avant son passage au Festival OFF d’Avignon.
Il faut savoir gré à la Comédie Bastille et à Christophe Segura d’avoir accueilli, le temps d’une soirée exceptionnelle, la création de Laisse-moi partir, signée Romain Poli. L’auteur n’en est qu’à sa seconde pièce, après Good Night révélée en 2018 au Funambule Montmartre, et l’on retrouve avec bonheur la singularité d’une plume qui s’autorise à parler de ce que l’on évite, sans pesanteur ni complaisance. Mise en scène par Aurélie Camus pour la Compagnie Camélia, cette création trouvera dès juillet sa pleine respiration au Festival OFF d’Avignon, à l’Espace Saint-Martial.
L’argument tient en quelques mots et les déborde aussitôt. Dans la maison de campagne familiale, Matthieu décide en pleine nuit de partir. Sa mère Chantal et sa sœur Audrey s’interrogent, s’agacent, refusent de comprendre. La vérité que le jeune homme tarde à livrer aux siens fait basculer ce qui ressemblait à une chronique familiale dans un territoire plus grave, celui d’un cancer incurable et d’une volonté de ne pas subir, d’interrompre les soins pour demeurer maître de son destin. Le sujet est rare au théâtre, plus rare encore abordé par le biais de la comédie, et c’est là tout le mérite de l’auteur que de ne jamais céder au pathos.
La mise en scène d’Aurélie Camus avance avec une intelligence remarquable de l’équilibre. Vue précédemment avec Believers de Ken Jaworowski, la metteuse en scène retrouve cette finesse qui fait glisser le spectateur du rire vers l’émotion sans qu’il s’en aperçoive. La scénographie épurée de Julien Donnot laisse toute leur place aux comédiens, les lumières de Martin Gandrillon soulignent avec délicatesse les passages d’un registre à l’autre, et la création musicale de Lucien Pesnot, complice de longue date de l’auteur, accompagne le spectacle avec une justesse de ton qui fait beaucoup. La voix off de Lionel Cecilio s’ajoute en présence discrète et bienvenue.
Les trois interprètes portent la pièce avec une vérité qui touche au plus juste. Romain Poli incarne Matthieu avec une légèreté qui dissimule longtemps la gravité du propos, signe d’un comédien aussi habile que l’auteur qu’il est par ailleurs. Christine Gagnepain compose une Chantal très attachante, pleine de vivacité et de fragilité maternelle. Cécile Covès, dont on n’a pas oublié L’Oiseau Bleu et La Trajectoire des Gamétes, donne à Audrey une présence chaleureuse, parfaite pour cette sœur qui voudrait comprendre. Ensemble, ils forment une famille à laquelle on s’attache instantanément.
Laisse-moi partir parle de nous, de nos hésitations à dire l’essentiel, de notre rapport au temps qui se réduit, à la maladie qui nous consume et fait le pari du rire pour mieux laisser passer les larmes. La Compagnie Camélia revendique un théâtre de l’épopée qui interroge nos liens au monde et à nous-mêmes, et la promesse est ici tenue avec netteté. Voilà une pièce à découvrir cet été à Avignon, et à suivre de près, car elle s’inscrit déjà parmi les belles surprises de la saison.
« Laisse-moi partir » de Romain Poli. Mise en scène d’Aurélie Camus. Avec Cécile Covès, Christine Gagnepain et Romain Poli. Voix off de Lionel Cecilio. Scénographie de Julien Donnot, lumières de Martin Gandrillon, création musicale de Lucien Pesnot. Festival OFF d’Avignon, Espace Saint-Martial, du 4 au 26 juillet 2026 à 19 h 20. Durée : 1 h 10.
À trente ans, le comédien adapte Philippe Besson au Théâtre de Belleville et s’apprête à camper, dès la rentrée, un Dracula queer à l’Apollo Théâtre. Portrait d’un acteur qui fait de la scène le lieu de toutes les libertés.
Il porte la silhouette fine et l’œil clair des jeunes gens qui n’ont pas tout à fait fini de se découvrir. Sur scène, pourtant, Valentin Nerdenne occupe l’espace avec une autorité qui surprend. Comédien, danseur, chanteur, adaptateur, metteur en scène, fondateur de sa propre compagnie à un âge où d’autres apprennent encore à dire leur premier monologue, il appartient à cette génération de jeunes artistes qui refusent l’attente et préfèrent fabriquer eux-mêmes les œuvres qui leur ressemblent. Le voici qui boucle au Théâtre de Belleville une longue tournée d’Arrête avec tes mensonges, son adaptation du roman de Philippe Besson, avant d’endosser à la rentrée la fourrure verte et les talons rouges d’un comte Dracula que personne n’avait encore osé imaginer ainsi sur une scène parisienne. Entre le velours intime de la première création et la morsure flamboyante de la seconde, c’est une même cohérence qui se dessine, celle d’un artiste qui n’écrit jamais que sur ce que l’on tait.
Conservatoire et comédie musicale, la double école
La trajectoire de Valentin Nerdenne s’est forgée entre deux mondes qui se parlent rarement en France, l’art dramatique enseigné dans les conservatoires et la comédie musicale anglo-saxonne. De 2017 à 2021, il suit la formation du Conservatoire du VIIIe arrondissement de Paris, après une première année passée au Keys Acting Studio. Mais en parallèle, dès 2016, une annonce attire son attention et il auditionne pour la compagnie 27 Saville, créée à Paris par Jessica Capon, une Anglaise issue d’une école de comédie musicale britannique. Le projet l’intrigue, l’ambition étant d’acclimater au public français des productions à l’américaine, sans concession sur l’exigence ni sur les moyens.
« En parallèle de ma formation au conservatoire, j’avais entre six et neuf heures de répétition par semaine de comédie musicale. C’était un peu comme une petite école, on répétait beaucoup et on montait un spectacle par an ou tous les deux ans », raconte le comédien. La singularité de cette double formation lui apparaît rapidement. « Au conservatoire, en France en tout cas, on fait beaucoup d’art dramatique, donc de théâtre pur. Avec la comédie musicale, ce n’étaient pas des cours mais des répétitions de chant et de danse, beaucoup d’heures par semaine, c’était très formateur. Pour moi cela a été comme une deuxième école. » Les productions qui en sortent ne ressemblent en rien à du théâtre amateur, et c’est cette tension précisément qu’il revendique : « Nous étions parfois vingt-cinq sur scène, tous micros branchés… Évidemment, on n’était pas du tout payés. C’était très amateur, mais dans des conditions très professionnelles. »
Cette double appartenance va dessiner sa palette d’interprète. Il y apprend à chanter, à danser, à tenir le plateau aux côtés de troupes nombreuses, à articuler l’émotion et la machinerie du spectacle. Surtout, il y découvre une culture, celle de la comédie musicale américaine, qu’il avait jusque-là reçue avec les anciens préjugés du public français habitué à voir dans ce genre un divertissement de seconde zone. La compagnie 27 Saville lui révèle au contraire un répertoire dense, exigeant, traversé d’œuvres qui sont autant de manifestes. Il y croise les anciens de l’AICOM et les recrues de la classe libre comédie musicale du Cours Florent, dans une effervescence qui sera, pour lui, déterminante.
Angel, ou la révélation d’une vie
Tout artiste possède un rôle qui le retourne et le révèle à lui-même. Pour Valentin Nerdenne, ce sera Angel Dumott Schunard, le personnage de drag queen amoureux et lumineux de Rent. Il interprète la comédie musicale culte de Jonathan Larson en 2018, sous la direction de Sarah Serres, avec la compagnie 27 Saville. Le comédien n’a alors que vingt et un ans, il vient de faire son coming out à ses parents un an plus tôt, et n’a jamais véritablement approché les milieux queer parisiens. Ce rôle va changer sa vie.
« Avant Angel, je ne connaissais pas du tout l’univers queer, je venais de me découvrir en tant que jeune homosexuel. Et là, en travaillant pour la pièce, j’ai découvert vraiment tout l’univers queer, les bars, les shows de drag, que je ne connaissais pas du tout. » La préparation devient une exploration personnelle. Le jeune acteur multiplie les visites dans les drag shows parisiens, regarde des documentaires, lit, écoute, observe, pour comprendre ce qu’est aujourd’hui une drag queen avant d’en transposer la mémoire aux années quatre-vingt-dix, moment terrible de l’épidémie de sida où se situe l’action de Rent.
L’effet de ce travail dépasse de très loin la scène. « Quand j’ai découvert ce rôle, ce spectacle, j’y ai vu une célébration, une valeur ajoutée. Je me suis libéré de tous les carcans qui m’avaient contraint jusqu’à mes vingt-cinq ans. Ce rôle m’a bouleversé. Il a changé totalement ma perception de ma masculinité, de ma féminité, de ma manière d’être au monde, de me comporter, de vivre mon rapport à ma communauté, et ce, de façon définitive. » Le comédien le formule clairement, il fait à vingt ans son coming out homosexuel à sa famille, et trois ans plus tard, un second coming out, queer celui-là, qui concerne, dit-il, sa personnalité tout entière. Rent aura été le déclencheur d’une liberté qu’il fera désormais circuler dans tous ses projets.
Velours & Macadam, fabriquer ses propres histoires
Au sortir du Conservatoire en 2021, sans attendre que le métier vienne à lui, Valentin Nerdenne fonde sa compagnie, Velours & Macadam, dont le nom dit assez la double allégeance, le précieux et le bitume, le velours des coulisses et le macadam des nuits parisiennes. Cette même année, il entreprend l’adaptation théâtrale d’Arrête avec tes mensonges, le roman autobiographique de Philippe Besson paru en 2017, l’un des plus beaux récits d’amour gay de la littérature française contemporaine. L’histoire est celle d’une romance secrète entre deux lycéens de Barbezieux à l’hiver 1984, Philippe et Thomas, qui s’aiment un an avant que l’été ne les sépare. Vingt-trois ans plus tard, Philippe découvre par le fils de Thomas la vie mutique qu’a menée son ancien amant.
Comment porter sur scène un roman dont chaque ligne pèse de douleur retenue ? Valentin Nerdenne décide de ne pas le réciter, mais de le réinventer. « Le travail d’adaptation consistait à savoir ce que je voulais garder, parce que dans le roman il y a plein de choses, et je n’avais pas l’intention de faire trois heures de spectacle. La première question a été de savoir ce qui était essentiel pour moi, quel angle narratif je voulais absolument garder. Et ensuite, comment faire pour le retranscrire en y mettant de moi pour que ce récit m’appartienne. » Il ajoute un personnage à la coloration drag queen, très disco, flamboyant, comme une projection de sa propre sensibilité dans le roman intime de Philippe Besson. « Cela a été un travail minutieux de sculpteur pour obtenir une forme qui ne soit pas celle du roman mais la mienne, sans jamais trahir l’auteur. » Philippe Besson découvre la pièce au moment de sa création. « J’étais content car il a adoré. Il était très touché des libertés que l’on a voulu prendre tout en gardant la sensibilité de l’œuvre. Dans la foulée, il m’a écrit un mail qui figure dans le dossier de production, disant que l’on avait réussi à garder l’émotion du roman en la transcrivant. » L’aval est précieux, et la pièce part dans une trajectoire que peu d’objets aussi intimes connaissent. Elle est jouée à Berlin d’abord, sélectionnée au Festival Phénix avant de devenir l’un des coups de cœur du Festival Off d’Avignon 2023 et 2024 (au Théâtre du Rempart), saluée pour la finesse chorégraphique de sa mise en scène et pour la justesse des interprètes, parmi lesquels la magnétique Anne-Laure Ségla en double dansé et chanté du jeune Philippe.
L’aventure berlinoise le marque profondément. « À Berlin existe le Lampenfieber, le trac en allemand, un festival queer féministe qui a lancé un appel à projet qu’une amie a vu, ce qui m’a permis de candidater. Nous avons été retenus et avons joué une semaine dans la capitale allemande. Tout s’est très bien passé, nous avons été magnifiquement accueillis et nous avons vécu un moment de théâtre hyper important, jouant en français mais surtitré en anglais et en allemand. Je venais de créer la compagnie et tout d’un coup nous voilà partis pour Berlin… » En mai 2026, la pièce s’installe pour près d’un mois au Théâtre de Belleville, où la critique salue de nouveau la délicatesse d’une lecture qui ne trahit jamais le roman mais en révèle des couleurs neuves.
Une scène pour la prévention, Amours chimiques
Entre ces deux étapes, le comédien rejoint en 2023 la création d’Amours chimiques, pièce de Corentin Hennebert et Joseph Wolfsohn consacrée au chemsex, le recours à des drogues de synthèse dans les pratiques sexuelles d’une partie de la communauté gay. Sujet brûlant, longtemps cantonné aux études épidémiologiques et aux conversations à voix basse, dont les auteurs ont voulu faire une matière dramatique sans rien céder ni à la complaisance ni au moralisme. Le comédien y prête son corps et sa voix à un personnage qui dit la fascination, la fuite, l’addiction et l’effroi, dans une mise en scène qui refuse de spectaculariser la drogue pour mieux en restituer la part d’enfermement. L’œuvre, jouée notamment au Théâtre de la Reine Blanche à Paris, est saluée pour sa rigueur artistique et sa portée préventive.
À chaque représentation, l’équipe propose un bord de plateau qui peut durer plus d’une heure, où les questions du public s’enchaînent, parfois portées par des spectateurs eux-mêmes concernés. « C’est vraiment une pièce de prévention. Forcément, on fait un bord de plateau où l’on échange pendant au moins une heure avec toutes ces personnes qui ont énormément de questions. C’est un exercice salutaire mais difficile. » L’expérience, le comédien le reconnaît, l’a transformé. Elle l’a confronté à des récits qu’il ne pouvait plus tenir à distance, et lui a appris ce qu’un plateau peut faire d’utile. Pour Valentin Nerdenne, le théâtre n’est jamais étranger à la cité, il y rejoint ce que sa génération réclame, une parole utile, ancrée, qui ne se contente pas de divertir.
Le Dracula de septembre, ou la binarité bousculée
Le projet qui occupera la rentrée parisienne 2026 marque une nouvelle inflexion, plus ouvertement comique, mais traversée par les mêmes obsessions. Dracula, la parodie hilarante et terrifiante !, comédie écrite par les Américains Gordon Greenberg et Steve Rosen, a été créée en 2019 au Maltz Jupiter Theatre en Floride, avant de triompher Off-Broadway au New World Stages en 2023, puis de gagner Londres au Menier Chocolate Factory en 2025. Présentée comme une relecture rapide, irrévérencieuse et kitsch du roman de Bram Stoker, dans la lignée de Mel Brooks, de Monty Python et du théâtre du Ridicule de Charles Ludlam, la pièce confie six acteurs au service de dix-huit rôles, dans une chorégraphie de costumes et de quiproquos qui fait du plateau une fête.
Sa version française est portée par la compagnie Le Théâtre du Héron dans une mise en scène de Gaspard Legendre, sur une musique originale de Christian Auer et des chorégraphies de Clément Wohrer. La distribution réunit Caroline Aïn, Robin Ganacheau, Cyril Guillou, Naig Ledaim-Olivier, Aurélien Mallard et Valentin Nerdenne. C’est à ce dernier qu’échoit le rôle-titre, celui d’un comte Dracula que Greenberg et Rosen ont voulu pansexuel, traversé d’une crise existentielle qui n’est pas sans rappeler les vertiges identitaires de la génération Z. La création française est annoncée les 22 et 23 juin 2026 à l’Apollo Théâtre, puis reprise à partir du 21 septembre 2026 pour une exploitation longue. Autant dire que les amateurs de bien-pensance feront mieux de réserver ailleurs.
L’enjeu, pour le jeune comédien, n’est pas seulement comique. « On n’a pas voulu en faire une drag queen, mais l’idée c’est quand même d’en faire un peu une figure queer très marquée, qui débarque avec une grande fourrure verte, des talons rouges hauts. On emprunte beaucoup à une esthétique londonienne punk. » Le geste s’inscrit dans la lignée des intuitions des auteurs new-yorkais, qui ont relu Bram Stoker en y débusquant ce qu’un homosexuel non assumé pouvait y projeter de ses désirs interdits dans l’Angleterre victorienne. Valentin Nerdenne tire le fil. « À sa création, Dracula venait casser les côtés lisses et rigides de la bien-pensance victorienne. Aujourd’hui, on vient casser la binarité du genre afin de mettre en avant les personnes trans, les agenrées, les intersexes. »
Pour préparer le rôle, le comédien explore deux territoires. Le premier est celui des références esthétiques qui ont nourri la pièce, le Rocky Horror Show de Richard O’Brien, les classiques du film de vampire, l’imagerie punk et gothique londonienne. Le second est plus historique. « J’ai regardé les documentaires sur Dracula, qui était ce personnage du XVe siècle, et comment Bram Stoker a décidé de le transformer pour l’époque victorienne. » L’acteur travaille à l’articulation de deux temporalités, le mythe et son détournement contemporain, la peur ancienne et la libération nouvelle. Sur ce plateau bricolé à la Mel Brooks, où l’on change de costume toutes les trente secondes et où la parodie tient lieu de méthode, il s’agit de faire entendre quelque chose de profondément sérieux, à savoir que le monstre, depuis Bram Stoker, n’a jamais été que le miroir des terreurs sexuelles de chaque époque.
Laisse tomber la nuit, l’écriture à venir
Au-delà de ces deux échéances, Valentin Nerdenne prépare la deuxième création de Velours & Macadam, une adaptation de Laisse tomber la nuit, premier roman d’Agnès Mascarou publié en 2022. L’histoire est celle d’une jeune fille de dix-huit ans, serveuse à La Rosace, un bar de Ménilmontant, qui pratique la danse classique sans savoir quoi faire de son avenir. Un été parisien, elle rencontre Adore, un garçon discret et mystérieux. Ensemble, ils plongent dans la culture queer nocturne, les drag shows, le voguing, les balls, et le roman suit la métamorphose d’Adore qui s’épanouit en explorant son identité de genre, en bousculant les frontières héritées du masculin et du féminin. Un parcours qui n’est pas sans rappeler celui de Valentin Nerdenne.
Le projet rejoint deux fidélités du comédien, celle au monde de la nuit qu’il pratique depuis Rent, et celle à la littérature comme matrice de l’œuvre théâtrale. Sa référence avouée, ici, est Just Kids de Patti Smith, ce livre né de la promesse faite par la chanteuse au photographe Robert Mapplethorpe juste avant sa mort du sida en 1989, de raconter un jour leur histoire. La filiation est éloquente, elle dit le besoin de transmettre, par la scène et par le récit, ce que les générations précédentes ont vécu dans le secret, la marge ou la douleur.
Un acteur de sa génération
Valentin Nerdenne appartient à une génération d’artistes queer français qui a cessé de s’excuser, et qui, sans renoncer à l’exigence formelle ni à la finesse psychologique, revendique des esthétiques jusque-là maintenues dans l’ombre de la scène publique, la culture drag, la pop disco, la fête comme manifeste, la nuit comme atelier. Cette génération n’a plus besoin de plaider sa cause, elle propose des œuvres. Ce que distingue précisément le travail du comédien tient à sa manière d’unir des contraires qui semblent peu compatibles, l’élégance classique du conservatoire et la flamboyance de la nuit, la délicatesse d’un texte autobiographique comme celui de Philippe Besson et l’extravagance d’une parodie pansexuelle, la précision de la diction française et la science chorégraphique du voguing.
Il n’aime pas cultiver les fausses oppositions. Pour lui, la tendresse d’Arrête avec tes mensonges et la jubilation de Dracula ne s’opposent pas, elles disent la même chose dans deux registres différents, à savoir que l’on peut écrire, jouer et vivre librement, pour peu que l’on accepte de cesser de mentir. Le titre du roman de Philippe Besson n’est pas seulement celui d’un livre, c’est devenu pour le jeune comédien une sorte de devise. Le velours et la morsure, le tendre et le mordant, c’est ce que l’on attend des grands acteurs, qu’ils tiennent ensemble dans un même geste.
À l’heure où il s’apprête à incarner sur la scène de l’Apollo le vampire le plus célèbre de la littérature, il faut prendre la mesure de ce qu’un tel passage signifie. Sortir un Dracula des conventions de la peur pour en faire la figure d’une liberté assumée, c’est exactement le programme que Valentin Nerdenne s’est donné depuis qu’il a découvert Angel à vingt et un ans. Le 21 septembre prochain, à l’Apollo, ce ne sera pas une simple comédie qui s’installera. Ce sera un manifeste de plus, élégamment costumé, joyeusement chorégraphié, dansé sur la pointe des talons rouges.
Dracula avec Valentin Nerdenne à l’Apollo Théâtre, 18 Rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris Avant-premières exceptionnelles : 22 et 23 juin 2026 Première officielle : 21 septembre 2026
Au Théâtre de Belleville, le jeune auteur signe une comédie satirique et chorégraphiée qui fait voler en éclats les coulisses dérangées d’une chaîne de télévision.
Gary Guénaire signe avec « Grand vide » une première création qui frappe par son culot. Comédien aguerri, le jeune auteur passe ici à l’écriture et à la mise en scène avec une assurance qui désarme. Sur le papier, le point de départ a quelque chose de presque familier, Eva, jeune femme qui paie son école de cinéma en vendant de la drogue dans les soirées chic, fait irruption un matin au dernier étage d’une grande chaîne de télévision. Au plateau, rien ne se déroule comme la satire sociale ordinaire l’aurait laissé prévoir. Le canevas, l’auteur l’a confié, s’inspire du parcours d’une amie devenue productrice de cinéma.
Une mécanique singulière
La pièce installe ses repères dans un univers étrangement nu où personne ne porte de nom propre. Il y a la Directrice, le Secrétaire, l’Artiste, et cette jeune femme à peine identifiée, déjà happée par la machine avant d’avoir eu le temps d’exister. Une réunion s’ouvre, et tout bascule. Les échanges se mettent à tourner à vide, les hiérarchies se déglinguent, les corps prennent le pouvoir sur les mots. Le spectacle glisse alors d’un réalisme glacé vers un burlesque chorégraphié où les interprètes chutent, courent, chantent, dansent et se percutent dans une transe nerveuse que la partition électrique entretient à la lisière du cauchemar et de la fête forcée. La scénographie, géométrie sèche balayée par des lumières blafardes, évoque tour à tour une salle de réunion et un caisson de décompression.
Le sens dans le mouvement
Cette tension fait la singularité du spectacle. Gary Guénaire revendique le mélange du juste et du grandiose, du sens et de l’inattendu, et il tient cette ligne avec une exigence rare pour une première. On y rit beaucoup, parfois jaune, jamais bêtement. Le geste critique épouse le mouvement comique, et cette double lecture, à la fois drôle et lucide, donne au spectacle sa formidable amplitude. Les références viennent par flashs, un Buster Keaton ici, une sitcom déréglée là, parfois un parfum orwellien sur le rapport des individus à leur fonction.
Une distribution au cordeau
Louise Massin compose une directrice glaçante et hilarante, qui passe du calme administratif à la brutalité sèche en un éclair. Le secrétaire, joué par Gary Guénaire lui-même, est une trouvaille burlesque, gestuelle nerveuse, panique physique, art consommé du déséquilibre. Damien Sobieraff confère à l’Artiste une arrogance flottante et impose, le temps d’un numéro chanté délirant, l’un des plus francs éclats de rire de la soirée. Mélanie Robert, dont le retour au plateau après une décennie d’écran constitue en soi un événement, passe d’une femme de ménage fantomatique à des apparitions plus déroutantes encore. Alexiane Torres enfin, révélée récemment dans « Le Fil à la patte » au Théâtre du Ranelagh, donne à Eva une énergie cabossée, dure et fragile, qui ancre le personnage dans une vérité émouvante. Tous ont profité de l’excellente direction d’acteur de Vincent Arfa dont l’aide a aussi été précieuse dans la création de l’œuvre.
Ce que « Grand vide » démonte, c’est moins la télévision elle-même qu’une société du divertissement où la fonction écrase l’individu, où la vacuité devient un moteur, où l’ambition contamine. La Directrice le formule sans détour : « Il n’est rien de plus excitant que le vide. » Tout est dit. La pièce ne fait jamais la leçon, elle observe, accélère, dérègle, laisse au spectateur le soin d’éprouver. Pour une première, Gary Guénaire qui sait penser sans cesser d’amuser, signe un véritable coup de maître.
Philippe Escalier
« Grand vide », texte et mise en scène de Gary Guénaire, collaboration artistique de Vincent Arfa. Avec Gary Guénaire, Louise Massin, Mélanie Robert, Damien Sobieraff et Alexiane Torres. Chorégraphie de Loïc Faquet, scénographie de Margaux Moulin, lumière d’Enzo Cescatti, musique de Victor Tomasi, costumes de Jules Tahoulan.
Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris. Lundi à 21 h 15, mardi à 19 h 15, dimanche à 17 h 30, jusqu’au 31 mai 2026.
Sur la scène intime du théâtre de Belleville, Valentin Nerdenne fait revivre le premier amour secret qui hante depuis longtemps la mémoire de Philippe Besson. Tirée du roman paru en 2017, dont le titre cingle comme une réplique maternelle, l’adaptation, signée du metteur en scène lui-même, transpose le souvenir d’un lycéen de Barbezieux dans un univers à la fois pudique et flamboyant. Sa compagnie, Velours & Macadam, marque son territoire dès les premières secondes, mêlant la confidence intime à un climat de nuit dansante où les codes du queer et de la pop des années quatre-vingt viennent éclairer une parole qui aurait pu rester muette.
L’amour sous le voile
Le décor est sobre, presque dépouillé, et pourtant chaque trouvaille porte. La plus saisissante reste ce drap immense sous lequel les deux amants adolescents, à l’arrière du plateau, miment leur étreinte. Ce voile enveloppant devient peau, refuge, abri pour le secret, et l’invisible se charge alors d’une intensité que toute nudité aurait affaiblie. Le spectateur-lecteur de Philippe Besson ne peut s’empêcher de songer à cette phrase : « Je le sens, ce désir, il fourmille dans mon ventre, parcourt mon échine. Mais je dois en permanence le contenir, le comprimer afin qu’il ne saute pas aux yeux des autres. » Pendant ce temps, drapée d’une robe rouge feu, Anne-Laure Ségla glisse vers l’avant-scène et fait monter sa voix sur la nappe planante de Great Gig in the Sky de Pink Floyd. Ce qui pourrait paraître audacieux trouve ici sa nécessité, comme si la musique seule pouvait dire ce que les mots tairaient. Le personnage qu’elle incarne porte un nom révélateur, Pensée, et traverse la pièce en figure tutélaire, à la fois mémoire intérieure et révélateur des émotions des deux garçons.
Une distribution juste
Valentin Nerdenne tient lui-même le rôle de Philippe, avec une belle présence, légèrement trouble, qui sied à l’écrivain en quête de ses propres traces. Face à lui, Thomas Laurent incarne Thomas avec une sensibilité contenue, exactement à la juste distance du désir et de la peur. Quelque chose, dans son jeu, semble murmurer ce que le roman dit en toutes lettres : « Je m’en tiens à ce que je suis. Dans le silence certes. Mais un silence têtu. Fier. » Corentin Étienne complète la distribution dans le rôle de Lucas, le fils dont l’apparition, vingt ans plus tard, rouvre la blessure et précipite la pièce vers sa part la plus émouvante. Ses deux apparitions sont courtes mais troublantes. La direction d’acteurs évite toute démonstration, privilégie le frémissement et le geste suspendu, signe d’une pensée scénique qui fait confiance au regard du spectateur.
En dépassant le cadre de l’intrigue amoureuse, l’œuvre interroge la lourdeur du silence et la violence ordinaire inhérente aux secrets de famille.. La scénographie de Salomé Bégou et Eliott Petit, les lumières de Téné Niakaté et Coline Thuissard, la création sonore de Greg Bette enveloppent l’ensemble d’une matière sensible où le souvenir gagne en relief, sans verser dans la mélancolie complaisante. La scène devient alors un espace mémoriel où les corps d’hier et la conscience d’aujourd’hui se répondent à voix basse. On sort du théâtre avec l’impression d’avoir entendu une vérité longtemps tue, mise au monde sans pathos par une équipe qui sait conjuguer ferveur et délicatesse. Une raison amplement suffisante de pousser, ces derniers soirs, la porte du théâtre de Belleville.
Philippe Escalier
« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson, adaptation et mise en scène de Valentin Nerdenne. Avec Valentin Nerdenne (Philippe), Thomas Laurent (Thomas), Anne-Laure Ségla (Pensée) et Corentin Etienne (Lucas). Scénographie de Salomé Bégou et Eliott Petit, costumes Maison U&l et Valentin Nerdenne, création lumière de Téné Niakaté et Coline Thuissard, création sonore de Greg Bette. Compagnie Velours & Macadam.
Théâtre de Belleville, 74 rue du Faubourg du Temple, 75011 Paris. Mercredi et jeudi à 21 h 15, vendredi et samedi à 19 h, jusqu’au 30 mai 2026. Durée 1 h 25.
Au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, Fred Radix dévoile en avant-première sa nouvelle création, Et n’oubliez pas la pièce, où quatre comédiens font passer les ouvreuses de l’ombre à la lumière, dans la grande tradition du théâtre musical maison.
Le 19 décembre 1978, une séance de ciné-club tourne court. La foule s’est pressée, le projectionniste ronchonne dans sa cabine, deux ouvreuses, Marie-Jo et Anita, achèvent de placer les spectateurs. Et puis l’incident, la lumière manque, la séance dérape, la salle se trouve consignée pour la nuit. Voilà la situation que Fred Radix a plantée au Théâtre de la Gaîté Montparnasse, du 11 au 19 mai 2026, en avant-première de la grande saison à venir. Tout le spectacle naîtra de ce huis clos imprévu, où il faudra bien, faute de film, inventer une veillée.
L’auteur du Siffleur et de La Claque poursuit ici son exploration tendre des artisans invisibles. Après le siffleur, virtuose isolé rendant au sifflement ses lettres de noblesse, après le claqueur, mercenaire de l’applaudissement remis à l’honneur dans le Paris de 1895, voici l’ouvreuse, lampe à la main, ce visage furtif qui guide et place avant de recevoir la pièce au creux de la paume. Trois spectacles, une même obsession, faire de la comédie humaine du second rôle un théâtre à part entière. L’auteur le revendique sans détour, lui qui confie avoir collecté pendant des années, dans les coulisses des théâtres, les récits des oubliés du plateau, régisseurs, machinistes, placeuses. Comme il le dit si bien : « Il suffit de mettre dans la lumière des gens qui travaillent dans l’ombre pour qu’ils se révèlent. »
Une dramaturgie de la panne
La trouvaille est dans le ressort même du spectacle. Fred Radix ne s’attarde pas à illustrer le métier d’ouvreuse, il invente l’accident qui le libère. La coupure contraint le public à rester, et les placeuses, faute de pouvoir le congédier, s’emparent du plateau. La salle bascule alors dans cet entre-deux qu’affectionne l’auteur, où le quatrième mur s’effrite sans jamais s’écrouler.
Une salle complice
C’est là que se joue le véritable tour de force. Héritier de douze années de théâtre de rue, Fred Radix tient l’interaction non pour un effet, mais pour la matière même de son écriture, son « ADN », confie-t-il. Dans La Claque déjà, il livrait au public les codes du métier dans le premier quart d’heure, et la salle, prise au jeu, s’érigeait elle-même en chef de claque, se saisissant de leur mission de manière impressionnante. On devine ici la même mécanique, retournée. Puisque le spectateur est, dans la fiction, un naufragé de la séance interrompue, il devient de fait l’invité de la veillée. La fiction et la réalité épousent alors la même contrainte, tous, sur le plateau comme dans les fauteuils, sont consignés ensemble pour la nuit. La complicité naît de la situation, elle se crée de bonne grâce. C’est tout l’art de Fred Radix, cette politesse de l’invitation, qui distingue son théâtre musical de l’interpellation parfois pesante du stand-up ou du cabaret, on ne force jamais la main du public, on lui ouvre une porte, libre à lui de la franchir, et il la franchit toujours.
Un quatuor pour élargir la palette
Le Siffleur tenait dans un homme seul, La Claque dans un trio, ce nouvel opus passe au quatuor. La distribution réunit quatre interprètes accomplis, Patricia Samuel et Eléonore Duizabo en ouvreuses, Guillaume Destrem et Simon Parmentier qui fait un sacré numéro en projectionniste et ouvreur novice. Tous quatre chantent, dansent et dialoguent avec un bel allant, et déploient cette vivacité solidaire qui fait le sel des spectacles maison. Le texte, la mise en scène et les compositions reviennent à Fred Radix, les chorégraphies portent la signature de Brendan Le Delliou, les costumes sont confiés à Lucas Le Jallé, le décor a été imaginé par Mathieu Rousseaux et Philippe Derain, l’assistanat à la mise en scène et la régie générale échoient à Clodine Tardy.
Un autre âge d’or
Le passage du XIXe siècle de La Claque à la fin des années 1970 d’Et n’oubliez pas la pièce dit l’envie de Fred Radix d’explorer un nouveau monde disparu, celui des ciné-clubs militants, des projections qui finissaient tard, des affiches collées à la hâte et des ouvreuses à la lampe de poche, juste avant que le multiplexe ne balaie tout cela. Il y a, dans ce déplacement, plus qu’une coquetterie d’époque, la fidélité d’un auteur à ce qui s’efface.
Fred Radix a l’art rare de rendre joyeux ce qui semblait perdu, de faire d’un strapontin un trône provisoire et d’une panne de courant une fête. La Gaîté Montparnasse, qui sait reconnaître les siens, lui ouvre à nouveau grand ses portes. Et l’on ne peut que s’en féliciter !
« Et n’oubliez pas la pièce » de Fred Radix. Mise en scène et compositions de Fred Radix. Avec Patricia Samuel, Eléonore Duizabo, Guillaume Destrem et Simon Parmentier. Théâtre de la Gaîté Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris.
Eric Bouvron met l’imaginaire en piste, dans une salle Art déco qui rouvre après quatre décennies de silence.
Il est des soirs où le théâtre fête deux naissances. La représentation du 18 mai 2026 coïncidait, ou quasiment, avec l’inauguration du Studio Raspail flambant neuf, qui accueillait L’Insolent Roland Garros d’Eric Bouvron et Vincent Roca. La salle, inscrite aux Monuments historiques, fut édifiée au début des années 1930 pour Helena Rubinstein, par l’architecte Bruno Elkouken et le décorateur Ernő Goldfinger, vouée d’abord au théâtre des avant-gardes américaines puis au cinéma d’art et d’essai. Refermée depuis 1982, elle renaît sous l’impulsion de Florence Méaux, dans un écrin aux lignes de paquebot, fauteuils ultra confortables et bar Helena teinté de bois clair. Que l’on aime ou non le tennis, la coïncidence est savoureuse, car tandis que le grand tournoi commence à taper la balle Porte d’Auteuil, c’est ici que l’on rend à Roland Garros son visage premier, celui d’un pionnier des airs.
Eric Bouvron, fidèle à sa manière, n’a besoin de rien pour tout suggérer. Quelques rubans tendus en lignes blanches dessinent un terrain, une écharpe devient nuage, deux roues de vélo une mécanique en mouvement. Du vide, il fait surgir des avions, des courses, des combats aériens, des continents entiers. Cette manière héritée de Peter Brook, où l’imaginaire du spectateur devient partenaire de jeu, donne au spectacle son tempo trépidant. Les scènes s’enchaînent à la vitesse de l’aviation naissante, dans une mise en scène qui pétarade et respire tout à la fois, sans jamais perdre la précision du geste.
Né à Saint-Denis de La Réunion en 1888, le jeune Roland, que les auteurs surnomment Danlor, fils d’avocat passé par HEC, devait suivre un chemin tracé. Le destin en décide autrement. Une exhibition aérienne en 1909 le foudroie, il sera pilote. Suivent les records d’altitude, la première traversée de la Méditerranée le 23 septembre 1913, de Fréjus à Bizerte en moins de huit heures, puis la Grande Guerre, l’invention du tir à travers l’hélice avec Raymond Saulnier, la captivité allemande, l’évasion. La pièce ne déroule pas une biographie scolaire, elle saisit la pulsation intérieure, ce vertige de l’homme qui veut être le premier, fût-ce au prix de l’amour qui le lie à Isadora Duncan, des amitiés précieuses, et finalement de lui-même. Le reste, il vaut mieux le découvrir sur le plateau.
Florient Jousse incarne le héros avec une fougue tendre, mélange d’arrogance juvénile et de fragilité dont on ne se détache pas. À ses côtés, Laura Woody déploie une voix magnifique qui traverse la salle comme une vibration ininterrompue, offrant au spectacle ses respirations les plus émues. Thomas Lapen multiplie les silhouettes avec une virtuosité légère, passant d’un personnage à l’autre avec une aisance jubilatoire. Eric Bouvron, qui prend également sa part de jeu, glisse au cœur du quatuor une présence chaleureuse, complice, lumineuse, celle d’un metteur en scène qui n’a jamais cessé d’être comédien.
On sort du Studio Raspail avec l’impression rare d’avoir voyagé loin sans avoir bougé et d’être l’heureux témoin de quelques-unes des heures héroïques de l’aviation. La salle ronronne, le héros réunionnais s’est envolé une fois encore, et, avant la standing ovation, le spectateur reste un instant suspendu, l’oreille pleine de moteurs imaginaires. Une preuve heureuse qu’au théâtre comme dans les airs, ce sont les opiniâtres qui gagnent.
Philippe Escalier
« L’Insolent Roland Garros » d’Eric Bouvron et Vincent Roca. Mise en scène d’Eric Bouvron. Avec Florient Jousse, Laura Woody, Thomas Lapen et Eric Bouvron. Création musique de Nina Forte, création costumes de Nadège Bulfay, création lumière d’Edwin Garnier, assistance à la mise en scène d’Elena Michielin. Studio Raspail, 216 boulevard Raspail, 75014 Paris.
Le festival Komidi a refermé ses portes le 2 mai 2026, après douze jours de représentations et près de quarante mille spectateurs accueillis sur l’ensemble de ses scènes. La saveur de cette édition tient à un équilibre savamment dosé. Entre retours triomphaux et paris tenus, la programmation a confirmé que l’aventure réunionnaise sait vieillir sans se figer, autour de Philippe Guirado, de son équipe et de la centaine de bénévoles, tous passionnément investis.
Les temps forts
L’ouverture, le 22 avril à Saint-Joseph, est revenue à « Kermesse » du Collectif La Cabale, joyeuse déflagration collective qui a donné le ton. La création internationale, à la couleur italienne cette année, a été emmenée par « Après tout » de la compagnie Gipsy Raw, une heure suspendue qui a fasciné le public. Du reste, ses deux interprètes, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ont été choisis pour donner une formation aux académiciens de la Lakadémi Komidi, dirigée par Éric Bouvron. Quant à « Quintetto » de Marco Augusto Chenevier offrait une malicieuse réflexion sur la survie de l’art vivant.
La création réunionnaise a tenu son rang avec « BorAnBor » de la compagnie Flamenco974, dialogue magnétique entre maloya et flamenco porté par Gwendoline Absalon et Lea Llinares, et avec « Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet sur une idée originale de Léone Louis, récompensé à Momix 2026 par le double prix du jury professionnel et du jury junior. Les itinéraires intimes ont trouvé leurs interprètes avec, pour n’en citer que quelques-uns, « Sur nos routes » de Florient Jousse, « J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » d’Adèle Fugère, « Iphigénie à Splott » de Gary Owen, « Algorithme » de Barbara Lambert, « Je vis avec Freddie Mercury » de Thierry Margot. Le théâtre social a trouvé sa voix dans « Le Chœur des femmes » d’après Martin Winckler et « Deux rien », éloquent dialogue silencieux signé Caroline Maydat et Clément Belhache. Et puis il y a eu « Courgette », de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot, qui a refermé à La Réunion, le 1er mai, sa 366e et dernière représentation, après quatre ans de tournée. Une page se tournait, dans la joie mais aussi un peu dans les larmes. Enfin, le festival n’aurait pas été complet sans sa soirée de clôture, « Kabar…et » animé avec brio par Vincent Rocca et Éric Bouvron.
L’esprit qui demeure
La couverture nationale s’est étoffée, notamment avec un long reportage de Laurent Decloitre dans Libération du 30 avril et plusieurs sujets sur Sceneweb. La résonance médiatique permet de mesurer le succès du festival. Mais c’est à la « Caverne des Hirondelles » que l’on en prend la mesure intime, là où, chaque soir, les compagnies se retrouvent dans un brouhaha bien sympathique pour partager un repas et une passion commune…sans oublier le verre de rhum ! À l’heure où la culture s’inquiète à juste titre de ses moyens, Komidi continue de prouver qu’un théâtre populaire et exigeant peut tenir ses promesses, par la seule alliance d’une équipe solide et convaincue et d’un public curieux, attentif, répondant présent. Saint-Joseph s’est déjà donné rendez-vous pour 2027.
Le foyer des cœurs recousus s’incline une dernière fois à La Réunion
Le Festival Komidi accueillait, ce 1er mai 2026 à La Réunion, la 366e et dernière représentation d’un long compagnonnage. Quatre ans après la création de la pièce au Théâtre Gaston Bernard de Châtillon-sur-Seine, le 9 mai 2022, « Courgette » a refermé son livre devant une salle bouleversée, debout, comme refusant de laisser partir la troupe. Adapté par Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot du roman de Gilles Paris, « Autobiographie d’une Courgette », le spectacle, nommé sept fois aux Molières 2024, retrouvait pour cet adieu la 18e édition du plus grand festival de théâtre de l’océan Indien.
Tout commence par un drame. Icare, surnommé Courgette, dix ans, vit seul avec une mère meurtrie et alcoolisée. Un mercredi, l’enfant trouve un revolver. Un coup part. Placé aux Fontaines, foyer pour enfants écorchés, le garçon découvre Simon, Ahmed, la mystérieuse Camille, Rosy l’éducatrice, et Raymond, ce gendarme bourru qui finira par se faire père de substitution. Sur cette matière, le film d’animation de Claude Barras, deux Césars en 2017 et nommé aux Oscars, avait imposé une mémoire iconique. Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot ont su l’éclipser sans jamais l’imiter.
La mise en scène opère un saisissant geste de transposition. Pamela Ravassard puise dans la musique vivante l’énergie d’une enfance qui résiste. Les interprètes chantent, jouent des instruments, dansent, redeviennent enfants en quelques secondes pour saisir un balai et le transformer en cheval, en colère, en confidence. Le tempo est celui d’une comédie folk et rock, traversée d’arrangements doux quand l’émotion exige le silence. La parole de l’enfant, candide et précise, organise la narration et tient à distance le pathos. Ce qui pourrait broyer le spectateur le soulève au contraire et nous retrouvons la matière vive du roman, une langue d’enfant à la fois naïve, exacte, cabossée, qui regarde la violence sans l’appuyer et laisse toujours une place à l’élan.
Garlan Le Martelot incarne Courgette avec une justesse et une sobriété remarquables, faites d’élans gauches, de regards graves, d’éclats de joie subite. Il habite l’ingénuité du personnage. Léopoldine Serre confère aux figures féminines une présence vibrante, mère puis éducatrice, sans bascule appuyée. Lola Roskis Gingembre apporte à Camille une fragilité tendue qui éclaire toute la deuxième partie. Antoine Schoumsky et Vincent Viotti complètent la troupe avec cette polyvalence d’acteurs musiciens devenue rare, chacun servant tour à tour la fiction et la partition.
Au-delà du fait divers, « Courgette » parle de ce qu’aucun déterminisme ne saurait verrouiller. La rencontre, la fraternité de hasard, le rire malgré tout deviennent les véritables forces de redressement. Le spectacle affirme que la résilience suppose un travail collectif, fait de patience, de gestes minuscules, d’adultes capables de cesser d’être abstraits. La fidélité à l’âpre douceur de Gilles Paris irrigue la scène entière.
La scénographie d’Anouk Maugein, les costumes d’Hanna Sjödin, la création sonore de Frédéric Minière et la chorégraphie de Johan Nus composent un écrin où chaque détail concourt à l’élan général, tandis que la lumière sensible de Cyril Manetta sculpte les passages d’ombre et de chaleur, soutenue à la régie par Cécilie Cuttat et Clément Girault.
À onze mille kilomètres de Paris, sous les applaudissements d’une salle réunionnaise debout, l’ultime salut a pris la couleur d’une promesse tenue. La Compagnie Paradoxe(s) est venue refermer ici un cycle commencé en Bourgogne, et la générosité de cette traversée laissera longtemps sa trace. Quatre ans de tournée, sept nominations aux Molières, une dernière à Saint-Joseph, le Komidi 2026 vient d’écrire l’une des plus belles pages de sa 18e édition.
Philippe Escalier
« Courgette », d’après « Autobiographie d’une Courgette » de Gilles Paris. Adaptation de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot. Mise en scène de Pamela Ravassard. Avec Garlan Le Martelot, Léopoldine Serre, Lola Roskis Gingembre, Antoine Schoumsky et Vincent Viotti. Production Compagnie Paradoxe(s). Festival Komidi, 18e édition, du 21 avril au 2 mai 2026, La Réunion.
Au festival Komidi, à La Réunion, Thomas Drelon porte à la scène une épopée intime tirée du premier roman d’Adèle Fugère, paru chez Buchet-Chastel. Le point de départ a l’éclat des fables qui osent l’improbable : Rosalie Pierredoux, huit ans, accablée par une tristesse trop vaste pour son âge, découvre un matin sur sa lèvre supérieure la fameuse moustache de Jean Rochefort. Avec elle surgit l’esprit malicieux du grand acteur disparu en 2017. Dès lors, tout se déplace, et le théâtre trouve dans ce léger décrochement du réel une mythologie à hauteur d’enfance.
Ce qui aurait pu n’être qu’une fantaisie charmante devient ici un authentique geste théâtral. Morgan Perez signe une mise en scène d’une sobriété inspirée, qui partage l’espace entre la chambre de l’enfant et un territoire mental ouvert aux apparitions, aux souvenirs, aux voix intérieures. Tout procède par suggestion et le spectacle fait confiance à la langue d’Adèle Fugère, vive, ciselée, condensée, rétive au pathos. Cette prose à la fois enfantine et souverainement lucide donne au récit sa cadence, sa tenue et sa nécessité.
Confier à un acteur adulte le rôle d’une fillette est un pari. Thomas Drelon le relève avec un tact admirable et un brio indéniable. Il ne cherche jamais à imiter l’enfance ; il en restitue le rythme secret, les brusques embardées, la gravité nue. Le passage de Rosalie à son double moustachu se joue presque à rien, dans une inflexion, un battement de cils, un changement de souffle. C’est là que naît l’émotion. Chez Thomas Drelon, Jean Rochefort n’est pas convoqué comme une relique, il redevient une allure, une ironie tendre, une élégance morale.
Sous la fantaisie affleure un sujet autrement sérieux, celui de la mélancolie enfantine. Le spectacle a l’intelligence de ne jamais l’énoncer pesamment. Il la contourne, l’éclaire, la métamorphose. La moustache agit comme un nez de clown ou une cape de super-héros, elle n’efface pas le chagrin, mais offre à Rosalie la distance nécessaire pour recommencer à habiter le monde. Cette fable oppose au sérieux du monde une liberté de ton, un sens du jeu, une vraie délicatesse.
L’écrin scénique accompagne ce mouvement avec une délicatesse constante. La scénographie de Capucine Grou-Radenez dessine un territoire mental où peuvent surgir les apparitions, les costumes de Bérengère Roland soulignent les bascules de Rosalie sans jamais les appuyer, les vidéos d’Édouard Granero font affleurer un hors-champ furtif. Les lumières de Patrick Touzard et la musique de Théo Glaas prolongent l’oscillation du spectacle entre confidence, drôlerie et léger vertige. Leur retenue donne au spectacle sa profondeur discrète.
« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » nous permet de rencontrer un texte qui pense, un acteur qui porte haut la nuance et un théâtre qui demeure vivant parce qu’il choisit la simplicité sans renoncer à l’invention. Longtemps persiste l’image de Thomas Drelon, seul en scène, comme s’il soufflait à chacun qu’un salut demeure possible, quand bien même il prendrait, contre toute attente, la forme d’une moustache.
Philippe Escalier
« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort », d’Adèle Fugère. Mise en scène : Morgan Perez. Avec Thomas Drelon. Production : Théâtre des Béliers. Festival Komidi, La Réunion. Durée : 1 h 15.