Le foyer des cœurs recousus s’incline une dernière fois à La Réunion
Le Festival Komidi accueillait, ce 1er mai 2026 à La Réunion, la 366e et dernière représentation d’un long compagnonnage. Quatre ans après la création de la pièce au Théâtre Gaston Bernard de Châtillon-sur-Seine, le 9 mai 2022, « Courgette » a refermé son livre devant une salle bouleversée, debout, comme refusant de laisser partir la troupe. Adapté par Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot du roman de Gilles Paris, « Autobiographie d’une Courgette », le spectacle, nommé sept fois aux Molières 2024, retrouvait pour cet adieu la 18e édition du plus grand festival de théâtre de l’océan Indien.
Tout commence par un drame. Icare, surnommé Courgette, dix ans, vit seul avec une mère meurtrie et alcoolisée. Un mercredi, l’enfant trouve un revolver. Un coup part. Placé aux Fontaines, foyer pour enfants écorchés, le garçon découvre Simon, Ahmed, la mystérieuse Camille, Rosy l’éducatrice, et Raymond, ce gendarme bourru qui finira par se faire père de substitution. Sur cette matière, le film d’animation de Claude Barras, deux Césars en 2017 et nommé aux Oscars, avait imposé une mémoire iconique. Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot ont su l’éclipser sans jamais l’imiter.
La mise en scène opère un saisissant geste de transposition. Pamela Ravassard puise dans la musique vivante l’énergie d’une enfance qui résiste. Les interprètes chantent, jouent des instruments, dansent, redeviennent enfants en quelques secondes pour saisir un balai et le transformer en cheval, en colère, en confidence. Le tempo est celui d’une comédie folk et rock, traversée d’arrangements doux quand l’émotion exige le silence. La parole de l’enfant, candide et précise, organise la narration et tient à distance le pathos. Ce qui pourrait broyer le spectateur le soulève au contraire et nous retrouvons la matière vive du roman, une langue d’enfant à la fois naïve, exacte, cabossée, qui regarde la violence sans l’appuyer et laisse toujours une place à l’élan.

Garlan Le Martelot incarne Courgette avec une justesse et une sobriété remarquables, faites d’élans gauches, de regards graves, d’éclats de joie subite. Il habite l’ingénuité du personnage. Léopoldine Serre confère aux figures féminines une présence vibrante, mère puis éducatrice, sans bascule appuyée. Lola Roskis Gingembre apporte à Camille une fragilité tendue qui éclaire toute la deuxième partie. Antoine Schoumsky et Vincent Viotti complètent la troupe avec cette polyvalence d’acteurs musiciens devenue rare, chacun servant tour à tour la fiction et la partition.
Au-delà du fait divers, « Courgette » parle de ce qu’aucun déterminisme ne saurait verrouiller. La rencontre, la fraternité de hasard, le rire malgré tout deviennent les véritables forces de redressement. Le spectacle affirme que la résilience suppose un travail collectif, fait de patience, de gestes minuscules, d’adultes capables de cesser d’être abstraits. La fidélité à l’âpre douceur de Gilles Paris irrigue la scène entière.
La scénographie d’Anouk Maugein, les costumes d’Hanna Sjödin, la création sonore de Frédéric Minière et la chorégraphie de Johan Nus composent un écrin où chaque détail concourt à l’élan général, tandis que la lumière sensible de Cyril Manetta sculpte les passages d’ombre et de chaleur, soutenue à la régie par Cécilie Cuttat et Clément Girault.
À onze mille kilomètres de Paris, sous les applaudissements d’une salle réunionnaise debout, l’ultime salut a pris la couleur d’une promesse tenue. La Compagnie Paradoxe(s) est venue refermer ici un cycle commencé en Bourgogne, et la générosité de cette traversée laissera longtemps sa trace. Quatre ans de tournée, sept nominations aux Molières, une dernière à Saint-Joseph, le Komidi 2026 vient d’écrire l’une des plus belles pages de sa 18e édition.
Philippe Escalier
« Courgette », d’après « Autobiographie d’une Courgette » de Gilles Paris. Adaptation de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot. Mise en scène de Pamela Ravassard. Avec Garlan Le Martelot, Léopoldine Serre, Lola Roskis Gingembre, Antoine Schoumsky et Vincent Viotti. Production Compagnie Paradoxe(s). Festival Komidi, 18e édition, du 21 avril au 2 mai 2026, La Réunion.

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