Marianne James : tout est dans la voix

Fidèle à elle-même mais capable de se renouveler, Marianne James revient au Théâtre Libre pour un seule en scène musical étonnant qui vient cueillir le public pour une balade faite de surprises, d’humour et d’amour.

Disons le d’entrée, le terme « seule en scène » ne lui convient vraiment pas, tant l’artiste fait son show avec et pour nous. Immédiatement, le public est pris à bras le corps, dans une étreinte faussement sauvage mais vraiment chaleureuse, lui faisant égrener une leçon de chant façon Marianne donnée durant 1 h 30 émaillée de multiples surprises, pendant laquelle le public rit, chante et applaudit, tout cela en même temps et sans temps mort. Pour ce qui pourrait ressembler à une Histoire du chant, de la préhistoire à nos jours, elle évoque l’évolution, les cordes vocales, le corps humain, mais pas que.… Tout ce qu’elle dit est rigoureusement vrai, mais rien n’a l’air sérieux puisque tout est affirmé avec cet humour tranchant et surprenant que Marianne James affectionne. Elle se livre à des imitations irrésistibles, se confie, nous raconte des histoires et, grand moment, nous donne sa version de Guillaume Tell. Face à ces élans de générosité si touchants, le public, transformé en chorale en répétition, séduit et conquis dés les premières secondes, s’abandonne, donne tout et se livre de bon cœur à d’hilarantes vocalises. Impossible à résumer tant il est dense, ce spectacle enchanteur ô combien vivant, dans lequel nous retrouvons un subtil condensé du parcours de Marianne James, est une incarnation parfaite de ce que devrait être tout artiste : un infatigable diffuseur de bonheur !

Scène Libre : 4, bd de Strasbourg 75010 Paris du jeudi au samedi à 19 h et dimanche 15 h – 01 42 38 97 14

Texte et photo : © Philippe Escalier

Glenn, naissance d’un prodige

Au Petit Montparnasse : Gould is Bach !

La dernière pièce d’Ivan Calbérac est construite autour de Glenn Gould, l’un des plus grands pianistes du XXème siècle. Par son humour, sa sensibilité et une distribution irréprochable, « Glenn, naissance d’un prodige » est un moment particulièrement fort et émouvant qui va marquer cette saison théâtrale.

Le monde de la musique nous a habitué aux personnalités hors du commun, parfois fantasques, toujours promptes à se singulariser. Avec Glenn Gould, nous atteignons des sommets tant cet artiste atypique poussa l’originalité et le mal-être à l’extrême.
Né à Toronto en 1932, Glenn Gould est un surdoué. Doté de l’oreille absolue, il commence très jeune une carrière de pianiste concertiste. Mais ce génie, couvé par une mère ultra protectrice (pour le dire gentiment) qui n’abandonnera jamais l’habitude de dormir avec son fils, est atteint du syndrome d’Asperger responsable chez lui de dérèglements majeurs. L’artiste paranoïaque se montre incapable de vivre une relation sentimentale et ne peut supporter très longtemps la « confrontation » avec le public que ses concerts lui imposent. Renonçant à ses succès à travers le monde, il se consacre aux enregistrements parmi lesquels les fameuses « Variations Goldberg » de J.S. Bach auquel son nom est associé pour l’éternité, reconnaissables entre mille, notamment par le chantonnement surprenant que l’on entend tout au long de son interprétation lente et inspirée.

Cette exceptionnelle mais courte trajectoire (Gould meurt à 50 ans, usé par les médicaments et autres tranquillisants dont il se gavait et une hygiène de vie déplorable) Ivan Calbérac nous la fait revivre sur scène. Grâce à une mise en scène particulièrement inventive qu’il a signée, l’auteur parvient à brillamment résumer cette vie sans jamais cesser de mettre en avant ce qu’elle pouvait avoir de drôle et de dramatique à la fois. La musique est présente, sans être omniprésente et c’est aux comédiens qu’il revient de transcender cette magnifique partition théâtrale. Dans le rôle titre, Thomas Gendronneau excelle. Depuis l’enfance jusqu’à la mort, il joue ce pianiste aux innombrables névroses avec une justesse remarquable. Le fait d’être musicien a dû aider ce jeune comédien à se couler dans la peau de ce personnage impossible. Aucune fausse note dans son interprétation virtuose. Face à lui, dans le rôle de la mère ô combien castratrice et jalouse, consumée par un amour filial excessif et l’envie de vivre par procuration cette carrière de grande pianiste dont elle rêvait, Josiane Stoleru nous offre une incarnation magistrale. Bernard Malaka est touchant en père qui ne peut contenir les excès de sa femme et qui ne reconnait ses fautes que tardivement face à sa nièce, (irréprochable Lison Pennec) amoureuse transie son fils. Benoît Tachoires est parfait dans ses habits d’impresario bon vivant qui finit par jeter l’éponge tandis que Stéphane Roux agrémente cette belle distribution avec plusieurs personnages dont celui de directeur d’un grand studio musical.

Pour notre plus grand plaisir, Ivan Calbérac a donc réussi un triple exploit : faire revivre une légende du piano sur scène à travers un texte d’une richesse et d’une dynamique impressionnantes, dit par une troupe qui, dans les derniers instants, après nous avoir fait rire et vibrer sans discontinuer, nous arrache quelques larmes. De toutes ces émotions fortes, nous leur sommes reconnaissants.

Philippe Escalier

Petit Montparnasse : 31, rue de la Gaité 75014 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 15 h – 01 43 22 77 74

Lison Pennec, Thomas Gendronneau © Philippe Escalier

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