Le feu et la grâce
Danseurs et chorégraphes, tout semblait les éloigner. Le sol et le ciel, le breakdance et la contorsion, la rigueur du muscle et celle de l’arabesque. Du studio d’Hervé Koubi aux trottoirs de Margherita di Savoia, en passant par le festival Komidi à La Réunion et les scènes internationales, Manon Mafrici et Pasquale Fortunatoont été réunis par une même obsession, faire de la scène un espace de rêve et de partage. Portrait croisé des deux fondateurs de la compagnie Gipsy Raw qui font rayonner une bien belle idée de la danse.
Un duo, deux instincts
Lorsqu’on les voit ensemble, sur scène ou simplement à la lisière d’un plateau, on saisit aussitôt ce qui les distingue et ce qui les rassemble. Pasquale Fortunato porte la matière. Chorégraphe dans l’âme, sa danse vient du sol, du muscle, de l’élan brut du breakdance. Manon Mafrici porte la ligne. Sa danse vient de la verticalité du classique, de la souplesse infinie de la contorsion, d’une intelligence du mouvement nourrie par la kinésithérapie. Lui parle peu et va droit à l’essentiel. Elle développe, contourne, cherche les arabesques de la pensée comme celles du corps. Pasquale dit qu’il aime suivre son instinct. Manon, plus cérébrale, ne cesse de viser l’originalité. La compagnie Gipsy Raw, qu’ils ont fondée à Valenciennes, vit de ce frottement permanent, d’une respiration commune mise au service d’une danse poétique, hybride, ouverte au cirque, à l’illusion et à la contorsion.
Ils n’auraient peut-être jamais dû se rencontrer. Lui, élevé dans une école de danse du sud de l’Italie par une mère interprète et des sœurs danseuses, voyageait déjà dans les loges et les studios avant de savoir parler. Elle, fille de soignants, avait choisi la kinésithérapie avant que la danse ne reprenne ses droits. Ils se sont pourtant retrouvés sous l’aile du chorégraphe Hervé Koubi, dans un même corps de ballet, jusqu’au jour où ils ont décidé de créer leur propre langue. Ce langage, ils le parlent désormais sur les scènes d’Europe, d’Asie, de l’océan Indien et des Pouilles, où ils dirigent l’un des festivals d’arts de rue les plus singuliers de la péninsule.

Pasquale Fortunato, l’enfant de Cerignola
Pasquale Fortunato a, pour ainsi dire, grandi dans une école de danse. Sa mère, danseuse, dirige à Cerignola, dans la province de Foggia, l’académie Scarpette Rosa, qui appartient à l’identité familiale autant que professionnelle. Ses sœurs ont suivi la même voie, et son père, professeur de théologie, ajoute à cette trajectoire un éclairage moins attendu. Il fut joueur de football professionnel, mariant ainsi la rigueur de l’esprit, la grâce du corps et la puissance physique.
L’enfance de Pasquale se passe en partie sur les routes, dans les voyages de sa mère. Il prend, comme il se doit, des cours de danse classique. La discipline de la barre et de l’en-dehors lui est familière, presque congénitale. Mais le déclic viendra d’ailleurs. Il a un peu plus de vingt ans lorsque le breakdance s’impose à lui avec la force d’une révélation. Il s’y plonge sans réserve, jusqu’à six heures d’entraînement et de musculation par jour. Il devient, sous le nom de scène de BBoy Paco l’un des breakers européens les plus identifiés de sa génération. On le reconnaît à ses powermoves spectaculaires, en particulier au ninety, ces tours sur la main dont il détient l’un des records mondiaux, avec vingt-six rotations enchaînées.
Pour ses parents, le passage du classique au breakdance ne fut pas une rupture mais un déplacement. La danse demeurait, sous une autre forme. Le futur de l’académie familiale paraissait sauf. C’est dans cet équilibre, entre fidélité aux origines et envol singulier, que Pasquale Fortunato construit son parcours.
De Cerignola aux scènes du monde, Notre-Dame de Paris
L’épisode décisif de sa carrière de danseur, avant la fondation de Gipsy Raw, restera son entrée dans la troupe de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, signée Luc Plamondon et Riccardo Cocciante. De 2012 à 2019, sept années durant, Pasquale Fortunato y tient le rôle principal de breakdancer aux côtés du Français Alex Besnier. Ce n’est en rien une figure secondaire. La mise en scène de Gilles Maheu accorde au breakdance une place centrale, et ce sont, chaque soir, quelques minutes de pyrotechnie chorégraphique dont la troupe parle encore comme d’un sommet d’exigence physique.
Sept ans à porter ce rôle, à voyager sur trois continents, à danser devant des publics renouvelés, ont façonné chez Pasquale Fortunato un rapport très particulier à la salle, à l’endurance, à la précision. La virtuosité n’est plus chez lui un objectif mais un seuil. Ce qui se cherche au-delà, c’est le contact, la circulation, la complicité. Cette philosophie nourrira tout son travail à venir.

Manon Mafrici, la kinésithérapeute devenue danseuse
Manon Mafrici vient d’un univers très éloigné de la scène. Rien dans son environnement immédiat ne paraît la vouer à la danse qui, pourtant, l’accapare très tôt. Elle se forme d’abord au classique et au jazz selon la technique Mattox, sous l’autorité d’une professeure dont elle parle aujourd’hui encore comme de sa référence, Sonia Driouch. En parallèle, très jeune, elle s’initie au hip-hop en autodidacte, avec cette curiosité boulimique qui caractérisera l’ensemble de son parcours.
Adolescente, elle mène de front la passion et les études. Elle s’inscrit en kinésithérapie, brillamment. Tout pourrait suivre une ligne droite. Une blessure vient brutalement bouleverser cette trajectoire. Six mois d’arrêt, et l’évidence d’un manque que rien ne pouvait combler. Le verdict s’impose. Malgré la réussite des examens, c’est la scène, et elle seule, qui appelle. À dix-sept ans, Manon Mafrici tente l’audition de la compagnie qu’elle admire depuis l’enfance, Art Move Concept, fondée en 2013 par Soria Rem et Mehdi Ouachek, deux figures majeures du hip-hop français issues de la grande génération du Wanted Posse et du break de compétition. Elle est choisie parmi de nombreuses candidates. À dix-huit ans, elle entre officiellement dans la compagnie, et y demeure depuis neuf saisons, ce qui est considérable dans un milieu où les contrats se renouvellent au gré des productions.
New York, Alvin Ailey et le choix de la France
Son appétit la pousse vers New York. À deux reprises, elle réussit les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey, l’un des hauts lieux de la danse contemporaine et du jazz nord-américain. Mais, ce sera pour elle, un choix mûri, elle préfère la voie professionnelle française, jugeant qu’elle a davantage à apprendre en plongeant dans la vie de compagnie que dans une nouvelle scolarité. Cette décision raconte beaucoup d’elle, la fidélité au terrain, le pragmatisme, le refus de la collection des labels.
La contorsion, ou la kinésithérapie réinventée
C’est plus tard qu’elle découvre la contorsion, et qu’elle décide d’en faire l’un des piliers de sa pratique. Elle obtient un diplôme dans la discipline. Manière, dit-elle, de prolonger autrement sa formation médicale, de comprendre par le dedans ce qu’elle apprenait jadis dans les manuels d’anatomie. La contorsion est sans doute, parmi toutes les disciplines du spectacle, celle qui exige la rigueur la plus impitoyable. Manon Mafrici impose à son corps deux heures d’assouplissement quotidien au minimum, qu’elle soit en tournée, en transit, dans une salle d’aéroport ou dans une chambre d’hôtel. La souplesse et le cardio sont les deux qualités qui se perdent le plus vite, explique-t-elle, et il n’est aucune négociation possible avec le temps.
Chez Hervé Koubi elle achève d’asseoir sa technique en breakdance et en acrobatie. Le chorégraphe d’origine algérienne, connu pour ses pièces où se rassemblent des danseurs venus de tous horizons, l’engage pour Odyssée, l’un de ses jalons. Manon Mafrici fait partie des quatre premières filles à intégrer cette compagnie longtemps masculine. C’est sur ce plateau qu’elle croise la route de Pasquale Fortunato.

La rencontre, Hervé Koubi et Kader Attou
L’atelier Koubi se prête à toutes les cohabitations stylistiques. Le chorégraphe y mêle les corps, les origines, les vocabulaires chorégraphiques, sans hiérarchie ni système. Pasquale, sortant des années Notre-Dame de Paris, y apporte sa puissance et son sens du sol. Manon, fraîchement consacrée par ses années Art Move Concept, y arrive avec sa souplesse et son goût de la contorsion. Le coup de foudre, professionnel d’abord, puis personnel, est immédiat. Ils dansent ensemble, ils se reconnaissent, ils savent qu’il y a là, entre eux, quelque chose de bien plus fort qu’une simple convergence d’intérêts.
En 2023, Pasquale intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots. Depuis cette date, le chorégraphe et danseur français de hip-hop et de danse contemporaine qui a dirigé le Centre chorégraphique national de la Rochelle entre 2009 et 2021 suit avec beaucoup d’attention le travail du couple. Il a notamment beaucoup encouragé leur présence au festival d’Avignon Off 2025 où Après tout était programmé au théâtre Golovine.
L’idée de fonder une compagnie commune naît rapidement, mais elle ne deviendra concrète qu’à la faveur d’un événement collectif, la pandémie de Covid-19. Le confinement fige le monde entier, suspend les saisons théâtrales, immobilise les troupes. Il leur offre le temps de penser. Le nom de la compagnie s’impose alors, Gipsy, qui dit la migration, le voyage, le métissage, le refus des frontières. Le lancement effectif aura lieu en 2022, le temps que reprenne la programmation des théâtres, après des mois d’embolie sanitaire.
Gipsy Raw, naissance d’une langue
Basée à Valenciennes, la compagnie Gipsy Raw, désignation officielle qu’ils retiennent finalement, se présente comme une formation franco-italienne articulée autour de trois axes, danse, cirque, contorsion. Ses fondateurs entendent encourager des interprètes venus d’horizons très différents à conjuguer leurs spécialités plutôt qu’à les fondre dans un style unique. À cette philosophie héritée d’Art Move Concept et d’Hervé Koubi, ils ajoutent une dimension proprement poétique, l’envie déclarée de proposer des spectacles « bons pour l’âme », formule qu’ils assument et qui sonne comme un manifeste.
Très vite, Gipsy Raw s’installe sur des scènes attentives. La compagnie joue à Arras au Pharos, à Douchy-les-Mines à L’Imaginaire, à Maubeuge à la Scène nationale, et essaime dans plusieurs festivals européens. Elle accueille en son sein des interprètes venus du Venezuela, d’Italie ou de Belgique, parmi lesquels Carlos, Martina Tondo, Daniel, Fabio rencontré dans Notre-Dame de Paris, Tips l’acrobate belge ou encore Maxime, issu du Pockemon Crew. Une famille élargie, en somme, qui répond pleinement à l’idéal de mobilité que porte le nom même de la compagnie.
Tu, Lei & Io, le manifeste fondateur
La première création majeure du jeune duo s’intitule Tu, Lei & Io. Présentée pour la première fois en 2022-2023, elle est conçue comme un trio, dans lequel Manon Mafrici et Pasquale Fortunato s’adjoignent un troisième complice, Carlos. La scénographie est volontairement réduite à l’essentiel, une simple valise, qui sert à elle seule de paysage, d’objet, de prétexte chorégraphique. Le spectacle se conçoit à la manière d’un art de la rue, pour pouvoir être joué partout où le public se trouve. Il vise les familles à partir de trois ans.
L’enjeu, après les mois étouffants du confinement, est limpide, retrouver le public, les rires, les larmes, le geste élémentaire du partage scénique. La pièce mêle danse, cirque et magie. C’est un acte fondateur, à la fois modeste dans ses moyens et ambitieux dans son intention. Elle dessine la silhouette de tout ce qui va suivre.

Après tout, la pièce de la maturité
C’est avec la deuxième création, Après tout, que Manon Mafrici et Pasquale Fortunato gagnent leur place dans le paysage de la danse française. La pièce est créée durant la saison 2023-2024 et se présente comme un duo, plus intime que Tu, Lei & Io, plus introspectif aussi. Elle interroge la notion de temps. Le temps des heures de répétition silencieuses, le temps des voyages qui éloignent des familles, le temps qui nous est compté mais qui n’a pas de fin. Elle interroge également ce que produisent ces interruptions redoutées par les interprètes et qui, paradoxalement, sont devenues pour le couple un moteur de création. Les blessures, confie Pasquale Fortunato, obligent à réfléchir à la suite, à imaginer ce que serait la vie si la danse devait s’arrêter. Sans elles, le duo n’aurait pas développé certaines choses, à commencer par la dimension clownesque qui irrigue la pièce.
Cette dimension burlesque, justement, fut au départ un obstacle. La compagnie a souffert d’un déficit de crédibilité institutionnelle, certains professionnels les classant un peu trop rapidement parmi les artistes de divertissement. Pour répondre à cette injustice, ils décident de relever un défi de haut niveau, participer en avril 2022 au concours Dialogues organisé par Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées. C’est dans ce cadre prestigieux qu’ils présentent une version courte d’Après tout, alliant la danse à un art de l’illusion qui deviendra leur signature, ces doigts lumineux que Manon Mafrici manie comme une calligraphie nocturne. Ils en repartent avec le Prix du Public.
Ce sera une constante. En octobre 2023, ils remportent à nouveau le Prix du Public au concours Les Synodales. En juillet 2024, ils décrochent la quatrième place du concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, en Espagne. En avril 2025, le jury et le public de Taïpéi leur attribuent le Prix du festival Want to Dance. Après tout a depuis tourné dans toute l’Europe, en Asie, en Afrique du Nord, dans les festivals comme dans les théâtres. Il figure désormais parmi les pièces emblématiques du duo et a fait la joie des spectateurs du festival Komidi 2026.
Au-delà des nuages, un faux solo signé Manon Mafrici
La création suivante, Au-delà des nuages, inaugurée en 2025, prend la forme d’un solo de Manon Mafrici. Du moins en apparence. La danseuse s’y produit seule en scène, entourée d’un nuage géant qui fait office de partenaire silencieux et de protagoniste métaphorique. Elle y mêle danse, contorsion et art de l’illusion, dans une écriture qui s’inspire de la maxime de Walt Disney sur la persévérance et la conquête des rêves.
En réalité, Pasquale Fortunato n’a pas quitté la pièce. Il opère dans l’ombre, gère l’illusion, manipule l’armoire mobile qui structure l’espace scénique. Le solo de Manon Mafrici est en vérité un duo invisible, dans lequel le partenaire absent est aussi déterminant que celui qui occupe la lumière. Cette construction inversée, qui inscrit dans la dramaturgie même la complicité du couple, dit quelque chose d’essentiel sur leur manière de travailler. Rien n’est jamais individuel chez Gipsy Raw. Tout est partagé, jusque dans les apparences contraires.
La pièce s’adresse aux familles et au jeune public. Elle joue sur l’émerveillement, la surprise, la prise de risque chorégraphique, autant que sur cette conviction tranquille qui traverse tout le travail du duo : la danse est avant tout un endroit de transmission d’émotions complexes.

Une philosophie du travail, le public comme seul juge
Si l’on devait résumer en une phrase ce qui anime Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ce serait sans doute la formule qu’utilise le second avec un sourire, ils n’ont jamais remporté le prix du jury, mais toujours celui du public. Le détail compte. Il dit le rapport qu’ils entretiennent avec la salle, la rue, le hors-théâtre. Pour eux, la légitimité d’un spectacle se mesure dans le silence qui s’installe, le rire qui éclate, les larmes qui échappent à tout contrôle. Pas dans les distinctions officielles ni dans les colloques. Mais cela viendra aussi.
Cette conviction nourrit tous leurs choix. Elle explique qu’ils aient privilégié la rue, qu’ils aient choisi des spectacles ouverts à tous les âges, qu’ils défendent farouchement la gratuité dans le festival qu’ils dirigent. Elle explique aussi qu’ils accordent une importance considérable au regard des enfants, leurs spectateurs les plus exigeants et les plus justes. Sans filtre, sans grille de lecture, ces derniers voient ce que les autres ne voient plus, l’âme, le feu, l’amour.
Manon Mafrici et Pasquale Fortunato défendent enfin une idée précieuse, celle de la singularité comme matière chorégraphique. Pasquale confie d’ailleurs que ce qu’il aima d’abord chez Manon, ce furent « les défauts » qui la rendaient unique. Le mot, paradoxal dans un milieu où la perfection est partout réclamée, mérite d’être souligné. Il signe une éthique. Et il fait de leurs spectacles des leçons silencieuses de confiance en soi.
Lakadémi Komidi, une semaine décisive à La Réunion
Au printemps 2026, le duo a été invité à La Réunion par le festival Komidi, plus grand rendez-vous de théâtre de l’océan Indien, qui a tenu cette année, du 21 avril au 2 mai, sa dix-huitième édition. Né en 2008 à Saint-Joseph et désormais étendu à treize communes, le festival accueille cinquante-deux spectacles portés par cinquante compagnies, dont vingt-trois réunionnaises, vingt-trois hexagonales et quatre internationales, pour un total de deux cent trente représentations sur dix-neuf scènes. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont présenté Après tout à plusieurs reprises et notamment dans le cadre du temps fort Komidi Mouv’, organisé sous la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph les 25 et 26 avril, avec battles de hip-hop, échassiers et jongleurs.
Mais leur passage ne s’est pas limité à la performance. Le festival leur a confié une semaine de formation auprès d’une troupe de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, l’académie pédagogique du festival qui propose chaque année des ateliers à de jeunes artistes. Pour le duo, c’était une première, enseigner la danse à des non-danseurs, à des comédiens dont la culture du plateau est avant tout celle du texte et du jeu.
L’approche choisie a été celle de l’improvisation, afin que le mouvement parte des comédiens eux-mêmes, sur des bases concrètes adaptées aux gens de théâtre. Travail de contact, du binôme au trio, puis au groupe ; pliés, contrepoids, écoute de l’autre. Les deux premiers jours ont fait office de test, pour les apprenants comme pour les enseignants, avant que l’atelier ne bascule dans la création proprement dite. Objectif fixé, aboutir à une pièce de treize minutes, suffisamment construite pour pouvoir être emportée sur d’autres scènes, et notamment en Italie, l’été suivant. La promesse a été tenue.
Dans la salle, la complémentarité du couple a fonctionné à plein. Pasquale Fortunato apporte la précision technique et va droit au but ; Manon Mafrici reformule, commente, enrobe la consigne d’arabesques pédagogiques. Ils ont insisté sur une qualité essentielle dans la vie d’une compagnie, la capacité à travailler vite, sans parler, à comprendre instantanément ce que cherche le chorégraphe. Et ils ont laissé une grande place au ressenti des interprètes, en bons héritiers de la tradition Koubi : « Si c’est juste pour vous, ce le sera pour le public. » Le seul écueil rencontré tient à un travers presque inévitable, le comédien glisse spontanément vers le théâtre physique, où le corps reste au service du sens narratif. Il a fallu, régulièrement, recentrer les apprenants sur le geste pur, leur apprendre à laisser parler le corps. Au troisième jour, la bascule était nette. Les duos esquissaient de réelles chorégraphies, les corps avaient pris confiance, les participants arrivaient en avance pour s’échauffer. Pari gagné, la semaine, commencée dans l’appréhension, s’est achevée dans la fierté d’un rêve commun, monter sur scène en tant que danseurs.

Le festival Salinstrada, l’autre fierté de Manon et Pasquale
Parallèlement à leurs tournées et à leurs créations, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato dirigent depuis trois ans, à Margherita di Savoia, dans la province de Barletta-Andria-Trani, un festival d’arts de rue qui leur ressemble, Salinstrada. Le nom dit la salinité, la rue, la franchise. Margherita di Savoia, station balnéaire des Pouilles située à une heure de Bari et à une heure trente de Naples, abrite la plus vaste saline d’Europe, et son patrimoine thermal est reconnu pour les vertus thérapeutiques de ses eaux. Le décor, marin, lumineux, ouvert au ciel, se prête à merveille à la philosophie du festival.
L’ambition est claire, mettre le spectacle dans la rue et faire venir au théâtre des Italiens qui n’y ont pas accès. Dans le sud de la péninsule, l’engagement culturel est moins développé que dans le nord. Aller au spectacle ne fait pas partie du quotidien de la majorité des habitants. Les deux fondateurs de Gipsy Raw se sont fixés pour mission de combler cet écart. La rue comme scène, la gratuité comme principe, la qualité comme exigence absolue. Chaque compagnie invitée doit présenter une pièce accessible aux enfants comme aux adultes, capable de tenir le public le plus exigeant qui soit, celui de la rue.
Chaque soir du festival, à 20 h 30, sur la Piazza Libertà, place principale de la ville, s’installe une scène entièrement équipée, dotée d’un éclairage professionnel, autour de laquelle le public peut prendre place à 360 degrés, sur des chaises, au sol ou simplement debout. Trois jours durant, se succèdent spectacles de compagnies professionnelles, démonstrations d’écoles de danse et de compagnies préprofessionnelles venues du monde entier, battles de breaking pour les enfants comme pour les adultes, et workshops avec les artistes invités.
En deux éditions seulement, Salinstrada a déjà rassemblé deux cents artistes, douze mille spectateurs, et accueilli des compagnies issues de douze pays, Portugal, Taïwan, Maroc, France, Belgique, Israël, Roumanie, Chine, Italie, Espagne, Serbie et Russie. Le festival s’est associé à l’équipe visuelle française Moovance, spécialisée dans les vidéos de danse, qui filme l’ensemble de l’événement et fournit gratuitement aux compagnies invitées le matériel promotionnel correspondant. Un sponsor officiel, Orto Frutta BM, accompagne le projet, tandis que le restaurant Lo Sfizietto fait office de cantine du festival.
Mais Salinstrada est plus qu’un festival d’arts de rue. C’est aussi une plateforme professionnelle d’échanges. En deux éditions, on y a vu défiler le directeur du Théâtre Le Manège de Givet, un représentant du Festival international du Jeune Public de Tétouan au Maroc, un délégué de la Maikawa Dance Cup en Chine et un programmateur du festival Komidi de La Réunion, dont le passage a précisément ouvert la voie à la collaboration de cette année.

La troisième édition, du 19 au 21 juin 2026
C’est dans cette dynamique que se prépare la troisième édition de Salinstrada, qui se tiendra du 19 au 21 juin 2026, toujours à Margherita di Savoia. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont conçu une programmation ambitieuse, faisant la part belle aux compagnies internationales rencontrées tout au long de l’année lors de leurs propres tournées avec Gipsy Raw. La programmation continuera de mêler théâtre, cirque, danse, musique et arts visuels.
Parmi les projets en gestation, une ball Freestyle Battle, confrontation chorégraphique inédite entre breakers au sol et footballeurs freestyle, dans un format duo deux contre deux ainsi qu’un Tour des Pouilles Salinstrada, tournée préparatoire qui rassemblera, dans plusieurs villes de la région, les artistes des précédentes éditions. Chaque soirée prendra la forme d’un Showcase collectif et culminera, à Margherita di Savoia, par l’ouverture officielle du festival. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato envisagent enfin une déclinaison à l’étranger, à la suite de demandes reçues de plusieurs villes hors d’Italie. Une version courte du festival est en cours d’élaboration, exportable, adaptable, mais fidèle à l’esprit d’origine.
Lakadémi Komidi à Margherita di Savoia
Le geste le plus symbolique de cette édition tiendra à la présence des comédiens réunionnais formés à La Réunion durant la semaine d’avril. La continuité pédagogique est inscrite dans le projet. Le groupe arrivera en amont du festival et restera après, pour poursuivre l’apprentissage durant trois jours auprès des danseurs de Gipsy Raw. Au programme, initiation à d’autres styles, classique, flamenco, travail avec des musiciens français. Et surtout, la présentation des treize minutes étonnantes créées à La Réunion, en première partie de toutes les soirées. Une trajectoire qui va de l’océan Indien à la Méditerranée, du théâtre vers la danse, de l’élève vers l’interprète. Une preuve concrète, aussi, que Salinstrada est bien un atelier, un lieu de fabrication et de circulation, où les liens noués un soir donnent lieu, plusieurs mois plus tard, à des créations communes.

Une danse pour l’âme
À les écouter, à les voir travailler, à suivre les méandres de leur compagnie comme ceux de leur festival, on comprend que ce qui guide Manon Mafrici et Pasquale Fortunato c’est une exigence simple et rare, la conviction que la danse est un art du don, et que le don n’a de sens que s’il rejoint le public. Chaque pièce, chaque festival, chaque atelier est une variation sur ce thème unique. Chaque rencontre, qu’elle ait lieu chez Hervé Koubi, à La Réunion ou sur la Piazza Libertà, vient s’ajouter à cette construction patiente d’une langue commune.
À l’âge où certains de leurs pairs cherchent à se faire un nom, eux construisent une compagnie comme on bâtit un foyer. Et ce foyer, on le devine, ne cessera de s’agrandir. Reste à imaginer, l’été prochain, la valise de Tu, Lei & Io posée sur les pavés tièdes de la Piazza Libertà, comme un emblème de cette compagnie franco-italienne qui a fait de la rue son théâtre, et de la rencontre sa seule méthode.
Philippe Escalier
Chronologie
1998. Création à Paris, au Palais des Congrès, de la comédie musicale Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon et Riccardo Cocciante.
2009 et 2013. Soria Rem et Mehdi Ouachek fondent la compagnie Art Move Concept, où Manon Mafrici se formera bientôt.
2012. Pasquale Fortunato, formé à Cerignola dans l’académie familiale Scarpette Rosa, intègre la troupe internationale de Notre-Dame de Paris comme b-boy principal.
2017 et 2018. Manon Mafrici, jusque-là engagée dans des études de kinésithérapie, réussit l’audition de la compagnie Art Move Concept et y entre officiellement à dix-huit ans.
2018 et 2019. Manon Mafrici réussit à deux reprises les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey de New York, puis fait le choix de la voie professionnelle française.
2019. Pasquale Fortunato achève sept ans d’engagement dans Notre-Dame de Paris, après des représentations sur trois continents.
2020. Manon Mafrici intègre la compagnie d’Hervé Koubi pour la création Odyssée, parmi les quatre premières interprètes féminines de la troupe ; elle y rencontre Pasquale Fortunato.
2021. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 fige la vie scénique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato décident de fonder leur propre compagnie sous le nom de Gipsy.
Avril 2022. Le duo participe au concours Dialogues de Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées et y remporte le prix du public avec une version courte d’Après tout.
2022 et 2023. Création de la première pièce du duo, Tu, Lei & Io, trio avec le danseur Carlos, conçu comme un spectacle de rue à partir d’une simple valise. En 2023, Pasquale Fortunato intégre intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots.
2023 et 2024. Création du duo Après tout, pièce sur la notion de temps, mêlant breakdance, contorsion et art de l’illusion.
Octobre 2023. Prix du public au concours Les Synodales.
Juillet 2024. Quatrième place au concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, Espagne, pour Après tout.
Été 2024. Première édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, Italie.
Février 2025. Création par Manon Mafrici du faux solo Au-delà des nuages, pour familles et jeune public, où Pasquale Fortunato opère dans l’ombre.
Avril 2025. Prix du festival Want to Dance à Taipei, Taïwan, pour Après tout.
Été 2025. Deuxième édition de Salinstrada. Au-delà des nuages y est programmé.
Du 21 avril au 2 mai 2026. Dix-huitième édition du festival Komidi à La Réunion. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y présentent Après tout lors du temps fort Komidi Mouv’ à la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph, et conduisent durant une semaine une formation de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, aboutissant à une pièce chorégraphique de treize minutes.
Du 19 au 21 juin 2026. Troisième édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, avec arrivée des comédiens réunionnais formés à La Réunion, lancement de la Football Freestyle Battle et préfiguration d’un Tour des Pouilles Salinstrada.
Pour suivre la compagnie Gipsy Raw
Site officiel de la compagnie : www.gipsyraw.com
Festival Salinstrada : page Instagram officielle, contact festivalsalinstrada@gmail.com
Direction artistique : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato
Équipe vidéo associée : Moovance











































































































































































