La Souricière

Brice Hillairet, Christelle Reboul-LA-SOURICIERE-EN-SCENE-5Une mise en scène imaginative et loufoque de Ladislas Chollat et une troupe remarquable rajeunissent cette pièce d’Agatha Christie, donnée à La Pépinière théâtre, pour en faire un moment jouissif et plein d’humour auquel on adhère sans réserve.

La reine du roman policier a collectionné tous les records, a commencé par ses deux milliards de livres vendus. La Souricière ne fait pas exception à la règle : adaptée d’une nouvelle, intitulée Trois souris, la pièce connaitra le plus grand nombre de représentations consécutives au monde. Mais aussi impressionnant que soit ce succès, l’intrigue n’étant pas forcément la plus étonnante écrite par Agatha Christie, il convenait de dépoussiérer quelque peu cette œuvre datant de 1952. C’est ce que fait Ladislas Chollat, grâce à l’adaptation pétillante de Pierre-Alain Leleu, dans cette mise en scène où, avec beaucoup de rigueur, il laisse libre cours à sa fantaisie, faisant de l’humour, de la dérision et d’irrésistibles ponctuations musicales, les trois piliers de son travail. Avec une inventivité surprenante, ne laissant aucun détail de côté, il permet à la pièce de beaucoup gagner en fraicheur et en dynamisme. Le public adhère sans réserve, heureux de partager cette enquête, entrainé par huit acteurs magnifiques, capables de nous redonner tout le sel de cet univers clos auquel les innombrables trouvailles du metteur en scène donnent tout son piquant.

L’assurance de passer un excellent moment étant acquise, rien ne vous empêche plus de rejoindre, par une neigeuse journée d’hiver, cette récente maison d’hôtes tenue par un jeune couple où six invités, tout juste installés, vous attendent. L’atmosphère et les personnages sont indéniablement assez bizarres et Agatha Christie servant les meurtres comme d’autres les petits fours, le premier crime va rapidement se produire. Le public aura beau essayer de faire marcher ses petites cellules grises, il est peu probable qu’il puisse trouver le coupable, n’est pas Hercule Poirot qui veut ! Mais qu’importe puisque le divertissement et là, et avec lui, le coup de théâtre final doublé de cette surprise de voir le rire se mêler sans cesse à l’intrigue et aux soupçons. Ils sont huit, coupables de déclencher l’hilarité générale, à savoir Dominique Daguier, Sylviane Goudal, Stéphanie Hédin, Brice Hillairet (qui fait un festival), Pierre-Alain Leleu, Marc Maurille, Christelle Reboul ou Christine Bonnard et Pierre Samuel. Le public applaudissant, acquittera de façon unanime, en souhaitant visiblement une seule chose : la récidive. En effet, il y a fort à parier que vous ne demanderez qu’à vous laisser prendre à nouveau au piège de La Souricière, tant le moment passé a été délicieusement agréable.

Philippe Escalier – Photos © François Fonty

La Pépinière théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h 30
https://theatrelapepiniere.com – 01 42 61 44 16

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La Traviata

La Traviata de Guiseppe Verdi à l’Opéra Garnier : un massacre subventionné !

La Traviata qui vient de débuter à l’Opéra Garnier est affligée d’une mise en scène si horrible, si débilitante et vulgaire que l’on en est en droit de se demander comment de telles productions peuvent voir le jour au sein de l’Opéra Garnier ?

En préambule, nous serons d’accord pour affirmer que l’on ne peut pas plaire à tout le monde et que l’on est autorisé à dépoussiérer les œuvres. Ici, nous ne sommes plus dans le domaine artistique mais dans ce qu’il est convenu d’appeler « le grand n’importe quoi », au delà de ce qu’il est permis de faire à la fois pour respecter l’un des plus beaux opéras du monde et … le public, vous savez, ces gens qui paient (cher) pour voir un spectacle !

Tout commence avec un horrible masque représentant les yeux fermés d’une femme occupant tout le devant de la scène. L’orchestre entame l’ouverture, cette belle, douce et délicate musique de Verdi et le plateau commence à tourner. Il sera actionné très souvent au cours de la représentation. Le souci est qu’il fonctionne en faisant des gros grincements très audibles. L’on n’est plus à Garnier mais dans un ancien moulin à grains. Mais ce n’est pas tout !

Sur un énorme écran, le metteur en scène essaie de nous raconter qui est l’héroïne, une sorte de « Traviata pour les Nuls ». Pour cela il utilise FaceBook, des mails, des messages, des photos. En caractères aussi énormes que les ficelles qu’il emploie.
Ensuite, pour que nous comprenions que Violetta a des soucis d’argent, il affiche un relevé de banque, (j’ai reconnu ceux du Crédit Agricole), tout en rouge, (difficile de surligner davantage des choses évidentes), puis des lettres recommandées informant la malheureuse du dépassement de son découvert. Large signature du directeur de la banque, bien visible, au bas des mises en demeure. Seule la photo de l’huissier nous a été épargnée. Mais ce n’est pas tout.

Au bout de trente cinq minutes, arrive un premier entracte … de 25 minutes.
Reprise : l’on se retrouve dans une boite de nuit, l’on y fait des selfies, l’on boit et l’on prend du poppers. Tout en haut d’une pyramide de verres, un barman se contorsionne et s’acharne désespérément sur une bouteille de champagne. C’est idiot, mais c’est encore ce qu’il y a de mieux dans ce que nous avons vu. Tel Siegfried parvenant seul à retirer l’épée du chêne, Alfredo vient à bout de l’objet récalcitrant et singeant un vainqueur de formule 1, l’agite et arrose la foule ! Plus tard, assis à une table, notre héros déboucheur de bouteilles s’affaire sur un ordinateur. Projeté sous nous yeux, toujours de façon énorme, une page Windows sur laquelle s’effectuent des opérations répétitives, permettant de modifier grossièrement les plans d’un appartement. La pollution visuelle est à son maximum mais l’on reste ébloui par une telle imagination ! Le plateau tournant, toujours lui, toujours bruyant, nous fera aussi découvrir, un énorme Kebab appelé Paristanbul. Après l’un de ses grands airs, Traviata, prise soudain d’une grosse faim, part précipitamment en emportant l’une de ses délicieuses préparations. Mais ce n’est pas tout.

Pour que nous ayons bien à l’esprit que la demoiselle Valery, après le champagne s’est repliée à la campagne, nous avons quinze minutes de chant avec une vache sur scène. Une vache ! Il se trouve que comme beaucoup, j’aime les animaux. La pauvre bête, tenue par une personne de dos, (son propriétaire ?), doit rester immobile, mais à moment donné, l’étourdie, peut-être pour marquer son agacement devant ce qu’elle voit, donne un coup de sabot très sonore dans un seau en inox devant servir à la traite. L’on a une boule au ventre en pensant que l’animal va devoir assister, lui, à toutes les représentations. Ce n’est pas humain ! Mais ce n’est pas tout !

Arrive la grande fête où se noue le drame. Vous allez voir arriver des personnages grotesques certains avec d’énormes godemichets collés à l’entrejambe mais aussi sur la tête ou sur les oreilles pendant que le grand cube émetteur des subtiles vidéos à la force évocatrice sans équivalent (!) nous inflige des dessins au laser représentant des actes de copulation, sexe en érection et en action. L’on pense alors au sage gamin de sept ou huit ans présent dans notre loge et que sa maman a amené découvrir l’œuvre de Verdi. L’une des plus belles du répertoire.

Il y aurait encore beaucoup à dire. Nous ne sommes ni contre des mises en scène modernes (même si elles n’ont pas notre préférence), ni contre certaines audaces ou libertés. Encore faut-il un sens esthétique et une logique qui font totalement défaut à l’actuelle Traviata de Garnier. Le « travail » de Simon Stone, puisqu’il s’agit de lui, nous a fait penser dans sa pitoyable simplicité à ces enfants qui viennent vers vous en criant « pipi-caca » avant de repartir en courant. Mais au moins ces bambins sont-ils attendrissants et ont-ils l’excuse de l’âge. Les mélomanes vont sortir sidérés de Garnier et l’on serait bien en peine de trouver une seule excuse au travail bâclé, destructeur et pathétique que nous venons, hélas, de voir !

Philippe Escalier

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Marie-Antoinette

Frivole durant son règne, grandiose dans le malheur, Marie-Antoinette, balayée par la révolution, a remporté une victoire posthume en accédant, après son statut de victime, à celui de star. En adaptant l’une de ses plus belles biographies, celle signée par Stefan Zweig, Marion Bierry nous offre au Poche-Montparnasse une émouvante leçon d’histoire doublée d’un bel et intense moment de théâtre.

Il fallait oser. L’exercice était périlleux. Résumer une biographie pour en faire un spectacle d’une heure vingt, le pari n’était pas à la portée de tout le monde. Et ce, même si le texte de Stefan Zweig est l’un des plus documentés et des plus sensibles écrits sur la fille de l’impératrice Marie-Thérèse. Dans ce magistral résumé, qui commence en 1770 au moment du mariage de l’archiduchesse avec le Dauphin, et qui se termine en 1793, Marion Bierry nous laisse découvrir l’essentiel de la personnalité de Marie-Antoinette, adolescente paresseuse mais joyeuse, sachant compenser ses manques par un charme inné et cette allure altière qui ne la quittera jamais. Dans son adaptation, l’actrice nous permet d’assister à une lente descente aux enfers d’une princesse qui vivra pour l’essentiel recluse à Versailles et qui manquera le rendez-vous avec son peuple. Dépensière, lançant les modes, y compris les plus farfelues, elle deviendra vite l’Autrichienne, bouc émissaire idéal, tenue responsable de tous les maux dont souffrent ses sujets. À son indéniable part de responsabilité s’ajouteront des torrents d’injures, de haine et de calomnies. Et quand la vague révolutionnaire se formera, largement entretenue et financée, à l’origine, par les ambitieux issus du cercle familial, rien ne pourra l’arrêter, surtout pas son mari, un homme introverti, myope, incapable de commander et de faire face à l’adversité, malgré une culture et une intelligence indéniables.

Sans tenue d’époque, tout en sobriété, avec uniquement deux niveaux de scène, des jeux de lumière et quelques musiques du XVIIIème, Marion Bierry a choisi la simplicité. L’autre idée remarquable est de dialoguer avec Thomas Cousseau, qui pour sa part, n’incarne aucun personnage particulier. Mais le duo fonctionne à merveille, rendant le texte éminemment vivant, permettant aux spectateurs de faire corps avec ce destin connu mais que pourtant l’on redécouvre ici avec un plaisir non dissimulé. Stefan Zweig, intelligent, capable de voir venir les horreurs effroyables qui attendent l’Europe après le premier conflit mondial, a écrit l’histoire de la tragédie d’une Reine avec toute la sensibilité et l’acuité dont il était coutumier, en ayant forcément présent à l’esprit ce parallèle douloureux entre deux mondes (le sien et celui de Marie-Antoinette) qui, à près de 150 ans de distance, s’effondrent. Sa biographie est publiée en 1933 !

L’adaptation et la mise en scène sont brillamment réussies et permettent de se concentrer sur le texte et un jeu d’acteurs irréprochables. Thomas Cousseau, avec beaucoup de talent, contribue à donner toute sa vitalité au récit, Marion Bierry parlant, elle, au nom de la souveraine. Sans pathos ni aucun parti pris et avec une distance étudiée, l’histoire de Marie-Antoinette qui nous est proposée est aussi didactique que passionnante, démontrant bien que celle qui fut une piètre souveraine, fut une mère et une femme accomplie, ayant raté beaucoup de choses, mais certainement pas sa sortie. L’on ne peut qu’applaudir ce dialogue entre deux acteurs qui est aussi un dialogue avec l’Histoire. Il devrait parler à nombre de spectateurs !

Philippe Escalier

Théâtre de Poche-Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris

Du mardi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h
http://www.theatredepoche-montparnasse.com

Renseignements et réservations : 01 45 44 50 21AFF MARIE ANTOINETTE

 

 

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Anna attend l’amour

©Philippe Escalier_DSC_8432Ce spectacle, à l’affiche des Mathurins, qui pourrait être sous-titré « Mémoires d’une jeune fille dérangée » mêle histoire familiale et histoires d’amour, psychoses et folie douce, avec une bonne dose de délire et d’humour noir.

Vincent Fernandel et Elisa Ollier, qui est aussi l’interprète du spectacle, ont décidé de s’emparer du sujet de l’impact des dérèglements mentaux sur la vie familiale et sentimentale et plus particulièrement ses effets sur la recherche éperdue de l’amour. Ils l’ont fait d’une manière fort peu conventionnelle, faisant en sorte que la folie soit omniprésente, sous des formes diverses, mais sans lourdeur, allégée par l’indispensable adjuvant fédérateur qu’est le rire, fut-il grinçant. Et de fait, c’est à un objet théâtral non identifié qu’ils nous convient, déroutant certes, mais au final réussi. Ce seul en scène qu’il est impossible de définir et qu’il est préférable de ne pas résumer, présente donc un premier avantage, celui de l’originalité. À quoi il faut ajouter son côté déconcertant, les deux auteurs ayant décidé de ne faire aucune concession et d’aller au bout, à la fois de leur démonstration (de près ou de loin, ils ne seront pas si nombreux ceux qui ne se reconnaîtront dans aucun moment du spectacle), de leur fantaisie débridée et de leur volonté de nous faire rire, sans quoi Anna attend l’amour eut été un texte aux aspects un peu trop « cliniques ». Et ce savant mélange fonctionne bien. Elisa Ollier a le talent de pouvoir tout jouer, elle le fait avec brio, toujours avec délicatesse et une rigoureuse justesse. Samuel Sené a su la mettre en valeur avec une mise en scène au cordeau, faisant vivre le texte avec toute l’intensité qu’il mérite, nous faisant vibrer comme devant l’épisode d’une excellente série. Avec Vincent Fernandel, coach d’acteurs venu de l’audiovisuel, qui signe là son premier texte joué au théâtre, nous avons un trio parfaitement à l’unisson. Leur association permet au spectateur de passer un moment, inoubliable à plus d’un titre, grâce à un texte tempétueux formidablement interprété. Nous ne pouvons par conséquent que vous conseiller de faire cette balade dans un cerveau agité, et ce, sans attendre.

Texte et photos : Philippe Escalier – Photos tous droits réservés

Théâtre des Mathurins – Petite salle : 36, rue des Mathurins 75009 Paris
Jusqu’au 7 septembre : du mardi au samedi à 19 h
Du 9 septembre au 17 décembre : les lundis et mardis à 19 h
01 42 65 90 00 – http://www.theatredesmathurins.com

©Philippe Escalier_DSC_8543AAA def - copie

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L’Amour vainqueur

DSC_6655Mélangeant allègrement tous les codes, musical hall, opérette, théâtre, construit aussi bien pour un public jeune que pour les adultes les plus exigeants, L’Amour vainqueur est l’un des moments les plus euphorisants du 73e festival d’Avignon.

« Votre personne appartient à l’État » a dit un jour, pour clore toute discussion, Louis XIV à l’une de ses nièces essayant de refuser un mariage arrangé. C’est là un peu l’histoire de ce conte inspiré des Frères Grimm et magistralement adapté par Olivier Py, retraçant les malheurs d’une princesse enfermée dans un tour pour avoir refusé le mari qui lui était destiné. Comble du malheur, un général ambitieux met le pays à feu et à sang pour s’emparer du pouvoir, laissant croire au Prince héritier qu’il a failli sur le champ de bataille, qu’il est indigne de monter sur le trône et d’épouser la princesse de son cœur qui l’attend, cloitrée entre quatre murs. La conjuration menée par ce violent usurpateur en herbe va-t-elle réussir ? Le titre de l’œuvre répond à la question et laisse peu de place au suspens : c’est bien une fin heureuse qui va venir combler les spectateurs. Comblés, les spectateurs le seront depuis le début jusqu’à la fin, face à ce qui est un véritable petit bijou jonglant adroitement avec tous les styles. L’architecture raffinée du spectacle nous promène adroitement sur la crête de la farce, en nous donnant juste ce qu’il faut pour que la mécanique fonctionne parfaitement : moins serait frustrant et plus serait périlleux. Les alexandrins drôles et poétiques accompagnés par les musiques d’Olivier Py sont délicieux et nous sont servis par quatre artistes non moins parfaits : visiblement unis par une belle complicité, ils chantent, dansent et, en prime, jouent d’un instrument. Clémentine Bourgoin, violoncelliste à ses heures, nous émerveille en princesse toute en finesse, Pierre Lebon, prince passionné, tantôt bouillonnant, tantôt abattu, toujours très convainquant, tient la partition du piano avec Antoni Sykopoulos, qui assume le rôle du méchant avec le panache et l’excès qui conviennent. Flannan Obé, tout en subtilité, souvent espiègle, aussi bon acteur que chanteur, vient aussi titiller les percussions. Tous forment un quatuor devant lequel on s’extasie, heureux de la symbiose parfaite qui se réalise sous nos yeux. Venus nous donner un peu plus d’une heure de bonheur et de fraicheur, toute l’équipe de L’Amour vainqueur se doit d’être chaudement remerciée !

Texte et photos : Philippe Escalier

Donné au Gymnase du lycée Mistral 20, Boulevard Raspail, dans le cadre du 73e festival d’Avignon
1 h 10
Représentations futures :
Théâtre Saint-Louis, Pau
les 12 et 13 novembre 2020
Le Centquatre-Paris, en coréalisation avec le Théâtre de la Ville
du 3 au 8 mars 2020
Théâtre national de Nice 
les 19 et 20 mars 2020
Théâtre d’Angoulême Scène nationale 
du 1er au 3 avril 2020
Opéra de Limoges
 du 7 au 9 avril 2020
Théâtre Georges-Leygues, Villeneuve-sur-Lot, 
le 16 avril 2020

L’Amour vainqueur de Olivier Py est publié aux éditions Actes Sud-Papiers

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Les Coloriés

DSC_8061Ce roman d’Alexandre Jardin a donné lieu à une superbe adaptation de Fannie Lineros qui met en scène une jeune troupe talentueuse et dynamique venue nous offrir avec une générosité sans limite un moment de théâtre jubilatoire.

Les Coloriés pourraient prétendre au titre de conte philosophique, ils pourraient même se voir accolés le sous-titre de Candide, tant l’œuvre célèbre la spontanéité, l’absence de calcul, l’honnêteté, le naturel bref, tout ce qui peut s’apparenter à cette forme de naïveté, à laquelle on associe l’enfance. À quoi il convient d’ajouter ce qui personnifie le jeune âge, à savoir l’amour indéfectible pour toutes formes de jeux. Ce faisant, par un jeu de comparaison et d’opposition, Alexandre Jardin pointe les travers de nos sociétés modernes, le sérieux, la course après le temps, les relations superficielles. Pour cela, nous voici transportés sur l’île de la Délivrance, sorte de meilleur des mondes où un groupe d’enfants a renoncé à grandir et a conservé intactes les habitudes et les rites liés à leur âge tendre, bien certains que la gravité est le bonheur des imbéciles. Décisions louables qui seront mises à mal quand Dafna, l’une des membres du groupe retrouve la France et ses habitants, vivants habillés (contrairement aux coloriés) dans un climat morose ou règne le conformisme. Le choc est rude : jamais vraiment heureuses, toujours râleuses, ces grandes personnes sont loin de vivre dans l’allégresse et, au passage, les relations de couple, avec leur lot de jalousie et d’égoïsme en prennent pour leur grade. Vivement le retour aux sources et la Délivrance !

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À sa sortie en 2004, le roman a été accueilli à la fois avec un flot de louanges mais aussi quelques critiques bien senties, ce qui ne surprendra personne. Parmi ces dernières, le reproche d’une certaine frivolité. Mais, miracle du spectacle vivant et en particulier de ces Coloriés, cet argument ne pourra, en aucun cas, être opposé à l’adaptation théâtrale de la metteur en scène Fannie Lineros qui, sans craindre l’oxymore, semble nous dire : soyons frivoles mais soyons le profondément ! Plus encore, il faut lui reconnaître le mérite d’avoir réussi ce tour de force (beaucoup s’y cassent les dents), d’adapter un livre à la scène. Qui plus est avec brio. Par ailleurs, et cela devrait convaincre, y compris les plus sceptiques, au moins deux atouts structurent cette réussite : d’une part la mise en scène inventive, basée sur des changement de costumes, où tout est tourné vers l’essentiel et la recherche de sens. D’autre part, une magnifique troupe d’une grande homogénéité, d’une énergie exemplaire, se suffisant à elle-même, capable de tout faire avec un art consommé, y compris assumer la partition musicale signée Thomas Gendronneau et Lucas Gonzalez. Les comédiens, avec une visible facilité, incarnent le propos, plus encore, ils nous laissent déguster tout l’humour du récit, sans jamais nous laisser souffler : Alice Allwright, Richard Deshogues, Thomas Gendronneau, Lucas Gonzalez, Daphné Lanne, Lauren Sabler et Tom Wozniczka incarnent douze personnages et ont visiblement décidé de nous offrir le meilleur. Mieux encore, ils nous donnent, sans jamais cesser de nous faire rire, une belle leçon de vie et prouvent, dans le même temps, que la joie, présente au cœur de ce spectacle, est profondément contagieuse. Ils nous prennent par la main dès les premières minutes, pour ne plus nous lâcher jusqu’au final, où nous retrouvons notre liberté de mouvement pour les applaudir à tout rompre, heureux de leur dire ainsi à quel point ils nous ont donné du bonheur et accessoirement, que le contrat est bel et bien rempli !

Texte et photos : Philippe Escalier

Ce spectacle a été donné à La Factory, Théâtre de l’Oulle, 4, rue Bertrand 84000 Avignon

http://www.cieanapnoi.com

https://www.instagram.com/lescolos/

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Roi du silence

Roi du silence 5 (Emmanuel Besnault)La découverte de ce texte, magistralement joué au Théâtre des Barriques par son auteur, Geoffrey Rouge-Carrassat, est un formidable choc ! Du théâtre à l’état pur !

L’heure est grave. Avant de disperser les cendres de sa mère, un jeune homme s’adresse à elle, pour dire enfin sa vérité. Qui il est et qui il aime. En parlant crument et sans fard ! Dans ce récit, on chercherait désespérément des fioritures ou des temps morts. Chaque mot est utile et s’avère une pierre indispensable à la construction sans faille de cette histoire, de ce cri sorti du cœur, plein de force et de passion. De la passion pour faire un coming-out, jusque là évité, pour dire sa radicale différence mais aussi clamer sa furieuse attirance pour le garçon habitant l’étage au dessus, mais qui, lui, semble hésiter à franchir le pas. De tels sujets ont déjà été abordés, abondamment même. Mais de cette façon là, c’est tout à fait unique. Jamais l’on a dit avec autant de force et de clarté le sens et le pourquoi du silence dont en entoure trop souvent nos proches pour leur taire ce qui nous concerne intimement. La beauté et le sens du texte sont intiment liés, l’on sent à ce degré d’authenticité que l’homme, l’écrivain et le comédien ne font qu’un, qu’il s’agit de porter témoignage, de sortir de l’ambiguïté, sans que cela soit à son détriment. De se comprendre et de s’assumer. Et s’il s’agit de jouer, ce n’est ni avec l’essentiel, ni avec les sentiments ! Et pourtant, jouer est un verbe que Geoffrey Rouge-Carrassat, issu du Conservatoire, sait admirablement conjuguer, lui qui passe en une seconde de la figure de l’ange à celle de l’être tourmenté. Son interprétation, aussi puissante et juste que son écriture, est envoutante, passe par toutes les couleurs de la sensibilité, nous donne à comprendre et à ressentir mille choses.

Roi du silence 12 (Emmanuel Besnault)
La maturité de Geoffrey Rouge-Carrassat, tant comme auteur que comme comédien et comme metteur en scène est proprement confondante. Il peut, en toute légitimité, être couvert d’éloges. Mais il n’en sera pas de plus flatteurs que de lui écrire que si nous aimons le théâtre c’est avant tout pour voir des spectacles et des prestations telles que celles qu’il nous offre avec Roi du silence. C’est pourquoi il faut aller le découvrir pour partager ce flot d’émotions et garder longtemps en mémoire la qualité de son remarquable travail, brillant et sans concession.

Texte  : Philippe Escalier – Photos © Emmanuel Besnault

Théâtre des Barriques : 8, rue Ledru Rollin 84000 Avignon
À 14 h 25 – 04 13 66 36 52 – http://www.theatredesbarriques.com

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