Chance !

Vous n’imagineriez pas passer un début de soirée dans un cabinet d’avocats ? Nous non plus ! Mais celui que nous propose de visiter Hervé Devolder est musical, joyeux, dansant, plein d’entrain et d’humour. Chance !, ce délicieux spectacle, déjà joué plus de mille fois, continue à enchanter le public actuellement au Théâtre La Bruyère.DSC_4027

Tout commence un lundi matin. L’une des employées est en retard, l’autre ne pense qu’à la fête et au café, le troisième est toujours paniqué à l’idée de plaider quand arrive l’incontournable et timide nouvelle stagiaire. Débarque alors un coursier sexy qui, en scooter, assure le suivi des missives. Sans oublier, en premier de cordée, un patron au caractère bien trempé. Tout ce petit monde a pris l’habitude de jouer au loto en début de semaine. C’est alors qu’intervient la chance !

Sur cet aimable prétexte, suivi de plein de péripéties, nous entendons des paroles irrésistibles accompagnées d’une belle musique aussi simple qu’envoûtante (d’ailleurs, après la représentation, certains airs ne manqueront pas de venir vous hanter). Le but visant à charmer l’oreille et à décontracter vos zygomatiques, est totalement atteint par Hervé Devolder. Cet auteur, musicien acteur et metteur en scène fait partie de ce petit cercle d’artistes français, sachant tout faire et capables d’écrire une comédie musicale digne de ce nom, avec peu de moyens, beaucoup d’imagination et une troupe hors norme. Celle qui joue actuellement, en alternance, est trop nombreuse pour être citée, c’est bien là le seul reproche que l’on puisse lui faire. La fine fleur de nos comédiens-chanteurs, chorégraphiée par Cathy Arondel, est accompagnée par quatre super musiciens, un peu en retrait de la scène, mais néanmoins bien présents. Tous forment un parfait ensemble auquel les grincheux les plus exigeants auront bien du mal à décocher la moindre flèche !

Encenser Chance ! revient un peu à vanter les mérites d’une plage tropicale de sable fin durant une froide journée d’hiver. On s’évitera cette facilité, d’autant que la rencontre avec un public enthousiaste et fidèle prouve à elle seule la qualité de ce spectacle revenant régulièrement à l’affiche depuis des années. Avec Hervé Devolder, il fait partie intégrante de notre patrimoine musical et c’est une sacrée chance !

Texte et photos : Philippe Escalier

Théâtre La Bruyère : 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du jeudi au samedi à 19 h, lundi 20 h30 et dimanche à 17 h 30
01 48 74 76 99 – http://www.theatrelabruyere.com

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Mickaël Winum

« Peut-être ne parait-on jamais si parfaitement à l’aise que quand on joue un rôle ».
Oscar Wilde

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Pour beaucoup d’amateurs de théâtre, découvrir Mickaël Winum au Ranelagh dans « Le Portait de Dorian Gray » subtilement adapté par Thomas Le Douarec, restera chose mémorable. La justesse de son jeu, la force et le mystère qu’il apporte au rôle titre, disent à quel point cet acteur de vingt-sept ans est promis à un bel avenir. Une certitude nullement démentie par une rencontre dévoilant une personnalité qui s’affirme, d’une richesse et d’une intensité peu communes.

Mickaël comment êtes-vous arrivé sur « Le portrait de Dorian Gray » ?
L’aventure est assez curieuse. Je travaillais sur un autre spectacle avec Caroline Darnay quand, un soir de juin 2018, elle tombe sur l’annonce laissée par Thomas Le Douarec cherchant un nouveau Dorian, pour la version anglaise, en urgence, à quelques jours du festival d’Avignon. J’ai envoyé ma candidature à Thomas que je ne connaissais pas, sans être sûr qu’il verrait mon message rapidement d’autant que je le savais très occupé. En l’absence de réponse immédiate, j’ai pensé que c’était terminé et que c’était bien dommage. Et puis, quelques jours après, Thomas Le Douarec m’appelle pour fixer une audition au terme de laquelle je suis retenu !

Comment avez-vous préparé ce rôle ?DSC_4681
Au début, j’ai eu très peur, Dorian Gray est une sacrée figure, universelle, appartenant à la littérature, mais aussi au cinéma, à la télévision. Compte tenu de la façon dont Oscar Wilde le décrit, je me suis demandé si j’allais être à la hauteur !
Concernant ma préparation, avant de jouer, je peux dire que je ne lâche pas mon personnage d’une semelle et qu’il m’accompagne en permanence. Il est omniprésent et je l’imagine dans toutes les situations que je peux vivre au quotidien. Puis vient le moment de s’accaparer le texte, à travers mon propre prisme d’abord, avant d’épouser les mots de l’auteur.

Quel a été votre précédent spectacle ?
J’ai joué Oreste dans « Andromaque » d’Anne Delbée, l’été dernier, durant le mois Molière de Versailles, nous étions en plein air, dans les Écuries du Roi (quelle belle expérience !) puis au festival de Figeac et d’Anjou et j’en garde un excellent souvenir. Interpréter des personnages tourmentés est une chance, c’est une chose qui nous enrichi et nous fait grandir.

Si l’on remonte plus loin : comment êtes-vous venu au théâtre ?
Ce n’est pas une décision personnelle longuement préméditée ! C’est curieux de dire cela, je suis assez rationnel mais j’ai l’impression que c’est un choix qui me dépasse, comme si une bonne étoile veillait sur moi et me montrait la voie. Tout a commencé le jour où une amie m’a parlé de Jaromir Knittel, un metteur en scène, professeur au Conservatoire de Paris, ayant travaillé notamment avec Francis Huster et qui dirigeait aussi une troupe en Alsace.

Vous avez directement intégré sa troupe ?
Oui, à seize ans, j’ai rencontré ce grand maître qu’est Jaromir Knittel. Il m’a demandé de montrer ce que j’avais dans la ventre et ma première audition s’est faite avec le passage culte de la cassette dans « L’Avare », un contre-emploi total, je n’avais ni l’âge, ni la carrure du rôle. Sa réaction a été de me dire que j’avais visiblement quelque chose à défendre. Je me suis senti adopté, ce qui m’a donné le sentiment d’exister, d’être écouté, regardé, ce qui ne m’était jamais arrivé mis à part au lycée où j’ai eu la chance d’avoir un exceptionnel professeur de théâtre en la personne de Brigitte Haby à qui je dois beaucoup. Dans la foulée, j’ai poursuivi en faisant un passage au Conservatoire d’art dramatique de Strasbourg.

Donc vous étiez fait pour ça !
Peut-être, mais ce n’était pas un rêve, ni quelque chose qui venait de loin, en tous cas, je n’en avais pas conscience. Enfant, je dessinais beaucoup, le crayon était mon mode d’expression, je me voyais plutôt professeur d’art plastique.

L’attirance pour l’art était bien là !
Oui, vraiment, j’ai toujours eu un attrait pour l’artistique, comme une main tendue me permettant de dépasser mes manques, de changer ma vie et de réaliser certains rêves. L’art comme moyen de sublimer mon existence. Frédéric Mitterand disait que tout part d’une certaine frustration. Souvent, on se rend compte que les artistes ayant connu de grands malheurs, fascinent. Chez chacun d’eux, on a trouvé une part de vulnérabilité et les gens s’y retrouvent. Ils illuminent les plateaux ou les scènes, ils sont fragiles et pourtant ils avancent !

Quand on vous voit sur scène, on a tout sauf un sentiment de fragilité !
C’est vrai ?

Oui !
Alors je camoufle bien ! Peut-être parce que Dorian est plus confiant que moi ! Sur scène, je joue un rôle, je me sens plus solide à travers un personnage.

Dans une célèbre citation, Gide disait que l’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments et il est curieux de voir à quel point, l’opéra en est un bon exemple, la tragédie peut être source de bonheur !
Oui, même s’il y a aussi beaucoup de gens qui demandent du divertissement et du rire, et c’est bien leur droit ! Mais, pour ma part, j’ai toujours été fasciné et traversé par les grandes tragédies. Paradoxalement, pleurer me donne envie de rire et de vivre. Je n’ai jamais été plus heureux qu’à la sortie d’un film, après la lecture d’un livre ou d’une pièce très triste.

Alors quelle est votre conception du bonheur, vous qui voulez jouer un texte sur ce sujet précisément ?
Vous faites allusion au « Discours sur le bonheur » d’Émilie du Chatelet ! Elle y parle, en vérité, beaucoup de ses failles et de ses vulnérabilités. Dans sa vie, celle qui fut la maîtresse de Voltaire, pour le dire crûment, a pris cher ! Elle a joué et elle a beaucoup perdu, je pense à sa fin et à cette rencontre avec un jeune poète qui va, indirectement, causer sa mort. Pour répondre à votre question, je dirais : vaste programme ! Pour mieux vivre, il faut laisser tous ses questionnements, s’abandonner un peu, être en paix et traversé par les plus grands grands sentiments. Je me suis toujours dit que peu importe la durée de la vie, il faut qu’elle soit bien remplie. J’adore tout ce qui s’éloigne de la routine. Toutes les surprises, toutes les difficultés nous font grandir, comme le disait Nietzsche. Emilie du Chatelet affirmait, elle, que le bonheur c’était n’avoir rien d’autre à faire dans ce monde que de s’y procurer des sensations et des sentiments agréables, quoi qu’il advienne ! Belle philosophie non ?

Effectivement ! S’agit-il du spectacle dont vous vouliez faire un seul en scène ?
Oui, en effet, mais au final, on a créé une histoire en telle symbiose avec Caroline Darnay qu’il m’a semblé évident de la défendre à deux : je ne me voyais plus la jouer en solitaire!

Pour revenir à vos autres passions, j’ai noté que vous faisiez du piano !
Je prends des cours avec un professeur d’origine polonaise et étant moi-même natif d’Alsace, cela crée des affinités. Tout ce qui vient de l’Est me parle beaucoup, que ce soit les artistes, la géographie et même la météo ! J’ai eu la chance de tomber sur un excellent pédagogue, plus content que moi encore quand j’arrive à jouer un morceau un peu difficile.

Du théâtre, de la télé, du dessin, en passant par la peinture et le piano, en conclusion, la question provocante qui s’impose : ne craignez-vous pas de vous disperser ?
Non, au contraire ! Je ne veux pas m’enfermer. Je suis très admiratif des multi-talents et d’ailleurs pourquoi se cantonner à une discipline ? Je partage l’idée que tout support, toute manière de s’exprimer, est un message artistique. Je souhaite pouvoir m’épanouir de toutes les façons possibles, par exemple avec la chanson, il faut la rajouter à votre liste (rires), tout en prenant mon temps, je ne veux rien précipiter. Je me suis longtemps privé de ces plaisirs, j’ai longtemps enfermé mes dessins, me suis longtemps interdit le piano. Un jour, je me suis dit que je n’avais rien à perdre, je démarre, j’ai tout à prouver et je veux que les portes devant moi soient ouvertes et non fermées. Après, … on verra !

Propos recueillis par Philippe Escalier

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris – jusqu’au 7 avril 2019
Du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h
Relâches les 15 février et 8 mars – 01 42 88 64 44

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Barber Shop Quartet dans « Chapitre IV »

Voix au Chapitre

À eux quatre, ils remplacent toute une chorale. Irrésistiblement drôles et excellents acteurs, les membres du Barber Shop Quartet ont construit comme un film à épisodes ce dernier spectacle, véritable petit bijou musical et vocal, installé pour quelques semaines au théâtre Essaïon.

Chapitre IV comme son numéro l’indique est la quatrième opus du Barber Shop Quartet. Autant dire, si on les découvre seulement maintenant, à quel point l’on se sent frustrés (très frustrés) de ne pas avoir vus et entendus leurs précédentes créations. L’humour est fin (très fin), les voix sont belles (très belles), les idées originales (très originales). Dés leur arrivée sur scène, le spectateur est pris dans un mouvement mélodieux, d’une incroyable douceur, plein de facéties et l’on sait que l’on ne va plus les lâcher avant la toute dernière note. Ce quatuor chante des morceaux de sa propre composition mais le plus souvent reprend, à sa façon, des tubes de la chanson ou de la musique classique pour y plaquer leur propres paroles. Si le procédé est souvent usité, le résultat est lui, tout à fait désopilant au point de donner à l’ensemble, une place à part et de choix dans l’univers du spectacle musical. Avec eux, tout est sujet à étonnement. L’histoire drôle à la manière de la Reine de la nuit (avec la magnifique voix de soprano de Marie-Cécile Robin Héraud) est proprement irrésistible. Le récit de l’invention du tire-bouchon est tordant (avec les incroyables bruitages de la basse Xavier Vilsek), le poème du hérisson, à la chute fatale, laisse le public sans voix mais non sans rires ! Dieu est appelé à la rescousse (il fait une apparition !), la vache devient tout à trac une star et Claude François comme Ravel sont de la partie. France Turjman (alto) et Bruno Buijtenhuijs (ténor et non moins guitariste) complètent l’ensemble et apportent leur pierre à cet univers musical, gentiment mais surement déjanté. Pour arriver à un tel point d’harmonie et d’excellence, personne ne sera étonné d’apprendre que ces quatre magiciens de la voix (et du texte) travaillent chaque spectacle pendant plusieurs années. Ils le font pour notre plus grand bonheur et les bravos qui résonnent à l’Essaïon sont aussi mérités que le « Merci ! » qu’ils voudront bien trouver ici !

Texte et photos : Philippe Escalier

Théâtre Essaïon : 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris
Le mardi à 19 h 45
01 42 78 46 42 – http://www.essaion.com

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Le portrait de Dorian Gray

Toutes les nuances de Gray !

L’adaptation magistrale du « Portrait de Dorian Gray », réalisée par Thomas Le Douarec et jouée par une superbe troupe au Ranelagh, permet de redécouvrir, dans un inoubliable moment de théâtre, la profondeur de l’œuvre d’Oscar Wilde.

Rien n’est plus difficile que d’adapter un roman à la scène, en particulier si l’on s’attache à en conserver toute sa force et son mystère. C’est l’exploit que Thomas Le Douarec a réalisé avec un « Portrait de Dorian Gray » qui nous plonge dans l’univers fascinant d’Oscar Wilde. Le maître des aphorismes qui disait avoir mis son talent dans son œuvre et son génie dans sa vie (et quelle vie !), réunit pourtant les deux dans ce récit qui, à sa sortie, fit l’effet d’une bombe. L’art, la beauté, la jeunesse, l’hédonisme mais aussi le thème de Faust sont les ingrédients de cet ouvrage publié en 1890, quand Wilde, dix ans avant sa mort dans la misère à Paris, est au sommet de sa gloire, objet d’une vénération rarement égalée. Avec son sens de la provocation, à coups de formules assassines, l’auteur parle de la société victorienne, mais surtout de lui, notamment de sa fascination pour la beauté à travers la relation d’un dandy cultivé, subjugué par un superbe jeune homme, (prémonition de sa rencontre, un an plus tard, avec son jeune amant, Alfred Douglas ? ).

Thomas Le Douarec et sa belle voix chaude de stentor, incarne un Lord Henry cynique et détaché, qui, dans le regard égoïste qu’il porte sur la vie, se sert de l’humour pour cacher un mal-être évident. Il élève son personnage à des degrés de vérité et de perfection qui seront difficiles à dépasser. Face à lui, Michaël Winum surprend aussi par l’épaisseur qu’il donne au rôle titre, à la fois séducteur, fragile, dominant et dominé mais surtout amoral et terriblement torturé. Ce jeune comédien est insolent tant il est juste et vrai, au jeu tout à la fois plein d’énergique et très intériorisé. Fabrice Scott incarne lui, parfaitement et avec toute la sobriété qui convient, le peintre Basil Hallward, responsable de tout mais décidant de rien, consumé par l’amour de son modèle. Caroline Devismes, pour sa part, donne vie à plusieurs personnages, dont celui de la malheureuse Sibyl Vane, avec un talent de comédienne et de chanteuse évident, propre à envouter son audience. Dans le magnifique écrin du Ranelagh, on ne pouvait rêver meilleur endroit pour jouer cette pièce, ce quatuor nous donne à entendre toute la beauté et la subtilité d’une œuvre que Thomas Le Douarec a si bien su transposer en nous offrant cet inoubliable moment de théâtre déjà largement plébiscité par la presse et le public. Pour finir, contredisons Oscar Wilde qui disait que rien ne vieillit comme le bonheur et prenons le temps de ces deux heures de pur plaisir, dont nous sortons, sinon plus vieux, du moins heureux !

Texte et photos aux saluts : Philippe Escalier

NB : Représentation du 31 janvier 2018 : Solenn Mariani et Maxime de Toledo participent à l’aventure en alternance.

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Jusqu’au 7 avril 2019 du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h – Relâches les 8, 15 février et 8 mars – 01 42 88 64 44

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Comme en 14

Cette superbe pièce, reprise actuellement au théâtre La Bruyère, est un bouleversant moment d’humanité signé Dany Laurent qui fait revivre, avec beaucoup d’humour, la vie de quatre femmes et d’un jeune homme au sein d’une infirmerie en 1917.

Dany Laurent a une plume. L’art du dialogue, qu’elle maitrise au plus haut point, lui permet de raconter une histoire, mieux encore, de donner naissance à cinq personnages d’une profondeur et d’une intensité rares qui traversent la guerre avec l’angoisse, le sens du devoir et l’amour de la vie vissés au corps. Le tout avec une simplicité et un naturel qui sont la pâte des grands. Personne ne voit passer les deux heures du spectacle. Lorsque tombe le rideau, s’arrête une histoire à laquelle nous avons pleinement participé, riant beaucoup et pleurant parfois.

Nous sommes le 24 décembre 1917. La guerre et avec elle son cortège d’horreurs, ne semblent plus vouloir finir. Dans une infirmerie de province, Marguerite fait tourner la boutique, en se faisant aider de deux jeunes filles. Son caractère bien trempé crée parfois des tensions, exacerbées par le contexte mais atténuée par sa nature noble et généreuse. À ces trois personnages vont venir s’agréger une comtesse, avec qui Marguerite a été élevée et son fils cadet, quelque peu handicapé, venus soutenir leur ainé qui va subir une amputation. Dans cette pièce sans temps mort, tous les personnages sont savamment dépeints, chacun avec ses forces, ses faiblesses et ses contradictions. Yves Pignot qui signe une mise en scène aussi riche que le texte, (le huis-clos est magnifiquement géré !), se devait de réunir un casting exceptionnel. Mission accomplie ! Marie Vincent, c’est peu de le dire, excelle dans le rôle de Marguerite et capte l’attention dés son entrée (silencieuse) sur scène. Son personnage haut en couleurs de râleuse au grand cœur, ne pouvait être mieux incarné. Virginie Lemoine, rigide et drôle à souhait, incarne parfaitement une comtesse, terrassée par ses malheurs, toujours marquée par ses réflexes de classe mais qui, malgré tout, laisse parfois parler ses affects. Ariane Brousse dans le rôle d’une bénévole douée d’un fort sens politique (très actuel !), amoureuse du fils aîné de la comtesse, prête son talent à de cette fille idéaliste et pleine de vie. Katia Miran, pour sa part, incarne avec beaucoup d’élégance et d’émotion retenue, une jeune fille de la bonne société que les épreuves vont transformer. Axel Huet enfin, ne retient pas notre attention car il est le seul garçon de la pièce, mais bien parce qu’il donne une vraie présence à Pierre, le dernier fils du château, que l’opération de son frère rend plus perturbé que d’habitude. Le rôle, qui n’a rien d’évident, est ici parfaitement tenu. Tous les cinq, par leur talent, font qu’au milieu des rires, l’émotion et l’intensité vont crescendo.
Superbe hommage aux femmes, « Comme en 14 », vraie bombe émotionnelle, texte d’une grande vivacité et d’une belle subtilité, justement récompensé de trois Molières en 2004, est d’évidence le spectacle de ce début d’année qu’il faut absolument voir ou revoir.

Texte et photos : Philippe Escalier

Théâtre La Bruyère : 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et samedi à 15 h 30
01 48 74 76 99 – http://www.theatrelabruyere.com

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The Happy Prince

Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéïenne : la fameuse formule romaine semble avoir été faite pour Oscar Wilde tant ses éclatants triomphes furent immédiatement suivis par une déchéance effroyable.
Coqueluche du public londonien, (son succès est tel qu’il est prié de faire une série de conférences aux États-Unis en 1882) Oscar Wilde, qui avait publié « Le Portrait de Dorian Gray » et fait jouer plusieurs pièces à succès, donne sa dernière création «L’importance d’être constant » en 1895, immédiatement plébiscitée.
La même année, l’existence de celui qui avait décidé de mettre son talent dans son œuvre et son génie dans sa vie, va basculer. Il s’est amouraché du jeune Lord Alfred Douglas, Bosie, un amant dénué de finesse et assez peu scrupuleux, dont le père, rendu hystérique par l’homosexualité de deux de ses fils, accuse soudain publiquement Wilde d’être un « sodomite ». Poussé par son petit ami qui entend régler ses compte avec son odieux géniteur par procuration, Oscar Wilde fera alors l’erreur fatale d’intenter un procès en diffamation, impossible à gagner, et pour cause, contre John Douglas, 9eme marquis de Queensberry, un aristocrate écossais frustre et violent, inventeur des règles de la boxe moderne ! La justice britannique mettra l’auteur d’ « Un mari idéal » KO ne faisant aucun cadeau à celui par qui le scandale arrive. Après le triomphe vint alors le temps de la stigmatisation, de la ruine et de la honte, contraignant la mère des enfants de Wilde à changer de patronyme et lui-même à voyager sous un nom d’emprunt (Sébastien Melmoth).
Avec « The Happy Prince », Rupert Everett a choisi de filmer les trois dernières années de l’écrivain, broyé par l’infamie et les deux années de travaux forcés, pendant lesquelles il va errer, sans argent et sans force, renouant un moment avec l’amant terrible qu’il avait pourtant si justement dénoncé en prison dans « De Profondis ». Deux amis d’une fidélité sans faille l’accompagneront et le soutiendront, financièrement (« Je meurs largement au dessus de mes moyens » dira l’incorrigible Oscar), jusqu’à sa mort, le 30 novembre 1900, dans un petit hôtel parisien.
Rupert Everett, imprégné de l’œuvre du grand écrivain et proche de lui, (son propre outing militant en 1989 lui ayant fermé les portes d’Hollywood), endosse avec une facilité fascinante les habits du héros qu’il incarne à la perfection. Il est accompagné notamment de Colin Firth qu’il retrouve trente-quatre ans après « Another country », de Colin Morgan confirmant, dans le rôle de Lord Alfred Douglas, des talents d’acteur hors pair, d’Emily Watson ou d’Edwin Thomas qui interprète l’ami de toujours et exécuteur testamentaire, Robert Ross. L’intérêt du récit et la distribution remarquable font oublier les faiblesses du film (très académique et trop décousu) que l’on aime malgré ses défauts.

Philippe Escalier

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Un Bonheur acide !

Au fil de ses différents spectacles, Sébastien Giray s’est construit une image d’humoriste désireux de nous faire rire en nous parlant de notre quotidien. Avec son dernier opus,  Un Bonheur acide ! au Petit Gymnase, il vient traiter, en paroles et en musique, de sujets ô combien sérieux avec une bonne humeur contagieuse.

Comment parler de soi en étant pudique ? Faire rire en étant bienveillant ? Enchaîner les sketches et les chansons ? Parler de l’actu sans être lugubre ? Le spectacle de Sébastien Giray et avec lui, les rires qu’il provoque, est une machine à résoudre des contradictions dont la plus évidente réside dans l’intitulé du spectacle. L’exercice n’est pas simple. Il est plutôt réussi grâce à un mélange de sketches très politiquement correct mais touchants et d’excellents moments musicaux, autour de la défense des minorités, des animaux, avec de multiples coups de griffes bien sentis et revigorants à l’encontre des religions, des lobbies, des réseaux sociaux ou des chasseurs. En conclusion, quand l’envie lui prend de flinguer nos politiques et nos people dans un moment très réussi, assez raccord du coup avec l’actualité révoltée que nous connaissons, non sans nous avoir parlé, toujours avec beaucoup d’humour, des difficultés d’un père célibataire, nous jubilons !
L’univers de Sébastien Giray nous est d’autant plus sensible que l’on ressent, chez lui, une réelle gentillesse, nous donnant envie de suivre ce garçon désireux de jouer sur tout… sauf sur son image (regardez son affiche si vous en doutez !). À le voir heureux de partager avec son public hilare, nous ne pouvons que l’inciter à aller plus loin, à se lâcher davantage encore, tout en développant cet humour musical qui lui réussit si bien et dans lequel il est totalement vrai et percutant.

Texte et photos Philippe Escalier

Petit Gymnase : 38 boulevard Bonne Nouvelle 75010 Paris
Le lundi à 20 h jusque fin décembre 2018 – 01 42 46 79 79DSC_3021DSC_2470Capture d_écran 2018-12-06 à 15.32.24DSC_3056DSC_2722DSC_3016

 

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