Félix Radu dans « Les mots s’improsent »

FELIX RADU 1 Copyright Loris RomanoLa scène des Mathurins, avec Félix Radu, permet la découverte d’un humoriste-comédien de la nouvelle génération, tout en finesse, maître dans l’art de manier le verbe et de créer du rêve.

Il arrive sur scène, dans sa tenue irréprochable, chemise ajustée, pantalon seyant et coiffure parfaite. Grand, avec des allures de jeune premier, il débute par un discours aussi contrôlé que son allure vestimentaire. Mais on sent bien qu’avec lui, il ne faut pas se fier aux apparences. D’entrée, il prend la salle à témoins et des poses d’enfant intimidé, redevient adulte et sage avant de finir par un épisode assez déjanté, le tout sans jamais cesser de nous faire rire. Étonner semble être l’un de ses sports favoris. Et en effet, avec lui, nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Dont celle de voir le raffinement s’acoquiner avec la drôlerie. Son dada est de jouer avec les mots et de susciter des rires d’une grande fraicheur. À la manière d’un Raymond Devos ou d’un Stéphane de Groodt, mais avec un style qui lui est bien personnel, il jongle avec le vocabulaire pour nous faire entrer dans son univers où la poésie et la dérision ne font qu’un. Il faut le suivre, activer ses neurones, chaque mot ou presque est trituré dans tous les sens, en appelle un autre qui subit alors le même sort. Et comme les grands maîtres, actuels ou anciens auxquels il nous fait penser, son but, parfaitement atteint, est de nous raconter des histoires et de nous inviter à partager son univers dont la magie et la simplicité aurait plu à Saint-Exupéry, mobilisé pour l’occasion. On salue les trouvailles, les associations d’idées et les jeux de mots qui s’enchainent sans un instant de répit, les côtés joliment absurdes générés par une imagination débridée. Petit péché de jeunesse, le spectateur, une fois ou deux, est sur le point de se perdre dans ce foisonnement verbal ébouriffant. Mais c’est un peu la règle du jeu et l’ensemble est d’une telle tenue, d’une maitrise si remarquable que l’on reste sous le charme de son exploit réalisé à partir d’une extraordinaire faconde parfaitement ciselée. Comme s’il avait fait de longues études de l’être, pour dépeindre des personnages touchants, il appelle à la rescousse des auteurs prestigieux. Son irrésistible résumé du mythe de Sisyphe d’Albert Camus est un délice tout comme le récit imagé et fleuri de la personne qui a su, l’espace d’un instant, le séduire pour ne rien dire de sa rencontre avec un étrange professeur de musique. Félix Radu a la culture joyeuse, jamais pédante, un humour facétieux qui parle des fleurs sans jamais être ras des pâquerettes, une capacité à nous amuser, en mettant la barre haut et en bannissant toute affectation. Ce jeune belge né à Namur est un parfait ambassadeur de la langue française avec laquelle il a scellé un mariage d’amour sous l’auspice d’une tonique originalité sous laquelle se cache une part de romantisme salvateur. Mis en scène avec beaucoup de finesse par Julien Alluguette, il nous tient, plus d’une heure durant, sous le charme de son verbe enchanteur. Parce qu’approcher un talent naissant appelé à marquer durablement le monde de l’humour est un plaisir qui ne saurait se refuser, il est, qui plus est dans les temps assez rugueux que nous connaissons, fortement conseillé d’aller à sa rencontre afin de savourer son spectacle aussi exceptionnel que revigorant.

Philippe Escalier

Théâtre des Mathurins : 36, rue des Mathurins 75008 Paris
Mardi et mercredi à 19 h – 01 42 65 90 00
http://www.theatredesmathurins.com

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Transmission

DSC_5630bLa pièce de Bill C. Davis décrit un conflit de générations entre deux prêtres et nous offre, au Théâtre Hébertot, un moment de grande intensité, chargé en émotion, sublimé par l’impressionnant face à face entre Francis Huster et Valentin de Carbonnières.

Le père Farley, haut en couleurs, a su gagner, au fil des années, l’estime et l’amour de ses paroissiens qui manifestent leur gratitude par des offrandes répétées de bouteilles, mettant ainsi en pratique le dicton « comme on connait ses saints, on les honore » ! Cet incorrigible bon vivant a une vision de l’église conventionnelle et réconfortante en opposition avec celle de ce jeune prêtre confié par sa hiérarchie, Mark Dolson, pour qui l’intégrité est une vertu cardinale et qui se cabre devant le conservatisme accommodant de son aîné. L’un cherche à plaire et à caresser dans le sens du poil pour ne pas faire de vagues afin de continuer à jouir de sa popularité quand l’autre voudrait faire souffler un vent de modernité, de sincérité et de justice, en faisant appel au cœur et à la raison de ses futures ouailles. La rencontre obligée des deux personnalités s’annonce mouvementée.

Mass Appeal est la pièce la plus connue du comédien et dramaturge américain Bill C. Davis, créée à New-York en 1980, portée à l’écran, quatre ans plus tard, avec Jack Lemmon dans le rôle principal. Magnifiquement dialoguée, l’œuvre présente la particularité d’être d’une vivacité et d’une drôlerie peu communes :
les grands thèmes abordés (ceux-là même qui parcourent l’institution religieuse depuis plusieurs décennies) sont traités de manière éminemment vivante. La nouvelle traduction de Davy Sardou (avec un titre français, Transmission  ô combien pertinent) met en avant sa modernité. Les vérités de Mark Dolson ne peuvent nous empêcher de penser à certains aspects du pontificat de François, pourtant devenu pape plus de quarante ans après la création du personnage. Mariage des prêtres, place des femmes, peur panique et rejet de l’homosexualité, intégrité et démagogie sont parmi les questions abordées avec d’autant plus d’acuité que l’humour est l’angle d’attaque choisi par l’auteur qui se garde bien de sermonner son auditoire. Ces thèmes posés, les conflits entre les deux hommes, incapables de résister à leurs qualités naturelles d’intelligence et d’affection (parfois cachés avec pudeur), apparaissent bien plus superficiels qu’il n’y parait.

Francis Huster, en ecclésiastique madré, porté sur l’alcool, est touchant par les efforts qu’il met à sauver son jeune protégé passablement récalcitrant. L’on s’incline devant l’incroyable palette de jeu de l’acteur, capable de séduire son public à la première seconde et donnant toute sa dimension et sa profondeur à son personnage au caractère bien trempé. C’est peu dire que le rôle, très bougon, truculent et émouvant, est magnifique. Il est incarné à merveille. En face, l’on pouvait compter sur le talent de Valentin de Carbonnières pour faire de ce duel, pas toujours à fleurets mouchetés, une parfaite réussite. Le jeune comédien laisse son personnage évoluer d’une bouillonnante révolte à une sorte de résignation un peu fataliste, prix à payer pour échapper à ces compromis qu’il déteste. À chaque instant, même dans les moments les plus explosifs, l’on reconnaitra un travail d’une étonnante finesse avec la capacité de se couler, sans aucune difficulté dans des habits qui, dès lors, semblent faits pour lui depuis toujours. Entre les deux interprètes, mis en scène par Steve Suissa, s’installe une étonnante complicité, venue cimenter Transmission et faire de cette comédie dramatique savoureuse et stimulante, un chant tonique et optimiste, célébrant l’amour des hommes et de l’humanité. Personne n’y résiste !

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre Hébertot : 78 bis, boulevard des Batignolles 75017 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 15 h 30
01 43 87 23 23 – http://www.theatrehebertot.com

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Pinocchio, le conte musical

Une mise en scène riche et délirante de Guillaume Bouchède et une troupe brillante font de ce Pinocchio au Théâtre des Variétés une belle et indéniable réussite !

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Soyons honnêtes : notre connaissance de ce personnage en bois, accro aux mensonges ayant pour effet d’allonger son nez, et manquant finir dans le vente d’une baleine, nous la devons plus à Disney qu’à l’écrivain italien Carlo Collodi, pourtant à l’origine de sa naissance en 1881. Peu importe : Pinocchio est passée dans l’imaginaire collectif à destination des enfants, quand bien même, les aventures du pantin en bois qui finit par prendre une apparence humaine sont, par de nombreux aspects, assez traumatisantes.

Sur la scène des Variétés, les angoisses nous ont été totalement épargnées. Le récit, fidèle dans sa trame, est avant tout désopilant. L’accent est mis sur les caractéristiques drôles ou touchantes des personnages par une mise en scène parfaitement pensée, présentant des personnages irrésistibles, avec un double niveau de lecture, ingrédient indispensable au succès d’un spectacle pour tous les âges. L’interprétation parfaite et les innombrables facéties gardent en éveil l’attention des plus jeunes tandis que les dialogues, travaillés et savoureux, sont autant de clins d’œil adressés aux adultes, pendant que les lyrics, parfaitement agréables, ne laissent personne indifférent. L’on se demande alors qui, des grands ou des petits, s’amusent le plus.

Une troupe idéale d’acteurs, chanteurs, danseurs a été réunie pour donner vie à cette belle construction d’une énergie remarquable. Laura Bensimon est une fée haute en couleur (bleu !), parfaite en femme fofolle et fatale. Face à elle, Pablo Cherrey-Iturralde, tout en souplesse et en finesse, interprète avec beaucoup d’élégance le rôle titre. Thomas Ronzeau est un croustillant Mangefeu, qui fait dans la caricature….avec beaucoup de subtilité tandis que Pierre Reggiani joue un Geppetto, plus vrai que nature et fort touchant. Nicolas Soulié incarne avec justesse le grillon ami et protecteur, redresseur de torts. Nous retrouvons en duo l’excellente Juliette Béchu en Renard rusé et aguichant face à Simon Heulle en Chat et Maître Cerise, offrant au passage, un aperçu de ses talents d’artiste pole dancer. Marine Llado est une étourdissante La Mèche tandis qu’Ines Valarcher et Adrian Conquet démontrent dans plusieurs rôles leurs qualités de comédiens et de circassiens.

Parfaitement distrayant, on ne peut imaginer, pour un jeune public, meilleure manière de découvrir l’univers du spectacle musical que ce Pinocchio, armé pour séduire et enchanter le plus grand nombre.

Texte et photo : Philippe Escalier

Théâtre des Variétés
7, boulevard Montmartre 75002 Paris
Horaires et réservations sur : https://www.theatre-des-varietes.fr/
01 42 33 09 92

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Gérard Savoisien

895DD67F-DCA6-4A39-BB85-74A39F375420Acteur, directeur de théâtre, Gérard Savoisien est l’auteur d’une dizaine de pièces, dont les deux dernières ont fait le bonheur de deux précédents festivals d’Avignon, « Mademoiselle Molière » et « Marie des poules » que le Petit Montparnasse vient de mettre à l’affiche. L’occasion pour nous de découvrir un homme de théâtre comblé.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire « Marie des poules » ?
À la suite de « Mademoiselle Molière » en 2018, Béatrice Agenin m’a contacté en me disant, qu’originaire du Berry, elle aimerait que je lui écrive quelque chose sur George Sand. J’avais déjà fait une pièce il y a une dizaine d’année, « Prosper et George », autour de la rencontre courte mais intense entre Mérimée et Sand. Désireux de travailler avec Béatrice, j’entame des recherche et tombe sur Marie Caillaud, petite paysanne éduquée à Nohant. Je creuse et je trouve son histoire racontée en détails avec notamment sa romance avec Maurice Sand, garçon un peu raté, étouffé par sa mère et là, je comprends que je tiens mon sujet. « Marie des poules » voit le jour.

Comment se sont passées les choses ensuite ?
Après des lectures nous en venons à la distribution. Béatrice me dit qu’Arnaud Denis a fait un excellent travail avec « Mademoiselle Molière ». On le contacte, il accepte de mettre en scène en précisant qu’il aimerait jouer le personnage de Maurice Sand, pourtant peu sympathique. Pourquoi pas ? Les lectures avec Arnaud se passent très bien, je suis subjugué. Restait à vaincre la petite inquiétude de Béatrice, « Tu te rends compte, me dit-elle, je rentre en scène en affirmant : j’ai onze ans » ! À quoi je réponds : « Peu importe, on te croira ! ». Les premiers producteurs (Jean-Claude Houdinière et Marie Nicquevert ) en découvrant la pièce, se montrent ravis, alignent les éloges, j’attends le fameux « mais », vous savez, l’objection qui finit toujours par surgir et là, elle ne vient pas. Ils nous suivent, nous pouvons nous lancer !

Avignon 2019, création, succès immédiat. « Marie des poules » était sur toutes les lèvres !
Je n’avais vu qu’un filage, le dernier, quand arrive le soir de la première. J’ai été époustouflé par le jeu des deux comédiens et la poésie de la mise en scène d’Arnaud Denis. J’ai voulu revenir une semaine après, c’était déjà complet ! Quand un spectacle démarre sur les chapeaux de roues, forcément, l’on est toujours un peu surpris.

Avez-vous hésité sur le titre ?
Non ! C’est la direction qui rajoutera « gouvernante chez George Sand », devenu une sorte de sous-titre. Je pense qu’ils ont eu raison, l’affiche comme le titre ne sont pas ma spécialité ! « Prosper et George », au départ, les gens ont cru qu’il s’agissait d’une histoire d’hommes !

Pour en venir à vos œuvres, ce sont essentiellement les sujets littéraires qui vous intéressent ?
Ce qui me passionne, en vérité, c’est ce qui se cache derrière, le non dit. Mérimée et Sand, leur liaison a été affichée, Molière, tout le monde sait qu’il épouse la fille de celle qui fut sa maîtresse pendant vingt ans, un truc dingue, très moderne quand on y pense : combien, arrivée la quarantaine, partent avec une autre ou font leur coming-out ? Mais pour répondre à votre question, l’histoire de cette fille et de ses descendants a été occultée par une partie de la famille Sand. J’avais envie de la mettre en plein jour. C’est cela qui me donne envie d’écrire. Ou bien partir d’un fait réel pour développer un récit : ma prochaine pièce se déroule également au XIXème siècle, aborde la folie de Maupassant et elle m’a été demandée par Jean-Pierre Bouvier. Aimant les acteurs, j’ai un grand plaisir à écrire pour eux.

À quel moment êtes-vous devenu écrivain ?
La question est un peu difficile. Je crois qu’au fond de moi, je l’ai toujours été. À dix-sept ans, j’obtenais à Marseille, ma ville d’origine, un prix pour une pièce. Après quoi, voulant approfondir le sujet du théâtre, quel meilleur moyen que de venir à Paris suivre des cours pour apprendre le métier d’acteur ? J’avais un bon physique, j’ai obtenu des rôles de jeune premier assez rapidement. Plus tard, la direction du théâtre d’Anthony m’a entrainé à reprendre la plume, à écrire des adaptations, Shakespeare notamment. Jusqu’au moment où avec « Prosper et George » je participe à un concours. Résultat : il y a eu plus de 200 représentations. Cela a ouvert une porte, m’a permis de vaincre une certaine pudeur et m’a décidé à foncer !

Vos textes sont fluides. On a l’impression que vous écrivez vite !
J’écris vite en effet, en deux semaines environ. Ce qui demande du temps, c’est le travail de recherche et toute l’assimilation des données récoltées. Après, j’ai la chance d’avoir une femme qui n’est pas dans l’admiration béate, elle lit, elle a un grand sens de la dramaturgie et voit tout de suite ce qui va marcher ou pas. Elle me dit quand il faut couper ou relève ce qui est trop complaisant. Au début, vous savez comment sont les auteurs, on se cabre un peu et puis maintenant j’accepte parce que je sais qu’elle a pratiquement toujours raison !

Qu’est ce qui fait que vous aimez créer en Avignon ?
Ce n’était pas évident car j’y ai vécu un échec terrible en 2000. L’histoire charmante d’une rencontre sur Internet jouée à La Luna. Un bide ! Forcément triste, je me suis un peu braqué contre le festival. « Prosper et George » m’a fait changer d’avis. Avignon rassemble un vrai public de théâtre, de connaisseurs. J’y vais depuis toujours, j’y allais comme acheteur de spectacles. J’ai vu l’évolution, la progression de la qualité des acteurs, plus compétents que nous ne l’étions à leur âge, venant compenser une certaine faiblesse des textes que l’on observe parfois. S’y retrouvent les producteurs, les directeurs de salle parisiennes. Une ambiance unique qui aide à supporter la chaleur épouvantable ! (rires).

Votre passion pour l’écriture est évidente. Les planches ne vous manquent pas ?
Oui et non ! La dernière fois que j’ai joué, c’était il y a cinq ou six ans,« L’Avare », un rôle superbe. Il y a une énergie que je n’ai plus. Vous avez toujours le métier mais vous manquent le punch, la niaque. L’acteur est un athlète affectif comme disait Antonin Artaud. Quand vous jouez des rôles « locomotives » il faut que derrière, ça suive, ce n’est pas donné à tout le monde. Et puis, cela m’amuse terriblement d’écrire pour les autres. Par contre, j’aimerai refaire un peu de mise en scène, avec d’autres pièces que les miennes.

Arnaud Denis vous avait-il parlé de ses idées de mise en scène ?
Pas du tout ! À une ou deux reprises, il m’a dit que c’était un beau texte, c’est tout ! Mais vous savez, une fois que je donne le texte, je fais confiance et je laisse libre, y compris de faire certaines coupes, si nécessaire. Ceci dit, je ne me doutais pas qu’il avait un tel talent et une telle poésie en lui. Je ne savais pas non plus que Béatrice Agenin était aussi formidable, capable d’endosser deux rôles en même temps. Ils ont apporté énormément à la pièce et je ne pouvais pas rêver mieux.

Béatrice Agenin est une magicienne !
Oui, elle réalise des prouesses que certains pensaient impossibles. Elle y parvient, elle fait oublier par exemple, la différence d’âge avec le personnage principal (au cinéma, un art réaliste, il aurait fallu deux actrices), grâce à quoi, ce que nous avons sous les yeux devient vraiment un objet théâtral. On va retrouver ces caractéristiques dans ma prochaine pièce sur Maupassant avec Jean-Pierre Bouvier et Julie Debazac.

Pour finir, une question plus générale : pensez-vous que l’on puisse donner des cours d’écriture ?
Alors ça dépend ! Certaines le font très bien, je pense à Éric-Emmanuel Schmitt qui vient, soit dit en passant, de publier dans L’Avant-Scène un article assez élogieux sur « Marie des poules » et je l’en remercie. Pour ce qui me concerne, je ne crois pas. Je peux en parler comme nous le faisons, si l’on me fait lire une pièce, je peux dire si elle va fonctionner ou pas, je pense avoir assimilé beaucoup choses. Je crois que ce qui est important c’est de travailler le squelette et la structure de sa pièce, savoir précisément où l’on va en commençant à écrire. Le problème c’est que les auteurs sont parfois timides, ils n’osent pas toujours. Il faut dire qu’il y a des sujets que l’on ne peut pas aborder. L’époque est assez compliquée avec des sujets tabous ! Heureusement, le théâtre nous permet de nous évader !

Philippe Escalier pour le site de Starter Tatouvu

« Marie des poules » se joue au Petit Montparnasse
31, rue de la Gaîté 75014 Paris
Du mardi au samedi à 19 h et dimanche 17 h

http://www.theatremontparnasse.com
01 43 22 77 74

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Le Système Ribadier

DSC_3208Avec Le Système Ribadier, les Bouffes Parisiens nous offre un cocktail enivrant concocté avec le meilleur du vaudeville, de la mise en scène et de l’interprétation ! 1 h 50 de pure folie parfaitement jubilatoire.

Feydeau n’a pas vieilli et ne vieillira jamais ! Ses pièces sont construites avec une infernale précision, le rythme est trépidant, les répliques savoureuses, et, quoique l’on reste dans le thème spécialisé des maris volages (les femmes peuvent l’être aussi), la fête proposée au spectateur reste toujours surprenante et parfaitement réussie.
1 h 50 de spectacle, mais Feydeau n’a pas une seconde à perdre. Le décor est planté immédiatement. La jolie veuve Robineau devenue très vite l’épouse Ribadier (comment rester veuve dans la bonne société ?) découvre, en même temps qu’elle repasse la bague au doigt, que son premier mari l’a abondamment trompé, au point de remplir tout un carnet de notes avec la multitude d’excuses mises en avant pour cacher ses turpitudes. Échaudée, certaine que mariage et fidélité constitue un parfait oxymore, Angèle Robineau « flique comme une malade » son nouvel époux ce qui ne manque pas d’échauffer l’objet de sa surveillance, jurant être un mari parfait. Dans le même temps, revenant d’un pays lointain, débarque le consul Aristide Thommereux. Ancien amoureux d’Angèle, n’ayant nullement renoncé à la faire sienne, il est accueilli à bras ouverts par le mari maltraité, trop heureux de trouver en lui un peu de soutien et de complicité masculine. Une proximité qui l’amène à dévoiler le stratagème « scientifique » qu’il a mis au point pour, lui aussi, tromper sa femme, le Système Ribadier ! C’est alors que la machine se grippe !
La recette consistant à moderniser les classiques est suivie par Ladislas Chollat qui sait parfaitement prendre de la distance tout en étant parfaitement fidèle (un comble chez Feydeau!). Le metteur en scène a décidé que même le décor aurait de l’humour et il nous évite la lourdeur des tentures vertes, des fauteuils en cuir marron et des tapisseries surchargées en recréant un cadre en noir et blanc, mobile, imitation très moqueuse de l’esprit du XIXème siècle. Dans cet ensemble moderne, l’apport musical, signé Frédéric Norel, rajoute à la tonicité ambiante. L’on parle au subjonctif, l’on porte des tenues d’époque et l’on joue vrai avec toute l’énergie qui convient, sans se prendre au sérieux (grâce notamment à quelques délicieux tics de comportement) en donnant au spectateur l’agréable impression que l’on joue pour et avec lui. C’est dire que la symbiose est parfaite d’autant que la distribution est sans failles. Valerie Karsenti donne au rôle féminin principal, jamais facile à endosser dans les vaudevilles, un relief et une sensibilité remarquables. Pierre François Martin-Laval qui joue idéalement le charmant cynique plein de vie, incarne un redoutable Ribadier. Patrick Chesnais vient compléter ce trio redoutable. Tout en douceur, il met son talent au service d’un Thommereux frappé d’une obsession presque enfantine pour cette femme qu’il convoite en vain depuis toujours. Benoît Tachoires en mari cocu, Elsa Rozenknop en servante témoin de la tempête conjugale et Emmanuel Vérité en chauffeur coureur de jupons complètent avec bonheur cette belle distribution. Tous contribuent à nous faire adhérer, sans l’ombre d’une hésitation, au système Ribadier.

Théâtre des Bouffes Parisiens
4, rue Monsigny, 75002 Paris
Du mercredi au samedi à 21 h ; matinées samedi à 16 h 30 et dimanche à 15 h

Durée : 1 h 50 sans entracte

Réservations : 01 42 96 92 42
http://www.bouffesparisiens.com

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Marie des Poules, gouvernante chez George Sand

fd9116_62174bd04afa4e92a5804e1de33c9277_mv2_d_4276_2861_s_4_2Le texte délicieux, drôle et raffiné de Gérard Savoisien magistralement interprété par Béatrice Agenin et Arnaud Denis retraçant l’histoire d’une émancipation doublée d’une vie sentimentale malheureuse, est source d’un immense bonheur pour le spectateur du Petit Montparnasse.

Il n’y a pas d’amour ancillaire heureux, tel pourrait être le sous-titre de la pièce de Gérard Savoisien qui a entrepris de retracer la vie de Marie Caillaud, jeune enfant entrée vers onze ans au service de George Sand qui la prendra sous son aile après avoir remarqué son étonnante vivacité intellectuelle. Ne parlant qu’un pauvre français généreusement déformé par un terrible patois berrichon, la jeune fille sera d’abord affectée aux travaux de cuisine et de ferme, tirant son surnom des volailles dont elle doit aussi s’occuper, avant que la femme de lettres ne décide de lui apprendre à lire et à écrire. Sa formation se fera de pair avec la découverte de l’amour physique avec Maurice, le fils de maison. Le jeune homme oisif, assez cynique, est d’abord uniquement attiré par les charmes de la servante qui elle, tombera assez vite amoureuse. Avec le temps, la relation cachée évoluera vers des sentiments plus partagés mais la générosité de la maîtresse de Nohant ne va pas, lorsqu’elle découvre le pot aux roses, jusqu’à permettre l’union de son fils adoré avec une domestique, aussi appréciée et choyée soit-elle. Et cette obligation de contracter un mariage bourgeois pesant sur Maurice viendra désespérer Marie, devenue pourtant une gouvernante accomplie et réfléchie, ayant brisé les chaines de l’analphabétisme pour devenir une femme libre, amoureuse des livres et du théâtre.
Marie des Poules, gouvernante chez George Sand de Gérard Savoisien est un modèle de réussite. Le style, n’obéissant à aucune mode, est classique et pur, toujours d’une grande précision et porteur d’une forte charge humoristique. La construction du récit est exemplaire, comprenant une description des sentiments et surtout des rapports sociaux qui se fait ici par le biais de la saillie et du sarcasme. Une phrase bien tournée, une formule bien sentie et les réalités injustes de tous ordres sont balayées. Aussitôt qu’elle maitrise le vocabulaire et les codes, Marie Caillaud qui perd en même temps sa candeur et son accent, s’en donne à cœur joie et pourfend les injustices que son sexe et sa classe sociale ont à endurer. L’aimé lui-même n’échappe pas à sa critique : les flèches acérées qui le visent, paradoxalement, pourraient donner raison à Maurice qui dans sa froide logique machiste s’interrogeait au départ sur l’intérêt d’instruire une femme ! Marie Caillaud ne se sent pourtant jamais l’âme d’une révolutionnaire, toujours douce, souvent résignée, mais elle dit pourtant bien fort ce que la condition des femmes a d’insupportablement injuste dans un beau discours. On ne peut lui reprocher qu’une chose, c’est qu’il reste encore trop d’actualité aujourd’hui !
Ce texte, créé au festival d’Avignon 2019, (l’on est si fier qu’il soit celui d’un auteur vivant), il est difficile de ne pas en tomber amoureux dès les premiers mots. Le voici magnifié par la prestation des deux comédiens. Béatrice Agenin, comme à son habitude, est magistrale. Avec une facilité déconcertante, elle se coule dans deux rôles, celui de Marie et de George. Elle change de personnage, de tonalité et d’accent en une fraction de seconde. Rien ne lui semble impossible, son jeu est de l’art à l’état pur ! Face à elle, Arnaud Denis qui signe également une mise en scène idéale, précise, sobre et ludique, rentre dans les habits de Maurice avec une égale aisance. Il est tout en précision et en justesse, laissant vivre sous toutes ses facettes ce personnage faible, égoïste et parfois sentimental, jusqu’à le rendre attachant. Comment ne pas ressentir la parfaite communion entre l’auteur et les deux interprètes, trio de choc que l’on avait déjà rencontré, il y a peu, dans Mademoiselle Molière, à nouveau réuni ici sous une forme et un sujet différents, mais toujours pour le plus grand plaisir des amoureux du spectacle vivant.

Philippe Escalier

Photo du spectacle © Fabienne Rappeneau – photos salut © Philippe Escalier
Petit Montparnasse  : 31, rue de la Gaîté 75014 Paris
Du mardi au samedi à 19 h et dimanche 17 h

http://www.theatremontparnasse.com
01 43 22 77 74

Cet article a été publié sur le site de :

Marie des Poules, gouvernante chez George Sand, de Gérard Savoisien, mise en scène de Arnaud Denis, au Petit Montparnasse

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Interview de Julien Lestel

© Lucien Sanchez_11Après une formation au sein de l’école de Danse de l’Opéra National de Paris où il décroche un Premier prix, Julien Lestel multiplie les collaborations prestigieuses avant de créer, en 2007, sa compagnie avec laquelle il débute une belle carrière de chorégraphe. Son dernier ballet, Dream, créé à l’Opéra de Massy, sera donné lors d’une représentation exceptionnelle le 16 janvier 2020 à Pleyel, l’occasion pour nous de revenir sur un parcours déjà très riche.

Comment peut-on décrire la naissance d’un ballet comme Dream ?

J’ai fait une vingtaine de chorégraphies depuis la création de la compagnie, qui ont constitué tout un cheminement. Dream est une sorte d’aboutissement pour l’ensemble de l’équipe. Il traduit bien ce que j’ai envie d’exprimer aujourd’hui avec la plus grande sincérité. Même s’il est difficile de quantifier, il faut une année entre l’élaboration du projet et le début de notre travail commun avec les danseurs. J’aime bien travailler épisodiquement, prendre un peu de recul, ce qui me permet de nourrir et d’enrichir le projet. Cette méthode est d’autant plus validée par la troupe qu’elle lui laisse aussi le temps de réfléchir et de participer à ce travail.

L’invitation par Pleyel, salle prestigieuse s’il en est, est intervenue de quelle manière ?

Quand on a voulu montrer Dream à Paris, il a fallu sélectionner un lieu disposant d’une scène aux dimensions adéquates. Nous avons déjà été à l’affiche du Théâtre des Champs-Elysées, de la salle Gaveau, de l’Espace Pierre Cardin. Le grand plateau de Pleyel convenait, nous leur avons proposé le spectacle. Nous disposions d’extraits vidéos enregistrés à Massy, la réponse à tout de suite été positive.

La musique est essentielle pour un ballet. Celle de Dream est arrivée avant ou après la conception de l’œuvre ?

Un peu les deux. En effet, j’ai commencé par rechercher un compositeur dont l’univers corresponde à cette pièce. Très vite j’ai pensé à Jóhann Jóhannsson et j’ai aussi confié certaines parties à Ivan Julliard qui danse au sein de la compagnie et qui écrit de très belles choses. Son apport à été très complémentaire à la partition percussive du compositeur islandais. S’est ajouté une troisième partie avec la chanson de Nina Simone, I get along without you very well, choisie pour casser le rythme assez homogène de mes deux musiciens.

Vous avez dit un jour que le plus important dans une compagnie c’était l’esprit de famille. Est-ce une chose qui vous a manqué dans vos premières années de danseur ?

Oui, j’ai toujours ressenti ce manque même si j’ai eu la chance d’intégrer des grandes maisons comme l’Opéra de Paris, de Monte-Carlo ou de Zurick. L’on se rend compte que ce sont des grandes machines très individualistes, les gens pensent beaucoup à leur carrière, ce qui n’interdit pas de faire de belles rencontres mais la communion de groupe m’a manqué. J’ai souhaité engager des danseurs très différents, avec des personnalités fortes, tout en favorisant le partage et l’homogénéité, que ce soit dans les cours, les répétitions et les tournées. Je crois que l’on est une famille artistique !

On note un sens fort de la fidélité, l’essentiel des danseurs sont là depuis l’origine ou depuis longtemps. Leur demandez-vous une forme d’exclusivité ou peuvent-ils participer à d’autres projets ?

Je leur laisse cette liberté, elle est très enrichissante pour tout le monde et je n’aime pas l’idée d’accaparer un danseur. La seule chose que je demande, c’est que notre emploi du temps ne soit pas trop bouleversé.

Dans Dream, nous voyons danser Alexandra Cardinale. Est-ce une première collaboration ?

Il y en a eu d’autres, elle était présente dans ma seconde chorégraphie, Constance, pour laquelle j’avais réuni des solistes du Ballet National de Marseille et de l’Opéra de Paris, (en l’occurrence, Alexandra et Vincent Chaillet devenu depuis premier danseur). Sa collaboration dans Dream est d’autant plus forte qu’elle a assisté au parcours de la compagnie.

Dream est écrit au singulier. Y-a-t-il une raison ?

Oui, je trouvais que c’était encore plus beau, plus particulier et plus large que les rêves. Le singulier est plus propice à l’imagination.

© Philippe_Escalier_DSC_RD 2Si je devais vous demander quelles sont les trois œuvres qu’il faut avoir vues de vous, que me répondriez-vous ?

La question est difficile : juste trois ? (rires). Je vais quand même en jumeler deux. Les Âmes frères d’abord, c’est le point de départ, un duo d’une heure avec Gilles Porte, une histoire d’amitié peu banale, elle a un côté unique, avec un retour du public incroyable qui nous a porté et propulsé au cours des années suivantes. Je parlerai du Boléro et du Sacre du Printemps ensuite. Curieusement, je ne pensais jamais m’attaquer à ces deux monuments. Et puis la vie a fait que j’ai reçu deux commandes : Le Sacre du Printemps est venu du Centre culturel Tjibaou de Nouméa, je l’ai donc réalisé en l’imprégnant de références kanak. Le Boléro devait clôturer une grande soirée consacrée aux danseurs étoiles de l’Opéra de Paris au Palais des Congrès. Prévu pour une soirée unique, ce Boléro a tellement bien fonctionné que nous l’avons repris un peu partout. C’est une fierté d’être à l’origine de ces deux ballets et d’avoir, avec eux, recueilli l’approbation du public et de la critique. Enfin, je citerai Dream, non parce que c’est l’actualité mais parce que cette pièce marque un tournant dans la vie de la compagnie. Comme la vie personnelle, la vie artistique est constituée de caps et de tournants qui font que l’on repart vers de nouvelles directions en se sentant plus forts, plus libres. Dans cette logique et dans le prolongement de Dream, arrive la prochaine création, Mosaïques, qui sera donnée dans quelques mois à l’Opéra de Massy, les 21 et 22 avril 2020.

Les chorégraphies du Boléro et du Sacre vous poussent-elles à continuer dans l’approche d’œuvres appartenant au grand répertoire ?

Pas pour le moment même si depuis je me suis attaqué à des grands airs de Puccini et surtout, si je garde précieusement en tête des projets de cet ordre. Dream a constitué un tremplin, je reste concentré sur cet univers que l’on retrouvera dans Mosaïques qui découle de Dream et qui séduit à la fois le public aimant une danse plus traditionnelle comme celui attiré par davantage de modernité.

Quand vous parlez de mélange classique-moderne, c’est bien ce que caractérise votre style depuis le début, que l’on qualifie de néo-classique !

Oui, j’y tiens vraiment mais je suis attaché à un néo-classique assez moderne avec des emprunts très contemporains afin de ne pas tomber seulement dans le beau mouvement. J’aime ce qui est puissant, percutant, le rythme, les chutes au sol, j’ai toujours aimé le côté très athlétique de la danse. Dans Dream, on retrouve les performances physiques avec le danseur qui pousse les limites de son corps au maximum, tout en gardant la beauté du geste, la netteté, la technique. C’est important d’exprimer les deux. J’essaie de dépoussiérer sans codifier en collant à mon époque en toute liberté. Et il est important pour moi que l’on puisse retrouver dans mes chorégraphies le climat de la société dans laquelle on vit.

Propos recueillis par Philippe Escalier pour http://www.artistikrezo.com

Site de la Cie :
https://www.compagniejulienlestel.com/fr/

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