Wilde-Chopin

DSC_3427© Philippe_EscalierL’un des derniers écrits d’Oscar Wilde, l’émouvant De Profundis, nous est proposé au Ranelagh, pour neuf exceptionnelles, dans une lecture musicale faite par Michel Voletti accompagné du pianiste Mickaël Lipari-Mayer. Une redécouverte d’un grand texte qui donne lieu à un moment d’une incomparable intensité.

Rien n’aura été épargné à Oscar Wilde, ni le succès le plus insolent, ni la dégringolade la plus douloureuse, la seconde ayant brutalement succédé à la première en l’espace de quelques jours à peine. Le dandy, l’auteur de pièces à succès, célèbre pour son style, ses réparties et ses aphorismes est la coqueluche de Londres en 1895. Il est aussi l’amant de Lord Alfred Douglas, un jeune homme issu d’une famille aristocratique écossaise assez familière avec le malheur. Son père, le marquis de Queensberry, est un homme inculte et violent, uniquement attiré par la boxe, à l’origine des règles qui portent son nom et qui régissent toujours ce sport. Il a perdu son  aîné, dont on dit qu’il fut l’amant du premier ministre anglais, dans un sombre accident de chasse. Pas évident pour quelqu’un dont la tolérance vis à vis de l’homosexualité est à peu près aussi grande que sa culture ! Il se déchaine quand il apprend que son autre fils vit ouvertement avec Oscar Wilde contre lequel il dépose, à son club, un bristol injurieux, le traitant de « somdomite » (avec une faute d’orthographe restée célèbre). Alfred Douglas, qui déteste son père, va alors tout faire pour que son amant dépose une plainte, ce qu’il fera, accomplissant l’acte inconsidéré à l’origine de son malheur. En effet, l’avocat du terrible marquis va contre-attaquer et prouver que l’auteur du Portrait de Dorian Gray est homosexuel, ce qui est puni, depuis une loi de 1885, par le code pénal britannique, d’une peine de travaux forcés de deux ans. Peine qui sera prononcée et exécutée jour pour jour et qui détruira tout à la fois la réputation, l’inspiration et la santé de l’auteur irlandais. C’est durant son incarcération, après quatorze mois terribles qu’il fait l’objet d’un transfert lui permettant d’avoir un directeur de prison plus compréhensif (mettant à la disposition d’Oscar Wilde de quoi écrire) que ce dernier rédigera De Profundis, une lettre dans laquelle il fait le bilan de sa désastreuse relation avec Alfred Douglas, réfléchit sur ses propres faiblesses et regrette, avec lucidité, de ne pas avoir consacré sa vie à son art et à des personnes dignes de lui.  De Profundis est un bilan attristé plus qu’un règlement de compte, fait en finesse, sans violente animosité et avec le style classique et sérieux d’un personnage qui ne joue plus. Car enfin, même si c’est avec la manière, les choses sont dites, et clairement.

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Michel Voletti a voulu nous faire entendre ce texte dont on peut penser qu’il est le plus beau jamais écrit par Oscar Wilde. C’est à la fois une mise en accusation, un bilan, un cri de souffrance et un superbe plaidoyer (non dépourvu d’auto-critique) pour un homme fini qui pourtant, entend garder encore un peu de sa légendaire fierté. C’est surtout une lettre d’une immense beauté, d’une sensibilité incomparable. Michel Voletti a évidemment choisi de nous la faire entendre dans toute sa pureté, avec une mise en scène totalement épurée, quasi monacale, en phase avec le thème de la réclusion. Le pianiste Mickaël Lipari-Mayer, avec talent, transforme le monologue en dialogue et nous fait entendre, en écho à la beauté des mots, celle, non moins grande, des sons. Le répertoire musical qui va de Bach à Chopin, en passant par Grieg et Ravel, fait, dans sa tonalité, parfaitement corps avec le texte, la symbiose est parfaite. La belle voix de Michel Voletti alterne avec les notes de Mickaël Lipari-Mayer. Comme envouté, le spectateur écoute, attentif, sans perdre une miette du petit miracle qui se passe sur scène, la rencontre magique et troublante entre un immense écrivain, un magnifique pianiste et un grand acteur.

Texte et photos © Philippe Escalier

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Tous les lundis à 20 h 30 jusqu’au 2 décembre inclus
01 42 88 64 44 – https://www.theatre-ranelagh.com/

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Tempête en juin

fd9116_815a946880c441c69e437872d9114b02_mv2.jpegAdapté par Stéphane Laporte et Virginie Lemoine, le premier roman posthume Irène Némirovsky consacré à la seconde guerre mondiale donne lieu, au théâtre La Bruyère, à un spectacle d’une incroyable force porté par l’interprétation virtuose de Franck Desmedt.

Irène Némirovsky, nait en 1903 à Kiev. La révolution russe la pousse, avec sa famille, vers l’exil. Baignée de culture française depuis son enfance, elle finit par s’installer à Paris, s’inscrit à la Sorbonne avant de publier ses premiers livres. Déportée en 1942 à Auschwitz où elle meurt du typhus, elle détient la particularité d’être le seul écrivain à recevoir un Prix, (le Renaudot) à titre posthume. Son premier opus, Tempête en juin, retrace le cataclysme que furent la défaite de 1940 et l’exode qui s’en suivit, considéré comme l’un des plus importants mouvement de population en Europe au XXème siècle.
Il est difficile aujourd’hui de réaliser l’ampleur du traumatisme que fut la capitulation de 1940. La France s’effondre en trois semaines. La percée allemande, aussi rapide que fatale, met des millions de français, belges et néerlandais en fuite, sur les routes. Irène Némirovsky décrit l’événement à travers les vicissitudes traversées par trois familles, celle d’un grand bourgeois, conservateur de musée, le duo formé par un auteur célèbre et sa compagne et enfin, un couple d’employés de banque. Avec eux, nous allons vivre l’émoi, l’urgence, la désorganisation et la fuite. Les routes sont encombrées, les avions bombardent, l’essence et la nourriture font défaut. Le talent de l’écrivain consiste à nous retracer l’épopée avec un mélange de détails, historiques et psychologiques, et un art consommé de toujours laisser poindre le côté désopilant que ces situations, aussi dramatiques soient-elles, laissent parfois apparaitre. Si l’écriture est toujours légère, la précision et le sens ne font jamais défaut. Quelques mots suffisent à Irène Némirovsky, qui va toujours à l’essentiel, pour camper un personnage ou rendre bien vivantes ces heures bouleversantes.
Stéphane Laporte et Virginie Lemoine, adaptateurs et metteurs en scène, ont fait un travail tout aussi remarquable. Ils ont su conserver la qualité littéraire mais aussi la force et l’extrême tension dont le texte est imprégné, en nous permettant de revivre, comme en direct, l’épouvantable débandade. Ne manquait plus alors que le brio d’un comédien pour donner vie à la quarantaine de personnages, ce que Franck Desmedt fait avec une vérité, une maestria étonnantes. Avec quelle facilité déconcertante passe-t-il, en un instant, d’un personnage à l’autre, tantôt la mère de famille inquiète mais responsable, le vieillard impotent, l’adolescent attiré par le danger ou encore l’écrivain plein de morgue ! Avec lui, nous traversons tous les stades de l’émotion sans rien perdre de cet humour si particulier qui caractérise le style pétillant d’Irène Némirovsky. Devant ce travail d’orfèvre, le spectateur est happé, séduit, surpris. L’espace d’un moment, nous oublions que nous sommes sous les bombes pour nager dans le bonheur !

Philippe Escalier

Théâtre La Bruyère : 5, rue La Bruyère 75009 Paris
Du mardi au samedi à 19 h ; matinée le samedi à 15 h
http://www.theatrelabruyere.com – 01 48 74 76 99

À noter que Tempête en juin est suivie d’une seconde représentation consacrée au second opus de l’œuvre, Suite Française qui se joue à 21 h. Le 17 octobre 2019 aura lieu, à l’issue des deux représentations, une rencontre avec les comédiens, les adaptateurs et metteurs en scène.

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Tant qu’il y aura des coquelicots

Tant qu'il ya aura des coqueli cots2 Crédit Cédric OlivanC’est à une belle et douce ballade sur les chemins de la curiosité et de l’amour des livres que nous invite Cliff Paillé à l’Essaïon. En compagnie de Pauline Phélix, son histoire est écoutée et vécue par le spectateur avec curiosité et gourmandise.

Si la lecture est à l’esprit ce que l’exercice est au corps comme l’a dit un écrivain britannique, Paul semblait beaucoup plus fait pour pour courir après un ballon que pour effeuiller des ouvrages. Élevé dans un foyer divisé, en proie aux disputes, où les livres étaient inexistants, entouré de copains dotés d’une appétence pour l’écrit proche de zéro, il ne doit sa dévorante passion pour les romans qu’à une institutrice pédagogue et convaincante et une grand-mère, mamie Louise, aimante, protectrice et dévoreuse de bouquins. C’est ce basculement progressif vers la chose livresque (que l’on imagine assez autobiographique) que Cliff Paillé entreprend de nous narrer. Il nous entraine pour ce faire, sur les traces de Paul, âgé de dix ans quand le hasard d’un remplacement lui présente une maîtresse qui redouble d’inventivité pour lui parler du plaisir de lire, utilisant une méthode ludique, proche de la maïeutique. Car il fallait un remarquable savoir-faire pour surmonter le sempiternel et rédhibitoire « j’aime pas ! » habituellement lancé comme fin de non recevoir par les plus jeunes. Syntaxe, grammaire, allégorie, sens caché, vocabulaire, questionnaire, tout est bon pour que notre jeune réfractaire, subitement sollicité, subtilement stimulé réponde à l’appel, s’intéresse enfin avant de finir boulimique, enchaînant livres sur livres. Plus jamais terra incognita, la lecture devient pour lui, aventure, machine à nourrir l’imaginaire et fenêtre ouverte sur le monde.
C’est dire que Tant qu’il y aura des coquelicots raconte une bien belle histoire, de celle que l’on aurait envie de lire, (justement!) bien au chaud dans un grand fauteuil, armé d’une simple tasse de thé. Ici, le récit nous est servi par l’auteur, Cliff Paillé, (avec une dizaine de pièces à son actif, il prouve qu’il n’est pas que lecteur), incarnant le jeune héros et passant allègrement de l’adulte à l’enfant. Face à lui, Pauline Phélix nous séduit par la richesse et la grâce de son jeu. Le duo fonctionne parfaitement, et l’on écoute avec plaisir ce dialogue aux qualités assez protéiformes : à la fois simple, naturel, porteur de messages, didactique sans être pesant, il nous donne ce que l’on aime trouver au théâtre, un beau récit plein d’originalité. Si l’on y ajoute l’hymne au plaisir de lire et les références à la littérature ou à la chanson à texte savamment saupoudrées, l’on comprend qu’il n’y a aucune raison de bouder son bonheur.

Philippe Escalier

Essaïon : 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris
Jusqu’au 23 novembre : jeudi, vendredi et samedi à 19 h 30
http://www.essaion.com – 01 42 78 46 42

Affiche Coquelicots A3

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Looking for Beethoven

LOOKING FOR BEETHOVEN photo 1 by Christian VisticotL’histoire des principales sonates de Beethoven par le pianiste Pascal Amoyel au Ranelagh est un pur enchantement. Car ce récit musical palpitant, loin des sentiers battus, est aussi l’occasion de découvrir un authentique portrait, subtil, émouvant et terriblement attachant du compositeur. Un moment d’une rare intensité !

Looking for Beethoven est avant tout une histoire d’amour. Un amour profond qui a pourtant failli ne jamais exister. Peut-être parce qu’aimer le maître de Bonn était une chose trop évidente, Pascal Amoyel au début de sa carrière, songe d’abord à s’en éloigner quelque peu pour se consacrer à d’autres compositeurs. Quand le hasard lui fait entendre un jour une mélodie légère, d’une infinie beauté qui le trouble, il découvre, à sa grande surprise, qu’elle est de Beethoven. Désireux de tout connaître de lui, il décide alors de se plonger à corps perdu dans les partitions et dans les livres pour effectuer un véritable travail de détective afin de découvrir toutes les clés de sa musique et de son existence. Le spectacle qu’il nous offre est le résultat d’années de travail, de recherches et de passion.

Grand pianiste, Pascal Amoyel l’est assurément. Ce que Looking for Beethoven nous fait découvrir maintenant, c’est qu’il est aussi un immense comédien venu, avec sa douceur, sa simplicité et sa sincérité, nous dire quel homme était le père des trente-deux sonates et des neuf symphonies. Sa proximité avec lui est telle qu’il peut nous en parler comme d’un ami ayant partagé sa vie ! Les innombrables détails factuels et sonores apportés vont nous permettre de construire le portrait le plus précis et le plus intime du compositeur, nous allons entendre que le grand homme que l’on disait colérique, asocial (et il l’était) s’avère avant tout un profond humaniste, marqué d’abord par une enfance malheureuse puis par la pire calamité qui pouvait le frapper, sa surdité. Le récit qu’entreprend pour nous Pascal Amoyel, entrecoupé d’extraits musicaux interprétés avec virtuosité, nous fait découvrir toute la profondeur de l’homme marqué par le génie, qu’un feu sacré habitait. Sa vie, tous ses espoirs et ses douleurs sont exprimés dans sa musique, chaque note est porteuse de sens. Mozart chantait, Beethoven pensait nous murmure Pascal Amoyel venu démontrer, avec son piano, que le génie, tout handicapé qu’il était, vivait dans son siècle, passionnément, voulant plus que tout mettre son œuvre au service du triomphe des Lumières et de la liberté.

Dans la magique salle boisée du Ranelagh, le public, envouté, subjugué, suit cette merveilleuse évocation dans un silence religieux. Pascal Amoyel lui présente « son » Beethoven et la magie opère au point qu’il devient aussitôt le notre. Nous voici emportés dans un maelström d’émotions fortes. Comment rester de marbre en entendant que l’auteur de Fidélio, pourtant habitué à la solitude et au malheur, n’a jamais songé qu’à une chose : créer de la joie pour la faire partager aux hommes ? Cette joie dont l’hymne est devenue celle de tous les européens ! Et lorsque qu’arrive le dernier mot et la dernière note, il nous faut de longues minutes pour nous résigner : le spectacle et, plus encore, cette rencontre, viennent de prendre fin. Mais Looking for Beethoven, ce moment unique, restera longtemps gravé dans nos mémoires !

Philippe Escalier

Théâtre Ranelagh : 5, rue des Vignes 75016 Paris
Du mercredi au samedi à 20 h 45 et dimanche à 17 h – 01 42 88 64 44

LOOKING FOR BEETHOVEN Paris Ranelagh affiche déf.

 

 

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Entretiens d’embauche et autres demandes excessives

 

AFF ENTRETIEN HD webSur le thème de la quête d’emploi, Anne Bourgeois a écrit un spectacle original qu’elle met en scène, interprété avec beaucoup de sensibilité par Laurence Fabre. Ensemble, à l’Essaïon, les deux artistes nous offrent un moment drôle et émouvant.

Tout a été dit sur ce thème : qu’il soit synonyme de corvée (« l’homme qui travaille perd un temps précieux » Cervantès) ou d’épanouissement (« La vie fleurit par le travail » Rimbaud), le labeur reste une valeur cardinale, celle qui donne un sens à toute vie. Pour certains, la recherche d’une entreprise peut être longue, douloureuse, voire tourner au cauchemar. Pour décrire les tourments de ceux pour qui chercher un emploi est un job à plein temps, Anne Bourgeois a écrit ces saynètes pleine de dérision, si bien jouées par la comédienne Laurence Fabre.

Pour bien comprendre à quel point cette obsession vient de loin, Entretiens d’embauche et autres demandes excessives débute par les questions rituelles posées à un enfant, en l’occurence ici, une petite fille : que veux-tu faire plus tard ? Le ton est donné mais, très vite, nous allons dépasser Pole Emploi pour aller vers une vision des rapports employeurs-employés, sous l’angle de la lucidité, de l’âpreté et de l’hilarité. Laurence Fabre, à mesure qu’elle avance dans sa démarche pour décrocher un poste, change de comportement, de tenue. Elle subit, se rebelle parfois, mais surtout désespère de ne se voir opposer que des refus. Avec elle, l’on décrypte le langage anglo-barbare de l’entreprise, l’on ressasse les codes et les expressions les plus à même de séduire le recruteur. L’on passe de l’univers du coach d’entreprise et de ses conseils avisés « dynamique, mais pas hystérique, motivée, mais pas affamée, émue mais pas cucul ! » à la déprime de la jeune femme trop tendre qui s’enfonce par ses réponses maladroites aussi fatalement que dans des sables mouvants. Pire encore, il lui arrive de s’ émouvoir à l’idée de prendre un job qui fera défaut à une autre. L’on assiste à de croquignolesques extraits d’entretiens, reconnaissant au passage le journaliste de France-Inter, Fabrice Drouelle qui a prêté sa voix chaude et familière, à l’invisible recruteur retors. La comédienne excelle à dépeindre son personnage tout en naïveté, victime de désillusions placées sous la dominante de la maladresse et du refus du cynisme ou du carriérisme. Et en même temps que nous suivons son parcours du combattant en quête d’un salaire, nous assistons à une critique en règle mais subtile du monde de l’entreprise. Seul petit bémol, ces deux thèmes majeurs se concurrencent un peu l’un l’autre. Néanmoins, le texte savoureux comme l’interprétation magistrale et pleine d’humanité de Laurence Fabre emportent l’adhésion. À défaut d’un boulot, nous aurons trouvé, avec ce spectacle, de la tendresse et beaucoup d’humour, en clair, tout ce que le monde du travail ne pourra jamais nous apporter !

Philippe Escalier
Essaïon : 6, rue Pierre au Lard 75004 Paris
Les lundis et mardis à 21 h
http://www.essaion.com – 01 42 78 46 42

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La Souricière

Brice Hillairet, Christelle Reboul-LA-SOURICIERE-EN-SCENE-5Une mise en scène imaginative et loufoque de Ladislas Chollat et une troupe remarquable rajeunissent cette pièce d’Agatha Christie, donnée à La Pépinière théâtre, pour en faire un moment jouissif et plein d’humour auquel on adhère sans réserve.

La reine du roman policier a collectionné tous les records, a commencé par ses deux milliards de livres vendus. La Souricière ne fait pas exception à la règle : adaptée d’une nouvelle, intitulée Trois souris, la pièce connaitra le plus grand nombre de représentations consécutives au monde. Mais aussi impressionnant que soit ce succès, l’intrigue n’étant pas forcément la plus étonnante écrite par Agatha Christie, il convenait de dépoussiérer quelque peu cette œuvre datant de 1952. C’est ce que fait Ladislas Chollat, grâce à l’adaptation pétillante de Pierre-Alain Leleu, dans cette mise en scène où, avec beaucoup de rigueur, il laisse libre cours à sa fantaisie, faisant de l’humour, de la dérision et d’irrésistibles ponctuations musicales, les trois piliers de son travail. Avec une inventivité surprenante, ne laissant aucun détail de côté, il permet à la pièce de beaucoup gagner en fraicheur et en dynamisme. Le public adhère sans réserve, heureux de partager cette enquête, entrainé par huit acteurs magnifiques, capables de nous redonner tout le sel de cet univers clos auquel les innombrables trouvailles du metteur en scène donnent tout son piquant.

L’assurance de passer un excellent moment étant acquise, rien ne vous empêche plus de rejoindre, par une neigeuse journée d’hiver, cette récente maison d’hôtes tenue par un jeune couple où six invités, tout juste installés, vous attendent. L’atmosphère et les personnages sont indéniablement assez bizarres et Agatha Christie servant les meurtres comme d’autres les petits fours, le premier crime va rapidement se produire. Le public aura beau essayer de faire marcher ses petites cellules grises, il est peu probable qu’il puisse trouver le coupable, n’est pas Hercule Poirot qui veut ! Mais qu’importe puisque le divertissement et là, et avec lui, le coup de théâtre final doublé de cette surprise de voir le rire se mêler sans cesse à l’intrigue et aux soupçons. Ils sont huit, coupables de déclencher l’hilarité générale, à savoir Dominique Daguier, Sylviane Goudal, Stéphanie Hédin, Brice Hillairet (qui fait un festival), Pierre-Alain Leleu, Marc Maurille, Christelle Reboul ou Christine Bonnard et Pierre Samuel. Le public applaudissant, acquittera de façon unanime, en souhaitant visiblement une seule chose : la récidive. En effet, il y a fort à parier que vous ne demanderez qu’à vous laisser prendre à nouveau au piège de La Souricière, tant le moment passé a été délicieusement agréable.

Philippe Escalier – Photos © François Fonty

La Pépinière théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h 30
https://theatrelapepiniere.com – 01 42 61 44 16

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La Traviata

La Traviata de Guiseppe Verdi à l’Opéra Garnier : un massacre subventionné !

La Traviata qui vient de débuter à l’Opéra Garnier est affligée d’une mise en scène si horrible, si débilitante et vulgaire que l’on en est en droit de se demander comment de telles productions peuvent voir le jour au sein de l’Opéra Garnier ?

En préambule, nous serons d’accord pour affirmer que l’on ne peut pas plaire à tout le monde et que l’on est autorisé à dépoussiérer les œuvres. Ici, nous ne sommes plus dans le domaine artistique mais dans ce qu’il est convenu d’appeler « le grand n’importe quoi », au delà de ce qu’il est permis de faire à la fois pour respecter l’un des plus beaux opéras du monde et … le public, vous savez, ces gens qui paient (cher) pour voir un spectacle !

Tout commence avec un horrible masque représentant les yeux fermés d’une femme occupant tout le devant de la scène. L’orchestre entame l’ouverture, cette belle, douce et délicate musique de Verdi et le plateau commence à tourner. Il sera actionné très souvent au cours de la représentation. Le souci est qu’il fonctionne en faisant des gros grincements très audibles. L’on n’est plus à Garnier mais dans un ancien moulin à grains. Mais ce n’est pas tout !

Sur un énorme écran, le metteur en scène essaie de nous raconter qui est l’héroïne, une sorte de « Traviata pour les Nuls ». Pour cela il utilise FaceBook, des mails, des messages, des photos. En caractères aussi énormes que les ficelles qu’il emploie.
Ensuite, pour que nous comprenions que Violetta a des soucis d’argent, il affiche un relevé de banque, (j’ai reconnu ceux du Crédit Agricole), tout en rouge, (difficile de surligner davantage des choses évidentes), puis des lettres recommandées informant la malheureuse du dépassement de son découvert. Large signature du directeur de la banque, bien visible, au bas des mises en demeure. Seule la photo de l’huissier nous a été épargnée. Mais ce n’est pas tout.

Au bout de trente cinq minutes, arrive un premier entracte … de 25 minutes.
Reprise : l’on se retrouve dans une boite de nuit, l’on y fait des selfies, l’on boit et l’on prend du poppers. Tout en haut d’une pyramide de verres, un barman se contorsionne et s’acharne désespérément sur une bouteille de champagne. C’est idiot, mais c’est encore ce qu’il y a de mieux dans ce que nous avons vu. Tel Siegfried parvenant seul à retirer l’épée du chêne, Alfredo vient à bout de l’objet récalcitrant et singeant un vainqueur de formule 1, l’agite et arrose la foule ! Plus tard, assis à une table, notre héros déboucheur de bouteilles s’affaire sur un ordinateur. Projeté sous nous yeux, toujours de façon énorme, une page Windows sur laquelle s’effectuent des opérations répétitives, permettant de modifier grossièrement les plans d’un appartement. La pollution visuelle est à son maximum mais l’on reste ébloui par une telle imagination ! Le plateau tournant, toujours lui, toujours bruyant, nous fera aussi découvrir, un énorme Kebab appelé Paristanbul. Après l’un de ses grands airs, Traviata, prise soudain d’une grosse faim, part précipitamment en emportant l’une de ses délicieuses préparations. Mais ce n’est pas tout.

Pour que nous ayons bien à l’esprit que la demoiselle Valery, après le champagne s’est repliée à la campagne, nous avons quinze minutes de chant avec une vache sur scène. Une vache ! Il se trouve que comme beaucoup, j’aime les animaux. La pauvre bête, tenue par une personne de dos, (son propriétaire ?), doit rester immobile, mais à moment donné, l’étourdie, peut-être pour marquer son agacement devant ce qu’elle voit, donne un coup de sabot très sonore dans un seau en inox devant servir à la traite. L’on a une boule au ventre en pensant que l’animal va devoir assister, lui, à toutes les représentations. Ce n’est pas humain ! Mais ce n’est pas tout !

Arrive la grande fête où se noue le drame. Vous allez voir arriver des personnages grotesques certains avec d’énormes godemichets collés à l’entrejambe mais aussi sur la tête ou sur les oreilles pendant que le grand cube émetteur des subtiles vidéos à la force évocatrice sans équivalent (!) nous inflige des dessins au laser représentant des actes de copulation, sexe en érection et en action. L’on pense alors au sage gamin de sept ou huit ans présent dans notre loge et que sa maman a amené découvrir l’œuvre de Verdi. L’une des plus belles du répertoire.

Il y aurait encore beaucoup à dire. Nous ne sommes ni contre des mises en scène modernes (même si elles n’ont pas notre préférence), ni contre certaines audaces ou libertés. Encore faut-il un sens esthétique et une logique qui font totalement défaut à l’actuelle Traviata de Garnier. Le « travail » de Simon Stone, puisqu’il s’agit de lui, nous a fait penser dans sa pitoyable simplicité à ces enfants qui viennent vers vous en criant « pipi-caca » avant de repartir en courant. Mais au moins ces bambins sont-ils attendrissants et ont-ils l’excuse de l’âge. Les mélomanes vont sortir sidérés de Garnier et l’on serait bien en peine de trouver une seule excuse au travail bâclé, destructeur et pour tout dire pathétique que nous venons, hélas, de voir !

Philippe Escalier

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