Le Philharmonique de Berlin à la Philharmonie de Paris

Quelques photos prise aux saluts lors du concert donné par le Berliner Philharmoniker placé sous la direction de Kirill Petrenko. Au programme l’ouverture fantaisie « Roméo et Juliette », le premier concerto pour piano de Prokofiev et « Conte d’été » de Joseph Suk. Le premier concerto a été interprété avec une finesse, un force et un brio tout à fait étonnants par la jeune pianiste rusee Anna Vinnitskaya. Sa sonorité lumineuse et celle, inimitable et si raffinée de l’orchestre ont fait merveille, dimanche 5 septembre 2021 à la Philharmonie de Paris.

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La Promesse de l’aube

Parue en 1960, « La Promesse de l’aube » qui relate la jeunesse de Romain Gary à travers sa relation à sa mère, a connu plusieurs adaptations, dont une, récemment au cinéma. Dans un exercice de haute voltige, Franck Desmedt, mis en scène par Stéphane Laporte et Dominique Scheer au Lucernaire, se met au service de ce texte magnifique qu’il a adapté et qu’il nous fait revivre de la plus belle des façons.

Romain Gary, l’une des plus belles plumes du siècle dernier, nous raconte l’histoire d’un amour maternel inconditionnel et immodéré. Dans cette famille, tout étant exagéré, « La Promesse de l’aube » fourmille de détails surprenants et désopilants propres à lui faire rencontrer le succès qui a caractérisé cet ouvrage tiré à plus d’un million d’exemplaires. Né dans l’empire russe en 1914, le jeune Romain émigre d’abord en Pologne où sa mère crée une maison de couture avant de rejoindre la France. Pendant que son fiston commence à écrire et cherche à être publié dans la presse, elle vend des articles de luxe puis se voit confier la gestion d’un petit hôtel niçois. Dans ce mouvement perpétuel, une chose ne change pas : partout et à tous, la mère crie que son fils est un génie qui deviendra un jour célèbre et probablement Président de la République. Difficile de mettre la barre plus haut : la seconde guerre débutant, Gary rejoint sans tarder la France libre et fera la carrière militaire, puis diplomatique et littéraire que l’on sait, laissant toutefois l’Élysée au Général de Gaulle !
Dans ce roman, qui est un roman d’amour, Romain Gary avec des sarcasmes et une bonne dose d’humour ne peut s’empêcher d’exprimer l’agacement que cet attachement excessif a toujours provoqué chez lui. Sans qu’il soit possible de nous tromper sur son affection pour cette mère qui lui cache son diabète et même sa mort qu’il ne découvre qu’au retour de la guerre. Pour qu’il n’apprenne pas trop tôt, ni trop loin de Nice la terrible nouvelle, sa mère lui faisait envoyer au compte gouttes des lettres écrites plusieurs mois avant son décès. Un amour dévastateur qui amènera l’écrivain à relativiser tous les autres : « Avec l’amour maternel, la vie vous fait, à l’aube, une promesse qu’elle ne tient jamais. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine ».

Franck Desmedt, amoureux des défis, qui incarnait magnifiquement une foule de personnages dans « Tempête en juin » d’Irène Némirovsky et qui joue Dieu dans « Le Visiteur » d’Éric-Emmanuel Schmitt, était fait pour dire ce texte et l’incarner. Tout en finesse et en douceur, l’acteur n’a pas son pareil pour envouter le public, et ce, dés les premiers mots. Chez ce magicien aux gestes précis, murmurant comme le ferait tout détenteur de secrets d’importance, l’élocution, toujours parfaite, ressemble à une caresse. Avec la complicité de ses deux metteurs en scène, Stéphane Laporte et Dominique Scheer qui illustrent avec une économie de moyens propre à chasser toutes interférences et à souligner sans jamais surligner ce texte à la richesse infini et à l’humour si délicat, Franck Desmedt entraine le spectateur dans ce qui ressemble à une communion. Quand la littérature et le jeu d’acteur atteignent de tels sommets, la sobriété se doit, comme ici, d’être la règle. Elle seule permet un si beau partage.
Après les longs applaudissements qui saluent cette émouvante prestation, impossible de ne pas s’interroger : autobiographie vraiment ? Pour qui connait la vie de Romain Gary, son goût pour le mystère et la distance qu’il aimait à entretenir avec la vérité, lui, le seul écrivain français à avoir obtenu deux Prix Goncourt, la seconde fois sous le nom d’Emile Ajar et sur la base d’une géniale mystification ayant longtemps tenu le monde littéraire en haleine, la question n’est pas illégitime. La délicieuse scène au Club de tennis où la mère de Gary se jette aux pieds du vieux roi de Suède présent, le suppliant de permettre à son fils (qui n’a jamais tenu une raquette) d’exercer ses talents dans ce lieu huppé, est aussi drôle que probablement inventé. Mais qu’importe, puisque cet acte symbolise si bien ce qu’une mère exaltée comme la sienne aurait pu faire ! Car agissant comme un écrivain de génie, Romain Gary a autant vécu que magnifié une existence qui ne fut pas dénuée d’aventures et de gloire pour autant. Quand un style pur, imagé, sensible et drôle, construit une telle œuvre, tout travail de détective attaché au détail serait inutile et mesquin. Ici, seule compte la vérité de l’écrivain, celle qui permet que le romanesque et le vécu ne fasse qu’un. Celle qui nous projette dans un monde magique, aux confins du réel et de l’imaginaire.

Philippe Escalier

Photos : © Laurencine Lot

Lucernaire : 53 Rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris
Du mardi au samedi à 18 h 30 et dimanche à 17 h
01 45 44 57 34 – http://www.lucernaire.fr

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La Course des géants

En mixant un épisode célèbre de la conquête spatiale avec l’aventure personnelle d’un jeune surdoué malmené par la vie, Mélody Mouret nous offre un moment de théâtre palpitant porté par une belle troupe au Théâtre des Béliers Parisiens.

Après « Les Crapauds fous » avec lesquels elle avait démontré l’étendue de ses talents d’auteur, Mélody Mouret renoue avec le succès et fait brillamment la démonstration qu’elle détient les secrets de fabrication d’une pièce où une l’écriture élégante et pleine de vie permet d’offrir au spectateur d’intenses bonheurs partagés.

Nous sommes à Chicago dans les années 60. Grand immature sans autre famille qu’une mère à problèmes, Jack Mancini travaille dans la pizzeria de son oncle qui l’aime assez pour lui servir de père et oublier ses nombreuses turpitudes : le jeune homme adore les chiffres, mais il est surtout passé maître dans l’art d’additionner les problèmes, façon pour lui d’oublier une jeunesse injustement confisquée. Passionné depuis toujours par l’aviation, rêvant de devenir astronaute, ce surdoué dispose pourtant des moyens pour s’accomplir. La rencontre avec un professeur de psychologie qui découvre ses talents et le prend sous son aile, va lui permettre de lutter contre ses démons et lui ouvrir d’autres horizons ainsi que. les portes de la NASA.

Faire des aller-retour entre l’universel et le particulier, la grande histoire et l’aventure personnelle, le réalisme et la fiction, l’héroïsme et le romantisme, Mélody Mouret fait cela à la perfection. Elle parvient également à camper chacun de ses personnages avec une vérité touchante et sa mise en scène précise, spectaculaire et très visuelle permet de donner à la pièce une dimension quasi cinématographique. Si l’on ajoute le talent des comédiens d’une parfaite crédibilité et tout en subtilité, Éric Chantelauze, Jordi Le Bolloc’h, Nicolas Lumbreras, Anne-Sophie Picard, Valentine Revel-Mouroz, et Alexandre Texier, l’on comprend aisément que les spectateurs se laissent volontiers embarquer dans cette histoire haletante comme un thriller et émouvante comme un film d’amour que l’on ne quitte qu’à regret !

Philippe Escalier

Photos © Alejandro Guerrero

Théâtre des Béliers Parisiens : 14 bis rue Sainte-Isaure 75018 Paris
Du mardi au samedi à 21 h et le dimanche à 15 h
01 42 62 35 00 – http://www.theatredesbeliersparisiens.com

Vous pouvez aussi réserver vos places sur le site de http://www.tatouvu.com

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Sodome ma douce

En guise de spectacle de fin d’année, des élèves en fin de cycle du Cours Florent ont proposé un travail choral sur « Sodome ma douce », une pièce de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Juliette Rabuteau et Morgane Mercier. Ce magnifique texte d’une actualité brulante, (la cité est détruite par une épidémie, transmissible sexuellement par les femmes), condamne les violences et le fanatisme. Il a été joué hier par une troupe aux talents prometteurs. Souhaitons que ce spectacle puisse être repris sur une scène, à Paris ou ailleurs.

La représentation a eu lieu dans les locaux du Cours Florent, 44, rue Archereau 75019 Paris le 10 septembre 2021.

Avec :

Eva Flecho
Louis Roussel Mandelli 
Claire Camhy
Soleo Hugon 
Clément Boecher 
Geoffrey Parkinson 
Louise Picou
Quentin Lamour
Rachel Karé
Simon Barat 
Theo Apetogbor

Photos © Philippe Escalier

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Lawrence d’Arabie

Retracer sur scène le destin hors du commun de l’officier britannique qui a suscité la grande révolte arabe du début du XXe siècle, demandait une bonne dose d’audace, celle-là même qui a caractérisé la vie de T.E Lawrence. Le pari fou d’Eric Bouvron et de Benjamin Penamaria a immédiatement conquit le Off d’Avignon 2021 où, comme une trainée de poudre, la rumeur s’est répandue : Lawrence était le spectacle qu’il fallait voir. Plus qu’une réussite, c’est un choc émotionnel !

L’adaptation de la vie de Lawrence d’Arabie est une gageure que jusqu’à présent seul le cinéma a été capable de relever, avec le somptueux film aux sept Oscars de David Lean. L’Angleterre, le Proche-Orient, les batailles épiques contre les Ottomans (comme l’incroyable prise d’Aqaba), les négociations difficiles et les coups tordus entre son pays et les tribus arabes divisées qui n’avaient aucune confiance dans l’Empire britannique, tout dans cette vie, qu’aucun romancier n’aurait jamais pu imaginer, est difficile à incarner sur une scène. À moins, comme ici, de raconter et de reconstituer l’Histoire en laissant libre cours à l’imagination et la poésie. Renonçant à la débauche de moyens ou de décors auxquels l’on aurait pu s’attendre, Eric Bouvron, assisté de Jérémy Coffman, dans sa mise en scène, a choisi le minimalisme le plus pur et le plus stylisé, mis en évidence par les sublimes lumières d’Edwin Garnier. Avec des tapis, quelques voiles, une poignée d’accessoires et beaux costumes (de Nadège Bulfay), il laisse au jeu des comédiens un pouvoir évocateur sans limite. L’on passe d’un lieu à un autre, les acteurs changent maintes fois de rôles, le récit ne faiblit jamais rythmé par une magnifique présence musicale : la voix magique de Cecilia Meltzer et les instruments de Julien Gonzales et Raphaël Maillet font corps avec le spectacle, pour lui donner toute son émotion et son intensité. La salle vibre, elle rit aussi pendant ces moments pimentés d’humour qui s’intègrent si bien dans cette magnifique œuvre chorale. Renouant avec le talent et la force des conteurs capables de nous faire voyager en restant autour d’un feu, l’équipe de Lawrence d’Arabie nous offre de revivre les aspects les plus importants de la vie de ce personnage mythique. L’on peut, sans peine, imaginer le travail et probablement les voyages qui ont permis aux auteurs de s’imprégner des peuples et des paysages qu’ils allaient évoquer. Les trains sautent, l’on traverse le terrible désert de Jordanie, sans rien perdre des aspects spectaculaires de cette épopée que nous fait partager une troupe de haut vol. Kevin Garnichat est le seul à interpréter un rôle unique, celui de Lawrence. Autour de lui, Alexandre Blazy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saada, Ludovic Thievon sont à l’unisson. Conscients de nous offrir un inoubliable moment, tous sont d’une force et d’une justesse remarquables. Au final, après une longue standing ovation, les spectateurs ont visiblement du mal à quitter les lieux, désireux de ne pas mettre un terme trop vite à l’envoutement qu’ils viennent de connaitre.

Le spectacle doit être repris pour quelques dates en tournée puis, au tout début de 2022 à Paris. Plus que quelques mois à attendre avant d’assister à cette magnifique réussite, quintessence de tout ce qui nous fait vibrer et que l’on aime, par dessus tout, voir au théâtre.

Philippe Escalier
Photos ©A. Vinot

Théâtre Des Halles : rue du Roi René 84000 Avignon
A 21 h 30 – relâche le 27 juillet 2021 – 04 32 76 24 51

Août
Le 2 BONAGUIL (47) – Festival de Bonaguil – Fumel – Théâtre de la Nature
Le 4 SARLAT (24) – Festival des Jeux du Théâtre de Sarlat – Jardin des Enfeus

Octobre
Le 15 COYE LA FORET (60) – Festival Théâtral de Coye la Forêt – Centre Culturel
Le 19 RUEIL-MALMAISON (92) – Théâtre André Malraux (2 représentations)

Novembre
Le 14 COURBEVOIE (92) – Espace Carpeaux
Le 16 LE VESINET (78) – Théâtre du Vésinet

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No Limit

Dans cette comédie déjantée, Robin Goupil raconte comment une erreur est à deux doigts de provoquer un conflit nucléaire entre les USA et la Russie soviétique. Un délire aux inspirations multiples rendu savoureux par une troupe de neufs jeunes acteurs bourrés de talent. Gens trop sérieux et militaristes forcenés s’abstenir !

Basé sur l’intrigue de « Point limite », film de Sidney Lumet de 1964, mais aussi de « Docteur Folamour » de Stanley Kubrick, sorti la même année, « No Limit » n’hésite pas à s’affirmer comme un pot-pourri des comiques favoris de Robin Goupil, qui sont aussi les nôtres. Situations ubuesques, comique de répétition, dans cette comédie, l’on a peur ni des pitreries, ni du burlesque, ni du grotesque encore moins de l’absurde et du non-sens. Il se trouve que l’ensemble qui aurait pu vite devenir indigeste fonctionne bien et s’avère étonnamment léger. Indépendamment du « À la manière de » ouvertement revendiqué, qui pourrait faire dire « rien de nouveau sous le soleil », la mécanique et la construction subtile du spectacle sont telles que l’on ne résiste pas longtemps à ce bombardement de gags auquel il convient de tirer son chapeau. D’autant que cette belle architecture diablement efficace trouve son répondant dans la qualité de la troupe, mise en scène par l’auteur. Thomas Gendronneau, Victoire Goupil, Martin Karmann, Théo Kerfridin, Maika Louakairim, Augustin Passard, Stanislas Perrin, Laurène Thomas, Tom Wozniczka sont parfaits, dans des rôles pourtant tout sauf évident. Ensembles, ils contribuent à rendre cette « Etoffe des zéros » si l’on peut oser ce détournement, parfaitement délicieuse.
À défaut de citer le célébrissime vers plein de provocation d’Appolinaire « Ah Dieu, que la guerre est jolie », vous pourrez sortir, sourire aux lèvres, en sifflotant l’air d’Offenbach « Ah que j’aime les militaires »… quand ils sont aussi irrésistiblement drôles !

Philippe Escalier

Théâtre du Train Bleu : 40, rue Paul Saïn, 84000 Avignon
Jusqu’au 26 juin les jours pairs à 14 h 05 – 04 90 82 39 06

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65 Miles

Dans sa description de destins cabossés, Matt Hartley nous livre une vision réaliste, dure mais humaniste de l’intimité familiale, magnifiée par la mise en scène de Pamela Ravassard et portée par sept comédiens remarquables.

La famille, c’est bien compliqué ! Sur cette évidence, aggravée par des conditions sociales d’une grande précarité, Matt Hartley construit l’histoire des retrouvailles de deux frères après la sortie de prison de l’ainé, coupable de meurtre. Le cadet a poussé sa fiancée à avorter, son frère, perdu dans un univers qu’il ne reconnait plus, va chercher à retrouver une enfant qu’il n’a jamais vue. Pour ces deux hommes abandonnés par leurs parents, construire un semblant de foyer semble relever de la science fiction. Sans mièvrerie, sans pathos et surtout avec une appréciable dose d’humour, Matt Hartley (la quarantaine, une vingtaine de pièce à son actif) nous démontre l’art du théâtre (et du cinéma !) anglo-saxon à aborder les problèmes humains ou sociaux avec une touchante justesse. Rien n’est excessif et surtout rien n’est totalement sombre. Car « 65 Miles » est aussi une pièce sur la résilience et les tentatives de s’en sortir, malgré tout. C’est dire à quel point l’histoire qui nous est racontée est riche, belle et émouvante. Cette force, cette subtilité, cet espoir, on les retrouve dans la mise en scène de Pamela Ravassard qui dans des tableaux d’une prodigieuse subtilité et d’une grande beauté, nous donne à apprécier la pièce sous toutes ses facettes. Avec un accompagnement musical, une scénographie de Benjamin Porée et des lumières de Cyril Manetta, elle sublime le texte et les comédiens. Benjamin Penamaria, tout en intensité et en retenu, joue l’ainé désireux de maitriser sa violence, Garlan Le Martelot incarne avec justesse ce cadet qui peine à assumer face à Emilie Piponnier d’une émouvante fraicheur. Stefan Godin dans son rôle de stabilisateur, père par substitution est tout aussi méritant, à l’image de Karina Beuthe-Orr, Emilie Aubertot et Sébastien Desjours. Tous sont magnifiques et donnent au texte sa pleine et entière mesure.
Entre l’inné et l’acquis, les drames familiaux et sociaux, « 65 Miles » est un spectacle humain, profondément humain mis en scène et joué d’une exceptionnelle façon ! Pour toutes ses raisons et pleins d’autres encore, « 65 Miles » vaut vraiment le détour !

Philippe Escalier – photos : © Benjamin Porée, OFGDA et Godeau 

Théâtre du Girasole : 24 bis, rue Guillaume Puy 84000 Avignon – 04 90 82 74 42
Tous les jours sauf le lundi à 15 h 30

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Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

Deux textes de trente minutes, l’un de Musset, l’autre écrit autour du poète romantique mêlent ironie et tendresse formant un beau moment théâtral d’une légèreté réjouissante.

Une pièce en un acte d’une demi-heure, écrite par l’un des grands noms du XIXe siècle, curieux diriez-vous ? L’on comprend mieux si le contexte est précisé : Musset, profondément mortifié par l’échec cinglant de sa « Nuit vénitienne » en 1830 décide de se consacrer au genre dramatique mondain et mineur basé sur une intrigue sentimentale légère à destination des salons parisiens, qui seront qualifiés de Proverbes.
C’est pour compléter cette courte comédie qu’Isabelle Andréani nous offre en prélude « La clef du Grenier d’Alfred »un texte pétillant, évocation pleine d’humour de l’univers amoureux et théâtral d’Alfred de Musset. L’enchainement des deux textes se fait le plus naturellement du monde, tant la symbiose entre les deux moments est parfaite. Nous abandonnons le « Grenier » et les échanges croustillants entre Musset et George Sand pour passer le pas de cette porte dont on ne se sait comment la laisser ! Entrouverte peut-être car le Comte a voulu passer une tête pour s’entretenir avec la Marquise et lui déclarer sa flamme, lui dont on sait pourtant qu’il court les danseuses et elle, qui parle de mariage avec un riche voisin.
Le Comte sur un ton léger, commence par complimenter sa belle Marquise. Mal lui en prend, badiner, il ne faut pas y songer : la dame déteste qu’on lui fasse la cour ! C’est si facile et là voilà de se plaindre, à juste titre, d’être rabaissée au rang d’objet décoratif dont on loue la beauté. Déconcerté, rabroué, le Comte attaqué dans son orgueil de mâle, fait mine de partir, revient, s’adoucit et finit par comprendre : il fait alors ce qu’elle attendait : une demande en bonne et due forme, la plus belle qui soit. Notre porte peut enfin se refermer.

Dans une mise en scène colorée et précise de Xavier Lemaire, abondante en décors, Agathe Quelquejay et Michel Laliberté, dans de beaux costumes d’époque, s’épanouissent dans leur deux rôles qu’ils incarnent à la perfection. Ils prennent visiblement autant de plaisir à jouer ce texte que nous à le voir et à l’entendre. Au fil de leur cheminement pour aller vers leur union, ils pourront nous faire songer à ce passage de « On ne badine pas avec l’amour » où Musset, qui a des comptes à régler avec le genre humain écrit, non sans excès : « Le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. »
Si les êtres, selon Musset, sont « imparfaits et affreux », son théâtre, lui, est tout à l’opposé, capable de décrire dans un style si délicat, les délices de la passion. C’est dire qu’il ne faut pas se priver de respirer à pleins poumons cette bouffée de bonheur, véritable hymne à l’amour.

Philippe Escalier – Photo @Laurencine Lot

Théâtre Essaïon : 2, place des Carmes 84000 Avignon à 14 h 10 – 04 90 25 63 48

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Gay Pride Paris 26 juin 2021 – © Philippe Escalier, all right reserved

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Homosexuels et lesbiennes dans l’Europe nazie

C’est une première en France ! Sur la base de nombreux documents inédits, le Mémorial de la Shoah met en lumière les persécutions dont furent victimes les homosexuels et les lesbiennes sous le IIIe Reich, de manière chronologique et thématique. Florence Tamagne, maître de conférence en histoire contemporaine à l’université de Lille et auteure de la première thèse d’histoire contemporaine sur l’homosexualité, est le commissaire scientifique de cette exposition gratuite.

Il faudra de nombreuses années après la seconde guerre mondiale pour que l’on commence à parler de la Shoah. Il faudra plus de temps encore pour que les persécutions contre les femmes et les hommes homosexuels soient reconnues. En effet, après 1945, se déclarer homosexuel, c’est prendre le risque de tomber sous le coup du sinistre paragraphe 175 du code pénal allemand, toujours en vigueur :
« § 175 : Les actes sexuels contre nature qui sont perpétrés, que ce soit entre personnes de sexe masculin ou entre hommes et animaux, sont passibles de prison ; il peut aussi être prononcé la perte des droits civiques. »
Il ne sera aboli qu’en 1994 ! Il faut attendre les années 70 et le mouvement de libération gay et lesbien pour que le sujet puisse enfin être sérieusement abordé.

Le début du XXe siècle se présente plutôt favorablement avec un épanouissement d’une subculture homosexuelle dans les grandes capitales européennes comme Paris et Berlin qui vit des années folles assez exubérantes sous la République de Weimar, et ce, en dépit des violents préjugés homophobes ponctuant les discours religieux et médicaux, qui serviront de terreau au système répressif nazi. Après 1933, l’orientation homosexuelle n’est pas considérée comme un délit, c’est le comportement qu’elle induit nécessairement qui est réprimé. Ce que l’on appelle à l’époque une « prédisposition à l’homosexualité » peut être corrigée. Pour Himmler, qui a été le partisan le plus radical de la lutte contre l’homosexualité, cette population constitue en raison de son mode de vie une atteinte à l’utopie nationale-socialiste (un État dans l’État) ; leur « féminité » étant une menace pour l’idéal de « l’État viril » ; son comportement est enfin une atteinte à la natalité menaçant la survie de la race aryenne alors que celle-ci lutte pour la conquête de son espace vital. L’homosexuel, décrit comme lâche, menteur, irresponsable, déloyal, est un « objet idéal de pression », facilement manipulable par les ennemis de l’Allemagne. Toutefois, la phraséologie éliminationiste de Himmler visait la liquidation de l’homosexualité comme phénomène de « dégénérescence de la vie sociale », mais non le meurtre de chaque personnalité homosexuelle. Les nazis veulent différencier les cas minoritaires d’homosexualité supposée innée et définitive de la majorité de ceux qui pouvaient être ramenés à la normalité hétérosexuelle par divers « traitements » (emprisonnement, internement, travaux forcés, camp de concentration, traitement hormonal, castration).

La majorité des lesbiennes va pouvoir échapper à la répression, à la condition de rester discrètes et de ne pas subir de dénonciation, quand elles vivaient en couple. Certaines s’exilent, d’autres concluent des mariages blancs, parfois avec des homosexuels.
Bien que cela ait été envisagé à plusieurs reprises, l’homosexualité féminine n’a pas été criminalisée dans l’Allemagne nazie. Il est difficile de déterminer combien de femmes ont été poursuivies comme lesbiennes, mais sous d’autres motifs. On ne trouve enfin que des traces sporadiques de leur internement dans les camps. En revanche, en Autriche, une législation antérieure (paragraphes 129 et 130 du Code pénal, 1852), maintenue après l’Anschluss, rendait l’homosexualité féminine, aussi bien que masculine, passible d’une peine maximale de 5 ans d’emprisonnement.
Concernant les hommes, sur les 100 000 qui furent fichés, la moitié firent l’objet de condamnation, et entre 5 000 et 15 000 furent envoyés en camp de concentration où la plupart périrent.
En France, le gouvernement de Vichy a cherché, dans ce domaine aussi, à s’aligner sur les nazis, même si la persécution pour fait d’homosexualité a eu des effets moins systématiques qu’en Allemagne. Le 6 août 1942, Pétain signe une loi modifiant l’article 334 du Code pénal permettant une répression spécifiques des comportements homosexuels et réintroduisant, pour la première fois depuis la Révolution française, la notion d’acte contre-nature, qui ne sera abrogée que le …4 août 1982 !

Sur la base d’interviews et d’extraits vidéos, de documents administratifs, de livres et de destins particuliers ayant subis les horreurs des camps, l’exposition concentrée dans une seule grande pièce se révèle riche et d’une pédagogie exemplaire. Que ce soit pour le souvenir et la mémoire, pour battre en brèche certaines contre-vérités, cette exposition d’une grande clarté est d’une grande utilité, en particulier à un moment où, au sein même de l’Europe, certains états comme la Pologne ou la Hongrie tentent de mettre en place des politiques ségrégationnistes et alors même que les avancées en matière de liberté des mœurs sont toutes récentes, la condition des homosexuels restant alarmantes dans de nombreux pays à trois heures d’avion de Paris !

Mémorial de la Shoah : 17, rue Geoffroy-l’Asnier 75004 Paris
Tous les jours sauf le samedi de 10 h à 18 h
Nocturne le jeudi à 22 h
Entrée libre et gratuite

Texte et photos Philippe Escalier – Photos avec l’aimable autorisation de la Direction de la Communication du Mémorial de la Shoah

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