De la naissance à bord d’un train transsibérien à l’ultime salut du Palais Garnier, l’odyssée d’un homme qui rendit la scène aux danseurs, fit de son corps un acte de liberté et paya cette liberté au prix fort.
Il y a chez Rudolf Noureev une contradiction que toute son existence porte sans jamais la résoudre. L’homme le plus discipliné de la danse classique fut aussi le plus indomptable. Le corps le plus rigoureusement entraîné servit un tempérament de fauve. Né en mouvement, dans un wagon lancé à travers la Sibérie, Rudolf Noureev n’aura cessé de bouger, de fuir, de conquérir, de repartir encore, jusqu’à reposer sous une mosaïque qui imite un tapis d’Orient jeté sur les malles d’un éternel voyageur. Entre ces deux images, un train et un kilim, tient l’une des trajectoires les plus intenses du vingtième siècle. Aucun autre danseur n’a exercé sur l’histoire, le style et la perception même de la danse une influence comparable à la sienne. Il a modifié l’attente du public, et rien dans ses origines ne laissait présager pareil bouleversement.
Une enfance de pauvreté et de neige
Rudolf Khamétovitch Noureev vient au monde le 17 mars 1938, à bord du Transsibérien, non loin du lac Baïkal, alors que sa mère Farida, originaire de Kazan, rejoint avec ses filles le père, Hamet, militaire en garnison. La date officielle est celle du 17 mars, mais l’enfant, prématuré, est peut-être né deux ou trois jours plus tôt. La famille est tatare et musulmane, d’origine paysanne, d’une grande modestie, issue de la Bachkirie. Hamet Noureev a su profiter des chances ouvertes par la Révolution pour devenir instructeur politique de l’Armée rouge, où il gagne le grade de major. Cadet de quatre enfants et seul garçon, Rudolf Noureev ne gardera aucun souvenir de ce père absent jusqu’à son retour, en 1946, ce qui scellera entre eux une distance que la danse, jugée par Hamet Noureev indigne d’un homme, ne fera qu’aggraver.
L’enfance se déroule à Oufa, capitale de la Bachkirie, dans une maison de bois partagée avec d’autres familles évacuées. Le froid, la faim, les routes non goudronnées, les hivers interminables composent un quotidien rude que Rudolf Noureev évoquera plus tard avec une crudité saisissante, jusqu’à ce nez qui coulait sans cesse et ces muqueuses gelées. Les Noureev sont parmi les plus pauvres, et leurs repas se résument souvent à des pommes de terre bouillies. À l’école, le petit garçon, fragile, mal nourri, souvent moqué, se présente sans chaussures et porte le manteau d’une de ses sœurs.
C’est pourtant là que la vocation prend feu. Oufa possède un théâtre de bonne tenue, où le grand Feodor Chaliapine avait jadis débuté. Le soir du réveillon de 1945, Farida Noureeva parvient, avec un unique billet, à faire entrer toute sa famille pour assister à un ballet patriotique, Le Chant des cigognes, porté par l’étoile bachkire formée à Leningrad, Zaituna Nazretdinova. L’enfant pauvre comprend à cet instant qu’existe un autre monde, fait de scène, de musique et de lumière, et qu’il y entrera. Il commence par les danses folkloriques, à l’école et chez les Pionniers, puis se forme auprès d’Anna Oudeltsova, ancienne danseuse exilée à Oufa, qui devine le don et le confie après dix-huit mois à Elena Vaitovitch. Toutes deux avaient été professionnelles, toutes deux lui parlent des artistes qu’elles ont vus, Anna Pavlova ou les Ballets russes de Serge de Diaghilev, et lui font comprendre que la danse n’est pas qu’affaire de technique. Elles lui désignent enfin l’horizon, Leningrad et son école, qu’elles tiennent pour la meilleure du monde. L’obstacle est partout, la pauvreté, l’éloignement, et un père qui interdit ces cours au nom d’une carrière convenable d’ingénieur ou de médecin. Sa mère, elle, ferme les yeux sur ses escapades.
Leningrad, le maître et la révélation
À quinze ans, Rudolf Noureev fait de la figuration au théâtre d’Oufa, prend les classes de la compagnie, gagne le corps de ballet. Lors d’une tournée de dix jours à Moscou, il remplace au pied levé, sans en connaître les pas et sans une seule répétition, un soliste blessé dans une danse de caractère. Il s’en tire grâce à une mémoire prodigieuse, qui enregistre instantanément tout ce qu’elle voit, et qui lui permettra plus tard de remonter à lui seul la plupart de ses productions. Une blessure l’éloigne de la scène, mais il se rétablit et passe l’audition de l’école du Bolchoï, qui l’accepte. Il choisit pourtant de tenter Leningrad et y consacre l’argent gagné. On l’admet en lui prédisant qu’il deviendra soit un danseur extraordinaire, soit le modèle même du raté, le second pronostic paraissant alors le plus vraisemblable.
À dix-sept ans, en 1955, âge tardif pour un futur soliste, il entre donc dans l’école héritière de la tradition de Marius Petipa, avec un style mal dégrossi et le retard de sept années sur ses condisciples. Il en fait un défi. Trois années durant, il repousse ses limites, répète sans relâche les pas qui lui résistent, transgresse les règles qu’il juge stupides, assiste à toutes les représentations du Kirov malgré les sanctions, supplie qu’on le verse dans une division supérieure de peur d’être appelé sous les drapeaux avant la fin de ses études. Ce caprice, qu’on lui accorde, lui vaut surtout de rejoindre la classe d’Alexandre Pouchkine, pédagogue d’une douceur et d’une intelligence rares, qui sait mûrir un tempérament au lieu de le briser. Alexandre Pouchkine commence par ignorer son élève, puis, convaincu de sa détermination, l’aide considérablement et lui ouvre, avec son épouse Xenia, la porte de son foyer. Le jeune homme y apprend la technique, mais aussi une certaine idée de l’autorité du corps sur le plateau.

À la soirée de fin d’études, Rudolf Noureev danse le pas de deux du Corsaire avec une ferveur telle, dont témoigne un film de l’époque, que le Kirov et le Bolchoï lui offrent un contrat. Il choisit le Kirov, l’ancien Ballet impérial, et débute dans Laurencia aux côtés de la grande Natalia Doudinskaya. Une blessure à la cheville le menace aussitôt, un médecin lui prédit qu’il ne dansera plus jamais, il reparaît contre tout avis. Cette cheville le fera souffrir toute sa vie, et en aurait dissuadé tout autre que lui. En trois saisons, il danse une quinzaine de rôles, dont les rôles-titres de Don Quichotte, La Bayadère, La Belle au bois dormant et Le Lac des cygnes, devient le partenaire de toutes les étoiles de la maison et se forge un cercle d’admirateurs fidèles, séduits par sa lecture personnelle de chaque ballet. Il réclame d’autres costumes, se dispute avec ses répétiteurs, quitte parfois le plateau pour travailler seul. Réputation d’indiscipline et succès grandissant marchent désormais de pair. Indocile aux usages, il refuse même d’adhérer à la ligue de la jeunesse communiste. Déjà, il est trop grand pour le cadre qui l’enferme, et le système soviétique, méticuleux et corseté, lui mesure ses rôles et ses sorties.
Le saut vers la liberté
Au printemps 1961, le Kirov part en tournée vers l’Ouest, et il devient impensable de ne pas emmener Rudolf Noureev. On le surveille pourtant de près, car il échappe aux autocars officiels pour courir Paris avec des danseurs français. De tous les artistes de la troupe, il est celui qui inquiète le plus les agents qui encadrent la tournée. Le 16 juin 1961, à l’aéroport du Bourget, se joue l’une des scènes les plus célèbres de l’histoire de la danse. La compagnie doit s’envoler pour Londres, mais on remet à Rudolf Noureev un billet pour Moscou, où l’attendrait un gala. Il ne croit pas à ces assurances et comprend qu’on ne le laissera plus jamais sortir d’Union soviétique. Avec l’aide de Clara Saint, jeune femme du milieu artistique parisien, et l’appui du danseur Pierre Lacotte, il fausse compagnie à ses gardiens et se jette vers les policiers français pour demander l’asile. Le geste fait aussitôt la une du monde entier. On parle d’un saut vers la liberté, et Rudolf Noureev devient, sans l’avoir cherché, un symbole de la guerre froide autant qu’un danseur.
La riposte soviétique est implacable. Reconnu coupable de trahison au terme d’un procès secret tenu en son absence, condamné par contumace, il voyagera longtemps avec des titres de transport provisoires, avant d’obtenir, en 1982, la citoyenneté autrichienne. Durant des années, il vivra sous la menace constante d’un enlèvement ou d’un attentat. Ce n’est qu’à la fin de la décennie suivante que le cercle se rouvrira.
Le danseur qui rendit la scène aux hommes
Engagé dès le lendemain de sa défection par les Ballets du Marquis de Cuevas, qu’il quittera après quelques mois en détestant leur Belle au bois dormant, Rudolf Noureev entame une carrière occidentale foudroyante. Il estime la ballerine Rosella Hightower, avec qui il monte son premier ouvrage, le pas de deux de Casse-Noisette, et fait la connaissance de l’Américaine Maria Tallchief. C’est elle qui le conduit indirectement vers la rencontre capitale de sa vie. Tallchief s’apprête à danser à Copenhague avec le danseur danois Erik Bruhn, que Rudolf Noureev admirait depuis qu’il l’avait vu dans un simple film d’amateur, persuadé qu’il était le seul interprète vivant capable encore de lui apprendre quelque chose. Les deux hommes se rencontrent, tombent amoureux, et noueront un lien que rien, ni les disputes ni les séparations, ne dénouera jamais. Erik Bruhn, modèle de pureté et d’élégance, lui transmet la tradition danoise issue d’August Bournonville et le style occidental qui vient enrichir son école russe. Surtout, son exemple confirme Rudolf Noureev dans sa conviction la plus profonde, qu’un homme peut danser avec autant d’expression qu’une femme. La variation lente que les deux danseurs chorégraphient chacun dans leur version du Lac des cygnes annonce une manière nouvelle de la danse masculine, que d’autres reprendront, jusqu’à Frederick Ashton.
C’est là la grande affaire de sa vie d’interprète et de chorégraphe. Au dix-neuvième siècle, le danseur n’était souvent qu’un porteur, faire-valoir de la ballerine. Rudolf Noureev renverse cet équilibre. Il danse pour exister pleinement, multiplie les variations, exige des rôles masculins qu’ils brillent d’un éclat égal à celui des rôles féminins, enrichit systématiquement la partie de l’homme chaque fois qu’il remonte Marius Petipa. Sa danse mêle la rigueur de l’école russe à une liberté du torse et des ports de bras qui surprend, sur un jeu de jambes d’une virtuosité étourdissante, des sauts immenses et des tours en l’air innombrables. Ses proches diront ce style inimitable. Sa philosophie tient en un mot, la faim. Il n’a jamais cessé de rattraper son départ tardif, prend sa classe chaque jour, danse presque chaque soir, refuse le repos, traverse les continents pour se produire encore. Il résumait l’exigence d’une formule, « chaque pas doit porter la marque de son sang ». Cette voracité n’est pas dispersion mais refus de toute frontière.
Margot Fonteyn, l’accord parfait
En 1961, Rudolf Noureev est invité au gala que Margot Fonteyn organise à Londres pour la Royal Academy of Dancing. Il rêvait d’y danser Le Spectre de la rose à ses côtés, mais elle le donnait déjà avec John Gilpin et se demandait comment paraître à son avantage face à ce jeune Russe. Il danse donc Le Cygne noir avec Rosella Hightower et un solo, Poème tragique, que Frederick Ashton règle pour lui. L’année suivante, en 1962, il fait ses débuts au Covent Garden dans Giselle, aux côtés de Margot Fonteyn, alors au sommet de sa carrière et son aînée de près de vingt ans. Le couple devient un phénomène que la presse baptise la « rudimania ». La complémentarité est totale, la maturité souveraine de Margot Fonteyn rencontre la fougue du transfuge. À vingt-trois ans, il rend à une ballerine de quarante-deux ans un élan neuf et une autre compréhension de son art, tandis qu’elle l’inspire et l’aide à se fixer. Pour eux, Frederick Ashton crée Marguerite et Armand en 1963, et leur Lac des cygnes viennois de 1964 déclenche un délire de rappels que l’on compta par dizaines, jusqu’à quatre-vingt-neuf, chiffre devenu légende.
Rudolf Noureev expliquait leur miracle d’une phrase, « ce n’est pas elle, ce n’est pas moi, c’est le but que nous poursuivons ensemble ». Ils dansèrent avec quantité d’autres partenaires, qui tous progressaient à leur contact, mais tiraient leur plus grande fierté de ce qu’ils accomplissaient à deux. Cette alliance, prolongée par une amitié sans faille, demeure l’un des sommets de la danse du vingtième siècle.
Un répertoire sans frontières
Le Royal Ballet sera sa maison jusque dans les années 1970, mais Rudolf Noureev se produit avec des dizaines de compagnies, parfois parce qu’elles ont besoin d’une tête d’affiche, le plus souvent par appétit d’autres rôles et d’autres styles. Avec Paul Taylor, dont il aimait l’œuvre, il renonçait à son cachet quand la troupe ne pouvait se le permettre. Il apprenait vite, et finit par maîtriser plus d’une centaine de rôles auprès d’une quarantaine de chorégraphes, parmi lesquels Frederick Ashton, George Balanchine, Maurice Béjart, Rudi van Dantzig, Flemming Flindt, Martha Graham, Murray Louis, Kenneth MacMillan, Roland Petit, Paul Taylor et Glen Tetley. Beaucoup créèrent pour lui. Le rôle qui condensa tous ses dons et lui restera attaché est l’Armand d’Ashton, poète et passionné face à la Marguerite de Margot Fonteyn. Mais on n’oublia pas l’émotion qu’il porta au Chant du compagnon errant de Maurice Béjart, créé en 1971 avec Paolo Bortoluzzi, l’humour de Jazz Calendar, le Bourgeois gentilhomme de Balanchine, la complexité de Laborintus et de Tristan de Glen Tetley, ou la flamboyance de Paradis perdu de Roland Petit. Il apporta son tempérament au répertoire le plus pur, Apollon, Four Schumann Pieces de Hans van Manen, Dances at a Gathering de Jerome Robbins, et aux rôles narratifs, Colas dans La Fille mal gardée, Le Fils prodigue, Des Grieux dans Manon, le Don Juan de John Neumeier, le héros de L’Idiot de Valery Panov. Il aima reprendre les rôles de son glorieux prédécesseur Nijinski, traduisant mieux que nul autre la grâce ambiguë du Spectre de la rose, et fut l’un des premiers et le plus célèbre des classiques à se risquer dans la danse contemporaine, jusque dans l’Appalachian Spring de Martha Graham.
Certains de ses admirateurs, Frederick Ashton et Dame Ninette de Valois au premier rang, le tenaient pour si inégalable dans le classique qu’ils regrettaient ce temps donné au contemporain. L’élan de ses variations de La Bayadère, son engagement dans Giselle, son ardeur mélancolique dans Le Lac des cygnes, sa drôlerie dans Don Quichotte leur donnaient raison. S’il fallait retenir un seul instant pour dire son génie, ce serait la variation du dernier acte de La Belle au bois dormant, chaque pas exécuté avec superbe, enchaîné dans une progression continue jusqu’au manège final de grands jetés tournants, sans la moindre hâte, conclu sur l’immobilité parfaite d’une cinquième position telle que l’exigeait Alexandre Pouchkine.

Cette manière de discuter les versions reçues le conduit naturellement à monter les siennes. Dès 1964, à vingt-six ans et sans expérience aucune de chorégraphe, il remonte en quelques mois deux ouvrages majeurs, une Raymonda profondément remaniée pour la troupe itinérante du Royal Ballet et un Lac des cygnes entièrement repensé pour l’Opéra de Vienne. Lorsqu’il avait dansé pour la première fois Giselle et Le Lac des cygnes à Londres, on lui avait reproché ses ajouts, mais Frederick Ashton, qui avait lui-même monté Giselle, jugeait absurde d’enfermer un tel artiste dans un moule préétabli, et Ninette de Valois le défendit avec vigueur. De ses six relectures de Marius Petipa, toutes encore dansées, La Bayadère reste la plus fidèle à l’original, Don Quichotte la reprise la plus réussie, Casse-Noisette la lecture neuve la plus accomplie. Il signa aussi un Roméo et Juliette hautement dramatique et fidèle à Shakespeare, une Cendrillon transposée dans les studios d’Hollywood, et plusieurs pièces en un acte, dont Manfred, inspiré de Byron, et La Tempête. Tous ses ballets réservent de grands rôles aux solistes et des danses difficiles au corps de ballet, vertu rare chez les chorégraphes. Pressenti pour diriger le Royal Ballet en 1977, il ne fut pas retenu, parce qu’il voulait continuer à danser.
L’icône et le monde
Rudolf Noureev fut l’artiste de la danse le plus filmé et le plus photographié de tous les temps. Sa défection l’avait propulsé au rang de vedette planétaire, mais c’est par la puissance de sa personnalité qu’il s’y maintint. Le critique Richard Buckle vit en lui le premier danseur de la culture populaire et estima qu’il avait fait pour le ballet ce que la télévision avait fait pour l’art. Une décennie plus tard, Oleg Kerensky analysait ce magnétisme animal et cette sensualité qui agissaient indistinctement sur les femmes mûres, sur la jeunesse et sur le désir masculin. Long de cheveux, joues creusées, regard de feu, il remplissait chaque apparition d’une intensité qui surprenait et captivait.
Cet aimant social fréquentait la haute société internationale, les nuits new-yorkaises et le Studio 54, dont il se lassa, croisant Dame Margot Fonteyn, Jacqueline Kennedy Onassis, Gore Vidal, Franco Zeffirelli, Freddie Mercury, Mick Jagger, Liza Minnelli ou Andy Warhol. Il amassa une fortune qu’il plaça avec prudence et dépensa en demeures somptueuses et en collections d’art, accumulant tapis précieux et textiles anciens, et acquérant même, au large de la côte amalfitaine, l’archipel des îlots de Li Galli, qu’avait possédés avant lui le chorégraphe Léonide Massine. Il porta la danse au cinéma, parut dans I Am a Dancer en 1972, coréalisa un Don Quichotte filmé avec le Ballet australien en 1973, tenta l’aventure dramatique en incarnant le mythe du muet dans Valentino de Ken Russell en 1977, donna la réplique à Nastassja Kinski dans Exposed en 1983 et tint le rôle du roi de Siam dans une tournée américaine de The King and I la même année. Ni l’un ni l’autre de ses films ne valut grand-chose, mais son jeu y était juste, et il observait que jouer sans danser ne lui coûtait guère, tout ballet contenant déjà sa part de théâtre. Aux côtés du plateau, il créa le groupe « Noureev et ses amis », réuni pour des programmes ne réclamant que peu d’interprètes, lancé à Broadway puis repris ailleurs, et il hissa les ballets nationaux d’Australie et du Canada du rang régional à la reconnaissance internationale.
L’une de ses contributions les plus singulières fut sa franchise. Parfaitement à l’aise avec lui-même, Rudolf Noureev ne joua jamais l’hétérosexuel, ni sur scène ni à la ville, et cette liberté lui permit d’exprimer la musique et la chorégraphie d’une manière qu’il sentait pleinement authentique, ouvrant la voie à d’autres danseurs et les délivrant d’une comédie imposée. Sa vie personnelle fut aussi commentée que sa danse, sa plastique devint même un sujet de conversation que confirmèrent les photographies de Richard Avedon, et l’on a tour à tour décrit un homme bisexuel ou homosexuel.
L’Opéra de Paris, ou le bâtisseur de répertoire
En 1983, nommé par le ministre Jack Lang, Rudolf Noureev prend la direction de la danse à l’Opéra national de Paris, charge qu’il exercera jusqu’en 1989 avant d’en demeurer le chorégraphe attitré jusqu’à sa mort. C’est l’œuvre du bâtisseur. Il enrichit le répertoire en amont par des reconstitutions baroques et pré-romantiques, en aval par des commandes aux jeunes chorégraphes du contemporain. Il offre à la compagnie ses relectures ambitieuses de Marius Petipa, Don Quichotte, Raymonda, Le Lac des cygnes, Roméo et Juliette, Casse-Noisette, et signe des créations comme La Tempête, Washington Square, d’après Henry James, ou cette Cendrillon hollywoodienne. Il fait construire de nouveaux studios, bouscule la hiérarchie du corps de ballet en confiant des rôles de soliste aux plus jeunes, et nomme cinq étoiles dans leur vingtième année.
Son legs le plus durable tient peut-être à cette politique de la jeunesse. Rudolf Noureev repère, pousse et propulse une génération entière, Sylvie Guillem, Laurent Hilaire, Isabelle Guérin, Élisabeth Platel, Manuel Legris, Charles Jude, et instaure la tradition, toujours vivante, de nommer les étoiles sur scène, à l’issue du spectacle, devant leur public. Exigeant jusqu’à la dureté, parfois emporté jusqu’à la violence, il força ces artistes à se dépasser, et l’École française doit en partie à lui l’éclat de sa fin de siècle. On lui reprocha ses absences répétées, car il continuait de se produire dans le monde entier, mais il maintint la compagnie à son plus haut niveau et porta son prestige à l’étranger, la conduisant trois fois de suite aux États-Unis en 1986, 1987 et 1988, après plus de trente années d’absence française, et la faisant paraître aux festivals de Venise, de Vienne, d’Athènes et d’Avignon. La France, qui l’avait accueilli transfuge un quart de siècle plus tôt, le reconnut alors comme l’un des siens, le faisant chevalier de la Légion d’honneur en 1988.
La part secrète
La vie privée de Rudolf Noureev éclaire l’artiste sans jamais l’expliquer tout à fait. Son homosexualité, qu’il ne dissimulait pas dans l’intimité, fut indissociable de sa conception de la danse et de la liberté. Erik Bruhn resta l’attachement central de son existence. Leur relation, intense et tourmentée, fut rarement heureuse, sans doute minée par la jalousie professionnelle et l’angoisse du Danois, qui se retira tôt de la scène et lutta contre l’alcool à mesure que montait la gloire de son cadet. Le lien physique s’éteignit au milieu des années 1960, mais l’amour de Rudolf Noureev ne faiblit jamais durant les vingt-cinq années qui les unirent, jusqu’à la mort d’Erik Bruhn en 1986, deuil qui le marqua profondément. Vinrent ensuite le cinéaste et archiviste Wallace Potts, au tournant des années 1970, puis, en 1978, le danseur américain Robert Tracy, alors âgé de vingt-trois ans, étudiant en arts classiques, qu’une romance de deux ans et demi transforma bientôt en secrétaire et compagnon pour plus de quatorze années, jusqu’à la fin. Selon Robert Tracy, Rudolf Noureev affirmait avoir connu trois femmes, disait désirer un fils et envisagea même un enfant avec l’actrice Nastassja Kinski.

Il y eut aussi les amitiés, nombreuses, fidèles, parfois orageuses, dont celle de Margot Fonteyn fut la plus belle, conservée la vie durant. Et il y eut, intacte sous la gloire, la blessure de l’exil. Coupé des siens pendant des décennies, menacé sans relâche, Rudolf Noureev obtint des autorités soviétiques, en 1987, un visa de quarante-huit heures pour revoir à Oufa sa mère mourante, retour bouleversant après tant d’années. En novembre 1989, dans une Union soviétique finissante, il foula de nouveau la scène du Kirov, à Leningrad, là où tout avait commencé. Le cercle se refermait.
Le combat et le dernier salut
Vers le milieu des années 1980, environ un an après son arrivée à la tête de la danse à Paris, Rudolf Noureev apprend qu’il porte le virus du sida, à une époque où les médecins croyaient encore que peu de séropositifs développeraient la maladie, espérance vite démentie. Sa réponse est d’abord le déni, puis la fuite en avant par le travail. Sa volonté lui permet de tenir longtemps, on lui administre tous les traitements expérimentaux disponibles, mais le corps cède peu à peu. Quand la danse devient impossible, il se tourne vers la direction d’orchestre, qu’il aborde avec la même obstination affamée. Encouragé par ses amis musiciens, formé auprès d’un maître, il donne des concerts avec un orchestre viennois où des critiques sérieux reconnaissent sa juste perception des œuvres, dirige en Europe de l’Est en 1991 puis en Russie en 1992, et, le 6 mai 1992, malgré la maladie, conduit Roméo et Juliette au Metropolitan Opera de New York sous les applaudissements des musiciens. Diriger, c’était encore monter sur scène, encore défier le silence qui approchait.
Son dernier grand projet a la beauté d’un testament. Rudolf Noureev avait rapporté de Russie la partition complète de La Bayadère de Ludwig Minkus, avec le désir de remonter intégralement le ballet de Marius Petipa dans sa version d’origine, jamais dansée en France. Affaibli, soutenu par les collègues en qui il avait confiance, il mène l’entreprise à son terme. Le 8 octobre 1992, au Palais Garnier, la première de La Bayadère est un triomphe, et la salle réunit tout ce que la danse compte d’éminent. Le danseur paraît une dernière fois devant son public, visiblement épuisé, et retient ses larmes durant les dix minutes d’une ovation debout. Ce soir-là, sur la scène, rideau fermé, devant les danseurs réunis, Jack Lang lui remet la dignité de commandeur des Arts et des Lettres. La distinction et l’adieu se confondent en une seule image, comme si la France couronnait d’un même geste l’œuvre et l’homme au moment où il quittait la scène. Ce salut sera le dernier, et les images de cette soirée révéleront au monde entier le degré avancé de son mal.
La mort et le dernier voyage
Trois mois plus tard, le 6 janvier 1993, Rudolf Noureev s’éteint dans une clinique de Levallois-Perret, à cinquante-quatre ans, des suites de sa maladie. Robert Tracy, qui partageait son diagnostic depuis 1983, se découvre écarté du testament, intente une action contre la succession et obtient un règlement de six cent mille dollars, tandis que l’essentiel de la fortune va aux fondations vouées à la danse et à la recherche médicale. Ses obsèques sont célébrées le 12 janvier au Palais Garnier, dans la maison qu’il avait dirigée et aimée. Comme on descendait son cercueil, retentit le dernier acte de Giselle, et l’on déposa près de lui des chaussons de danse et des lys blancs. Selon sa volonté, il repose au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, parmi les exilés de son peuple. En 1996, une sépulture extraordinaire vient le recouvrir, une mosaïque conçue par le décorateur Ezio Frigerio, son complice de théâtre, et réalisée par le mosaïste Akonema, figurant un tapis kilim aux teintes chatoyantes jeté sur les malles de l’errance. Le voyageur perpétuel repose enfin sous un dernier tapis d’Orient, rappel de ses origines et de sa vie de nomade.
Une postérité qui ne cesse de danser
Rudolf Noureev demeure le danseur masculin emblématique du vingtième siècle, et plus encore une figure mythologique que chaque génération réinterprète. Ses versions des grands ballets continuent de structurer le répertoire de l’Opéra national de Paris. La Fondation Rudolf Noureev, qu’il avait dotée de son vivant en 1975 pour soutenir les jeunes talents et perpétuer sa mémoire, prolonge son œuvre. La scène, le cinéma et le théâtre ne cessent de revenir à lui. La biographie de référence signée Julie Kavanagh a inspiré le film The White Crow, réalisé par Ralph Fiennes, et le ballet Noureev du metteur en scène Kirill Serebrennikov, interdit en Russie pour avoir évoqué son homosexualité, a connu en mars 2026 une création hors de Russie, à l’Opéra de Berlin. Plusieurs spectacles, dont des formes en solo, se sont emparés de sa figure pour interroger le désir, l’exil et l’identité. Le destin de Rudolf Noureev est de ceux qui appellent la fiction.
C’est peut-être là son ultime tour de force, avoir transformé une vie en récit et un corps en flamme. Rudolf Noureev n’a jamais vraiment atterri du saut qu’il fit au Bourget. Il est resté en l’air, suspendu, comme dans ces sauts qui semblaient ignorer la pesanteur. Le kilim de Sainte-Geneviève-des-Bois n’est pas une pierre tombale, c’est un tapis de voyage. On dirait qu’il attend toujours le prochain départ.
Chronologie
1938 — Naissance le 17 mars à bord du Transsibérien, près du lac Baïkal, dans une famille tatare et musulmane. Enfance à Oufa, en Bachkirie.
1945 — Découverte décisive du ballet Le Chant des cigognes au théâtre d’Oufa. L’enfant décide de devenir danseur.
1955 — Entrée à l’école de danse de Leningrad, dans la classe d’Alexandre Pouchkine.
1958 — Sortie de l’école et engagement comme soliste au Ballet du Kirov, débuts dans Laurencia avec Natalia Doudinskaya.
1961 — Le 16 juin, demande d’asile politique à l’aéroport du Bourget, avec l’aide de Clara Saint et de Pierre Lacotte. Engagement par les Ballets du Marquis de Cuevas. Rencontre d’Erik Bruhn à Copenhague et découverte du style d’August Bournonville. Gala londonien de la Royal Academy of Dancing, où Frederick Ashton règle pour lui Poème tragique.
1962 — Débuts au Covent Garden de Londres dans Giselle aux côtés de Margot Fonteyn. Naissance de la « rudimania ». Débuts à la télévision new-yorkaise et sur scène avec le Ballet de l’Opéra de Chicago de Ruth Page. Publication de son autobiographie.
1963 — Création de Marguerite et Armand par Frederick Ashton pour Margot Fonteyn et lui.
1964 — Première mise en scène d’un Lac des cygnes à Vienne, ovations record auprès de Margot Fonteyn. Raymonda remaniée pour la troupe itinérante du Royal Ballet.
1966 — Remontage de La Belle au bois dormant.
1971 — Création par Maurice Béjart du Chant du compagnon errant, dansé avec Paolo Bortoluzzi.
1972 — Film I Am a Dancer.
1973 — Don Quichotte porté à l’écran avec le Ballet australien.
1975 — Fondation de sa structure de soutien aux danseurs, future Fondation Rudolf Noureev.
1977 — Rôle-titre dans Valentino de Ken Russell. Création de sa version de Roméo et Juliette. Pressenti, sans être retenu, pour la direction du Royal Ballet.
1982 — Citoyenneté autrichienne.
1983 — Nomination à la direction de la danse de l’Opéra national de Paris. Diagnostic de séropositivité dans cette période. Exposed, aux côtés de Nastassja Kinski, et tournée américaine de The King and I.
1984 — Entrée de Roméo et Juliette au répertoire de l’Opéra de Paris. Créations de La Tempête et de Bach Suite.
1985 — Création de Washington Square.
1986 — Mort d’Erik Bruhn. Création de Cendrillon à l’Opéra de Paris. Première tournée américaine de la compagnie.
1987 — Visa de quarante-huit heures pour revoir sa mère mourante à Oufa, premier retour en Union soviétique depuis l’exil. Tournée américaine.
1988 — Nouvelle tournée américaine de l’Opéra de Paris. Chevalier de la Légion d’honneur.
1989 — Fin de la direction de l’Opéra de Paris, où il demeure chorégraphe. En novembre, il danse de nouveau sur la scène du Kirov, à Leningrad.
1991 — Débuts comme chef d’orchestre, en Europe de l’Est.
1992 — Direction d’orchestre en Russie. Le 6 mai, Roméo et Juliette au Metropolitan Opera de New York. Le 8 octobre, création de La Bayadère au Palais Garnier, dernière œuvre et ultime apparition publique. Le même soir, il est fait commandeur des Arts et des Lettres par Jack Lang.
1993 — Mort le 6 janvier à Levallois-Perret. Obsèques au Palais Garnier le 12 janvier, inhumation au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois.
1996 — Inauguration, le 6 mai, de sa sépulture en mosaïque conçue par Ezio Frigerio.
2026 — Création hors de Russie, à l’Opéra de Berlin, du ballet Noureev de Kirill Serebrennikov.











































































































































































































