Potiche au Théâtre Libre : l’art du boulevard porté au sommet

Il est des comédies qui traversent le temps avec une grâce intacte, « Potiche » de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy en fait assurément partie. Créée en 1980 au Théâtre Antoine avec la flamboyante Jacqueline Maillan, cette comédie sur l’émancipation féminine – à travers le portrait d’une épouse modèle qui prend soudain sa revanche sur le destin – retrouve aujourd’hui une nouvelle vie au Théâtre Libre, sous la direction alerte et follement énergique de Charles Templon. Avec une distribution de premier plan qui transforme chaque représentation en fête, le spectacle tient toutes ses promesses.

Clémentine Célarié sur scène dans un décor floral pour la pièce de théâtre Potiche au Théâtre Libre

Clémentine Célarié est l’une de ces actrices qui portent en elles une force de vie impossible à contenir. Née à Dakar, enfance africaine, révélée en 1986 dans « 37°2 le matin » de Jean-Jacques Beineix, nominée deux fois aux César et une fois au Molière pour « Madame Sans-Gêne », son parcours résume à lui seul une façon singulière d’habiter le métier : avec une générosité totale, une inépuisable fantaisie et une vraie forme de génie. Elle incarne ici Suzanne Pujol, cette « potiche » de province qui se révèle, au fil des rebondissements, d’une intelligence et d’une autorité que personne n’avait vues venir. Dans ce rôle, Clémentine Célarié est absolument magnifique : drôle, touchante, lumineuse, elle emporte tout sur son passage avec cette énergie ardente qui lui permet de conquérir la salle dès les premières minutes

Un homme assis sur un canapé avec une femme en costume rouge, qui se penche vers lui avec affection, sur un décor de scène coloré.

Face à elle, Philippe Uchan compose un Robert Pujol, patron d’usine austère et mari tyrannique, avec une précision redoutable. Comédien aux multiples facettes, à l’aise aussi bien au théâtre qu’au cinéma, Philippe Uchan sait parfaitement pousser le trait sans jamais sombrer dans la caricature. Sa manière de camper le mari dépassé par les événements, à la fois ridicule et pathétique, fournit à la pièce une bonne partie de sa matière comique. La complicité explosive qu’il développe avec Clémentine Célarié constitue le principal moteur du spectacle.

Deux personnages en costume sur scène, l'un semblant s'exclamer avec enthousiasme et l'autre réagissant avec surprise, dans un décor coloré avec des motifs floraux.

Mais s’il fallait désigner la surprise la plus savoureuse de la soirée, ce serait sans hésiter Hugo Bardin dans la peau de Paloma, la secrétaire haute en couleur de Robert Pujol. Formé au Cours Florent, réalisateur, scénariste, vainqueur de la première saison de « Drag Race France » en 2022, Hugo Bardin, bien plus qu’une personnalité médiatique, est un artiste complet, mu par une exigence et une conviction profondes. Sa présence dans ce boulevard classique apporte une fraîcheur inattendue et un souffle de liberté qui rajeunit la pièce sans trahir son esprit. Paloma y est irrésistible, haute en couleur, drôle, incarnée avec un naturel désarmant et s’impose avec une classe absolue.

Scène de théâtre avec plusieurs acteurs interagissant dans un salon décoré de motifs floraux.

La réussite de « Potiche » tient aussi à la qualité de l’ensemble de la distribution. Jérôme Pouly, Benjamin Siksou et Alexie Ribes composent avec talent ce chœur de personnages qui donnent au spectacle son rythme, son relief et sa saveur collective. Et puis, derrière la réussite de l’ensemble, il y a le regard et le sens du rythme de Charles Templon. Comédien lui-même, passé à la mise en scène avec une curiosité et une rigueur qu’on lui connaît depuis plusieurs saisons, il a su, assisté de Félix Beaupérin, aborder « Potiche » sans nostalgie et sans déférence excessive pour l’original. Son parti pris est clair : restituer toute la vivacité du texte en lui insufflant une énergie contemporaine. La belle trouvaille de confier le rôle de la secrétaire à Hugo Bardin alias Paloma en est l’illustration la plus lumineuse, une idée de distribution qui modernise la pièce d’un seul coup et lui ouvre de nouveaux horizons. Dans cette version légèrement raccourcie, le rythme est soutenu, les enchaînements précis, et la direction d’acteurs révèle une véritable intelligence des personnages. Charles Templon a compris que « Potiche », pour fonctionner aujourd’hui, devait respirer librement et il lui a offert exactement cela : de l’air, de la lumière, et cette électricité de plateau qui fait que le public ne décroche pas une seconde.

Les rires fusent, les répliques font mouche, et l’on ressort du Théâtre Libre avec cette légèreté rare que seul le grand boulevard, quand il est aussi bien servi, sait procurer.

Philippe Escalier – Photos © TANGUY


« Potiche » de Pierre Barillet et Jean-Pierre Grédy. Mise en scène de Charles Templon. Avec Clémentine Célarié, Philippe Uchan, Hugo Bardin alias Paloma, Jérôme Pouly, Benjamin Siksou et Alexie Ribes. / Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris 10e. Du mercredi au samedi à 21h, samedi à 16h, dimanche à 17h. Jusqu’au 30 avril 2026.

James Norton, un acteur anglais aux multiples facettes

James Geoffrey Ian Norton est né le 18 juillet 1985 à Lambeth, dans le sud de Londres. Son père, natif de Tanzanie, enseignait à la Hull School of Art and Design, et sa mère exerçait également dans l’éducation. La famille s’installera rapidement à Malton, dans le district de Ryedale, aux confins des Howardian Hills, cette campagne du Yorkshire du Nord que James Norton évoque volontiers comme le décor idyllique de son enfance.

Sa scolarité au prestigieux Ampleforth College, pensionnat bénédictin du Yorkshire, lui forge une culture religieuse rigoureuse et un sens aigu de la discipline. Il y reçoit l’enseignement de moines et y expérimente ses premiers émois scéniques, avant un stage révélateur au Stephen Joseph Theatre de Scarborough, à quinze ans à peine.

En 2004, il entre au Fitzwilliam College de Cambridge pour y étudier la théologie, obtenant en 2007 un diplôme avec la mention First Class Honours, la plus haute distinction du système britannique. Ses recherches portent principalement sur l’hindouisme et le bouddhisme – une inclination spirituelle qui ne le quittera plus. Une bourse de voyage lui permet de rejoindre le nord de l’Inde pour enseigner et se produire dans seize écoles. Durant ses années cambridgiennes, il s’investit dans la célèbre Marlowe Society et interprète Posthumus dans une production de « Cymbeline » dirigée par Trevor Nunn, metteur en scène avec lequel il collaborera à nouveau au Theatre Royal, Haymarket, dans « Le Lion en hiver ».

Il intègre ensuite la Royal Academy of Dramatic Art (RADA), qu’il quitte en 2010 six mois avant l’obtention de son diplôme, appelé par un premier engagement professionnel.

Ses premiers pas au cinéma se font dans « An Education » (2009) aux côtés de Carey Mulligan. Mais c’est sur scène qu’il forge l’essentiel de son métier. En 2010, il fait partie de la distribution originale de « Posh » au Royal Court Theatre, puis incarne Henry dans « That Face » au Crucible Theatre de Sheffield. La critique du « Independent » salue une « interprétation frappante » d’un jeune homme « comme un animal en cage ». La même année, le rôle du capitaine Stanhope dans « Journey’s End » – drame de la Grande Guerre – le mène du circuit de tournée britannique jusqu’au Duke of York’s Theatre dans le West End.

La grande éclosion date de 2014. James Norton y déploie simultanément deux registres radicalement opposés, signant l’une des dualités les plus saisissantes de la télévision britannique. D’un côté, le révérend Sidney Chambers dans « Grantchester », série d’ITV où ce vicaire des années 1950, cultivé et tourmenté, résout des affaires criminelles en compagnie de l’inspecteur Geordie Keating (Robson Green). C’est son premier rôle principal. La série connaîtra quatre saisons, jusqu’en 2018.

De l’autre, Tommy Lee Royce dans « Happy Valley », série de la BBC signée Sally Wainwright : un psychopathe brutal, manipulateur, incarné avec une intensité qui laisse le public sans voix. Michael Hogan, du « Telegraph », écrit à son sujet qu’il a joué le personnage « avec une profondeur impressionnante ». James Norton commente lui-même avec une ironie assumée : « Huit millions de personnes souhaitent actuellement ma mort. » Cette performance lui vaut une nomination au BAFTA 2015 du meilleur acteur dans un second rôle. Il reprendra le rôle dans une deuxième, puis une troisième saison diffusée en 2023 – près d’une décennie après ses débuts dans la série.

En 2016, James Norton incarne le prince Andreï Bolkonski dans l’adaptation BBC de « Guerre et Paix » signée Andrew Davies, coproduction internationale tournée en partie en Russie. Ce personnage d’aristocrate désabusé, lucide et mélancolique, confirme sa capacité à porter de grandes fresques historiques. La même année, il joue dans l’épisode « Nosedive » de la série anthologique « Black Mirror » et se produit au West End dans « Bug » de Tracy Letts.

En 2018, il tient le rôle principal d’Alex Godman dans « McMafia », thriller international sur la criminalité organisée russo-britannique, pour lequel il étudie le Systema, art martial russe. Sur grand écran, ses apparitions vont de « Mr. Turner » de Mike Leigh (2014) à « Mr. Jones » (2019), où il interprète le journaliste gallois Gareth Jones qui révéla l’Holodomor au monde occidental, jusqu’aux « Filles du docteur March » de Greta Gerwig (2019), dans le rôle de John Brooke.

Depuis 2016, le nom de James Norton revient régulièrement dans les spéculations des bookmakers et des médias britanniques sur l’identité du successeur de Daniel Craig. Cambridge, la RADA, une élégance naturelle, une capacité avérée à incarner des personnages complexes et moralement ambigus : l’acteur coche, sur le papier, nombre des qualités traditionnellement associées à l’agent 007.

La rumeur a connu un regain d’intensité en janvier 2025, à l’occasion de la diffusion de « Playing Nice » sur ITV. Des observateurs ont remarqué que James Norton était le seul homme à ne pas porter de smoking lors d’une scène de gala – détail apparemment anodin, mais qui a alimenté les spéculations : il est de notoriété publique dans le milieu que tout acteur ayant signé un contrat pour incarner Bond se voit contractuellement interdire le port du smoking dans tout autre projet. Lors d’un passage en radio, un auditeur lui ayant directement posé la question, James Norton a esquivé avec une pirouette : « Quand on m’a demandé quel méchant j’aimerais jouer, je me suis dit : « Ne dis pas méchant de Bond, ne dis pas méchant de Bond. » » Une non-réponse qui n’a fait qu’attiser la curiosité.

La situation de la franchise a, entre-temps, considérablement évolué. En février 2025, Barbara Broccoli et Michael G. Wilson ont cédé à Amazon MGM leur droit exclusif de contrôle sur la saga, confiant le développement du vingt-sixième opus à Amy Pascal et David Heyman. Denis Villeneuve a été confirmé à la réalisation. Dans ce nouveau contexte, James Norton demeure l’un des noms cités parmi les candidats sérieux, aux côtés d’Aaron Taylor-Johnson, Richard Madden, Harris Dickinson ou encore Paul Mescal – aucune annonce officielle n’ayant été faite à ce jour.

En 2023, il livre l’une de ses performances les plus exigeantes au théâtre : Jude St. Francis dans l’adaptation scénique de « A Little Life », le roman déchirant d’Hanya Yanagihara, présentée au Harold Pinter Theatre puis au Savoy Theatre. Il remporte le WhatsOnStage Award du meilleur interprète et reçoit une nomination au Laurence Olivier Award du meilleur acteur.

En 2024, il incarne Chris Blackwell dans le biopic « Bob Marley: One Love », puis Robert Edwards dans « Joy », consacré aux pionniers de la fécondation in vitro. En 2025, il s’affirme aussi comme producteur : « Playing Nice », drame ITV en quatre épisodes, est produit par sa propre société, Rabbit Track Pictures. Parallèlement, il tient le rôle-titre de Harold Godwinson dans « King & Conqueror », mini-série historique de la BBC racontant la conquête normande de 1066, et joue Sean Rafferty dans « House of Guinness », série Netflix de style « Succession » centrée sur la famille fondatrice de la célèbre brasserie irlandaise.

Annoncé officiellement en janvier 2025, son entrée dans la troisième saison de « House of the Dragon » (HBO) représente une nouvelle dimension dans sa carrière. Il y incarne Ormund Hightower, seigneur d’Oldtown commandant les armées des « Verts » dans la guerre civile targaryen – personnage décisif d’une saga dont la diffusion est prévue en juin 2026. L’horizon s’étend au-delà : il a été choisi pour jouer Brian Epstein, le légendaire manager des Beatles, dans un ambitieux projet de quatre films dirigés par Sam Mendes, attendu pour 2028.

Atteint de diabète de type 1, James Norton assume publiquement sa maladie avec une bonne humeur communicative – il compare volontiers son diabète à « un gros chien hirsute appelé Bruce ». Bouddhiste pratiquant depuis de nombreuses années, il visite régulièrement des retraites, dont l’une en France en mai 2025. Depuis 2015, il est administrateur du Royal Theatrical Support Trust.

Ses prises de position publiques témoignent d’une conscience civique affirmée : il s’oppose au Brexit, plaide pour la lutte contre le changement climatique et soutient les droits des personnes trans et non-binaires. En mars 2025, il organise un événement caritatif qui récolte plus de 18 000 livres sterling au bénéfice d’un hospice de York.

Sur le plan sentimental, il a été en couple avec l’actrice Jessie Buckley (2015-2017), puis avec Imogen Poots (2018-2023), avec laquelle il s’était fiancé en 2022 avant leur séparation.


Classé 31e sur la liste TV 100 du « Radio Times » en 2024, James Norton s’est imposé comme l’une des personnalités les plus complètes et les plus imprévisibles du cinéma et de la télévision britanniques – vicaire ou criminel, prince ou conquérant, toujours habité par cette ambiguïté morale qui fait les grands acteurs.

Philippe Escalier

Adèle Berry

Tout commence par une paire de bottines offertes par un mystérieux cordonnier à une jeune fille vivant en chaise roulante depuis l’enfance. Elle les enfile un soir, et le miracle se produit : elle marche ! Londres, 1880, les docks de la vieille ville, un peuple de saltimbanques, de voleurs et de musiciens des rues. Le décor est posé avec cette économie propre aux grands conteurs, et l’on comprend d’emblée, dans cette salle du Déjazet où les Hivernales installent pour la première fois leur festival, que l’on va passer une soirée particulière. Le pari était pourtant ambitieux : six spectacles d’un même auteur réunis sous un même toit, l’univers entier de Yanowski offert en traversée – du conte intime à la comédie musicale de grande ampleur. C’est précisément cette dernière qui ouvre le bal, et elle le fait avec un éclat qui donne envie d’y revenir.

Troupe de comédiens sur la scène du Théâtre Déjazet pour le spectacle de Yanowski. Photo © Philippe Escalier

Yanowski – de son vrai nom Yann Girard, né en 1974 dans l’univers bohème parisien, petit-fils d’anarchiste espagnol, enfant de saltimbanques et de guitaristes de flamenco, fugueur chamanique au Mexique à dix-sept ans avant d’étudier la philosophie – n’est pas un auteur comme les autres. Depuis la fondation du « Cirque des Mirages » avec le pianiste Fred Parker en l’an 2000, ce chantre du cabaret expressionniste n’a cessé d’inventer des mondes habités par des figures hantées, des enfances blessées, des voyages entre ombre et lumière. « Adèle Berry » est à ce titre une œuvre pleinement cohérente avec son imaginaire – mais elle le déploie à une échelle nouvelle, celle du spectacle total, avec orchestre live, troupe de danseurs-chanteurs-comédiens et une mise en scène qui assume sans complexe l’héritage du théâtre musical.

Le sujet est un conte faisant penser à Dickens principalement même si l’on peut aussi songer à Stevenson, à Jack London et à ces récits d’aventure dont Yanowski se nourrit depuis l’adolescence. Adèle, donc, explore la nuit londonienne, s’y lie d’amitié avec Eliot, jeune orphelin, et affronte les ombres menaçantes de Faith Damnable, terrifiant voleur d’enfants. Entre rêve et réalité, fresque sociale et initiation, le spectacle brasse les registres avec appétit sans jamais les confondre : la noirceur est présente, mais la lumière gagne toujours, et c’est là le choix d’un auteur qui croit encore à la vertu du conte.

Groupe d'acteurs en costume sur scène, exprimant des émotions variées dans une performance théâtrale.

La mise en scène d’Emmanuel Touchard, complice de longue date, sert cette ambition avec une remarquable économie de moyens : peu de décors, beaucoup de corps, une scénographie de Mélusine Mayance qui suggère l’atmosphère plutôt que de l’imposer. Les chorégraphies de Laurence Perez – vives, précises, collectives – donnent au spectacle son élan et sa respiration, tandis que l’orchestre live, composé de William Fruchaud au piano, Timothée Gesland aux percussions, Emilien Veret à la clarinette et Pauline Buet au violoncelle, tisse une palette sonore d’une étonnante richesse. Les compositions de Yanowski s’y déploient avec cette qualité qui lui est propre : des mélodies qui s’insinuent immédiatement, des harmonies qui tutoient parfois le tango, parfois la chanson d’avant-guerre, parfois même quelque chose de plus slave et de plus sombre.

Trois artistes de cirque en costume coloré sur scène, exprimant des émotions vives lors d'une performance.

La distribution réunit une troupe de jeunes interprètes dont la cohésion constitue l’un des atouts majeurs de la soirée. Dans le rôle-titre, Céleste Hauser impose avec grâce et espièglerie la candeur volontaire d’Adèle. Face à elle, Gaspard Coulon campe un Eliot touchant, et leur duo amoureux a le charme discret des choses bien faites. Clément Malet et Zoé Gedicht forment une paire de complices amusants, tandis qu’Alice Pavlidis se distingue au chant avec une belle présence. Eva Tesiorowski compose une gouvernante à la fois rigide et attendrie, Margot Murray une poissonnière dont la gouaille crève la scène, et Pierre Folloppe ainsi que Matilda Germain animent avec brio le moment de foire. Yanowski lui-même, en Faith Damnable, apporte à la pièce sa voix de basse et une présence menaçante qui ne cherche pas l’excès – ce qui est, finalement, plus troublant.

Ce qui frappe au terme de la soirée, c’est la générosité sans calcul de l’entreprise : un auteur qui offre au théâtre ce qu’il a de plus personnel, et une troupe qui y répond avec une énergie communicative rare. Les bottines d’Adèle marchent dans la nuit londonienne et elles emmènent le public loin, très loin du quotidien.

Texte et photos : Philippe Escalier

« Adèle Berry » de Yanowski

Mise en scène d’Emmanuel Touchard. Chorégraphies de Laurence Perez. Avec Céleste Hauser, Gaspard Coulon, Clément Malet, Zoé Gedicht, Alice Pavlidis, Eva Tesiorowski, Margot Murray, Pierre Folloppe, Matilda Germain et Yanowski.

Théâtre Déjazet, 41 boulevard du Temple, Paris 3e. Dans le cadre des Hivernales du Déjazet.

Un fil à la patte : la folie Feydeau au Ranelagh

Il arrive que l’on entre dans un théâtre pour passer une bonne soirée et que l’on en ressorte avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’exceptionnel. C’est précisément ce qui se produit au Théâtre le Ranelagh depuis le 15 janvier, où la Compagnie Viva donne une version décoiffante, inventive et délicieusement démente de « Un fil à la patte », le chef-d’œuvre que Georges Feydeau créa au Palais-Royal en 1894.

Avant même d’entrer dans la salle, il convient de rappeler ce que représente cette pièce dans l’itinéraire d’un auteur. « Un fil à la patte » appartient à la grande période de Feydeau, qui devait finir ses jours dans un asile en 1921, celle où, après les succès de « Tailleur pour dames » et de « Monsieur chasse », il enchaîne les triomphes avec une aisance et une maîtrise proprement stupéfiantes. La pièce marque un sommet dans sa façon de considérer les sentiments : chez lui, l’amour n’est ni un idéal ni une aspiration, mais un engrenage, une entrave. Fernand de Bois-d’Enghien ne peut rompre avec sa maîtresse Lucette Gautier, chanteuse de café-concert au tempérament volcanique qu’il aime, la lâcheté étant consubstantielle à sa nature, et c’est d’elle que naît toute la mécanique infernale de la pièce. Feydeau porte sur le couple un regard cynique et lucide : dans cette société où l’argent régit les destins et où le mariage bourgeois n’est qu’un contrat déguisé en sentiment, seule Lucette est véritablement amoureuse ; tous les autres ne sont mus que par l’argent, le souci des apparences et la nécessité d’assurer son avenir. À la passion sincère mais aveugle de Lucette répond le calcul froid (mais plus humain) de Viviane, la fiancée, qui préfèrerait un mari canaille à un honnête homme ennuyeux.

Anthony Magnier, formé à la commedia dell’arte auprès du maître italien Carlo Boso, fondateur de la Compagnie Viva et metteur en scène de ce spectacle depuis sa création en 2014 – plus de deux cent soixante-dix représentations au compteur – a pris le parti le plus audacieux et le plus judicieux qui soit : ne rien aplatir, ne rien assagir, mais amplifier jusqu’à l’absurde la logique interne de chaque scène. Sa mise en scène est un tour de force. Les portes qui claquent chez Feydeau, il les remplace par le corps même des comédiens : ce sont eux qui créent les obstacles, les espaces, les ruptures de rythme ; les coups de sonnette sont suggérés virtuellement par leur jeu. Les accessoires deviennent des partenaires à part entière. L’espace scénique, dépouillé mais précis, se transforme en terrain de jeu où chaque déplacement est millimétré avec la rigueur d’un mécanisme d’horlogerie ; c’est cette rigueur invisible qui produit le chaos le plus réjouissant, porté par un rythme endiablé maintenu durant tout le spectacle. La scène de la cage d’escalier, où les personnages se retrouvent coincés dans des situations de plus en plus embarrassantes, atteint des sommets grâce à cette mécanique infernale parfaitement maîtrisée. Anthony Magnier signe une mise en scène qui fait voler en éclats la poussière d’un vaudeville trop longtemps enfermé dans ses conventions et ses décors surchargés et en libère toute la folie contenue.

Cette mécanique ne fonctionnerait pas sans une troupe d’une cohésion et d’une générosité remarquables, fruit d’un compagnonnage forgé depuis la création du spectacle. Stéphane Brel, qui campe Fernand de Bois-d’Enghien, mérite une mention particulière : avec une aisance naturelle et un sens du timing dévastateur, il incarne ce séducteur lâche pris dans l’engrenage de ses propres mensonges avec une précision qui rend chaque tentative d’esquive plus tragi-comique que la précédente. Passant d’un état de panique à l’autre avec une vélocité étourdissante, son personnage effrayé devant les décisions qu’il doit prendre, atteint une dimension presque tragique sous ses dehors de bellâtre insignifiant. On ne s’étonne pas de le retrouver ici après avoir brillé dans « Chers parents » au Théâtre de Paris, lui qui possède cette qualité rare de rendre attachant ce qui devrait être condamnable.

Face à lui, Fanny Lucet prête à Lucette une flamme et une vitalité qui font de la chanteuse trahie bien plus qu’une victime : sa détermination électrise le plateau. Matthieu Lemeunier compose un Bouzin d’une drôlerie irrésistible, ce personnage de notaire ridicule et poète médiocre est l’une des grandes inventions de Feydeau, et il en exploite chaque ressort avec un talent de clown proprement sidérant. Anthony Magnier lui-même endosse le rôle du général Irrigua : moustache galonnée et sang chaud sud-américain, son allure et son sens du timing comique imposent une figure haute en couleur. Eugénie Ravon interprète Viviane avec l’impertinence piquante qui sied à cette jeune femme beaucoup plus lucide qu’il n’y paraît, tandis qu’Alexiane Torres (qui lance la pièce d’une façon si hilarante) prête à la baronne Duverger l’autorité compassée et les raideurs de la belle-mère bourgeoise qui font merveille dans le registre comique. Anthony Roullier donne une formidable drôlerie à Cheneviette, l’ami encombrant dont chaque intervention aggrave un peu plus la situation de Bois-d’Enghien. Farah Naamoune, familière du Ranelagh, complète l’ensemble avec une précision et une présence scénique qui démontrent l’excellence d’une troupe dont chaque membre connaît sa partition sur le bout des doigts. Grégory Bellanger enfin, incarne Fontanet avec l’énergie et la justesse qui font d’un spectacle de troupe bien plus que la somme de ses talents individuels.

Il est des moments suspendus où le théâtre fait ce pourquoi il a été inventé : rassembler des étrangers dans le noir et les faire rire ensemble jusqu’aux larmes. Le public sort du Ranelagh avec le sourire de ceux qui ont reçu un cadeau imprévu. Jusqu’au 3 mai, il serait fort regrettable de s’en priver.

Philippe Escalier – Photos © Benjamin Dumas

Vous pouvez aussi, en complément, lire ma bio de Stéphane Brel

« Un fil à la patte » de Georges Feydeau

Mise en scène d’Anthony Magnier. Avec Fanny Lucet ou Magali Genoud, Stéphane Brel, Alexandre Pavlata ou Matthieu Lemeunier, Anthony Magnier, Eugénie Ravon ou Alexiane Torres, Agathe Boudrières ou Farah Naamoune, Anthony Roullier ou Grégory Bellanger, Mikaël Fasulo.

Théâtre le Ranelagh, 5 rue des Vignes, Paris 16e. Du jeudi au dimanche, jusqu’au 3 mai 2026.

Raphaël Fournier, comédien, chanteur, danseur : l’homme de troupe

Raphaël Fournier a trente-neuf ans et le parcours sinueux de ceux que le théâtre a choisis au moins autant qu’ils l’ont choisi. Originaire de Clermont-Ferrand, il commence par des études de philosophie à l’université, intègre un IUFM pour devenir professeur des écoles, puis bifurque. « Comme souvent dans cette période de la vie, je me suis posé de vraies questions existentielles. J’en suis vite arrivé à cette évidence que j’étais fait pour la musique », confie-t-il. Il rejoint alors Tous en Scène, une école de musiques actuelles à Tours où il se forme pendant deux ans, avant de monter à Paris avec le projet de vivre de la chanson.

Le destin, cependant, a ses propres partitions. La chanteuse avec laquelle il forme un duo entend voler vers d’autres horizons. Il arrive seul, sans plan, et s’inscrit au Centre des Arts de la Scène, dans le quinzième arrondissement. L’établissement se présente comme pluridisciplinaire mais s’avère surtout une école de théâtre, agrémentée de cours de musique et de danse. « Je suis arrivé dans le théâtre un peu par accident. Un accident qui rend heureux, parce que j’ai découvert quelque chose dans lequel je me sentais totalement à ma place ». Après cette première formation, il intègre la classe libre de l’école Au QG, puis le Conservatoire de Cergy, avant de démarrer très vite sa carrière de comédien.

Le tournant décisif survient lors d’un stage au Théâtre de l’Opprimé, qu’il intègre dans la foulée il y a quinze ans. Ce compagnonnage demeure le socle de son identité artistique. Héritière de la pensée du Brésilien Augusto Boal, qui développa le théâtre-forum comme outil de résistance face à la dictature dans les années soixante-dix, la compagnie pratique un théâtre participatif au service de l’éducation populaire. Plusieurs années après avoir quitté la compagnie de l’Opprimé, il poursuit néanmoins sur cette lancée, animé d’une appétence intacte pour ce théâtre à choix multiples, forme originale où le public décide de l’issue du spectacle. « C’est assez magique. Je me suis impliqué depuis le début et je suis absolument passionné, notamment par le fait de découvrir concrètement les résultats produits. Il y a quelque chose d’immédiat et de transformateur qui est mesurable. On voit directement l’effet de ce qu’on apporte ». De l’école au milieu carcéral, des hôpitaux aux entreprises, les publics qu’il rencontre sont d’une extraordinaire diversité, à l’image des thématiques abordées (prostitution des mineurs, harcèlement sexuel, handicap, inceste, violences conjugales…).

Raphaël Fournier continue d’exercer comme interprète, metteur en scène, formateur et animateur d’ateliers, au sein d’autres compagnies, en France comme à l’étranger. Reste comme un souvenir marquant ce stage donné en Palestine en 2016. Récemment encore, il participait à la MAC, la Maison des Arts de Créteil à un spectacle sur l’accompagnement des aidants, ces personnes qui font d’immenses sacrifices afin de se consacrer au service de ceux et celles qu’elles aiment et soutiennent.

Depuis l’an dernier, il intervient également en Belgique dans le cadre de l’AKDT, importante académie pluridisciplinaire proposant des stages de théâtre, de danse et de musique, où on lui a confié un atelier d’encadrement.

Portrait en noir et blanc d'un homme avec un regard sérieux, cheveux rasés et barbe.

En parallèle de cette pratique engagée, Raphaël Fournier a construit un parcours de plateau remarquablement varié. En 2012, il fonde avec trois autres partenaires une compagnie, Si ceci Se sait, avec laquelle ils montent « Comédie » de Samuel Beckett. On l’a vu incarner Poprichtchine dans « Le Journal d’un fou » de Nicolas Gogol, Claudius dans « Hamlet » de Shakespeare, Sancho Panza dans « Je suis Don Quijote de la Mancha » de José Ramón Fernández, le Comte de Valmont dans « Quartett » de Heiner Müller, spectacle qu’il co-met également en scène ou encore le rôle-titre dans « Le Fils » de Jon Fosse.

Parmi les expériences qui l’ont le plus marqué, il évoque, avec une émotion intacte, une représentation de « Homini Lupus » de Julien Altenburger à Tunis, un spectacle abordant les violences conjugales, homophobes et religieuses, joué dans un pays où ces sujets demeurent sensibles. « Quand je suis sorti du plateau, des personnes que je ne connaissais pas me sont tombées en larmes dans les bras. Toute la semaine, les gens venaient nous remercier et nous dire à quel point ils avaient été touchés ». La preuve, s’il en fallait une, que le théâtre porte loin quand il s’adresse à ce que nous avons de plus vulnérable.

Chez Raphaël Fournier, musique, théâtre et danse ne cessent de se relayer au premier plan. Après la musique des débuts et le théâtre qui a pris le dessus, la danse a conquis une place importante : il a intégré une compagnie chorégraphique et s’est produit dans plusieurs spectacles en tant que danseur. « Il y a des moments où il y a beaucoup de théâtre, après c’est le tour de la danse. Là, en ce moment, c’est plus de théâtre, mais je suis en train aussi de revenir à la musique », résume-t-il avec la sérénité de celui qui a appris à vivre avec cette oscillation permanente. Au cinéma, on l’a aperçu dans plusieurs courts métrages, notamment « Enter » de Manuel Billi et Benjamin Bodi, aux côtés de Félix Maritaud, et « Paroles, Paroles » de Franck Villette, présenté au festival DIAM, « Des Images Aux Mots » de Toulouse avant de faire le tour du monde.

Portrait d'un homme avec une tête rasée et une barbe, portant un t-shirt clair, sur un fond bleu.

L’avenir immédiat s’annonce sous le signe d’une rencontre inédite : en juin prochain, Raphaël Fournier jouera « Le Père de l’enfant de la mère » du dramaturge norvégien Fredrik Brattberg, les 4, 5 et 6 juin 2026 à la salle Jacques Prévert du Pré-Saint-Gervais, dans une mise en scène de Jean-Paul Dubois. La pièce lui offrira surtout le plaisir de partager la scène pour la première fois avec sa sœur, la comédienne Clémence Eliès. « Après avoir fait chacun notre chemin de notre côté, nous nous retrouvons sur scène et c’est super ! »

Mais c’est du côté de la musique que se prépare peut-être la mutation la plus personnelle, dans la suite d’une tournée faite en tant que chanteur au Canada (Vancouver) en 2014. Pour la première fois, Raphaël Fournier a écrit et composé intégralement ses propres chansons, qu’il compte défendre sur scène dès qu’il sera prêt. « Je m’éloigne de la période où je chantais le répertoire des autres. Je me suis aussi mis au piano, ce qui me permettra de m’accompagner moi-même et d’être cent pour cent autonome ». L’homme de troupe s’apprête ainsi à monter seul sur scène, armé de ses seules chansons.

Quant à l’incertitude inhérente au métier, elle ne l’effraie guère. « Le fait qu’on ne sache pas ce qui va arriver demain ou dans six mois, c’est pour moi la porte ouverte vers des surprises et des rencontres, quelque chose de joyeux et de confortable. Et surtout, je suis extrêmement heureux sur scène, et rien ne peut venir entraver ce plaisir de jouer ». Il y a dans cette déclaration toute la philosophie d’un artiste pour qui le plateau reste, envers et contre tout, le lieu d’une joie irréductible.

Photos © Bruno Perroud

« Amadeus » au Théâtre Marigny : la splendeur et ses longueurs

La pièce de Peter Shaffer, dans l’adaptation spectaculaire d’Olivier Solivérès, offre un bel écrin à un Jérôme Kircher magistral en Salieri.

Affiche de la pièce Amadeus au Théâtre Marigny, mise en scène par Olivier Solivérès, montrant la silhouette de Mozart dans une lumière dorée.

Le rideau ne s’est pas encore levé qu’on est déjà à Vienne. Un violoniste en costume d’époque accueille les spectateurs, le personnel porte des masques, et le Théâtre Marigny tout entier semble avoir remonté le temps jusqu’au XVIIIe siècle. Olivier Solivérès, lauréat du Molière 2024 pour « Le Cercle des poètes disparus », a voulu faire d’« Amadeus » un spectacle total. Le pari est en grande partie tenu. Le chef-d’œuvre de Peter Shaffer, créé à Londres en 1979 et rendu célèbre par le film de Miloš Forman couronné de huit Oscars, revient au Marigny dans une version pour quatorze comédiens qui fait la part belle au spectaculaire.

La scénographie de Roland Fontaine déploie un décor somptueux, les costumes de David Belugou reconstituent avec éclat l’univers de la cour impériale, et les éclairages d’Alban Sauvé composent de beaux tableaux. L’ensemble impressionne et transporte. Il faut cependant le dire : cette mise en scène ressemble parfois trop à une leçon de mise en scène. Le spectacle aurait gagné à davantage de parti pris, d’aspérités, de risques assumés.

L’adaptation française, signée par le metteur en scène, souffre par endroits de faiblesses que la beauté du cadre ne masque pas entièrement. La dramaturgie s’étire, certaines scènes manquent de nerf, le rythme connaît des affaissements notables dans la seconde partie. On aimerait que le texte morde davantage. Car l’histoire, rappelons-le, est entièrement inventée. Les historiens s’accordent à dire que Salieri n’a jamais cherché à nuire à Mozart et qu’il l’a même protégé. Cette liberté romanesque, qui fait le sel de la pièce, en constitue aussi la fragilité : quand le souffle dramatique faiblit, la légende tourne à vide.

C’est un vrai bonheur de théâtre que de voir Jérôme Kircher habiter Salieri avec une telle intelligence. Ancien élève de Michel Bouquet au Conservatoire, nommé à trois reprises aux Molières, ce comédien d’exception – qui a travaillé avec Patrice Chéreau, André Engel, Wajdi Mouawad ou Alain Françon – apporte au personnage une profondeur remarquable. Son Salieri est pathétique et redoutable, rongé de l’intérieur, vibrant d’une douleur qui ne se résout jamais en caricature. Face à lui, Thomas Solivérès compose un Mozart crédible, tout en énergie et en insolence. Autour d’eux, Lison Pennec, Éric Berger, Laurent d’Olce, Philippe Escudié, Romain Pascal, Laurent Arcaro, Artus Maël, Flore Philis, Stella Siecinska, Loïc Simonet, Marjolaine Alziary et Jade Robinot forment un ensemble engagé

Malgré ses longueurs, cet « Amadeus » mérite le détour. Pour le cadre somptueux du Marigny, pour la musique de Mozart qui irradie la salle, et surtout pour la leçon de théâtre que donne Jérôme Kircher. Un grand comédien suffit parfois à transformer une soirée en événement.

Philippe Escalier


« Amadeus » de Peter Shaffer, adaptation et mise en scène d’Olivier Solivérès. Théâtre Marigny, jusqu’au 7 juin 2026. Durée : 2h.

Les Échos-Liés, « Positive Energy » au Théâtre des Variétés

Il suffit de quelques secondes pour comprendre que l’on ne passera pas une soirée ordinaire. Dès les premières mesures, la troupe des Échos-Liés prend ses marques et s’empare du plateau des Variétés avec une fougue qui ne faiblira pas durant les soixante-quinze minutes du spectacle. Fondé en 1998 et révélé au grand public par sa victoire dans l’émission « La France a un incroyable talent » en 2009, ce collectif de danseurs-acrobates revient à ses origines en reprenant « Positive Energy », sa toute première création, après les succès d’« Unclassified » et d’« Une journée à l’école de la vie ».

Lauréats également du Prix du Public d’Avignon, applaudis de Paris à Los Angeles, de Shanghai à Édimbourg, les Échos-Liés ont connu une trajectoire hors norme en ayant donné plus de mille représentations à travers le monde avant de poser leurs valises boulevard Montmartre.

Ortega, fondateur, chorégraphe, metteur en scène et interprète, assisté par Maïlyss Ortega, signe un spectacle total dont il a aussi écrit les textes et composé les musiques. Dès l’ouverture, le plateau s’embrase. Les chorégraphies s’enchaînent avec une précision implacable tandis que les corps défient l’apesanteur. La danse urbaine dialogue avec l’acrobatie, la comédie et le chant, ce, dans un registre inclassable qui transforme la prouesse technique en moment de grâce. Entre deux tableaux, l’humour surgit, spontané et fédérateur, tandis qu’Ortega cisèle des textes qui résonnent comme autant de déclarations d’espoir : « Dans la vie, tout est possible ! »

Un danseur exécute un saut acrobatique au-dessus d'un groupe de six danseurs vêtus de sweats à capuche blancs, qui s'accroupissent en formation sur scène, sous des lumières tamisées.

Cette conviction irrigue chaque séquence. Le rythme ne connaît aucun temps mort, la mise en scène valorise chaque talent individuel tout en célébrant la cohésion du groupe, et l’alchimie opère dans cette générosité scénique qui cultive la bienveillance. Au Théâtre des Variétés jusqu’au 25 avril, ce tourbillon vivifiant et euphorisant confirme que l’audace et le talent peuvent encore réconcilier l’exigence artistique avec le plaisir populaire. Voilà qui est bien joué !

Texte et photos : Philippe Escalier

Les Échos-Liés avec Jérôme Ortega, Maïlyss Ortega, Tom Outters, Remi Boiza, Ramy Aggoun, Matteo Bavestrello, Marwan Bakrou, Jeremy Marie-Joseph, Ian Le Bach, Mohamadou Guidiala, Nouari Hamadou, Arthur Le Roch, Ouali Youssef

Dix danseurs en mouvement sur scène, portant des vêtements colorés, effectuant une chorégraphie élégante sous des lumières de scène.

Dessiner encore 

Au Théâtre Lepic

Hélène Degy et Salomé Villiers signent une adaptation théâtrale remarquable de « Dessiner encore », l’œuvre graphique par laquelle Coco, dessinatrice à Charlie Hebdo, livrait en 2021 le récit de l’attaque sanglante du 7 janvier 2015. Georges Vauraz, qui en assure la mise en scène et la scénographie avec une inventivité et une sensibilité rares, réussit le pari audacieux de faire exister sur scène l’indicible d’un traumatisme collectif tout en préservant l’intimité d’une reconstruction personnelle.


La grande réussite du spectacle tient d’abord à sa proposition scénographique d’une intelligence plastique fascinante. Georges Vauraz, qui assume également la mise en scène, assisté de Pierre Devaux, a imaginé un dispositif aussi simple que saisissant : des centaines de feuilles de papier blanc assemblées forment un vaste écran où se projettent les dessins de Coco qui naissent sous nos yeux. Cette matière première du dessinateur devient l’élément central d’une mise en scène qui fait dialoguer le geste créateur et sa représentation. Les créations vidéo de Valentine Boidron et Eloi Février tissent un univers onirique qui dialogue avec la mémoire et ses béances, tandis que la lumière signée Denis Koransky sculpte l’espace entre ombre et surgissement. Le papier froisé, déchiré, recomposé devient métaphore de la reconstruction après le trauma, matériau fragile et tenace à la fois. La musique originale de Valentin Marinelli et Clément Barbier structure cette traversée intérieure, soutenue par les interventions chorégraphiques d’Emma Pasquer qui apportent une dimension corporelle à ce qui demeure souvent indicible. Cette approche multidisciplinaire ne relève jamais de l’artifice : chaque élément scénique participe d’une écriture visuelle et sonore qui sert le propos sans jamais l’étouffer.

Sur le plateau, Hélène Degy, Anna Mihalcea et Salomé Villiers incarnent en chœur Corinne, alias Coco. Ce parti pris de la démultiplication vocale confère au récit une dimension polyphonique particulièrement émouvante : comme si le traumatisme avait éclaté l’identité en plusieurs strates de conscience. Les trois comédiennes ne se partagent pas simplement le texte, elles le tissent ensemble, créent des résonances, des échos, parfois des décalages qui disent la difficulté à rassembler les morceaux d’un soi bouleversé. Leur jeu conjugue retenue et intensité, humour et gravité, témoignant d’une grande intelligence avec l’œuvre originale.

Particulièrement remarquables sont les séquences où elles donnent vie aux dessinateurs disparus le 7 janvier 2015. Avec une tendresse pudique et un humour bienvenu, elles font revivre Charb, Cabu, Wolinski ou Tignous comme des êtres de chair, avec leurs manies, leur générosité, leur gouaille. Ces moments apportent une respiration salvatrice. Ils rappellent que derrière le drame se trouvaient des hommes et des femmes qui riaient, créaient, partageaient. L’humour affleure également lorsque les comédiennes évoquent les thérapeutes censés accompagner le trauma, instants qui dédramatisent sans jamais banaliser.

L’émotion qui traverse « Dessiner encore » vient de la fidélité aux nuances du récit de Coco. Le spectacle restitue les questions obsédantes qui hantent la survivante tout en évoquant les élans de vie, les rencontres fondatrices au sein de la rédaction de Charlie, cette solidarité de l’humour et de l’engagement qui caractérise le dessin de presse. Aucune complaisance dans la souffrance, aucun apitoiement : la mise en scène privilégie la suggestion à la démonstration, la poésie visuelle au réalisme documentaire. Cette tonalité singulière naît du respect absolu porté à l’œuvre de Coco, dont la pudeur et la générosité irriguent chaque scène. On rit, on s’émeut mais jamais le spectacle ne verse dans la larme facile ou le discours convenu.

En choisissant de faire du dessin lui-même le personnage central, Georges Vauraz et son équipe rendent hommage à ce geste de résistance pacifique qu’est la création artistique. Cette adaptation s’impose comme un hommage vibrant à l’art courageux de la caricature sans lequel il n’est pas de liberté qui vaille. Parce qu’un dessin ne tue pas, parce que l’humour constitue une forme de résistance, le spectacle affirme la nécessité vitale de continuer à créer, à rire, à questionner. Dans un contexte où la liberté d’expression demeure une conquête fragile, « Dessiner encore », hymne à la liberté et à la laïcité, résonne au Théâtre Lepic comme un acte de mémoire et de vigilance, transformant le témoignage personnel en expérience collective. Une création nécessaire qui mérite pleinement le détour.


Philippe Escalier – Photos © Cédric Vasnier

Katte : quand la tragédie classique embrasse l’amour défendu

Après sa création à Limoux, dans la salle de pierre de l’Épée de Bois, Jean-Marie Besset réussit un double pari aussi audacieux qu’inattendu : ressusciter l’alexandrin pour dire l’amour entre deux hommes. Avec « Katte », et sous la direction de Frédérique Lazarini, le dramaturge prouve que la tragédie classique demeure le véhicule le plus puissant pour porter les passions dans leur essence la plus pure.

En 2026, choisir le vers racinien pour raconter l’histoire d’amour entre le jeune prince Frédéric de Prusse et l’officier Hans Hermann von Katte pourrait sembler anachronique. C’est précisément l’inverse. Jean-Marie Besset démontre que l’alexandrin, souple et parlé, jamais empesé, magnifie sans édulcorer. En gardant un réalisme de bon aloi, il élève cette passion au rang des grandes amours tragiques qui traversent les siècles, celles d’Andromaque, de Phèdre ou de Bérénice. Le vers impose un rythme, une respiration qui fait de chaque réplique un événement sonore autant que dramatique. L’auteur évoque lui-même une « expérience quasi mystique » où les alexandrins semblent affleurer avec une limpidité conférant au drame une évidence presque musicale. Cette langue classique devient l’instrument pour dire la fragilité adolescente, le désir comme force insoumise, mais aussi la brutalité organisée de l’homophobie d’État d’autant plus forte que nous sommes dans l’État militaire par excellence.

L’originalité du geste tient précisément à ce refus d’assigner l’homosexualité au registre du « sujet de société ». Ici, l’amour entre deux hommes n’est ni marginalité ni motif périphérique : il constitue le cœur même de la fable, moteur du conflit et mesure de la violence politique qui s’abat sur les corps. Jean-Marie Besset ne verse ni dans le militantisme de tribune ni dans la provocation gratuite. Il traite cet amour comme il traiterait n’importe quelle grande passion tragique, avec la même attention aux nuances psychologiques, la même économie de moyens dans l’expression des affects. En convoquant les codes de la tragédie française, il normalise en classicisant, universalise en poétisant. C’est un geste politique autant qu’esthétique : inscrire l’amour de Frédéric et Katte dans la grande lignée du patrimoine théâtral, leur accorder la noblesse du vers, la grandeur du drame, l’universalité du mythe. Quelques trois siècles après, pouvait-on imaginer plus bel hommage ?

L’intrigue puise dans un épisode authentique et tragiquement cruel de l’Histoire prussienne. En 1730, Fritz étouffe sous le joug de son père le Roi-Soldat Frédéric-Guillaume Ier, tyran militaire pour qui la Prusse est avant toute chose une armée. Là où le fils ne rêve que de flûte et de poètes français, le père ne jure que par la guerre et la discipline. Si l’on ajoute l’amour des hommes pour un prince ayant le devoir de donner des héritiers à la dynastie, l’on imagine le drame ! Dans ce climat de terreur familiale, Frédéric trouve refuge auprès d’Hans Hermann von Katte, dont il tombe éperdument amoureux. Leur tentative désespérée de fuir vers la France fait surgir la tragédie : rattrapés, ils affrontent la sentence implacable. Contre l’avis même du tribunal militaire et malgré les supplications de toutes les cours d’Europe, le Roi fait décapiter Katte sous les yeux horrifiés de son fils, mise en scène terrifiante de la toute-puissance paternelle résolue à extirper le « vice ».

Frédérique Lazarini déploie une vision qu’elle qualifie d’« organique », plus onirique que réaliste. Dans l’espace dépouillé de la Cartoucherie, la scénographie de Régis de Martrin-Donos sculpte l’espace par quelques signes suggestifs plutôt que par la reconstitution, laissant aux corps et aux vers le soin de peupler le plateau. Les costumes dessinés par Laurence Cucchiarini et Emmanuel Courau et supervisés par l’auteur, ancrent le spectacle dans l’époque sans renoncer à une légère stylisation, tandis que les lumières de Didier Brun et le travail sonore de François Peyrony installent une atmosphère de conte nocturne, saturé de passions et de menaces.
La metteuse en scène dirige ses sept comédiens avec une précision qui leur permet de trouver le juste équilibre entre retenue formelle et intensité dramatique. C’est peu dire qu’ils nous ont tous subjugués. Tom Mercier incarne Katte et Nemo Schiffman le prince Frédéric, dessinant un duo où la ferveur amoureuse affronte le vertige de la peur. Face à eux, Philippe Girard compose un Roi dont la dureté fait planer sur chaque scène la possibilité du châtiment et de la mort. Odile Cohen, Marion Lahmer, Stéphane Valensi et Thomas Paulos complètent superbement cette distribution impeccable, chacun portant, avec la même exigence, la langue de Jean-Marie Besset. Les comédiens manient le vers avec le respect qu’il mérite, conscients que chaque réplique a été ciselée pour dire exactement ce qu’elle doit dire. On imagine leur jubilation à dire cette écriture exigeante, réclamant à la fois rigueur et abandon.

Au final, « Katte » apparaît comme une œuvre aussi limpide que dense, où la clarté de la structure classique n’abolit jamais la complexité des affects. Cette articulation entre classicisme formel et thème queer confère à la pièce une modernité singulière, où le détour par le XVIIIème siècle éclaire avec une acuité troublante les crispations de notre époque. Sans didactisme, Jean-Marie Besset et Frédérique Lazarini signent un spectacle qui rappelle qu’on peut encore mourir, socialement, symboliquement, parfois physiquement, pour ce que l’on est. C’est cette tension entre beauté formelle et violence historique qui laisse, à la sortie, l’impression d’avoir assisté à une œuvre à la fois intemporelle, terriblement actuelle et exceptionnelle !


Philippe Escalier – Photos © Marc Ginot

Cochons d’Inde de Sébastien Thiéry au Théâtre des Nouveautés

Dix-sept ans après sa création au Théâtre Hébertot, la comédie grinçante de Sébastien Thiéry revient sur les planches parisiennes avec une distribution qui fait mouche. Julien Boisselier, qui avait déjà signé plusieurs mises en scène remarquées, s’empare de ce texte doublement couronné aux Molières 2009 et lui insuffle une énergie renouvelée. Son pari : confier le rôle principal à Arnaud Ducret, comédien davantage connu pour ses prestations télévisées que pour son expérience scénique, et l’entourer de deux interprètes rompus aux exigences du plateau.

L’argument demeure d’une simplicité redoutable. Alain Kraft, quinquagénaire enrichi parti d’un milieu modeste, se présente à sa banque pour un banal retrait d’espèces. Mais l’établissement vient de passer sous direction indienne, et le voici accusé d’avoir transgressé les lois du système des castes en s’élevant socialement. Ce qui devait être une formalité administrative devient un huis clos kafkaïen où le protagoniste se débat contre une bureaucratie implacable et absurde.

Arnaud Ducret, dans son costume blanc immaculé, incarne ce bourgeois aux certitudes ébranlées avec une vigueur physique impressionnante. Sa stature athlétique et son jeu tout en débordements lui permettent de camper un homme progressivement englouti par la panique, passant de l’arrogance tranquille à l’hystérie totale. Le comédien mobilise une présence scénique considérable, transformant son personnage en véritable tornade humaine face à l’injustice qui le frappe. Cette première vraie expérience théâtrale professionnelle révèle chez lui une aptitude certaine à tenir le plateau et à endosser la charge émotionnelle d’un rôle qui exige une montée crescendo vers la folie.

Deux hommes en costume sur scène, l'un à gauche affiche une attitude exubérante, tandis que l'autre à droite semble plus sérieux.

Pour sa part, Maxime d’Aboville compose, avec génie, un employé de banque d’une inquiétante médiocrité. Son guichetier borné, bardé de principes et de mauvaise foi, oppose à la fureur croissante de Kraft une imperturbabilité bureaucratique qui confine à la cruauté. La précision chirurgicale de son interprétation fait merveille dans ce registre de la bêtise méthodique et du respect aveugle des procédures. Emmanuelle Bougerol, quant à elle, campe, avec brio, une assistante de direction perchée sur ses talons aiguilles, le regard rivé à l’écran de contrôle des comptes. Récompensée en 2025 par le Trophée de l’artiste interprète féminine, la comédienne apporte à son personnage une dimension totalement déjantée, oscillant entre chipie administrative et figure délirante qui fait basculer le spectacle dans des zones de grande folie, franchement hilarantes. Tous deux confirment avec éclat leur statut de très grands comédiens pouvant rendre inoubliable n’importe quel rôle.

Une scène de spectacle avec trois personnages sur scène : un homme en costume, une femme en blazer avec un appareil mobile, et un homme en veste assis. En arrière-plan, une grande image d'un homme souriant en tenue traditionnelle.

Frédérique Cantrel, dans le rôle de la mère, et Oudesh Hoop, qui intervient en vidéo lors d’une séquence où la technologie vient renforcer le piège bureaucratique, complètent cette distribution avec justesse.
La mise en scène de Julien Boisselier orchestre ce plateau avec maestria, tirant parti du décor de Jean Haas, des lumières de Jean-Pascal Pracht et des costumes de Jean-Daniel Vuillermoz pour installer une atmosphère oppressante où le réalisme côtoie l’absurde. Le spectacle fonctionne comme une succession de tableaux où chaque séquence pousse un cran plus loin la mécanique infernale. La satire sociale imaginée par Sébastien Thiéry conserve aujourd’hui toute sa pertinence, interrogeant les dérives de la mondialisation financière et les rapports de domination qui se cachent derrière les apparences policées du monde bancaire. Si les puristes trouveront quelques longueurs et quelques facilités, il reste incontestable que l’ensemble tient solidement grâce à l’investissement total des interprètes et à la justesse d’un texte qui n’a rien perdu de son mordant.


Philippe Escalier – Photos © Cyril Bruneau

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