Manon Mafrici et Pasquale Fortunato

Le feu et la grâce

Danseurs et chorégraphes, tout semblait les éloigner. Le sol et le ciel, le breakdance et la contorsion, la rigueur du muscle et celle de l’arabesque. Du studio d’Hervé Koubi aux trottoirs de Margherita di Savoia, en passant par le festival Komidi à La Réunion et les scènes internationales, Manon Mafrici et Pasquale Fortunatoont été réunis par une même obsession, faire de la scène un espace de rêve et de partage. Portrait croisé des deux fondateurs de la compagnie Gipsy Raw qui font rayonner une bien belle idée de la danse.

Un duo, deux instincts

Lorsqu’on les voit ensemble, sur scène ou simplement à la lisière d’un plateau, on saisit aussitôt ce qui les distingue et ce qui les rassemble. Pasquale Fortunato porte la matière. Chorégraphe dans l’âme, sa danse vient du sol, du muscle, de l’élan brut du breakdance. Manon Mafrici porte la ligne. Sa danse vient de la verticalité du classique, de la souplesse infinie de la contorsion, d’une intelligence du mouvement nourrie par la kinésithérapie. Lui parle peu et va droit à l’essentiel. Elle développe, contourne, cherche les arabesques de la pensée comme celles du corps. Pasquale dit qu’il aime suivre son instinct. Manon, plus cérébrale, ne cesse de viser l’originalité. La compagnie Gipsy Raw, qu’ils ont fondée à Valenciennes, vit de ce frottement permanent, d’une respiration commune mise au service d’une danse poétique, hybride, ouverte au cirque, à l’illusion et à la contorsion.

Ils n’auraient peut-être jamais dû se rencontrer. Lui, élevé dans une école de danse du sud de l’Italie par une mère interprète et des sœurs danseuses, voyageait déjà dans les loges et les studios avant de savoir parler. Elle, fille de soignants, avait choisi la kinésithérapie avant que la danse ne reprenne ses droits. Ils se sont pourtant retrouvés sous l’aile du chorégraphe Hervé Koubi, dans un même corps de ballet, jusqu’au jour où ils ont décidé de créer leur propre langue. Ce langage, ils le parlent désormais sur les scènes d’Europe, d’Asie, de l’océan Indien et des Pouilles, où ils dirigent l’un des festivals d’arts de rue les plus singuliers de la péninsule.

Un homme aux cheveux bouclés portant une chemise noire se tient debout dans un environnement intérieur coloré avec des œuvres d'art vibrantes et des souvenirs visibles en arrière-plan.

Pasquale Fortunato, l’enfant de Cerignola

Pasquale Fortunato a, pour ainsi dire, grandi dans une école de danse. Sa mère, danseuse, dirige à Cerignola, dans la province de Foggia, l’académie Scarpette Rosa, qui appartient à l’identité familiale autant que professionnelle. Ses sœurs ont suivi la même voie, et son père, professeur de théologie, ajoute à cette trajectoire un éclairage moins attendu. Il fut joueur de football professionnel, mariant ainsi la rigueur de l’esprit, la grâce du corps et la puissance physique.

L’enfance de Pasquale se passe en partie sur les routes, dans les voyages de sa mère. Il prend, comme il se doit, des cours de danse classique. La discipline de la barre et de l’en-dehors lui est familière, presque congénitale. Mais le déclic viendra d’ailleurs. Il a un peu plus de vingt ans lorsque le breakdance s’impose à lui avec la force d’une révélation. Il s’y plonge sans réserve, jusqu’à six heures d’entraînement et de musculation par jour. Il devient, sous le nom de scène de BBoy Paco l’un des breakers européens les plus identifiés de sa génération. On le reconnaît à ses powermoves spectaculaires, en particulier au ninety, ces tours sur la main dont il détient l’un des records mondiaux, avec vingt-six rotations enchaînées.

Pour ses parents, le passage du classique au breakdance ne fut pas une rupture mais un déplacement. La danse demeurait, sous une autre forme. Le futur de l’académie familiale paraissait sauf. C’est dans cet équilibre, entre fidélité aux origines et envol singulier, que Pasquale Fortunato construit son parcours.

De Cerignola aux scènes du monde, Notre-Dame de Paris

L’épisode décisif de sa carrière de danseur, avant la fondation de Gipsy Raw, restera son entrée dans la troupe de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, signée Luc Plamondon et Riccardo Cocciante. De 2012 à 2019, sept années durant, Pasquale Fortunato y tient le rôle principal de breakdancer aux côtés du Français Alex Besnier. Ce n’est en rien une figure secondaire. La mise en scène de Gilles Maheu accorde au breakdance une place centrale, et ce sont, chaque soir, quelques minutes de pyrotechnie chorégraphique dont la troupe parle encore comme d’un sommet d’exigence physique.

Sept ans à porter ce rôle, à voyager sur trois continents, à danser devant des publics renouvelés, ont façonné chez Pasquale Fortunato un rapport très particulier à la salle, à l’endurance, à la précision. La virtuosité n’est plus chez lui un objectif mais un seuil. Ce qui se cherche au-delà, c’est le contact, la circulation, la complicité. Cette philosophie nourrira tout son travail à venir.

Portrait d'une femme souriante avec des cheveux longs, portant un gilet sans manches, en arrière-plan flou.

Manon Mafrici, la kinésithérapeute devenue danseuse

Manon Mafrici vient d’un univers très éloigné de la scène. Rien dans son environnement immédiat ne paraît la vouer à la danse qui, pourtant, l’accapare très tôt. Elle se forme d’abord au classique et au jazz selon la technique Mattox, sous l’autorité d’une professeure dont elle parle aujourd’hui encore comme de sa référence, Sonia Driouch. En parallèle, très jeune, elle s’initie au hip-hop en autodidacte, avec cette curiosité boulimique qui caractérisera l’ensemble de son parcours.

Adolescente, elle mène de front la passion et les études. Elle s’inscrit en kinésithérapie, brillamment. Tout pourrait suivre une ligne droite. Une blessure vient brutalement bouleverser cette trajectoire. Six mois d’arrêt, et l’évidence d’un manque que rien ne pouvait combler. Le verdict s’impose. Malgré la réussite des examens, c’est la scène, et elle seule, qui appelle. À dix-sept ans, Manon Mafrici tente l’audition de la compagnie qu’elle admire depuis l’enfance, Art Move Concept, fondée en 2013 par Soria Rem et Mehdi Ouachek, deux figures majeures du hip-hop français issues de la grande génération du Wanted Posse et du break de compétition. Elle est choisie parmi de nombreuses candidates. À dix-huit ans, elle entre officiellement dans la compagnie, et y demeure depuis neuf saisons, ce qui est considérable dans un milieu où les contrats se renouvellent au gré des productions.

New York, Alvin Ailey et le choix de la France

Son appétit la pousse vers New York. À deux reprises, elle réussit les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey, l’un des hauts lieux de la danse contemporaine et du jazz nord-américain. Mais, ce sera pour elle, un choix mûri, elle préfère la voie professionnelle française, jugeant qu’elle a davantage à apprendre en plongeant dans la vie de compagnie que dans une nouvelle scolarité. Cette décision raconte beaucoup d’elle, la fidélité au terrain, le pragmatisme, le refus de la collection des labels.

La contorsion, ou la kinésithérapie réinventée

C’est plus tard qu’elle découvre la contorsion, et qu’elle décide d’en faire l’un des piliers de sa pratique. Elle obtient un diplôme dans la discipline. Manière, dit-elle, de prolonger autrement sa formation médicale, de comprendre par le dedans ce qu’elle apprenait jadis dans les manuels d’anatomie. La contorsion est sans doute, parmi toutes les disciplines du spectacle, celle qui exige la rigueur la plus impitoyable. Manon Mafrici impose à son corps deux heures d’assouplissement quotidien au minimum, qu’elle soit en tournée, en transit, dans une salle d’aéroport ou dans une chambre d’hôtel. La souplesse et le cardio sont les deux qualités qui se perdent le plus vite, explique-t-elle, et il n’est aucune négociation possible avec le temps.

Chez Hervé Koubi elle achève d’asseoir sa technique en breakdance et en acrobatie. Le chorégraphe d’origine algérienne, connu pour ses pièces où se rassemblent des danseurs venus de tous horizons, l’engage pour Odyssée, l’un de ses jalons. Manon Mafrici fait partie des quatre premières filles à intégrer cette compagnie longtemps masculine. C’est sur ce plateau qu’elle croise la route de Pasquale Fortunato.

Un homme et une femme souriant, posant ensemble en tenue décontractée. L'arrière-plan est lumineux et flou.

La rencontre, Hervé Koubi et Kader Attou

L’atelier Koubi se prête à toutes les cohabitations stylistiques. Le chorégraphe y mêle les corps, les origines, les vocabulaires chorégraphiques, sans hiérarchie ni système. Pasquale, sortant des années Notre-Dame de Paris, y apporte sa puissance et son sens du sol. Manon, fraîchement consacrée par ses années Art Move Concept, y arrive avec sa souplesse et son goût de la contorsion. Le coup de foudre, professionnel d’abord, puis personnel, est immédiat. Ils dansent ensemble, ils se reconnaissent, ils savent qu’il y a là, entre eux, quelque chose de bien plus fort qu’une simple convergence d’intérêts.

En 2023, Pasquale intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots. Depuis cette date, le chorégraphe et danseur français de hip-hop et de danse contemporaine qui a dirigé le Centre chorégraphique national de la Rochelle entre 2009 et 2021 suit avec beaucoup d’attention le travail du couple. Il a notamment beaucoup encouragé leur présence au festival d’Avignon Off 2025 où Après tout était programmé au théâtre Golovine.

L’idée de fonder une compagnie commune naît rapidement, mais elle ne deviendra concrète qu’à la faveur d’un événement collectif, la pandémie de Covid-19. Le confinement fige le monde entier, suspend les saisons théâtrales, immobilise les troupes. Il leur offre le temps de penser. Le nom de la compagnie s’impose alors, Gipsy, qui dit la migration, le voyage, le métissage, le refus des frontières. Le lancement effectif aura lieu en 2022, le temps que reprenne la programmation des théâtres, après des mois d’embolie sanitaire.

Gipsy Raw, naissance d’une langue

Basée à Valenciennes, la compagnie Gipsy Raw, désignation officielle qu’ils retiennent finalement, se présente comme une formation franco-italienne articulée autour de trois axes, danse, cirque, contorsion. Ses fondateurs entendent encourager des interprètes venus d’horizons très différents à conjuguer leurs spécialités plutôt qu’à les fondre dans un style unique. À cette philosophie héritée d’Art Move Concept et d’Hervé Koubi, ils ajoutent une dimension proprement poétique, l’envie déclarée de proposer des spectacles « bons pour l’âme », formule qu’ils assument et qui sonne comme un manifeste.

Très vite, Gipsy Raw s’installe sur des scènes attentives. La compagnie joue à Arras au Pharos, à Douchy-les-Mines à L’Imaginaire, à Maubeuge à la Scène nationale, et essaime dans plusieurs festivals européens. Elle accueille en son sein des interprètes venus du Venezuela, d’Italie ou de Belgique, parmi lesquels Carlos, Martina Tondo, Daniel, Fabio rencontré dans Notre-Dame de Paris, Tips l’acrobate belge ou encore Maxime, issu du Pockemon Crew. Une famille élargie, en somme, qui répond pleinement à l’idéal de mobilité que porte le nom même de la compagnie.

Tu, Lei & Io, le manifeste fondateur

La première création majeure du jeune duo s’intitule Tu, Lei & Io. Présentée pour la première fois en 2022-2023, elle est conçue comme un trio, dans lequel Manon Mafrici et Pasquale Fortunato s’adjoignent un troisième complice, Carlos. La scénographie est volontairement réduite à l’essentiel, une simple valise, qui sert à elle seule de paysage, d’objet, de prétexte chorégraphique. Le spectacle se conçoit à la manière d’un art de la rue, pour pouvoir être joué partout où le public se trouve. Il vise les familles à partir de trois ans.

L’enjeu, après les mois étouffants du confinement, est limpide, retrouver le public, les rires, les larmes, le geste élémentaire du partage scénique. La pièce mêle danse, cirque et magie. C’est un acte fondateur, à la fois modeste dans ses moyens et ambitieux dans son intention. Elle dessine la silhouette de tout ce qui va suivre.

Deux danseurs exécutant une danse contemporaine sur scène, éclairée par des lumières violettes.

Après tout, la pièce de la maturité

C’est avec la deuxième création, Après tout, que Manon Mafrici et Pasquale Fortunato gagnent leur place dans le paysage de la danse française. La pièce est créée durant la saison 2023-2024 et se présente comme un duo, plus intime que Tu, Lei & Io, plus introspectif aussi. Elle interroge la notion de temps. Le temps des heures de répétition silencieuses, le temps des voyages qui éloignent des familles, le temps qui nous est compté mais qui n’a pas de fin. Elle interroge également ce que produisent ces interruptions redoutées par les interprètes et qui, paradoxalement, sont devenues pour le couple un moteur de création. Les blessures, confie Pasquale Fortunato, obligent à réfléchir à la suite, à imaginer ce que serait la vie si la danse devait s’arrêter. Sans elles, le duo n’aurait pas développé certaines choses, à commencer par la dimension clownesque qui irrigue la pièce.

Cette dimension burlesque, justement, fut au départ un obstacle. La compagnie a souffert d’un déficit de crédibilité institutionnelle, certains professionnels les classant un peu trop rapidement parmi les artistes de divertissement. Pour répondre à cette injustice, ils décident de relever un défi de haut niveau, participer en avril 2022 au concours Dialogues organisé par Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées. C’est dans ce cadre prestigieux qu’ils présentent une version courte d’Après tout, alliant la danse à un art de l’illusion qui deviendra leur signature, ces doigts lumineux que Manon Mafrici manie comme une calligraphie nocturne. Ils en repartent avec le Prix du Public.

Ce sera une constante. En octobre 2023, ils remportent à nouveau le Prix du Public au concours Les Synodales. En juillet 2024, ils décrochent la quatrième place du concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, en Espagne. En avril 2025, le jury et le public de Taïpéi leur attribuent le Prix du festival Want to Dance. Après tout a depuis tourné dans toute l’Europe, en Asie, en Afrique du Nord, dans les festivals comme dans les théâtres. Il figure désormais parmi les pièces emblématiques du duo et a fait la joie des spectateurs du festival Komidi 2026.

Au-delà des nuages, un faux solo signé Manon Mafrici

La création suivante, Au-delà des nuages, inaugurée en 2025, prend la forme d’un solo de Manon Mafrici. Du moins en apparence. La danseuse s’y produit seule en scène, entourée d’un nuage géant qui fait office de partenaire silencieux et de protagoniste métaphorique. Elle y mêle danse, contorsion et art de l’illusion, dans une écriture qui s’inspire de la maxime de Walt Disney sur la persévérance et la conquête des rêves.

En réalité, Pasquale Fortunato n’a pas quitté la pièce. Il opère dans l’ombre, gère l’illusion, manipule l’armoire mobile qui structure l’espace scénique. Le solo de Manon Mafrici est en vérité un duo invisible, dans lequel le partenaire absent est aussi déterminant que celui qui occupe la lumière. Cette construction inversée, qui inscrit dans la dramaturgie même la complicité du couple, dit quelque chose d’essentiel sur leur manière de travailler. Rien n’est jamais individuel chez Gipsy Raw. Tout est partagé, jusque dans les apparences contraires.

La pièce s’adresse aux familles et au jeune public. Elle joue sur l’émerveillement, la surprise, la prise de risque chorégraphique, autant que sur cette conviction tranquille qui traverse tout le travail du duo : la danse est avant tout un endroit de transmission d’émotions complexes.

Un homme et une femme, dos à dos, souriant. L'homme porte une chemise noire et a des cheveux bouclés, tandis que la femme a de longs cheveux bruns et porte une robe noire. En arrière-plan, un mur en pierre et des œuvres d'art colorées.

Une philosophie du travail, le public comme seul juge

Si l’on devait résumer en une phrase ce qui anime Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ce serait sans doute la formule qu’utilise le second avec un sourire, ils n’ont jamais remporté le prix du jury, mais toujours celui du public. Le détail compte. Il dit le rapport qu’ils entretiennent avec la salle, la rue, le hors-théâtre. Pour eux, la légitimité d’un spectacle se mesure dans le silence qui s’installe, le rire qui éclate, les larmes qui échappent à tout contrôle. Pas dans les distinctions officielles ni dans les colloques. Mais cela viendra aussi.

Cette conviction nourrit tous leurs choix. Elle explique qu’ils aient privilégié la rue, qu’ils aient choisi des spectacles ouverts à tous les âges, qu’ils défendent farouchement la gratuité dans le festival qu’ils dirigent. Elle explique aussi qu’ils accordent une importance considérable au regard des enfants, leurs spectateurs les plus exigeants et les plus justes. Sans filtre, sans grille de lecture, ces derniers voient ce que les autres ne voient plus, l’âme, le feu, l’amour.

Manon Mafrici et Pasquale Fortunato défendent enfin une idée précieuse, celle de la singularité comme matière chorégraphique. Pasquale confie d’ailleurs que ce qu’il aima d’abord chez Manon, ce furent « les défauts » qui la rendaient unique. Le mot, paradoxal dans un milieu où la perfection est partout réclamée, mérite d’être souligné. Il signe une éthique. Et il fait de leurs spectacles des leçons silencieuses de confiance en soi.

Lakadémi Komidi, une semaine décisive à La Réunion

Au printemps 2026, le duo a été invité à La Réunion par le festival Komidi, plus grand rendez-vous de théâtre de l’océan Indien, qui a tenu cette année, du 21 avril au 2 mai, sa dix-huitième édition. Né en 2008 à Saint-Joseph et désormais étendu à treize communes, le festival accueille cinquante-deux spectacles portés par cinquante compagnies, dont vingt-trois réunionnaises, vingt-trois hexagonales et quatre internationales, pour un total de deux cent trente représentations sur dix-neuf scènes. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont présenté Après tout à plusieurs reprises et notamment dans le cadre du temps fort Komidi Mouv’, organisé sous la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph les 25 et 26 avril, avec battles de hip-hop, échassiers et jongleurs.

Mais leur passage ne s’est pas limité à la performance. Le festival leur a confié une semaine de formation auprès d’une troupe de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, l’académie pédagogique du festival qui propose chaque année des ateliers à de jeunes artistes. Pour le duo, c’était une première, enseigner la danse à des non-danseurs, à des comédiens dont la culture du plateau est avant tout celle du texte et du jeu.

L’approche choisie a été celle de l’improvisation, afin que le mouvement parte des comédiens eux-mêmes, sur des bases concrètes adaptées aux gens de théâtre. Travail de contact, du binôme au trio, puis au groupe ; pliés, contrepoids, écoute de l’autre. Les deux premiers jours ont fait office de test, pour les apprenants comme pour les enseignants, avant que l’atelier ne bascule dans la création proprement dite. Objectif fixé, aboutir à une pièce de treize minutes, suffisamment construite pour pouvoir être emportée sur d’autres scènes, et notamment en Italie, l’été suivant. La promesse a été tenue.

Dans la salle, la complémentarité du couple a fonctionné à plein. Pasquale Fortunato apporte la précision technique et va droit au but ; Manon Mafrici reformule, commente, enrobe la consigne d’arabesques pédagogiques. Ils ont insisté sur une qualité essentielle dans la vie d’une compagnie, la capacité à travailler vite, sans parler, à comprendre instantanément ce que cherche le chorégraphe. Et ils ont laissé une grande place au ressenti des interprètes, en bons héritiers de la tradition Koubi : « Si c’est juste pour vous, ce le sera pour le public. » Le seul écueil rencontré tient à un travers presque inévitable, le comédien glisse spontanément vers le théâtre physique, où le corps reste au service du sens narratif. Il a fallu, régulièrement, recentrer les apprenants sur le geste pur, leur apprendre à laisser parler le corps. Au troisième jour, la bascule était nette. Les duos esquissaient de réelles chorégraphies, les corps avaient pris confiance, les participants arrivaient en avance pour s’échauffer. Pari gagné, la semaine, commencée dans l’appréhension, s’est achevée dans la fierté d’un rêve commun, monter sur scène en tant que danseurs.

Un groupe d'enfants entourant un adulte lors d'un événement en plein air, avec une foule en arrière-plan et des palmiers.

Le festival Salinstrada, l’autre fierté de Manon et Pasquale

Parallèlement à leurs tournées et à leurs créations, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato dirigent depuis trois ans, à Margherita di Savoia, dans la province de Barletta-Andria-Trani, un festival d’arts de rue qui leur ressemble, Salinstrada. Le nom dit la salinité, la rue, la franchise. Margherita di Savoia, station balnéaire des Pouilles située à une heure de Bari et à une heure trente de Naples, abrite la plus vaste saline d’Europe, et son patrimoine thermal est reconnu pour les vertus thérapeutiques de ses eaux. Le décor, marin, lumineux, ouvert au ciel, se prête à merveille à la philosophie du festival.

L’ambition est claire, mettre le spectacle dans la rue et faire venir au théâtre des Italiens qui n’y ont pas accès. Dans le sud de la péninsule, l’engagement culturel est moins développé que dans le nord. Aller au spectacle ne fait pas partie du quotidien de la majorité des habitants. Les deux fondateurs de Gipsy Raw se sont fixés pour mission de combler cet écart. La rue comme scène, la gratuité comme principe, la qualité comme exigence absolue. Chaque compagnie invitée doit présenter une pièce accessible aux enfants comme aux adultes, capable de tenir le public le plus exigeant qui soit, celui de la rue.

Chaque soir du festival, à 20 h 30, sur la Piazza Libertà, place principale de la ville, s’installe une scène entièrement équipée, dotée d’un éclairage professionnel, autour de laquelle le public peut prendre place à 360 degrés, sur des chaises, au sol ou simplement debout. Trois jours durant, se succèdent spectacles de compagnies professionnelles, démonstrations d’écoles de danse et de compagnies préprofessionnelles venues du monde entier, battles de breaking pour les enfants comme pour les adultes, et workshops avec les artistes invités.

En deux éditions seulement, Salinstrada a déjà rassemblé deux cents artistes, douze mille spectateurs, et accueilli des compagnies issues de douze pays, Portugal, Taïwan, Maroc, France, Belgique, Israël, Roumanie, Chine, Italie, Espagne, Serbie et Russie. Le festival s’est associé à l’équipe visuelle française Moovance, spécialisée dans les vidéos de danse, qui filme l’ensemble de l’événement et fournit gratuitement aux compagnies invitées le matériel promotionnel correspondant. Un sponsor officiel, Orto Frutta BM, accompagne le projet, tandis que le restaurant Lo Sfizietto fait office de cantine du festival.

Mais Salinstrada est plus qu’un festival d’arts de rue. C’est aussi une plateforme professionnelle d’échanges. En deux éditions, on y a vu défiler le directeur du Théâtre Le Manège de Givet, un représentant du Festival international du Jeune Public de Tétouan au Maroc, un délégué de la Maikawa Dance Cup en Chine et un programmateur du festival Komidi de La Réunion, dont le passage a précisément ouvert la voie à la collaboration de cette année.

Un duo musical en extérieur, une femme tenant un violon, et un homme avec un handpan, tous deux souriant sous un auvent.

La troisième édition, du 19 au 21 juin 2026

C’est dans cette dynamique que se prépare la troisième édition de Salinstrada, qui se tiendra du 19 au 21 juin 2026, toujours à Margherita di Savoia. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont conçu une programmation ambitieuse, faisant la part belle aux compagnies internationales rencontrées tout au long de l’année lors de leurs propres tournées avec Gipsy Raw. La programmation continuera de mêler théâtre, cirque, danse, musique et arts visuels.

Parmi les projets en gestation, une ball Freestyle Battle, confrontation chorégraphique inédite entre breakers au sol et footballeurs freestyle, dans un format duo deux contre deux ainsi qu’un Tour des Pouilles Salinstrada, tournée préparatoire qui rassemblera, dans plusieurs villes de la région, les artistes des précédentes éditions. Chaque soirée prendra la forme d’un Showcase collectif et culminera, à Margherita di Savoia, par l’ouverture officielle du festival. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato envisagent enfin une déclinaison à l’étranger, à la suite de demandes reçues de plusieurs villes hors d’Italie. Une version courte du festival est en cours d’élaboration, exportable, adaptable, mais fidèle à l’esprit d’origine.

Lakadémi Komidi à Margherita di Savoia

Le geste le plus symbolique de cette édition tiendra à la présence des comédiens réunionnais formés à La Réunion durant la semaine d’avril. La continuité pédagogique est inscrite dans le projet. Le groupe arrivera en amont du festival et restera après, pour poursuivre l’apprentissage durant trois jours auprès des danseurs de Gipsy Raw. Au programme, initiation à d’autres styles, classique, flamenco, travail avec des musiciens français. Et surtout, la présentation des treize minutes étonnantes créées à La Réunion, en première partie de toutes les soirées. Une trajectoire qui va de l’océan Indien à la Méditerranée, du théâtre vers la danse, de l’élève vers l’interprète. Une preuve concrète, aussi, que Salinstrada est bien un atelier, un lieu de fabrication et de circulation, où les liens noués un soir donnent lieu, plusieurs mois plus tard, à des créations communes.

Un groupe de danseurs en tenue de danse effectuant une performance sur scène, avec des spectateurs en arrière-plan.

Une danse pour l’âme

À les écouter, à les voir travailler, à suivre les méandres de leur compagnie comme ceux de leur festival, on comprend que ce qui guide Manon Mafrici et Pasquale Fortunato c’est une exigence simple et rare, la conviction que la danse est un art du don, et que le don n’a de sens que s’il rejoint le public. Chaque pièce, chaque festival, chaque atelier est une variation sur ce thème unique. Chaque rencontre, qu’elle ait lieu chez Hervé Koubi, à La Réunion ou sur la Piazza Libertà, vient s’ajouter à cette construction patiente d’une langue commune.

À l’âge où certains de leurs pairs cherchent à se faire un nom, eux construisent une compagnie comme on bâtit un foyer. Et ce foyer, on le devine, ne cessera de s’agrandir. Reste à imaginer, l’été prochain, la valise de Tu, Lei & Io posée sur les pavés tièdes de la Piazza Libertà, comme un emblème de cette compagnie franco-italienne qui a fait de la rue son théâtre, et de la rencontre sa seule méthode.

Philippe Escalier


Chronologie

1998. Création à Paris, au Palais des Congrès, de la comédie musicale Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon et Riccardo Cocciante.

2009 et 2013. Soria Rem et Mehdi Ouachek fondent la compagnie Art Move Concept, où Manon Mafrici se formera bientôt.

2012. Pasquale Fortunato, formé à Cerignola dans l’académie familiale Scarpette Rosa, intègre la troupe internationale de Notre-Dame de Paris comme b-boy principal.

2017 et 2018. Manon Mafrici, jusque-là engagée dans des études de kinésithérapie, réussit l’audition de la compagnie Art Move Concept et y entre officiellement à dix-huit ans.

2018 et 2019. Manon Mafrici réussit à deux reprises les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey de New York, puis fait le choix de la voie professionnelle française.

2019. Pasquale Fortunato achève sept ans d’engagement dans Notre-Dame de Paris, après des représentations sur trois continents.

2020. Manon Mafrici intègre la compagnie d’Hervé Koubi pour la création Odyssée, parmi les quatre premières interprètes féminines de la troupe ; elle y rencontre Pasquale Fortunato.

2021. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 fige la vie scénique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato décident de fonder leur propre compagnie sous le nom de Gipsy.

Avril 2022. Le duo participe au concours Dialogues de Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées et y remporte le prix du public avec une version courte d’Après tout.

2022 et 2023. Création de la première pièce du duo, Tu, Lei & Io, trio avec le danseur Carlos, conçu comme un spectacle de rue à partir d’une simple valise. En 2023, Pasquale Fortunato intégre intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots.

2023 et 2024. Création du duo Après tout, pièce sur la notion de temps, mêlant breakdance, contorsion et art de l’illusion.

Octobre 2023. Prix du public au concours Les Synodales.

Juillet 2024. Quatrième place au concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, Espagne, pour Après tout.

Été 2024. Première édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, Italie.

Février 2025. Création par Manon Mafrici du faux solo Au-delà des nuages, pour familles et jeune public, où Pasquale Fortunato opère dans l’ombre.

Avril 2025. Prix du festival Want to Dance à Taipei, Taïwan, pour Après tout.

Été 2025. Deuxième édition de Salinstrada. Au-delà des nuages y est programmé.

Du 21 avril au 2 mai 2026. Dix-huitième édition du festival Komidi à La Réunion. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y présentent Après tout lors du temps fort Komidi Mouv’ à la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph, et conduisent durant une semaine une formation de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, aboutissant à une pièce chorégraphique de treize minutes.

Du 19 au 21 juin 2026. Troisième édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, avec arrivée des comédiens réunionnais formés à La Réunion, lancement de la Football Freestyle Battle et préfiguration d’un Tour des Pouilles Salinstrada.


Pour suivre la compagnie Gipsy Raw

Site officiel de la compagnie : www.gipsyraw.com

Festival Salinstrada : page Instagram officielle, contact festivalsalinstrada@gmail.com

Direction artistique : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato

Équipe vidéo associée : Moovance

Festival Komidi 2026, le bilan d’une dix-huitième édition

Une île au trésor pour les spectateurs de demain

Le festival Komidi a refermé ses portes le 2 mai 2026, après douze jours de représentations et près de quarante mille spectateurs accueillis sur l’ensemble de ses scènes. La saveur de cette édition tient à un équilibre savamment dosé. Entre retours triomphaux et paris tenus, la programmation a confirmé que l’aventure réunionnaise sait vieillir sans se figer, autour de Philippe Guirado, de son équipe et de la centaine de bénévoles, tous passionnément investis.

Les temps forts

L’ouverture, le 22 avril à Saint-Joseph, est revenue à « Kermesse » du Collectif La Cabale, joyeuse déflagration collective qui a donné le ton. La création internationale, à la couleur italienne cette année, a été emmenée par « Après tout » de la compagnie Gipsy Raw, une heure suspendue qui a fasciné le public. Du reste, ses deux interprètes, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ont été choisis pour donner une formation aux académiciens de la Lakadémi Komidi, dirigée par Éric Bouvron. Quant à « Quintetto » de Marco Augusto Chenevier offrait une malicieuse réflexion sur la survie de l’art vivant.

La création réunionnaise a tenu son rang avec « BorAnBor » de la compagnie Flamenco974, dialogue magnétique entre maloya et flamenco porté par Gwendoline Absalon et Lea Llinares, et avec « Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet sur une idée originale de Léone Louis, récompensé à Momix 2026 par le double prix du jury professionnel et du jury junior. Les itinéraires intimes ont trouvé leurs interprètes avec, pour n’en citer que quelques-uns, « Sur nos routes » de Florient Jousse, « J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » d’Adèle Fugère, « Iphigénie à Splott » de Gary Owen, « Algorithme » de Barbara Lambert, « Je vis avec Freddie Mercury » de Thierry Margot. Le théâtre social a trouvé sa voix dans « Le Chœur des femmes » d’après Martin Winckler et « Deux rien », éloquent dialogue silencieux signé Caroline Maydat et Clément Belhache. Et puis il y a eu « Courgette », de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot, qui a refermé à La Réunion, le 1er mai, sa 366e et dernière représentation, après quatre ans de tournée. Une page se tournait, dans la joie mais aussi un peu dans les larmes. Enfin, le festival n’aurait pas été complet sans sa soirée de clôture, « Kabar…et » animé avec brio par Vincent Rocca et Éric Bouvron.

L’esprit qui demeure

La couverture nationale s’est étoffée, notamment avec un long reportage de Laurent Decloitre dans Libération du 30 avril et plusieurs sujets sur Sceneweb. La résonance médiatique permet de mesurer le succès du festival. Mais c’est à la « Caverne des Hirondelles » que l’on en prend la mesure intime, là où, chaque soir, les compagnies se retrouvent dans un brouhaha bien sympathique pour partager un repas et une passion commune…sans oublier le verre de rhum ! À l’heure où la culture s’inquiète à juste titre de ses moyens, Komidi continue de prouver qu’un théâtre populaire et exigeant peut tenir ses promesses, par la seule alliance d’une équipe solide et convaincue et d’un public curieux, attentif, répondant présent. Saint-Joseph s’est déjà donné rendez-vous pour 2027.

Philippe Escalier

BorAnBor : la compagnie Flamenco974 à Komidi

L’Espagne et La Réunion bord à bord

Sous les voûtes de l’Auditorium de Saint-Joseph, la compagnie Flamenco974 a offert l’un des beaux moments du festival Komidi 2026. Le titre, « BorAnBor », qui sonne comme une formule créole, dit déjà l’essentiel, et rivage contre rivage, soude La Réunion et l’Espagne. Deux musiques nées de la douleur, devenues au fil du temps des chants de résistance, le maloya et le flamenco, s’y répondent comme deux sœurs longtemps séparées qu’une rencontre artistique réunit enfin.

Le travail mené par Lea Llinares, qui signe la mise en scène et danse au plateau, refuse tout effet de simple juxtaposition. Le compás andalou épouse les pulsations du roulèr, la voix créole s’ouvre au cante jondo, et de cette traversée naît une langue commune, faite de battements, de souffles et d’appels. Tout est tenu, précis, ciselé, sans rien perdre de la chaleur ni de l’urgence propres aux deux traditions convoquées. La scénographie, sobre, laisse toute sa place au geste, au rythme et à la voix.

Lea Llinares danse avec une intensité magnétique, chaque pose, chaque taconeo semblant prolonger la note d’un instrument. Gwendoline Absalon, dont la voix rayonne bien au-delà de l’océan Indien, déploie un timbre d’une rare beauté, capable de passer du maloya le plus charnel à la mélopée flamenca avec une justesse remarquable. À ses côtés, Alex Carrasco et Guillermo Guillén, musiciens d’une écoute exemplaire, tissent une trame sonore où guitare, percussions et voix dialoguent sans relâche avec la danse, dans un jeu d’échos et de reprises d’une grande finesse.

Le spectacle s’achève par une longue ovation. Le public, debout, salue l’évidence d’une rencontre où l’île intense et l’Andalousie semblent enfin se reconnaître, comme si l’océan avait toujours rapproché ce que l’Histoire avait disjoint.

Philippe Escalier

« BorAnBor » par la compagnie Flamenco974. Mise en scène de Lea Llinares. Avec Gwendoline Absalon, Lea Llinares, Alex Carrasco et Guillermo Guillén. Auditorium de Saint-Joseph, 97480 Saint-Joseph (La Réunion). Représentation donnée dans le cadre du festival Komidi 2026.

Courgette, l’adieu au Festival Komidi

Le foyer des cœurs recousus s’incline une dernière fois à La Réunion

Le Festival Komidi accueillait, ce 1er mai 2026 à La Réunion, la 366e et dernière représentation d’un long compagnonnage. Quatre ans après la création de la pièce au Théâtre Gaston Bernard de Châtillon-sur-Seine, le 9 mai 2022, « Courgette » a refermé son livre devant une salle bouleversée, debout, comme refusant de laisser partir la troupe. Adapté par Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot du roman de Gilles Paris, « Autobiographie d’une Courgette », le spectacle, nommé sept fois aux Molières 2024, retrouvait pour cet adieu la 18e édition du plus grand festival de théâtre de l’océan Indien.

Tout commence par un drame. Icare, surnommé Courgette, dix ans, vit seul avec une mère meurtrie et alcoolisée. Un mercredi, l’enfant trouve un revolver. Un coup part. Placé aux Fontaines, foyer pour enfants écorchés, le garçon découvre Simon, Ahmed, la mystérieuse Camille, Rosy l’éducatrice, et Raymond, ce gendarme bourru qui finira par se faire père de substitution. Sur cette matière, le film d’animation de Claude Barras, deux Césars en 2017 et nommé aux Oscars, avait imposé une mémoire iconique. Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot ont su l’éclipser sans jamais l’imiter.

La mise en scène opère un saisissant geste de transposition. Pamela Ravassard puise dans la musique vivante l’énergie d’une enfance qui résiste. Les interprètes chantent, jouent des instruments, dansent, redeviennent enfants en quelques secondes pour saisir un balai et le transformer en cheval, en colère, en confidence. Le tempo est celui d’une comédie folk et rock, traversée d’arrangements doux quand l’émotion exige le silence. La parole de l’enfant, candide et précise, organise la narration et tient à distance le pathos. Ce qui pourrait broyer le spectateur le soulève au contraire et nous retrouvons la matière vive du roman, une langue d’enfant à la fois naïve, exacte, cabossée, qui regarde la violence sans l’appuyer et laisse toujours une place à l’élan.

Garlan Le Martelot incarne Courgette avec une justesse et une sobriété remarquables, faites d’élans gauches, de regards graves, d’éclats de joie subite. Il habite l’ingénuité du personnage. Léopoldine Serre confère aux figures féminines une présence vibrante, mère puis éducatrice, sans bascule appuyée. Lola Roskis Gingembre apporte à Camille une fragilité tendue qui éclaire toute la deuxième partie. Antoine Schoumsky et Vincent Viotti complètent la troupe avec cette polyvalence d’acteurs musiciens devenue rare, chacun servant tour à tour la fiction et la partition.

Au-delà du fait divers, « Courgette » parle de ce qu’aucun déterminisme ne saurait verrouiller. La rencontre, la fraternité de hasard, le rire malgré tout deviennent les véritables forces de redressement. Le spectacle affirme que la résilience suppose un travail collectif, fait de patience, de gestes minuscules, d’adultes capables de cesser d’être abstraits. La fidélité à l’âpre douceur de Gilles Paris irrigue la scène entière.

La scénographie d’Anouk Maugein, les costumes d’Hanna Sjödin, la création sonore de Frédéric Minière et la chorégraphie de Johan Nus composent un écrin où chaque détail concourt à l’élan général, tandis que la lumière sensible de Cyril Manetta sculpte les passages d’ombre et de chaleur, soutenue à la régie par Cécilie Cuttat et Clément Girault.

À onze mille kilomètres de Paris, sous les applaudissements d’une salle réunionnaise debout, l’ultime salut a pris la couleur d’une promesse tenue. La Compagnie Paradoxe(s) est venue refermer ici un cycle commencé en Bourgogne, et la générosité de cette traversée laissera longtemps sa trace. Quatre ans de tournée, sept nominations aux Molières, une dernière à Saint-Joseph, le Komidi 2026 vient d’écrire l’une des plus belles pages de sa 18e édition.

Philippe Escalier

« Courgette », d’après « Autobiographie d’une Courgette » de Gilles Paris. Adaptation de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot. Mise en scène de Pamela Ravassard. Avec Garlan Le Martelot, Léopoldine Serre, Lola Roskis Gingembre, Antoine Schoumsky et Vincent Viotti. Production Compagnie Paradoxe(s). Festival Komidi, 18e édition, du 21 avril au 2 mai 2026, La Réunion.

J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort

Thomas Drelon, l’enfance transfigurée

Au festival Komidi, à La Réunion, Thomas Drelon porte à la scène une épopée intime tirée du premier roman d’Adèle Fugère, paru chez Buchet-Chastel. Le point de départ a l’éclat des fables qui osent l’improbable : Rosalie Pierredoux, huit ans, accablée par une tristesse trop vaste pour son âge, découvre un matin sur sa lèvre supérieure la fameuse moustache de Jean Rochefort. Avec elle surgit l’esprit malicieux du grand acteur disparu en 2017. Dès lors, tout se déplace, et le théâtre trouve dans ce léger décrochement du réel une mythologie à hauteur d’enfance.

Ce qui aurait pu n’être qu’une fantaisie charmante devient ici un authentique geste théâtral. Morgan Perez signe une mise en scène d’une sobriété inspirée, qui partage l’espace entre la chambre de l’enfant et un territoire mental ouvert aux apparitions, aux souvenirs, aux voix intérieures. Tout procède par suggestion et le spectacle fait confiance à la langue d’Adèle Fugère, vive, ciselée, condensée, rétive au pathos. Cette prose à la fois enfantine et souverainement lucide donne au récit sa cadence, sa tenue et sa nécessité.

Confier à un acteur adulte le rôle d’une fillette est un pari. Thomas Drelon le relève avec un tact admirable et un brio indéniable. Il ne cherche jamais à imiter l’enfance ; il en restitue le rythme secret, les brusques embardées, la gravité nue. Le passage de Rosalie à son double moustachu se joue presque à rien, dans une inflexion, un battement de cils, un changement de souffle. C’est là que naît l’émotion. Chez Thomas Drelon, Jean Rochefort n’est pas convoqué comme une relique, il redevient une allure, une ironie tendre, une élégance morale.

Sous la fantaisie affleure un sujet autrement sérieux, celui de la mélancolie enfantine. Le spectacle a l’intelligence de ne jamais l’énoncer pesamment. Il la contourne, l’éclaire, la métamorphose. La moustache agit comme un nez de clown ou une cape de super-héros, elle n’efface pas le chagrin, mais offre à Rosalie la distance nécessaire pour recommencer à habiter le monde. Cette fable oppose au sérieux du monde une liberté de ton, un sens du jeu, une vraie délicatesse.

L’écrin scénique accompagne ce mouvement avec une délicatesse constante. La scénographie de Capucine Grou-Radenez dessine un territoire mental où peuvent surgir les apparitions, les costumes de Bérengère Roland soulignent les bascules de Rosalie sans jamais les appuyer, les vidéos d’Édouard Granero font affleurer un hors-champ furtif. Les lumières de Patrick Touzard et la musique de Théo Glaas prolongent l’oscillation du spectacle entre confidence, drôlerie et léger vertige. Leur retenue donne au spectacle sa profondeur discrète.

« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » nous permet de rencontrer un texte qui pense, un acteur qui porte haut la nuance et un théâtre qui demeure vivant parce qu’il choisit la simplicité sans renoncer à l’invention. Longtemps persiste l’image de Thomas Drelon, seul en scène, comme s’il soufflait à chacun qu’un salut demeure possible, quand bien même il prendrait, contre toute attente, la forme d’une moustache.

Philippe Escalier

« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort », d’Adèle Fugère. Mise en scène : Morgan Perez. Avec Thomas Drelon. Production : Théâtre des Béliers. Festival Komidi, La Réunion. Durée : 1 h 15.

Deux rien, l’éloquence du silence

Au festival Komidi, deux clowns vagabonds réinventent le théâtre du monde sur la surface d’un banc.

Sur l’île de la Réunion, où le festival Komidi célèbre sa dix-huitième édition en investissant treize communes, peu de propositions auront frappé le spectateur avec autant de douceur que ce duo singulier signé par la compagnie francilienne Comme Si. Caroline Maydat et Clément Belhache défendent une œuvre courte et magnétique, qui se passe entièrement de la parole. La salle, d’abord intriguée, s’abandonne très vite à ce que la rumeur du festival annonçait depuis plusieurs saisons en métropole : un objet rare, à la frontière de la danse, du mime et du clown, où l’on rit de bon cœur avant de se sentir, soudainement, étrangement remué.

Deux silhouettes au bord du chemin

Tout commence sur un banc. Un banc à peine assez large pour les accueillir tous les deux, posé dans une lumière douce, comme égaré au milieu de nulle part. Deux silhouettes y sont assises, bonnet vissé sur la tête, veste fatiguée, godillots usés. Deux clochards, ou peut-être deux clowns que la vie a oubliés là. Ils observent le public, surpris de ces visages qui leur font face. Leurs corps s’animent ensuite, hésitent, s’ennuient, s’inventent des jeux. Ils se chamaillent, se réconcilient, rêvent. Le banc devient tour à tour, abri, chambre, balançoire. La vie passe et ne les voit plus, mais eux se regardent, et cela suffit à peupler le monde.

Une partition gestuelle d’une infinie précision

La mise en scène, signée à quatre mains par Caroline Maydat et Clément Belhache, repose sur une épure radicale. Le décor se réduit à ce banc et à un voile noir, la lumière finement ciselée par Karl-Ludwig Francisco enveloppe les silhouettes comme un clair-obscur de cinéma muet, la création sonore de Michael Bugdahn fait dialoguer les minimalismes mélancoliques de Wim Mertens avec la voix chaude d’Yves Montand chantant « Trois petites notes de musique ». Tout le reste est affaire de corps, de regards, de respirations. La gestuelle des deux interprètes a quelque chose de métronomique, d’absolument réglé, et pourtant elle laisse passer cette respiration qui fait la différence entre l’exercice de style et l’art véritable. Rien n’y est laissé au hasard. Chaque inclinaison de tête, chaque tremblement de doigt, chaque oscillation de buste participe d’une partition dont la rigueur épate autant qu’elle émeut.

Deux interprètes qui ont fait du mouvement leur langue

Caroline Maydat et Clément Belhache se sont rencontrés sur les bancs de l’École Départementale de Théâtre de l’Essonne, à Évry, où ils ont reçu une formation pluridisciplinaire mêlant le théâtre de texte et le théâtre gestuel. De cette école, qui forme à la fois comédiens et danseurs, ils ont conservé une certitude : le corps précède la parole, et parfois la rend inutile. Clément Belhache a poursuivi son chemin auprès des compagnies La Rumeur et À fleur de Peau, avant d’intégrer la Cie du 7ème étage. Caroline Maydat, de son côté, a multiplié les expériences en danse contemporaine, en mime corporel et en théâtre clownesque. Ensemble, ils ont fondé la compagnie Comme Si, devenue depuis un atelier de recherche permanent autour de la chorégraphie narrative. Au plateau, ils sont d’une complicité confondante, lui longiligne et tendrement maladroit, elle, plus terrienne, à l’aspect volontaire. Leur duo a déjà été distingué au concours Les Synodales en 2016 et au festival Cortoindanza en 2017, où ils ont reçu le premier prix de l’écriture chorégraphique.

L’origine d’un geste

L’inspiration de « Deux rien » naît d’un désir simple, rapporté par les artistes eux-mêmes au fil de leurs interviews : raconter la solitude et le besoin de l’autre dans un langage qui leur appartienne en propre. Ils ont voulu prendre la figure du sans abri non comme un sujet social à dénoncer, mais comme un personnage poétique, héritier des grands vagabonds du burlesque. La filiation de Charlie Chaplin saute aux yeux, dans la silhouette autant que dans le rapport à la dureté du monde traversée par la tendresse. Les figures issues de l’univers de Beckett ne sont jamais bien loin non plus, ces êtres surgis du vide et toujours sur le point d’y retourner. Mais Caroline Maydat et Clément Belhache ont trouvé un ton qui n’appartient qu’à eux, où la mélancolie ne pèse jamais et où le rire affleure toujours. Le choix du registre comique ne dilue pas la gravité du propos. Il la rend supportable, partageable, universelle. Lorsqu’ils s’asticotent comme deux enfants ou qu’ils s’embarquent dans une rêverie maritime imaginaire, c’est l’humanité dans ce qu’elle a de plus essentiel, et de plus fragile, qui surgit sur le plateau.

L’art de remplir le vide

Voilà sans doute ce qui rend ce spectacle si surprenant. À l’heure où la scène française produit volontiers des objets bavards, saturés de discours et d’effets, « Deux rien » avance avec une humilité presque déconcertante. Il fait confiance au regard du spectateur, à sa capacité à compléter le geste, à inventer le récit, à reconnaître dans ces deux clochards célestes une part de lui-même. Au festival Komidi, où la jeunesse est reine et où des milliers d’élèves découvrent chaque année le théâtre, le spectacle a trouvé son public idéal. Les enfants rient sans réserve (parfois trop, mais comment leur en vouloir ?), les parents s’émeuvent à mi-voix, et tous repartent avec ce sentiment rare d’avoir assisté à quelque chose qui résiste au commentaire. Caroline Maydat et Clément Belhache offrent une leçon discrète mais magistrale : on peut faire un théâtre du monde avec deux silhouettes, un banc, une bande son et la conviction qu’aucune solitude ne pèse vraiment lorsqu’on est deux à la regarder en face.

Philippe Escalier

« Deux rien » / Conception, mise en scène, chorégraphie et interprétation Caroline Maydat et Clément Belhache. Création lumières Karl-Ludwig Francisco. Création sonore Michael Bugdahn. Musiques Wim Mertens et Yves Montand. Production Compagnie Comme Si.

Festival Komidi, 18ème édition, du 21 avril au 2 mai 2026. Île de la Réunion. Spectacle tout public à partir de 5 ans, durée 1 heure.

Iphigénie à Splott de Gary Owen

La fureur d’Effie, tragédie galloise sur fond post-rock

Gary Owen, dramaturge gallois né en 1972, signe en 2015 le texte qui impose son nom bien au-delà du Royaume-Uni. Récompensée la même année aux UK Theatre Awards, « Iphigénie à Splott » entre dans la langue française grâce à la traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière, avant de connaître sa première mondiale en français au Théâtre de Poche de Bruxelles. Georges Lini, directeur artistique de la Compagnie Belle de Nuit, en livre une lecture incandescente, nommée au Prix Maeterlinck de la Critique 2022 dans les catégories Meilleur spectacle et Meilleure interprétation, remarquée au Festival d’Avignon 2023 et portée en tournée internationale. Le spectacle fait étape à La Réunion à l’occasion de la 18ème édition du Festival Komidi.

Le quartier de Splott, à Cardiff, prête son nom à cette tragédie d’aujourd’hui. Désindustrialisation, chômage, services publics rabotés, Gary Owen plante son héroïne dans un paysage social durablement ravagé par les politiques d’austérité de Margaret Thatcher et de ses héritiers. Effie y vit, y boit, y survit. Ses lundis se ressemblent, faits d’alcool, de stupéfiants, de gueules de bois homériques et d’une rage qui ne s’éteint jamais tout à fait. Elle est de celles que l’on évite, que l’on juge sans les connaître, et qui portent en elles une histoire que personne ne prend la peine d’entendre. Un soir pourtant, l’occasion lui sera donnée de devenir autre chose.

Georges Lini installe sa comédienne sur un plateau dépouillé, à mi-chemin du ring et de la scène de concert. La lumière de Jérôme Dejean sculpte cet espace minéral en stries crues cernées d’ombre. Aucune fioriture, l’épure laisse au texte toute sa force d’impact. Autour de l’actrice, les musiciens Pierre Constant, Simon Cogels et François Sauveur, ce dernier signant également la direction musicale, tendent une trame post-rock dense, nerveuse, qui scande le monologue, l’accompagne et l’exacerbe jusqu’aux confins de l’incantation. La musique agit comme un partenaire de jeu, complice et témoin de la combustion intérieure d’Effie.

Gwendoline Gauthier endosse ce rôle avec une vérité saisissante. Survêtement bariolé, bonnet relâché, elle compose, en quelques signes, une silhouette immédiatement identifiable, quelque part entre les héroïnes prolétaires de Ken Loach et les météores punk britanniques. Pendant près de quatre-vingt-dix minutes, face à nous, sa voix passe du rire grinçant à la confidence brisée, de la provocation à l’effondrement avec une aisance déconcertante. La comédienne, qui s’est rendue à Splott pour s’imprégner du quartier, restitue une humanité brute, drôle, blessée, mais jamais misérabiliste. On comprend très vite que cette interprétation magistrale laissera une trace durable dans la mémoire de ceux qui la verront.

Sous le vacarme apparent affleure une mécanique tragique d’une rigueur presque classique. Effie, comme l’Iphigénie d’Euripide, paie pour les fautes des autres, sacrifiée sur l’autel d’un libéralisme indifférent. Gary Owen ne tonne jamais, il raconte. Questionne aussi, prenant l’avenir à témoin, avec cette conclusion « Qu’est-ce qui va se passer le jour où on pourra plus encaisser ? ». C’est dans la précision des situations, dans la justesse d’une langue capable d’être tour à tour hilarante, brutale et poignante, que la pièce trouve sa puissance politique. La traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière restitue admirablement l’oralité fiévreuse de l’original, sans rien perdre de sa cadence ni de son humour caustique.

Porté par une équipe au diapason, « Iphigénie à Splott » appartient à ces œuvres qui donnent au théâtre populaire toute sa noblesse, par la rigueur de son écriture. On en sort secoué, ramené à l’essentiel, avec la certitude que la scène, lorsqu’elle prend en charge une voix reléguée, peut encore atteindre juste, frapper fort, et laisser longtemps sa brûlure dans les consciences.

Philippe Escalier – Photos © Debby Termonia

« Iphigénie à Splott » de Gary Owen, traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière. Mise en scène de Georges Lini. Avec Gwendoline Gauthier. Direction musicale de François Sauveur. Musiciens, Pierre Constant, Simon Cogels et François Sauveur. Collaboration artistique de Sébastien Fernandez. Création lumières de Jérôme Dejean. Costumes de Charly Kleinermann et Thibaut De Coster. Une coproduction du Théâtre de Poche de Bruxelles et de la Compagnie Belle de Nuit.

Je vis avec Freddie Mercury de Thierry Margot

Sous les éclats du rock, l’aveu d’un fils

Dans le cadre du XVIIIᵉ festival Komidi, Thierry Margot a offert devant une salle comble l’un des seuls en scène les plus marquants présentés à La Réunion ces derniers mois. On pensait assister à un hommage fervent à Freddie Mercury et au répertoire de Queen. C’est à une tout autre traversée que l’on a été convié, un spectacle intime, douloureux par endroits, porté jusqu’à une forme de vérité émotionnelle rare. Lorsque les lumières se sont éteintes, la salle ne s’y est pas trompée. Elle s’est levée longuement pour saluer un artiste qui venait de livrer bien davantage qu’une performance.

Jean-François, modeste boucher dans une grande surface, se rêve en sosie de Freddie Mercury. Il déroule sa vie au rythme des albums de Queen, comme si chaque disque pouvait baliser une existence, chaque chanson réparer un manque, chaque refrain tenir lieu de refuge. Le procédé amuse d’abord, tant le personnage emporte l’adhésion par sa ferveur naïve et sa sincérité désarmante. Puis la faille se dessine. Une mère portugaise usée par le travail, un père brutal, qui rugit plus qu’il ne parle et frappe plus qu’il n’aime. Peu à peu, sous le vernis du numéro, affleure la vérité d’une enfance abîmée. N’ayant pas été reconnu par celui dont il attendait l’élection, Jean-François s’invente une autre filiation. Freddie Mercury devient alors bien plus qu’une idole, une figure tutélaire, un père rêvé, le destinataire symbolique d’un amour demeuré sans réponse. La fiction rejoint ici de très près le geste autobiographique de Thierry Margot, qui a souvent dit avoir écrit ce spectacle pour renouer, par la scène, un dialogue resté en suspens avec son propre père.

David Furlong met en forme ce dédoublement avec une maîtrise remarquable. Tout l’art de sa mise en scène consiste à faire tenir ensemble deux régimes d’intensité. D’un côté, l’ivresse du concert, la flamboyance du mythe, l’appel du spectaculaire. De l’autre, la nudité d’un homme aux prises avec ses blessures les plus anciennes. Lorsque « Bohemian Rhapsody » éclate sous les lumières stroboscopiques de Clément Colle, le spectacle épouse l’énergie expansive du rock. Mais il sait, l’instant d’après, se resserrer jusqu’au murmure, jusqu’à ces confidences dites au piano, presque à voix basse, comme si la scène devenait soudain le seul lieu possible de l’aveu. De cette tension naît une belle cohésion, où texte, musique et lumière ne se juxtaposent jamais mais se répondent avec une évidence de plus en plus prenante.

Au centre de ce dispositif, Thierry Margot impressionne par l’ampleur de son engagement. Pendant plus d’une heure, il chante, joue du piano avec aisance, danse, passe de la drôlerie la plus franche au désarroi le plus nu, sans jamais céder ni à la démonstration ni à l’effet facile. Il ne se contente pas d’incarner Jean-François, il l’habite de l’intérieur, avec assez de précision pour en faire entendre la part de ridicule, assez de tendresse pour ne jamais l’y enfermer, assez de vérité surtout pour que le personnage cesse peu à peu d’être un masque. C’est là que le spectacle atteint son point le plus juste, dans cette manière de faire apparaître, sous la silhouette fantasque du sosie, une douleur ancienne, insistante, qui a trouvé dans le culte d’une star la forme paradoxale de son expression.

Tout converge vers la dernière séquence, la plus simple et la plus bouleversante. Le piano, jusque-là complice du rythme, du jeu et de la fête, devient le lieu d’une adresse au père absent. Le spectacle change alors de registre sans rien perdre de sa ligne. Quelque chose se dénude, se risque, se formule enfin. Le silence qui gagne la salle à ce moment-là est de ceux qui comptent, parce qu’il dit la qualité de l’écoute autant que la force de ce qui vient d’être déposé. Sous le mythe Mercury, ce dont il est ici question n’est rien de moins que du besoin d’amour, et plus précisément de cette faim de reconnaissance paternelle qui travaille tant d’existences à bas bruit. En cela, « Je vis avec Freddie Mercury » déborde largement le cadre du portrait décalé ou du seul en scène musical, il interroge la transmission des blessures, ces schémas familiaux qui se lèguent comme une langue secrète, et qu’il faut parfois toute une vie pour désapprendre.

La présence d’un tel spectacle dans cette dix-huitième édition de Komidi dit avec netteté ce que le festival a de plus précieux, sa capacité à faire dialoguer l’exigence théâtrale et les formes populaires que l’on croit trop vite vouées au seul divertissement. Le pari est ici pleinement tenu. Car derrière les paillettes, les tubes, la silhouette imitée et les élans du fan, c’est une figure d’homme qui s’impose, infiniment plus grave qu’elle n’en a d’abord l’air. Un fils blessé, certes, mais sans pathos ; un être de manque, mais traversé d’humour ; une solitude, enfin, que la scène transforme en adresse et presque en réparation. C’est ce déplacement, du clinquant vers l’essentiel, de l’imitation vers l’aveu, qui donne au spectacle sa résonance durable.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Thomas Bering

Je vis avec Freddie Mercury, de Thierry Margot. Mise en scène, David Furlong. Avec Thierry Margot. Création lumière, Clément Colle. Régie, Anne-Sophie Margot. Compagnie Les Historiens du Présent.

Sens la foudre sous ma peau de Catherine Verlaguet

L’adolescence à fleur d’âme

Au Lycée Pierre Poivre de Saint-Joseph, le Festival Komidi a fait du théâtre une expérience partagée, jusqu’à dissoudre la frontière entre la scène et les bancs.

Hier, dans une grande salle de classe du Lycée Pierre Poivre, le Festival Komidi présentait la version itinérante de « Sens la foudre sous ma peau », commande d’écriture passée par la Compagnie Baba Sifon à Catherine Verlaguet, sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch. Créée le 21 novembre 2025 au Théâtre Luc Donat du Tampon, la pièce poursuit depuis sa route entre La Réunion et l’Hexagone, déclinée en deux formes, l’une scénique, l’autre conçue pour les espaces atypiques comme celui où elle s’est déployée hier. Le public adolescent encadrait l’espace central de jeu, transformant les pupitres en confidents et la pièce en arène intime.

Le dispositif imaginé par Philippe Baronnet, metteur en scène de la Compagnie Les Échappés vifs, abolit toute distance. Les bancs deviennent tour à tour estrade, refuge, tribune, et les deux comédiennes circulent, sollicitent les regards, s’adressent parfois directement à un élève, jusqu’à confondre la fiction avec l’expérience vécue de ceux qui regardent. La scénographie d’Estelle Gautier épouse cette mobilité avec une élégante sobriété, tandis que la création sonore de Thierry Desseaux et Ann O’aro fait vibrer en sourdine la mémoire de l’île. La voix off de Jean-Laurent Faubourg, surgissant par moment, donne au récit une profondeur supplémentaire, comme un écho lointain venu rappeler que le silence aussi a une voix.

Manon Allouch et Léone Louis portent ce texte avec une précision touchante. La première incarne Jo, professeure de français originaire de La Réunion exilée à Marseille, la seconde Baya, adolescente prise dans un silence que seul le hasard d’un cours, autour du « Bal des folles » de Victoria Mas, viendra fissurer. Entre elles se déploie toute la grammaire du désir, du consentement et de la honte. Catherine Verlaguet tisse avec une délicatesse rare des ponts entre violences faites aux femmes et héritage colonial, montrant que les corps, comme les territoires, gardent l’empreinte de leur histoire. Le créole affleure, langue de l’intime et de la résistance, et le « détak la lang » devient le mot d’ordre d’une libération (trop) longuement différée.

Couronnée au Festival Momix 2026 par le Prix du jury professionnel et celui du jury junior, attendue en juillet à la Chapelle du Verbe Incarné dans le cadre du Festival d’Avignon Off, la création s’impose déjà comme l’une des voix les plus justes du théâtre adolescent contemporain. À Saint-Joseph, ce sont des lycéens droits sur leurs bancs qui se reconnaissaient dans le miroir tendu par deux comédiennes admirables, et l’on a vu, le temps d’une représentation, une salle de classe se faire chambre d’écho d’une parole qui peine encore, ailleurs, à se dire et à s’entendre.

Texte et photos (iPhone) Philippe Escalier

« Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet, sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch / Mise en scène de Philippe Baronnet. Avec Manon Allouch et Léone Louis, et la voix de Jean-Laurent Faubourg. Assistanat à la mise en scène, Camille Kolski. Scénographie, Estelle Gautier. Création lumière, Valérie Becq. Création musicale et sonore, Thierry Th Desseaux et Ann O’aro. Costumes et accessoires, Camille Pénager. Compagnie Baba Sifon. Représenté dans le cadre du Festival Komidi, Lycée Pierre Poivre, Saint-Joseph, 97480, le 27 avril 2026.

Le Chœur des femmes, un théâtre d’écoute et de vérité

Trois comédiens, une parole de femmes, et la médecine replacée au cœur de l’humain

Sur le plateau, presque rien : une table, deux chaises, un micro. Et soudain, dans cette épure, c’est tout un service hospitalier qui surgit, peuplé de patientes, de soignants, de doutes et de courages. Invitée cette saison à La Réunion par le festival Komidi, la compagnie Actes Uniques porte depuis 2024 cette adaptation du roman de Martin Winckler, paru chez P.O.L. en 2009, devenu au fil des ans un texte de référence pour penser une médecine de l’écoute et du respect. Violaine Brébion en a tiré une partition limpide, fidèle à l’esprit du livre et taillée pour la scène, créée à l’Artéphile durant le festival d’Avignon, applaudie au Studio Hébertot l’automne dernier, et aujourd’hui en tournée.

Jean Atwood, jeune interne brillante promise à la chirurgie gynécologique, débarque à reculons dans l’unité 77 du docteur Franz Karma, médecin atypique pour qui l’écoute prime sur le geste. De ce duel intellectuel et humain naît une plongée saisissante dans l’intime, qu’il s’agisse de contraception, d’interruption de grossesse, de maternités précoces, de violences conjugales ou de deuils tus depuis trop longtemps. La force du spectacle tient à la justesse avec laquelle il fait entendre la parole des patientes, portée par une mise en scène de Violaine Brébion d’une grande précision, avec la collaboration artistique de David Gauchard.

Violaine Brébion, vue chez Bérénice Collet dans « L’Infusion » de Pauline Sales, incarne Jean Atwood avec une intensité contenue et une fébrilité crispée qui se fissure peu à peu au cours d’une magnifique trajectoire d’apprentissage. Xavier Clion, remarqué chez Anthony Magnier dans « Un fil à la patte » de Georges Feydeau, campe avec une économie chirurgicale un Franz Karma calme, ironique, profondément habité, dont chaque silence semble contenir une leçon. Dans la distribution actuelle, Magaly Godenaire prête sa voix et son corps à la multitude des patientes. La comédienne, vue chez Julie Deliquet dans « Mélancolie(s) », chez Eugénie Ravon dans « La Mécanique des émotions », apporte une présence singulière et bouleversante, capable de passer en un instant de la confidence à la révolte.

À l’heure où la médecine traverse ses propres crises et où la parole des femmes s’affirme avec une nécessité accrue, « Le Chœur des femmes » s’impose comme un spectacle d’une rare acuité, qui n’oublie jamais d’être du théâtre : vivant, incarné, un lieu de parole partagée.

Une heure vingt d’humanité concentrée, et, en sortant de la salle, cette conviction paisible que la condition des femmes commence aussi, en milieu médical plus qu’ailleurs sans doute, par la manière dont leurs voix sont entendues.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture © Anthony Magnier

« Le Chœur des femmes » d’après le roman de Martin Winckler. Adaptation de Violaine Brébion. Avec Violaine Brébion, Xavier Clion et Magaly Godenaire, en reprise du rôle créé par Clotilde Daniault. Production Compagnie Actes Uniques. En tournée en France en 2026.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑