Critiques, portraits et actualité du spectacle vivant
Catégorie : Festival
Couverture des grands rendez-vous du spectacle vivant en France et à l’étranger, du Festival d’Avignon au Komidi de La Réunion, des rencontres de danse aux saisons d’opéra estivales. Comptes rendus de spectacles, entretiens et regards d’ensemble sur ces moments où la création prend possession des villes.
À l’Espace Saint-Martial, Joël Abadie et Lionel Fernandez portent l’ultime pièce de Gabriel Arout, un huis clos où la parole finit par désarmer la haine.
1944, un camp allemand. Deux hommes que tout sépare sont jetés dans la même cellule : un tailleur juif français et un ancien SA que le régime qu’il servait a fini par trahir. La règle des bourreaux tient en une phrase glaçante, avant l’aube, l’un devra tuer l’autre pour avoir la vie sauve. De ce postulat implacable, Gabriel Arout, dramaturge et traducteur franco-russe né en 1909, a tiré sa dernière pièce, la plus intime, inspirée de faits réels.
Sur un plateau nu, cerné de projecteurs qui tiennent lieu de murs, François Pick signe une mise en scène sobre et tendue, tout entière au service du texte et du corps des comédiens. La lumière de Kosta Asmanis resserre l’étau, les ruptures sonores rappellent la présence sadique de geôliers jamais montrés et pourtant omniprésents.
Le duel imposé se mue lentement en dialogue. La haine cède, les certitudes vacillent, une écoute inattendue s’installe entre ces deux êtres qui se jaugent, se blessent, puis se reconnaissent. Joël Abadie et Lionel Fernandez tiennent cette ligne de crête avec une grande justesse, passant de la fureur à la fêlure sans jamais forcer le trait.
Ce que raconte Oui dépasse la seule mémoire de la guerre. La pièce affirme, sans naïveté, que la parole peut sauver et que l’écoute peut guérir. Cet hymne à la liberté et à l’humain continue de résonner longtemps après la dernière réplique.
Philippe Escalier
Oui, de Gabriel Arout. Mise en scène de François Pick. Avec Joël Abadie et Lionel Fernandez. Création lumière : Kosta Asmanis. Costumes : Catherine Lainard. Musique : After in Paris. Dessin : Nathalie Le Gall. Compagnie Le Reptile cambrioleur, avec le soutien de la LICRA et de l’ECUJE. Espace Saint-Martial, 2 rue Jean-Henri Fabre, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 13 h, relâche les 5, 11 et 19 juillet. Durée : 1 h 15.
Au Théâtre La Luna, Jean-Félix Lalanne imagine comment naquit Monte-Cristo, entre revanche intime et plaisir du romanesque.
Comment un romancier au sommet de sa gloire finit-il par se laisser déborder par le héros qu’il a créé ? C’est la question que pose Dumas, la plume et l’épée, présenté au Théâtre La Luna dans le cadre du Festival OFF d’Avignon. Signé par le guitariste et compositeur Jean-Félix Lalanne, qui aborde ici pour la première fois l’écriture théâtrale, et mis en scène par Félicien Chauveau, le spectacle mêle le jeu, l’épée et la musique pour raconter la fabrique d’un mythe littéraire.
Une fiction née de la vie de Dumas
Le point de départ n’est pas biographique mais imaginaire. Lalanne part d’un fait longtemps escamoté par la mémoire nationale, celui d’un Alexandre Dumas métis, petit-fils d’esclave et fils du général Thomas Alexandre Dumas, ce « Diable noir » des armées de la Révolution. De cette filiation encombrante et des blessures qu’elle inflige, l’auteur tire une hypothèse séduisante, celle d’un écrivain qui répondrait aux humiliations de son époque en inventant Edmond Dantès, victime d’une injustice absolue et artisan d’une vengeance méthodique. Le principe dramatique tient tout entier dans cette mise en abyme, les proches de Dumas devenant sous nos yeux les figures du Comte de Monte-Cristo, les rancunes se muant en trahisons, les plaies en machines à venger.
Un théâtre volontairement mobile
La mise en scène de Félicien Chauveau assume un parti pris de légèreté et de vitesse. Le décor, conçu pour voyager, se transforme à vue, un meuble roulant devenant tour à tour table de travail, navire ou cachot. Le spectacle privilégie le jeu physique, le duel et la surprise visuelle plutôt que la reconstitution historique, avec le souci constant de rester lisible et de tenir le rythme sur une durée resserrée d’environ une heure vingt. Les chansons, réservées au monde du roman, marquent la frontière entre la réalité de l’écrivain et sa fiction. On y reconnaît la patte du musicien, même si l’ensemble revendique d’abord une forme populaire et accessible, dans la tradition d’un théâtre qui cherche à rassembler.
Une distribution au service du romanesque
Édouard Montoute, familier du grand public par le cinéma de La Haine à Taxi, porte le projet aux côtés de Daniel-Jean Colloredo, Magali Bonfils, Thomas Boissy, Alain Bernard et Franck Capillery. La troupe endosse la double contrainte du dispositif, incarnant l’entourage réel de Dumas avant de basculer dans les rôles du roman, ce qui suppose une agilité de jeu et une franche complicité avec la salle. L’écriture leur ménage des passages de comédie autant que des séquences d’action, l’humour tempérant en permanence la gravité du propos.
Ce que dit le spectacle
Derrière le divertissement affleurent des questions qui dépassent le seul cas Dumas, le poids de l’héritage, la place de l’individu dans une société qui le rejette, le besoin de reconnaissance et la tentation de rendre coup pour coup. La formule de l’auteur résume l’enjeu, « l’homme subit, l’artiste crée ». Le spectacle vaut moins comme leçon d’histoire que comme réflexion enlevée sur le pouvoir de la création, capable de transformer une blessure en légende. On regrettera peut-être que la démonstration prime parfois sur la nuance, mais l’entreprise a le mérite de rendre à Dumas une part d’identité que la postérité avait volontiers oubliée.
Reste le plaisir simple de voir une plume et une épée se croiser sur un plateau, et de saisir, le temps d’une soirée, ce moment fragile où un personnage échappe à celui qui l’a fait naître. Pour qui aime Dumas, ou pour qui l’a un peu perdu de vue, l’occasion mérite le détour.
Philippe Escalier
Dumas, la plume et l’épée, de Jean-Félix Lalanne. Mise en scène de Félicien Chauveau. Avec Édouard Montoute, Daniel-Jean Colloredo, Magali Bonfils, Thomas Boissy, Alain Bernard et Franck Capillery. Production Les Lucioles. Théâtre La Luna, 1, rue Séverine, Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 20 h 05, relâche les 10 et 17 juillet. Durée : 1 h 20. Festival OFF d’Avignon.
À l’Essaïon-Avignon, Hervé Devolder troque l’écran contre le clavier et fait du théâtre un lieu de rencontre doucement décalé.
Il fallait un sens aigu de la légèreté pour ramener l’amour du côté du hasard, du trouble et de l’imprévu. À l’Essaïon-Avignon, Hervé Devolder signe avec L’Amour est dans la salle un seul en scène malicieux qui prend à rebours les usages contemporains. Plutôt que de faire défiler des profils sur un téléphone, il invite chacun à relever les yeux, à écouter, à regarder, peut-être même à se laisser surprendre par la présence voisine.
Le principe a la simplicité des bonnes idées. Installé à son piano, Hervé Devolder mène la soirée en maître de cérémonie et transforme peu à peu la salle en espace de rapprochement possible. Les chansons inédites, écrites pour l’occasion, dessinent une trame souple, vive, où l’humour circule avec naturel. Rien ici de démonstratif. Le spectacle avance sur un fil léger, entre récital, confidence et jeu collectif, dans cette zone délicieuse où la scène et la salle cessent tout à fait d’être séparées.
La forme, très dépouillée, fait la force de l’entreprise. Sans orchestre ni apparat, l’artiste s’en remet à la seule alliance du verbe, de la musique et de la présence. Les lumières de Denis Koransky enveloppent l’ensemble d’une intimité feutrée qui convient à ce théâtre de la connivence. On pense à certains cabarets où le pianiste tenait salon, avec cette différence essentielle qu’ici le public n’est jamais simple spectateur. Il devient convive, partenaire de jeu, parfois matière même du couplet.
Ce dispositif modeste suppose une maîtrise redoutable. Hervé Devolder porte seul une heure et quart de spectacle, soutenant sans relâche l’attention, relançant le rythme, variant les adresses, ménageant des instants de fantaisie comme de suspension. Cette aisance n’a rien d’improvisé. Elle procède d’un métier très sûr, forgé au croisement du piano, du théâtre et de l’écriture musicale.
On connaît en effet la signature d’Hervé Devolder, pianiste, comédien, auteur et metteur en scène, artisan fidèle d’un théâtre musical français qui ne renonce ni à l’élégance ni à la clarté. Le Molière du spectacle musical obtenu en 2019 pour Chance ! a consacré un parcours déjà riche, des Fiancés de Loches à Kiki, le Montparnasse des années folles. Le voir aujourd’hui seul en scène, sans le soutien d’une troupe ni celui d’un vaste dispositif, permet de mesurer autrement la précision de son art.
Sous son apparente désinvolture, L’Amour est dans la salle touche juste. À l’heure où les algorithmes prétendent organiser les affinités, le spectacle rappelle avec tact que le sentiment naît encore d’un regard, d’un silence partagé, d’un trouble infime, d’une chanson entendue au bon moment. Avec la délicatesse qui le caractérise, Hervé Devolder restitue au désir sa part d’artisanat, de jeu et d’imprévisible.
On sort de là plus léger, l’oreille pleine d’airs neufs et l’esprit discrètement ragaillardi. Que l’on vienne seul ou accompagné, la soirée dépose la même idée, ténue mais tenace, qu’une rencontre reste toujours possible hors des écrans, dans la proximité d’une salle, dans la douceur d’un refrain, dans le hasard d’une place voisine. À l’Essaïon-Avignon, le hasard reprend ses droits…en chantant !
Philippe Escalier
L’Amour est dans la salle de et par Hervé Devolder. Mise en scène : Hervé Devolder. Création lumière : Denis Koransky. Compagnie ZAP. Essaïon-Avignon, 33 rue de la Carreterie, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 18h30, relâche les 9, 16 et 23 juillet. Durée : 1h15. À partir de 12 ans.
Du conservatoire aux rues de Margherita di Savoia, en passant par The Voice, itinéraire d’un duo aussi atypique qu’attachant.
En juin, dans les Pouilles, un piano résonne en plein air à Margherita di Savoia. Au clavier, Tarik installe une introduction claire, d’une netteté qui évoque l’école classique. Puis entre la voix d’Amadè, un timbre chaud, légèrement voilé, porté par un phrasé nourri de jazz. Dans cet équilibre entre tenue et liberté apparaît déjà la singularité d’un jeune duo lillois invité au festival Salinstrada.
Deux mondes qui se reconnaissent
Tarik a grandi avec Frédéric Chopin, Franz Liszt et Wolfgang Amadeus Mozart dans une oreille, et les grandes voix du rap français et américain dans l’autre. Le Conservatoire de Lille lui a donné la rigueur du toucher et le sens des nuances ; le reste, il l’a puisé dans une culture musicale plus large, nourrie autant par la rue que par la salle de concert. Amadè vient d’un univers plus directement marqué par le R&B, le jazz, la soul et le hip-hop, et défend depuis l’enfance une vocation tenue avec constance. « J’ai voulu être chanteuse depuis le début », dit-elle simplement, encadrée aujourd’hui par des professionnels qui accompagnent sa progression. Leur rencontre, en mars 2024, à l’occasion d’un événement culturel à Roubaix, s’est faite sans calcul : deux sensibilités qui se reconnaissent et commencent aussitôt à travailler ensemble.
Une esthétique sans frontières
Pour qualifier leur registre, ils ont forgé un mot cocasse, volontairement impossible à classer : « jazzyclassisoulrapburlesque ». Le néologisme dit l’essentiel : refuser les cases, faire dialoguer des traditions que l’enseignement musical sépare le plus souvent. Lorsqu’il faut bien répondre à la question rituelle du genre, ils acceptent l’étiquette de R&B hybride, plus praticable dans la conversation. Mais le cœur du projet est ailleurs. Ils veulent s’ancrer dans le R&B à leur manière, en y intégrant tous les styles qui les habitent, sans qu’aucune porte ne se referme. Au piano, Tarik déploie une base classique souple et solide, capable de l’arpège comme de la syncope. Amadè y pose une voix qui peut envelopper aussi bien que trancher, accueillir l’éclat d’un standard puis l’emmener ailleurs. Ce qui domine, surtout, c’est l’espace que cette base leur ouvre : l’improvisation comme respiration, le sens de l’instant comme ligne de conduite.
L’enfance d’une discipline
Tarik a derrière lui une quinzaine d’années de conservatoire. La formation a commencé très tôt, en horaires aménagés, dès l’école primaire, sans renoncer pour autant à la vie d’un enfant comme les autres. « Étant sportif, je faisais mon match de foot le samedi après-midi puis, après la douche, je filais au cours du conservatoire jusqu’au soir », se souvient-il. De ce double apprentissage, il a tiré une endurance et un sens du concret qui irriguent encore son rapport à l’instrument. Mais très vite, l’envie de composer a pris le pas sur celle d’interpréter. « J’ai toujours été plus attiré par l’idée de faire ma propre musique que par celle d’être un interprète », confie-t-il. C’est cette inclination, autant que sa formation, qui l’a rapproché d’Amadè et a rendu possible la naissance d’un projet d’écriture à deux.
Le concert avant tout
Le duo a choisi le plateau plutôt que le disque. Quelques titres existent déjà sur Spotify et Deezer, mais la priorité demeure le contact direct avec le public. L’idée d’un premier album mûrit, sans précipitation, à mesure que le répertoire se stabilise. Les sollicitations sont triées à l’aune d’un seul critère : leur vocation artistique. Quant aux réseaux sociaux, ils servent moins à se montrer qu’à prolonger le lien avec ceux qui suivent leur travail, jusqu’à partager le quotidien et le détail du processus créatif. Cette transparence, loin du jeu de scène attendu, fait partie de leur identité et trouve un écho réel auprès de ceux qui les écoutent.
L’apprentissage le plus formateur, ils le doivent aux bars et aux restaurants, là où l’on ne vient pas pour les entendre. « Nous nous sommes produits souvent dans des restaurants ou des bars où les gens mangent et parlent. Ils ne sont pas là pour t’écouter, il faut apprendre à mettre son ego de côté. C’est très formateur. Notre concentration est décuplée. Nous sommes vraiment connectés avec la musique et les gens le sentent très vite. » De cette école sans pitié, ils ont rapporté une exigence intérieure et un rapport décomplexé à la captation de l’attention. Sur un festival d’arts de la rue comme Salinstrada, où le passant ne s’arrête pas par devoir, cette aptitude devient une seconde nature.
Un parcours qui s’accélère
En peu de temps, le duo a franchi plusieurs étapes décisives. Passage par le Tour de Chauffe à Lille, première partie de la chanteuse américaine Sarah McCoy à la salle Allende de Mons-en-Barœul en novembre 2025, puis l’aventure de The Voice sur TF1, où Amadè est allée jusqu’à l’étape des performances avec Halo de Beyoncé parmi les 14 autres candidats restants. Elle y a défendu à l’écran des reprises arrangées par les musiciens de l’émission dans des compositions riches en instruments. C’est une fois sortis de l’émission, que le duo effectuera un travail de réécriture de chacun des morceaux dans des versions piano voix propres au duo, versions que l’on peut toutes retrouver sur les plateformes de musique » aujourd’hui. L’expérience télévisuelle, étalée sur une année d’auditions et un mois et demi de tournage, a laissé une trace heureuse. Amadè en parle avec gratitude, en évoquant l’esprit de troupe qui s’installe à l’hôtel entre candidats venus de partout, l’entraide pour préparer les chansons, la tension qui monte aux abords du plateau. Tarik n’apparaissait pas à l’écran, mais il accompagnait Amadè en répétition, présence discrète qui a permis au duo de préserver son équilibre pendant ces semaines particulières. De cette aventure, Amadè a également rapporté des amitiés solides.La présence dans les Pouilles, dans le cadre du festival Salinstrada porté par la compagnie Gipsy Raw, prolonge cette trajectoire dans un autre espace scénique, où la représentation déborde naturellement du plateau vers la rue.
Vers un élargissement
Au moment de leur rencontre, les premières compositions naissaient de la juxtaposition de deux univers. Depuis, les choses se sont affinées et leur geste a gagné en cohérence : moins d’addition, davantage de fusion. La prochaine étape se dessine déjà. Ils veulent ouvrir le duo à d’autres compositeurs et musiciens, confier leurs mélodies à la batterie, à la basse, aux guitares classique et électrique, au violon, et faire vivre leurs morceaux dans des ensembles plus larges. Tous deux disposent par ailleurs d’une base de danse, qu’ils projettent d’intégrer à leurs spectacles. Sortir du schéma attendu, où la chanteuse se tient devant le pianiste assis, devient un axe de travail à part entière et invite à imaginer de nouveaux dispositifs scéniques.
Une génération qui ne choisit plus
Amadè et Tarik appartiennent à une génération qui ne se demande plus s’il faut choisir entre la salle de concert et la playlist, entre Chopin et le freestyle. Ils assument cette porosité sans discours, avec un sérieux d’artisans et une évidente joie de faire. À Margherita di Savoia, leur duo trouve un public peu enclin à compartimenter les genres, et l’accord paraît presque immédiat. La suite se jouera entre les scènes qui s’ouvrent à eux, en France comme à l’étranger, et le studio où devra se préciser leur écriture commune. Pour leur retour annoncé au festival Salinstrada, ils ont demandé à Pasquale Fortunato et Manon Mafrici de leur proposer des chansons italiennes, signe d’une envie d’aborder ce répertoire et de le faire vivre à Margherita di Savoia, là où le duo a déjà inscrit sa marque.
Philippe Escalier
Chronologie
2024 — Rencontre d’Amadè et Tarik à Lille, formation du duo
2024 — Première partie au célèbre théâtre Sébastopol au cœur de Lille
2025 — Sélection au tremplin du Festival de Poupet, présentation au Tour de Chauffe à Lille, première partie de Sarah McCoy à Mons-en-Barœul ; Tarik arrive 3e sur le podium du concours national de piano Art en Gare dont André Manoukian est le parrain
2026 — Participation à The Voice sur TF1, Festival Salinstrada à Margherita di Savoia
Le festival Salinstrada de Margherita di Savoia s’est refermé en beauté avec Tu, lei & io, un spectacle de la compagnie Gipsy Raw, où la danse hip-hop épouse l’élégance du clown.
Le temps d’une soirée, une place de la cité adriatique s’est changée en scène à ciel ouvert. Pour la clôture de la troisième édition de Salinstrada, imaginé par Gipsy Raw dans cette commune des Pouilles à laquelle Pasquale Fortunato demeure intimement lié, Tu, lei & io a imposé d’emblée sa qualité la plus rare : une simplicité d’adresse qui n’exclut ni l’exigence, ni la plus grande tenue.
Un trio d’évidence
Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, qui fondèrent Gipsy Raw en 2021, sont rejoints sur ce plateau improvisé par le danseur vénézuélien BBoy Salo, de son vrai nom Carlos Felipe Suárez Arvelo, formé dans les rues de Maracay et deux fois sélectionné à la prestigieuse compétition Red Bull BC One. Le titre, simple comme une formule enfantine en italien, dit toute l’histoire, toi, elle et moi. Trois corps, trois caractères, et la promesse d’une mécanique des sentiments où le rire ne cesse jamais d’effleurer la tendresse.
Le sol pour plateau, le ciel pour cintre
Conçue par Pasquale Fortunato, la pièce épouse la liberté du streetshow. Le sol est nu, le public massé tout près. Les trois interprètes circulent par tableaux successifs, du breakdance aux acrobaties, du clown muet à la magie de proximité, dans une partition rythmée par le klezmer débridé du groupe Klezmer Kaos, les sonorités voyageuses de Jean du Voyage et la mélancolie du compositeur italien Ezio Bosso, disparu en 2020. Le contraste fait merveille, la frappe au sol des breakers répond aux ondulations contorsionnistes de Manon Mafrici, qui glisse de la danse classique vers un hip-hop hybride d’une finesse singulière.
Trois écritures, une même joie
L’humour burlesque, héritier assumé du cinéma muet italien, offre à Pasquale Fortunato son meilleur rôle de pitre lunaire. Il joue la chute, le regard appuyé, la mimique qui dit tout en silence. Il nous touche au plus profond. Face à lui, Manon Mafrici impose une ligne plus mobile, plus sinueuse, où l’on sent à la fois la discipline classique, l’ouverture au hip-hop et une qualité de délié très singulière. Elle déploie une gestuelle qui se rit des frontières esthétiques. BBoy Salo, enfin, apporte la pureté virtuose du breaking de compétition, ces tours sur la tête et ces freezes qui défient la gravité, dévoilant au passage des qualités de jeu impressionnantes. À eux trois, ils composent un ensemble que l’on dirait sorti d’une commedia dell’arte revisitée du côté du Bronx, où la virtuosité technique se met sans cesse au service du sentiment et du jeu.
Une enfance retrouvée
Au fond, Tu, lei & io célèbre cet âge où l’enfance fait alliance contre la grisaille des préjugés. La pièce n’argumente pas, elle danse, et la mécanique du gag laisse passer une nostalgie discrète qui n’est pas sans rappeler Chaplin. Le public de la cité salinière, familles, enfants, voisins venus décontractés, ne s’est pas privé du plaisir de rire. C’est sans doute la plus belle réussite de ce festival né dans la rue, faire entrer la danse contemporaine dans le quotidien d’une commune des Pouilles, sans cérémonie ni barrière.
Voir Tu, lei & io, c’est partager, le temps d’une soirée, le secret d’une troupe heureuse de travailler ensemble. Le festival Salinstrada referme cette troisième édition en laissant derrière lui, comme un grain de sel sur la peau, le souvenir d’un soir où trois corps ont suffi à inventer un monde que l’on ne quitte qu’à regret.
Philippe Escalier
Tu, lei & io Chorégraphie de Pasquale Fortunato. Avec Manon Mafrici, Pasquale Fortunato et BBoy Salo (Carlos Felipe Suárez Arvelo). Musiques de Klezmer Kaos, Jean du Voyage et Ezio Bosso. Création lumière de Jean-Yves Desaint Fuscien. Production Compagnie Gipsy Raw. Festival Salinstrada, troisième édition, Piazza Terme, Margherita di Savoia, Pouilles, juin 2026.
Voyage au cœur la troisième édition du festival Salinstrada
Du 19 au 21 juin 2026, la ville côtière de Margherita di Savoia, dans les Pouilles, se transforme en une vaste scène à ciel ouvert pour la troisième édition de Salinstrada, festival international des arts de la rue. Entre ateliers de haut niveau, tables rondes professionnelles, battles de hip-hop et spectacles nocturnes, le rendez-vous s’est imposé en trois ans comme l’un des plus attendus de la péninsule pour les passionnés de danse, d’acrobaties et d’arts scéniques. Cette édition s’enrichit d’une dimension pédagogique inédite avec le programme Lakademi , qui jette un pont culturel entre l’île de La Réunion et les Pouilles italiennes.
La Cie Gipsy Raw, maison mère du festival
Derrière Salinstrada, on retrouve la Cie Gipsy Raw, à l’origine du projet, et le binôme qui en porte la direction artistique : la danseuse et chorégraphe Manon Mafrici, co-directrice artistique du festival avec Pasquale « Paco » Fortunato, danseur et chorégraphe de la compagnie. Ensemble, ils ont fait de ce festival un laboratoire de transmission, où l’exigence chorégraphique côtoie les énergies populaires de la rue.
L’aventure Lakademi, de Saint-Joseph aux scènes italiennes
Cœur battant de cette édition, le programme de formation « Lakademi » incarne l’esprit de partage qui anime le festival. Une délégation d’étudiants venus de La Réunion y est mise à l’honneur. Leur parcours a débuté en mai 2026 à Saint-Joseph, sous la direction de Manon Mafrici et de Pasquale Fortunato. Depuis le 16 juin, ces jeunes interprètes sont en immersion à Margherita di Savoia pour peaufiner leur spectacle et participer à plusieurs tournages vidéo. Les festivaliers découvriront le fruit de ce travail intense, où le geste réunionnais affronte les exigences de la scène internationale.
Cet esprit de transmission ne s’arrête pas aux rives de l’océan Indien. Depuis plusieurs années, la Cie Gipsy Raw accompagne chaque saison plus de soixante enfants de la section arts de la rue du collège La Renaissance de Somain, dans le Nord. Tout est parti d’une représentation de Tu, Lei & Io donnée dans la région, à l’issue de laquelle le professeur Benjamin Pierru sollicite la compagnie pour l’aider à monter, au sein de son établissement, un festival « des arts de la rue ». De cette rencontre naissent des journées d’immersion qui placent les élèves dans la peau d’interprètes, ouvertes par le spectacle Tu, Lei & Io, prolongées par un temps d’échange, puis déclinées en ateliers où se croisent le cirque, le clown, la danse hip-hop et la danse contemporaine. Les danseurs y livrent aux enfants comme à leurs enseignants quelques clés de la fabrique d’un spectacle. Pour cette quatrième année de compagnonnage, un groupe de sixième a travaillé plusieurs sessions durant avec Manon Mafrici et Pasquale Fortunato afin de porter une chorégraphie jusqu’en Italie, sur la scène de cette troisième édition de Salinstrada.
Ces aventures pédagogiques trouvent leur aboutissement sur scène. En ouverture des soirées des 19 et 21 juin 2026, une première partie réunit les amateurs, les compagnies émergentes et les projets portés tout au long de l’année par la Cie Gipsy Raw. Parmi les interprètes attendus figure Ildar Tagirov, danseur et chorégraphe indépendant international à l’énergie singulière qui circule entre le contemporain, le jazz et le hip-hop. Remarqué sur scène comme à l’écran, il a remporté en Espagne, la plus haute distinction lors du 23e Concours international de chorégraphie de Burgos & New York en juillet 2024, il défend un univers où la puissance épouse la précision et l’émotion brute, fidèle à une recherche permanente de nouvelles formes d’expression.
Un carrefour des disciplines et des cultures
La force de Salinstrada réside dans son éclectisme et le calibre de ses intervenants. Les ateliers, qui se tiennent principalement au 32, Via Africa Orientale, proposent un véritable voyage à travers le mouvement. La culture hip-hop et le breaking occupent une place centrale, avec une succession de figures reconnues. Carlos Arvelo, alias Bboy Salo, pionnier de la danse hip-hop au Venezuela, danse aujourd’hui au sein de la Cie Gipsy Raw. Ntcham Jackson, dit Bboy Jackson, spécialiste du power move repéré au sein des collectifs Phase T et Infamous Crew, enseigne aux jeunes générations et collabore avec la compagnie Art Move Concept. Bruce Chiefare, chorégraphe rennais de la Cie Flowcus, sacré champion du monde de breakdance à Londres en 2004 et formateur de l’équipe de France de breaking, transmet à son tour son savoir-faire. Enfin, l’Italien Daniele Vergos, alias Bboy Daga, double vainqueur et juge du prestigieux Red Bull BC One Cypher Italy, complète ce plateau de pointe.
Le festival célèbre aussi la pluralité des expressions artistiques avec des stages de flamenco menés par la pédagogue espagnole Beatriz Barceló, directrice et professeure de danse espagnole et de flamenco à l’académie ExpresArte de Madrid. Les participants peuvent s’initier à la danse classique avec la chorégraphe française Lucie Dubois, formée à l’École supérieure de danse de Cannes Rosella Hightower et passée par le Ballet de Monte-Carlo, ou explorer les acrobaties expérimentales avec l’artiste transversal belge Tips. La marionnette à fils trouve sa place grâce à Jihane Chakri, venue du Maroc pour initier le jeune public à la conception plastique et à l’expression théâtrale. La théorie s’invite à la fête, enfin, avec une conférence sur l’histoire du hip-hop animée par Carlos Arvelo et une table ronde consacrée aux métiers de musicien et de chanteur, portée par le duo piano-voix Amadè & Tarik.
Des soirées électriques sur la Piazza Libertà
Si les journées sont rythmées par la transmission et la découverte — incluant une visite guidée des célèbres salines de Margherita di Savoia —, les soirées voient la créativité s’emparer pleinement de l’espace public. C’est sur la Piazza Libertà, épicentre des festivités nocturnes, que le public se rassemble pour des numéros taillés pour la rue. Le 19 juin, la compagnie ExpresArte ouvrira le bal, suivie d’un concert intimiste et audacieux mêlant jazz, soul et pop par Amadè & Tarik. Le 20 juin sera la soirée de la compétition : après les entraînements libres à la Cypher Place, les très attendus Battles débuteront à 20 heures, opposant les catégories Kids, All Style Adulte et 2VS2Breakdance sous l’œil d’un jury international. Le 21 juin, en clôture, la compagnie italo-française Gipsy Raw présentera son spectacle événement TU, LEI & IO, création puissante donnée juste avant la cérémonie officielle de fermeture.
Une scène commune, de l’océan Indien à l’Adriatique
Pour suivre l’évolution de cette troisième édition et n’en rien manquer, rendez-vous sur la page officielle du festival : @salinstrada_festival (https://www.instagram.com/salinstrada_festival/). De Saint-Joseph à Margherita di Savoia, Salinstrada fait de l’asphalte une langue commune et confirme, pour sa troisième édition, qu’aucune scène n’est plus exigeante que la rue.
Danseurs et chorégraphes, tout semblait les éloigner. Le sol et le ciel, le breakdance et la contorsion, la rigueur du muscle et celle de l’arabesque. Du studio d’Hervé Koubi aux trottoirs de Margherita di Savoia, en passant par le festival Komidi à La Réunion et les scènes internationales, Manon Mafrici et Pasquale Fortunatoont été réunis par une même obsession, faire de la scène un espace de rêve et de partage. Portrait croisé des deux fondateurs de la compagnie Gipsy Raw qui font rayonner une bien belle idée de la danse.
Un duo, deux instincts
Lorsqu’on les voit ensemble, sur scène ou simplement à la lisière d’un plateau, on saisit aussitôt ce qui les distingue et ce qui les rassemble. Pasquale Fortunato porte la matière. Chorégraphe dans l’âme, sa danse vient du sol, du muscle, de l’élan brut du breakdance. Manon Mafrici porte la ligne. Sa danse vient de la verticalité du classique, de la souplesse infinie de la contorsion, d’une intelligence du mouvement nourrie par la kinésithérapie. Lui parle peu et va droit à l’essentiel. Elle développe, contourne, cherche les arabesques de la pensée comme celles du corps. Pasquale dit qu’il aime suivre son instinct. Manon, plus cérébrale, ne cesse de viser l’originalité. La compagnie Gipsy Raw, qu’ils ont fondée à Valenciennes, vit de ce frottement permanent, d’une respiration commune mise au service d’une danse poétique, hybride, ouverte au cirque, à l’illusion et à la contorsion.
Ils n’auraient peut-être jamais dû se rencontrer. Lui, élevé dans une école de danse du sud de l’Italie par une mère interprète et des sœurs danseuses, voyageait déjà dans les loges et les studios avant de savoir parler. Elle, fille de soignants, avait choisi la kinésithérapie avant que la danse ne reprenne ses droits. Ils se sont pourtant retrouvés sous l’aile du chorégraphe Hervé Koubi, dans un même corps de ballet, jusqu’au jour où ils ont décidé de créer leur propre langue. Ce langage, ils le parlent désormais sur les scènes d’Europe, d’Asie, de l’océan Indien et des Pouilles, où ils dirigent l’un des festivals d’arts de rue les plus singuliers de la péninsule.
Pasquale Fortunato, l’enfant de Cerignola
Pasquale Fortunato a, pour ainsi dire, grandi dans une école de danse. Sa mère, danseuse, dirige à Cerignola, dans la province de Foggia, l’académie Scarpette Rosa, qui appartient à l’identité familiale autant que professionnelle. Ses sœurs ont suivi la même voie, et son père, professeur de théologie, ajoute à cette trajectoire un éclairage moins attendu. Il fut joueur de football professionnel, mariant ainsi la rigueur de l’esprit, la grâce du corps et la puissance physique.
L’enfance de Pasquale se passe en partie sur les routes, dans les voyages de sa mère. Il prend, comme il se doit, des cours de danse classique. La discipline de la barre et de l’en-dehors lui est familière, presque congénitale. Mais le déclic viendra d’ailleurs. Il a un peu plus de vingt ans lorsque le breakdance s’impose à lui avec la force d’une révélation. Il s’y plonge sans réserve, jusqu’à six heures d’entraînement et de musculation par jour. Il devient, sous le nom de scène de BBoy Paco l’un des breakers européens les plus identifiés de sa génération. On le reconnaît à ses powermoves spectaculaires, en particulier au ninety, ces tours sur la main dont il détient l’un des records mondiaux, avec vingt-six rotations enchaînées.
Pour ses parents, le passage du classique au breakdance ne fut pas une rupture mais un déplacement. La danse demeurait, sous une autre forme. Le futur de l’académie familiale paraissait sauf. C’est dans cet équilibre, entre fidélité aux origines et envol singulier, que Pasquale Fortunato construit son parcours.
De Cerignola aux scènes du monde, Notre-Dame de Paris
L’épisode décisif de sa carrière de danseur, avant la fondation de Gipsy Raw, restera son entrée dans la troupe de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, signée Luc Plamondon et Riccardo Cocciante. De 2012 à 2019, sept années durant, Pasquale Fortunato y tient le rôle principal de breakdancer aux côtés du Français Alex Besnier. Ce n’est en rien une figure secondaire. La mise en scène de Gilles Maheu accorde au breakdance une place centrale, et ce sont, chaque soir, quelques minutes de pyrotechnie chorégraphique dont la troupe parle encore comme d’un sommet d’exigence physique.
Sept ans à porter ce rôle, à voyager sur trois continents, à danser devant des publics renouvelés, ont façonné chez Pasquale Fortunato un rapport très particulier à la salle, à l’endurance, à la précision. La virtuosité n’est plus chez lui un objectif mais un seuil. Ce qui se cherche au-delà, c’est le contact, la circulation, la complicité. Cette philosophie nourrira tout son travail à venir.
Manon Mafrici, la kinésithérapeute devenue danseuse
Manon Mafrici vient d’un univers très éloigné de la scène. Rien dans son environnement immédiat ne paraît la vouer à la danse qui, pourtant, l’accapare très tôt. Elle se forme d’abord au classique et au jazz selon la technique Mattox, sous l’autorité d’une professeure dont elle parle aujourd’hui encore comme de sa référence, Sonia Driouch. En parallèle, très jeune, elle s’initie au hip-hop en autodidacte, avec cette curiosité boulimique qui caractérisera l’ensemble de son parcours.
Adolescente, elle mène de front la passion et les études. Elle s’inscrit en kinésithérapie, brillamment. Tout pourrait suivre une ligne droite. Une blessure vient brutalement bouleverser cette trajectoire. Six mois d’arrêt, et l’évidence d’un manque que rien ne pouvait combler. Le verdict s’impose. Malgré la réussite des examens, c’est la scène, et elle seule, qui appelle. À dix-sept ans, Manon Mafrici tente l’audition de la compagnie qu’elle admire depuis l’enfance, Art Move Concept, fondée en 2013 par Soria Rem et Mehdi Ouachek, deux figures majeures du hip-hop français issues de la grande génération du Wanted Posse et du break de compétition. Elle est choisie parmi de nombreuses candidates. À dix-huit ans, elle entre officiellement dans la compagnie, et y demeure depuis neuf saisons, ce qui est considérable dans un milieu où les contrats se renouvellent au gré des productions.
New York, Alvin Ailey et le choix de la France
Son appétit la pousse vers New York. À deux reprises, elle réussit les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey, l’un des hauts lieux de la danse contemporaine et du jazz nord-américain. Mais, ce sera pour elle, un choix mûri, elle préfère la voie professionnelle française, jugeant qu’elle a davantage à apprendre en plongeant dans la vie de compagnie que dans une nouvelle scolarité. Cette décision raconte beaucoup d’elle, la fidélité au terrain, le pragmatisme, le refus de la collection des labels.
La contorsion, ou la kinésithérapie réinventée
C’est plus tard qu’elle découvre la contorsion, et qu’elle décide d’en faire l’un des piliers de sa pratique. Elle obtient un diplôme dans la discipline. Manière, dit-elle, de prolonger autrement sa formation médicale, de comprendre par le dedans ce qu’elle apprenait jadis dans les manuels d’anatomie. La contorsion est sans doute, parmi toutes les disciplines du spectacle, celle qui exige la rigueur la plus impitoyable. Manon Mafrici impose à son corps deux heures d’assouplissement quotidien au minimum, qu’elle soit en tournée, en transit, dans une salle d’aéroport ou dans une chambre d’hôtel. La souplesse et le cardio sont les deux qualités qui se perdent le plus vite, explique-t-elle, et il n’est aucune négociation possible avec le temps.
Chez Hervé Koubi elle achève d’asseoir sa technique en breakdance et en acrobatie. Le chorégraphe d’origine algérienne, connu pour ses pièces où se rassemblent des danseurs venus de tous horizons, l’engage pour Odyssée, l’un de ses jalons. Manon Mafrici fait partie des quatre premières filles à intégrer cette compagnie longtemps masculine. C’est sur ce plateau qu’elle croise la route de Pasquale Fortunato.
La rencontre, Hervé Koubi et Kader Attou
L’atelier Koubi se prête à toutes les cohabitations stylistiques. Le chorégraphe y mêle les corps, les origines, les vocabulaires chorégraphiques, sans hiérarchie ni système. Pasquale, sortant des années Notre-Dame de Paris, y apporte sa puissance et son sens du sol. Manon, fraîchement consacrée par ses années Art Move Concept, y arrive avec sa souplesse et son goût de la contorsion. Le coup de foudre, professionnel d’abord, puis personnel, est immédiat. Ils dansent ensemble, ils se reconnaissent, ils savent qu’il y a là, entre eux, quelque chose de bien plus fort qu’une simple convergence d’intérêts.
En 2023, Pasquale intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots. Depuis cette date, le chorégraphe et danseur français de hip-hop et de danse contemporaine qui a dirigé le Centre chorégraphique national de la Rochelle entre 2009 et 2021 suit avec beaucoup d’attention le travail du couple. Il a notamment beaucoup encouragé leur présence au festival d’Avignon Off 2025 où Après tout était programmé au théâtre Golovine.
L’idée de fonder une compagnie commune naît rapidement, mais elle ne deviendra concrète qu’à la faveur d’un événement collectif, la pandémie de Covid-19. Le confinement fige le monde entier, suspend les saisons théâtrales, immobilise les troupes. Il leur offre le temps de penser. Le nom de la compagnie s’impose alors, Gipsy, qui dit la migration, le voyage, le métissage, le refus des frontières. Le lancement effectif aura lieu en 2022, le temps que reprenne la programmation des théâtres, après des mois d’embolie sanitaire.
Gipsy Raw, naissance d’une langue
Basée à Valenciennes, la compagnie Gipsy Raw, désignation officielle qu’ils retiennent finalement, se présente comme une formation franco-italienne articulée autour de trois axes, danse, cirque, contorsion. Ses fondateurs entendent encourager des interprètes venus d’horizons très différents à conjuguer leurs spécialités plutôt qu’à les fondre dans un style unique. À cette philosophie héritée d’Art Move Concept et d’Hervé Koubi, ils ajoutent une dimension proprement poétique, l’envie déclarée de proposer des spectacles « bons pour l’âme », formule qu’ils assument et qui sonne comme un manifeste.
Très vite, Gipsy Raw s’installe sur des scènes attentives. La compagnie joue à Arras au Pharos, à Douchy-les-Mines à L’Imaginaire, à Maubeuge à la Scène nationale, et essaime dans plusieurs festivals européens. Elle accueille en son sein des interprètes venus du Venezuela, d’Italie ou de Belgique, parmi lesquels Carlos, Martina Tondo, Daniel, Fabio rencontré dans Notre-Dame de Paris, Tips l’acrobate belge ou encore Maxime, issu du Pockemon Crew. Une famille élargie, en somme, qui répond pleinement à l’idéal de mobilité que porte le nom même de la compagnie.
Tu, Lei & Io, le manifeste fondateur
La première création majeure du jeune duo s’intitule Tu, Lei & Io. Présentée pour la première fois en 2022-2023, elle est conçue comme un trio, dans lequel Manon Mafrici et Pasquale Fortunato s’adjoignent un troisième complice, Carlos. La scénographie est volontairement réduite à l’essentiel, une simple valise, qui sert à elle seule de paysage, d’objet, de prétexte chorégraphique. Le spectacle se conçoit à la manière d’un art de la rue, pour pouvoir être joué partout où le public se trouve. Il vise les familles à partir de trois ans.
L’enjeu, après les mois étouffants du confinement, est limpide, retrouver le public, les rires, les larmes, le geste élémentaire du partage scénique. La pièce mêle danse, cirque et magie. C’est un acte fondateur, à la fois modeste dans ses moyens et ambitieux dans son intention. Elle dessine la silhouette de tout ce qui va suivre.
Après tout, la pièce de la maturité
C’est avec la deuxième création, Après tout, que Manon Mafrici et Pasquale Fortunato gagnent leur place dans le paysage de la danse française. La pièce est créée durant la saison 2023-2024 et se présente comme un duo, plus intime que Tu, Lei & Io, plus introspectif aussi. Elle interroge la notion de temps. Le temps des heures de répétition silencieuses, le temps des voyages qui éloignent des familles, le temps qui nous est compté mais qui n’a pas de fin. Elle interroge également ce que produisent ces interruptions redoutées par les interprètes et qui, paradoxalement, sont devenues pour le couple un moteur de création. Les blessures, confie Pasquale Fortunato, obligent à réfléchir à la suite, à imaginer ce que serait la vie si la danse devait s’arrêter. Sans elles, le duo n’aurait pas développé certaines choses, à commencer par la dimension clownesque qui irrigue la pièce.
Cette dimension burlesque, justement, fut au départ un obstacle. La compagnie a souffert d’un déficit de crédibilité institutionnelle, certains professionnels les classant un peu trop rapidement parmi les artistes de divertissement. Pour répondre à cette injustice, ils décident de relever un défi de haut niveau, participer en avril 2022 au concours Dialogues organisé par Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées. C’est dans ce cadre prestigieux qu’ils présentent une version courte d’Après tout, alliant la danse à un art de l’illusion qui deviendra leur signature, ces doigts lumineux que Manon Mafrici manie comme une calligraphie nocturne. Ils en repartent avec le Prix du Public.
Ce sera une constante. En octobre 2023, ils remportent à nouveau le Prix du Public au concours Les Synodales. En juillet 2024, ils décrochent la quatrième place du concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, en Espagne. En avril 2025, le jury et le public de Taïpéi leur attribuent le Prix du festival Want to Dance. Après tout a depuis tourné dans toute l’Europe, en Asie, en Afrique du Nord, dans les festivals comme dans les théâtres. Il figure désormais parmi les pièces emblématiques du duo et a fait la joie des spectateurs du festival Komidi 2026.
Au-delà des nuages, un faux solo signé Manon Mafrici
La création suivante, Au-delà des nuages, inaugurée en 2025, prend la forme d’un solo de Manon Mafrici. Du moins en apparence. La danseuse s’y produit seule en scène, entourée d’un nuage géant qui fait office de partenaire silencieux et de protagoniste métaphorique. Elle y mêle danse, contorsion et art de l’illusion, dans une écriture qui s’inspire de la maxime de Walt Disney sur la persévérance et la conquête des rêves.
En réalité, Pasquale Fortunato n’a pas quitté la pièce. Il opère dans l’ombre, gère l’illusion, manipule l’armoire mobile qui structure l’espace scénique. Le solo de Manon Mafrici est en vérité un duo invisible, dans lequel le partenaire absent est aussi déterminant que celui qui occupe la lumière. Cette construction inversée, qui inscrit dans la dramaturgie même la complicité du couple, dit quelque chose d’essentiel sur leur manière de travailler. Rien n’est jamais individuel chez Gipsy Raw. Tout est partagé, jusque dans les apparences contraires.
La pièce s’adresse aux familles et au jeune public. Elle joue sur l’émerveillement, la surprise, la prise de risque chorégraphique, autant que sur cette conviction tranquille qui traverse tout le travail du duo : la danse est avant tout un endroit de transmission d’émotions complexes.
Une philosophie du travail, le public comme seul juge
Si l’on devait résumer en une phrase ce qui anime Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ce serait sans doute la formule qu’utilise le second avec un sourire, ils n’ont jamais remporté le prix du jury, mais toujours celui du public. Le détail compte. Il dit le rapport qu’ils entretiennent avec la salle, la rue, le hors-théâtre. Pour eux, la légitimité d’un spectacle se mesure dans le silence qui s’installe, le rire qui éclate, les larmes qui échappent à tout contrôle. Pas dans les distinctions officielles ni dans les colloques. Mais cela viendra aussi.
Cette conviction nourrit tous leurs choix. Elle explique qu’ils aient privilégié la rue, qu’ils aient choisi des spectacles ouverts à tous les âges, qu’ils défendent farouchement la gratuité dans le festival qu’ils dirigent. Elle explique aussi qu’ils accordent une importance considérable au regard des enfants, leurs spectateurs les plus exigeants et les plus justes. Sans filtre, sans grille de lecture, ces derniers voient ce que les autres ne voient plus, l’âme, le feu, l’amour.
Manon Mafrici et Pasquale Fortunato défendent enfin une idée précieuse, celle de la singularité comme matière chorégraphique. Pasquale confie d’ailleurs que ce qu’il aima d’abord chez Manon, ce furent « les défauts » qui la rendaient unique. Le mot, paradoxal dans un milieu où la perfection est partout réclamée, mérite d’être souligné. Il signe une éthique. Et il fait de leurs spectacles des leçons silencieuses de confiance en soi.
Lakadémi Komidi, une semaine décisive à La Réunion
Au printemps 2026, le duo a été invité à La Réunion par le festival Komidi, plus grand rendez-vous de théâtre de l’océan Indien, qui a tenu cette année, du 21 avril au 2 mai, sa dix-huitième édition. Né en 2008 à Saint-Joseph et désormais étendu à treize communes, le festival accueille cinquante-deux spectacles portés par cinquante compagnies, dont vingt-trois réunionnaises, vingt-trois hexagonales et quatre internationales, pour un total de deux cent trente représentations sur dix-neuf scènes. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont présenté Après tout à plusieurs reprises et notamment dans le cadre du temps fort Komidi Mouv’, organisé sous la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph les 25 et 26 avril, avec battles de hip-hop, échassiers et jongleurs.
Mais leur passage ne s’est pas limité à la performance. Le festival leur a confié une semaine de formation auprès d’une troupe de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, l’académie pédagogique du festival qui propose chaque année des ateliers à de jeunes artistes. Pour le duo, c’était une première, enseigner la danse à des non-danseurs, à des comédiens dont la culture du plateau est avant tout celle du texte et du jeu.
L’approche choisie a été celle de l’improvisation, afin que le mouvement parte des comédiens eux-mêmes, sur des bases concrètes adaptées aux gens de théâtre. Travail de contact, du binôme au trio, puis au groupe ; pliés, contrepoids, écoute de l’autre. Les deux premiers jours ont fait office de test, pour les apprenants comme pour les enseignants, avant que l’atelier ne bascule dans la création proprement dite. Objectif fixé, aboutir à une pièce de treize minutes, suffisamment construite pour pouvoir être emportée sur d’autres scènes, et notamment en Italie, l’été suivant. La promesse a été tenue.
Dans la salle, la complémentarité du couple a fonctionné à plein. Pasquale Fortunato apporte la précision technique et va droit au but ; Manon Mafrici reformule, commente, enrobe la consigne d’arabesques pédagogiques. Ils ont insisté sur une qualité essentielle dans la vie d’une compagnie, la capacité à travailler vite, sans parler, à comprendre instantanément ce que cherche le chorégraphe. Et ils ont laissé une grande place au ressenti des interprètes, en bons héritiers de la tradition Koubi : « Si c’est juste pour vous, ce le sera pour le public. » Le seul écueil rencontré tient à un travers presque inévitable, le comédien glisse spontanément vers le théâtre physique, où le corps reste au service du sens narratif. Il a fallu, régulièrement, recentrer les apprenants sur le geste pur, leur apprendre à laisser parler le corps. Au troisième jour, la bascule était nette. Les duos esquissaient de réelles chorégraphies, les corps avaient pris confiance, les participants arrivaient en avance pour s’échauffer. Pari gagné, la semaine, commencée dans l’appréhension, s’est achevée dans la fierté d’un rêve commun, monter sur scène en tant que danseurs.
Le festival Salinstrada, l’autre fierté de Manon et Pasquale
Parallèlement à leurs tournées et à leurs créations, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato dirigent depuis trois ans, à Margherita di Savoia, dans la province de Barletta-Andria-Trani, un festival d’arts de rue qui leur ressemble, Salinstrada. Le nom dit la salinité, la rue, la franchise. Margherita di Savoia, station balnéaire des Pouilles située à une heure de Bari et à une heure trente de Naples, abrite la plus vaste saline d’Europe, et son patrimoine thermal est reconnu pour les vertus thérapeutiques de ses eaux. Le décor, marin, lumineux, ouvert au ciel, se prête à merveille à la philosophie du festival.
L’ambition est claire, mettre le spectacle dans la rue et faire venir au théâtre des Italiens qui n’y ont pas accès. Dans le sud de la péninsule, l’engagement culturel est moins développé que dans le nord. Aller au spectacle ne fait pas partie du quotidien de la majorité des habitants. Les deux fondateurs de Gipsy Raw se sont fixés pour mission de combler cet écart. La rue comme scène, la gratuité comme principe, la qualité comme exigence absolue. Chaque compagnie invitée doit présenter une pièce accessible aux enfants comme aux adultes, capable de tenir le public le plus exigeant qui soit, celui de la rue.
Chaque soir du festival, à 20 h 30, sur la Piazza Libertà, place principale de la ville, s’installe une scène entièrement équipée, dotée d’un éclairage professionnel, autour de laquelle le public peut prendre place à 360 degrés, sur des chaises, au sol ou simplement debout. Trois jours durant, se succèdent spectacles de compagnies professionnelles, démonstrations d’écoles de danse et de compagnies préprofessionnelles venues du monde entier, battles de breaking pour les enfants comme pour les adultes, et workshops avec les artistes invités.
En deux éditions seulement, Salinstrada a déjà rassemblé deux cents artistes, douze mille spectateurs, et accueilli des compagnies issues de douze pays, Portugal, Taïwan, Maroc, France, Belgique, Israël, Roumanie, Chine, Italie, Espagne, Serbie et Russie. Le festival s’est associé à l’équipe visuelle française Moovance, spécialisée dans les vidéos de danse, qui filme l’ensemble de l’événement et fournit gratuitement aux compagnies invitées le matériel promotionnel correspondant. Un sponsor officiel, Orto Frutta BM, accompagne le projet, tandis que le restaurant Lo Sfizietto fait office de cantine du festival.
Mais Salinstrada est plus qu’un festival d’arts de rue. C’est aussi une plateforme professionnelle d’échanges. En deux éditions, on y a vu défiler le directeur du Théâtre Le Manège de Givet, un représentant du Festival international du Jeune Public de Tétouan au Maroc, un délégué de la Maikawa Dance Cup en Chine et un programmateur du festival Komidi de La Réunion, dont le passage a précisément ouvert la voie à la collaboration de cette année.
La troisième édition, du 19 au 21 juin 2026
C’est dans cette dynamique que se prépare la troisième édition de Salinstrada, qui se tiendra du 19 au 21 juin 2026, toujours à Margherita di Savoia. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont conçu une programmation ambitieuse, faisant la part belle aux compagnies internationales rencontrées tout au long de l’année lors de leurs propres tournées avec Gipsy Raw. La programmation continuera de mêler théâtre, cirque, danse, musique et arts visuels.
Parmi les projets en gestation, une ball Freestyle Battle, confrontation chorégraphique inédite entre breakers au sol et footballeurs freestyle, dans un format duo deux contre deux ainsi qu’un Tour des Pouilles Salinstrada, tournée préparatoire qui rassemblera, dans plusieurs villes de la région, les artistes des précédentes éditions. Chaque soirée prendra la forme d’un Showcase collectif et culminera, à Margherita di Savoia, par l’ouverture officielle du festival. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato envisagent enfin une déclinaison à l’étranger, à la suite de demandes reçues de plusieurs villes hors d’Italie. Une version courte du festival est en cours d’élaboration, exportable, adaptable, mais fidèle à l’esprit d’origine.
Lakadémi Komidi à Margherita di Savoia
Le geste le plus symbolique de cette édition tiendra à la présence des comédiens réunionnais formés à La Réunion durant la semaine d’avril. La continuité pédagogique est inscrite dans le projet. Le groupe arrivera en amont du festival et restera après, pour poursuivre l’apprentissage durant trois jours auprès des danseurs de Gipsy Raw. Au programme, initiation à d’autres styles, classique, flamenco, travail avec des musiciens français. Et surtout, la présentation des treize minutes étonnantes créées à La Réunion, en première partie de toutes les soirées. Une trajectoire qui va de l’océan Indien à la Méditerranée, du théâtre vers la danse, de l’élève vers l’interprète. Une preuve concrète, aussi, que Salinstrada est bien un atelier, un lieu de fabrication et de circulation, où les liens noués un soir donnent lieu, plusieurs mois plus tard, à des créations communes.
Une danse pour l’âme
À les écouter, à les voir travailler, à suivre les méandres de leur compagnie comme ceux de leur festival, on comprend que ce qui guide Manon Mafrici et Pasquale Fortunato c’est une exigence simple et rare, la conviction que la danse est un art du don, et que le don n’a de sens que s’il rejoint le public. Chaque pièce, chaque festival, chaque atelier est une variation sur ce thème unique. Chaque rencontre, qu’elle ait lieu chez Hervé Koubi, à La Réunion ou sur la Piazza Libertà, vient s’ajouter à cette construction patiente d’une langue commune.
À l’âge où certains de leurs pairs cherchent à se faire un nom, eux construisent une compagnie comme on bâtit un foyer. Et ce foyer, on le devine, ne cessera de s’agrandir. Reste à imaginer, l’été prochain, la valise de Tu, Lei & Io posée sur les pavés tièdes de la Piazza Libertà, comme un emblème de cette compagnie franco-italienne qui a fait de la rue son théâtre, et de la rencontre sa seule méthode.
Philippe Escalier
Chronologie
1998. Création à Paris, au Palais des Congrès, de la comédie musicale Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon et Riccardo Cocciante.
2009 et 2013. Soria Rem et Mehdi Ouachek fondent la compagnie Art Move Concept, où Manon Mafrici se formera bientôt.
2012. Pasquale Fortunato, formé à Cerignola dans l’académie familiale Scarpette Rosa, intègre la troupe internationale de Notre-Dame de Paris comme b-boy principal.
2017 et 2018. Manon Mafrici, jusque-là engagée dans des études de kinésithérapie, réussit l’audition de la compagnie Art Move Concept et y entre officiellement à dix-huit ans.
2018 et 2019. Manon Mafrici réussit à deux reprises les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey de New York, puis fait le choix de la voie professionnelle française.
2019. Pasquale Fortunato achève sept ans d’engagement dans Notre-Dame de Paris, après des représentations sur trois continents.
2020. Manon Mafrici intègre la compagnie d’Hervé Koubi pour la création Odyssée, parmi les quatre premières interprètes féminines de la troupe ; elle y rencontre Pasquale Fortunato.
2021. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 fige la vie scénique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato décident de fonder leur propre compagnie sous le nom de Gipsy.
Avril 2022. Le duo participe au concours Dialogues de Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées et y remporte le prix du public avec une version courte d’Après tout.
2022 et 2023. Création de la première pièce du duo, Tu, Lei & Io, trio avec le danseur Carlos, conçu comme un spectacle de rue à partir d’une simple valise. En 2023, Pasquale Fortunato intégre intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots.
2023 et 2024. Création du duo Après tout, pièce sur la notion de temps, mêlant breakdance, contorsion et art de l’illusion.
Octobre 2023. Prix du public au concours Les Synodales.
Juillet 2024. Quatrième place au concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, Espagne, pour Après tout.
Été 2024. Première édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, Italie.
Février 2025. Création par Manon Mafrici du faux solo Au-delà des nuages, pour familles et jeune public, où Pasquale Fortunato opère dans l’ombre.
Avril 2025. Prix du festival Want to Dance à Taipei, Taïwan, pour Après tout.
Été 2025. Deuxième édition de Salinstrada. Au-delà des nuages y est programmé.
Du 21 avril au 2 mai 2026. Dix-huitième édition du festival Komidi à La Réunion. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y présentent Après tout lors du temps fort Komidi Mouv’ à la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph, et conduisent durant une semaine une formation de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, aboutissant à une pièce chorégraphique de treize minutes.
Du 19 au 21 juin 2026. Troisième édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, avec arrivée des comédiens réunionnais formés à La Réunion, lancement de la Football Freestyle Battle et préfiguration d’un Tour des Pouilles Salinstrada.
Le festival Komidi a refermé ses portes le 2 mai 2026, après douze jours de représentations et près de quarante mille spectateurs accueillis sur l’ensemble de ses scènes. La saveur de cette édition tient à un équilibre savamment dosé. Entre retours triomphaux et paris tenus, la programmation a confirmé que l’aventure réunionnaise sait vieillir sans se figer, autour de Philippe Guirado, de son équipe et de la centaine de bénévoles, tous passionnément investis.
Les temps forts
L’ouverture, le 22 avril à Saint-Joseph, est revenue à « Kermesse » du Collectif La Cabale, joyeuse déflagration collective qui a donné le ton. La création internationale, à la couleur italienne cette année, a été emmenée par « Après tout » de la compagnie Gipsy Raw, une heure suspendue qui a fasciné le public. Du reste, ses deux interprètes, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ont été choisis pour donner une formation aux académiciens de la Lakadémi Komidi, dirigée par Éric Bouvron. Quant à « Quintetto » de Marco Augusto Chenevier offrait une malicieuse réflexion sur la survie de l’art vivant.
La création réunionnaise a tenu son rang avec « BorAnBor » de la compagnie Flamenco974, dialogue magnétique entre maloya et flamenco porté par Gwendoline Absalon et Lea Llinares, et avec « Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet sur une idée originale de Léone Louis, récompensé à Momix 2026 par le double prix du jury professionnel et du jury junior. Les itinéraires intimes ont trouvé leurs interprètes avec, pour n’en citer que quelques-uns, « Sur nos routes » de Florient Jousse, « J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » d’Adèle Fugère, « Iphigénie à Splott » de Gary Owen, « Algorithme » de Barbara Lambert, « Je vis avec Freddie Mercury » de Thierry Margot. Le théâtre social a trouvé sa voix dans « Le Chœur des femmes » d’après Martin Winckler et « Deux rien », éloquent dialogue silencieux signé Caroline Maydat et Clément Belhache. Et puis il y a eu « Courgette », de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot, qui a refermé à La Réunion, le 1er mai, sa 366e et dernière représentation, après quatre ans de tournée. Une page se tournait, dans la joie mais aussi un peu dans les larmes. Enfin, le festival n’aurait pas été complet sans sa soirée de clôture, « Kabar…et » animé avec brio par Vincent Rocca et Éric Bouvron.
L’esprit qui demeure
La couverture nationale s’est étoffée, notamment avec un long reportage de Laurent Decloitre dans Libération du 30 avril et plusieurs sujets sur Sceneweb. La résonance médiatique permet de mesurer le succès du festival. Mais c’est à la « Caverne des Hirondelles » que l’on en prend la mesure intime, là où, chaque soir, les compagnies se retrouvent dans un brouhaha bien sympathique pour partager un repas et une passion commune…sans oublier le verre de rhum ! À l’heure où la culture s’inquiète à juste titre de ses moyens, Komidi continue de prouver qu’un théâtre populaire et exigeant peut tenir ses promesses, par la seule alliance d’une équipe solide et convaincue et d’un public curieux, attentif, répondant présent. Saint-Joseph s’est déjà donné rendez-vous pour 2027.
Sous les voûtes de l’Auditorium de Saint-Joseph, la compagnie Flamenco974 a offert l’un des beaux moments du festival Komidi 2026. Le titre, « BorAnBor », qui sonne comme une formule créole, dit déjà l’essentiel, et rivage contre rivage, soude La Réunion et l’Espagne. Deux musiques nées de la douleur, devenues au fil du temps des chants de résistance, le maloya et le flamenco, s’y répondent comme deux sœurs longtemps séparées qu’une rencontre artistique réunit enfin.
Le travail mené par Lea Llinares, qui signe la mise en scène et danse au plateau, refuse tout effet de simple juxtaposition. Le compás andalou épouse les pulsations du roulèr, la voix créole s’ouvre au cante jondo, et de cette traversée naît une langue commune, faite de battements, de souffles et d’appels. Tout est tenu, précis, ciselé, sans rien perdre de la chaleur ni de l’urgence propres aux deux traditions convoquées. La scénographie, sobre, laisse toute sa place au geste, au rythme et à la voix.
Lea Llinares danse avec une intensité magnétique, chaque pose, chaque taconeo semblant prolonger la note d’un instrument. Gwendoline Absalon, dont la voix rayonne bien au-delà de l’océan Indien, déploie un timbre d’une rare beauté, capable de passer du maloya le plus charnel à la mélopée flamenca avec une justesse remarquable. À ses côtés, Alex Carrasco et Guillermo Guillén, musiciens d’une écoute exemplaire, tissent une trame sonore où guitare, percussions et voix dialoguent sans relâche avec la danse, dans un jeu d’échos et de reprises d’une grande finesse.
Le spectacle s’achève par une longue ovation. Le public, debout, salue l’évidence d’une rencontre où l’île intense et l’Andalousie semblent enfin se reconnaître, comme si l’océan avait toujours rapproché ce que l’Histoire avait disjoint.
Philippe Escalier
« BorAnBor » par la compagnie Flamenco974. Mise en scène de Lea Llinares. Avec Gwendoline Absalon, Lea Llinares, Alex Carrasco et Guillermo Guillén. Auditorium de Saint-Joseph, 97480 Saint-Joseph (La Réunion). Représentation donnée dans le cadre du festival Komidi 2026.
Le foyer des cœurs recousus s’incline une dernière fois à La Réunion
Le Festival Komidi accueillait, ce 1er mai 2026 à La Réunion, la 366e et dernière représentation d’un long compagnonnage. Quatre ans après la création de la pièce au Théâtre Gaston Bernard de Châtillon-sur-Seine, le 9 mai 2022, « Courgette » a refermé son livre devant une salle bouleversée, debout, comme refusant de laisser partir la troupe. Adapté par Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot du roman de Gilles Paris, « Autobiographie d’une Courgette », le spectacle, nommé sept fois aux Molières 2024, retrouvait pour cet adieu la 18e édition du plus grand festival de théâtre de l’océan Indien.
Tout commence par un drame. Icare, surnommé Courgette, dix ans, vit seul avec une mère meurtrie et alcoolisée. Un mercredi, l’enfant trouve un revolver. Un coup part. Placé aux Fontaines, foyer pour enfants écorchés, le garçon découvre Simon, Ahmed, la mystérieuse Camille, Rosy l’éducatrice, et Raymond, ce gendarme bourru qui finira par se faire père de substitution. Sur cette matière, le film d’animation de Claude Barras, deux Césars en 2017 et nommé aux Oscars, avait imposé une mémoire iconique. Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot ont su l’éclipser sans jamais l’imiter.
La mise en scène opère un saisissant geste de transposition. Pamela Ravassard puise dans la musique vivante l’énergie d’une enfance qui résiste. Les interprètes chantent, jouent des instruments, dansent, redeviennent enfants en quelques secondes pour saisir un balai et le transformer en cheval, en colère, en confidence. Le tempo est celui d’une comédie folk et rock, traversée d’arrangements doux quand l’émotion exige le silence. La parole de l’enfant, candide et précise, organise la narration et tient à distance le pathos. Ce qui pourrait broyer le spectateur le soulève au contraire et nous retrouvons la matière vive du roman, une langue d’enfant à la fois naïve, exacte, cabossée, qui regarde la violence sans l’appuyer et laisse toujours une place à l’élan.
Garlan Le Martelot incarne Courgette avec une justesse et une sobriété remarquables, faites d’élans gauches, de regards graves, d’éclats de joie subite. Il habite l’ingénuité du personnage. Léopoldine Serre confère aux figures féminines une présence vibrante, mère puis éducatrice, sans bascule appuyée. Lola Roskis Gingembre apporte à Camille une fragilité tendue qui éclaire toute la deuxième partie. Antoine Schoumsky et Vincent Viotti complètent la troupe avec cette polyvalence d’acteurs musiciens devenue rare, chacun servant tour à tour la fiction et la partition.
Au-delà du fait divers, « Courgette » parle de ce qu’aucun déterminisme ne saurait verrouiller. La rencontre, la fraternité de hasard, le rire malgré tout deviennent les véritables forces de redressement. Le spectacle affirme que la résilience suppose un travail collectif, fait de patience, de gestes minuscules, d’adultes capables de cesser d’être abstraits. La fidélité à l’âpre douceur de Gilles Paris irrigue la scène entière.
La scénographie d’Anouk Maugein, les costumes d’Hanna Sjödin, la création sonore de Frédéric Minière et la chorégraphie de Johan Nus composent un écrin où chaque détail concourt à l’élan général, tandis que la lumière sensible de Cyril Manetta sculpte les passages d’ombre et de chaleur, soutenue à la régie par Cécilie Cuttat et Clément Girault.
À onze mille kilomètres de Paris, sous les applaudissements d’une salle réunionnaise debout, l’ultime salut a pris la couleur d’une promesse tenue. La Compagnie Paradoxe(s) est venue refermer ici un cycle commencé en Bourgogne, et la générosité de cette traversée laissera longtemps sa trace. Quatre ans de tournée, sept nominations aux Molières, une dernière à Saint-Joseph, le Komidi 2026 vient d’écrire l’une des plus belles pages de sa 18e édition.
Philippe Escalier
« Courgette », d’après « Autobiographie d’une Courgette » de Gilles Paris. Adaptation de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot. Mise en scène de Pamela Ravassard. Avec Garlan Le Martelot, Léopoldine Serre, Lola Roskis Gingembre, Antoine Schoumsky et Vincent Viotti. Production Compagnie Paradoxe(s). Festival Komidi, 18e édition, du 21 avril au 2 mai 2026, La Réunion.