Dans l’écrin intimiste de Maison 3, nichée au 5 rue Molière dans le premier arrondissement de Paris, s’affirme depuis l’automne dernier une proposition artistique singulière qui renouvelle l’art du cabaret parisien. Effrontés, créé par le chorégraphe Willy Laury, conjugue avec une élégance subversive les codes du genre et l’exigence chorégraphique contemporaine.
Un créateur aux références internationales
Willy Laury, formé à la prestigieuse Juilliard School avant d’intégrer durant sept saisons l’Alvin Ailey American Dance Theatre, s’est forgé une identité artistique nourrie d’influences multiples. Son parcours l’a conduit des scènes new-yorkaises aux planches de l’Opéra national de Paris, où il fut artiste invité au sein d’Incidence Chorégraphique. Ancien danseur de compagnies telles que Morphoses, Ballet X ou Michael Clark Company, ce Parisien de naissance mêle dans son travail l’héritage du modern jazz américain, une sensibilité théâtrale aiguisée et une vision contemporaine du spectacle vivant.
Une dramaturgie de la transgression élégante
Le spectacle, fruit d’une collaboration créative avec Scott Schneider, déploie une proposition immersive où danse, théâtre et performance vocale se répondent dans un dialogue constant. Les textes, signés par Willy Laury tissent une trame narrative qui célèbre la liberté individuelle et l’authenticité sans jamais céder à la facilité. La mise en scène cultive une esthétique du déséquilibre contrôlé, oscillant entre poésie visuelle et irrévérence assumée. Les sept interprètes, Pablova alias Pierre-Antoine Brunet, Andie Masazza, Zoë McNeil, Esther Cachia, Jérémie Chaberty, Simon Gruszka et Quentin Michel portent cette vision avec une intensité remarquable. Chacun déploie un registre technique affûté au service d’une présence scénique magnétique, naviguant entre numéros de bravoure chorégraphique et moments d’une fragilité calculée.
Une direction artistique soignée
L’univers visuel d’Effrontés doit beaucoup aux créations d’Isa Bardot, dont les costumes évoquent l’esprit du mythique Studio 54, et de Xavier Fornet. Cette double signature vestimentaire construit une esthétique glamour empreinte d’une sensualité brute, loin des strass convenus du cabaret traditionnel. Les maquillages, confiés à Marieke Thibaut pour MAC Pro, accentuent cette ambivalence entre sophistication et audace décomplexée.
Un lieu chargé d’histoire
Le choix de Maison 3 comme écrin pour cette création n’est pas anodin. Cet établissement de la rue Molière, qui fut jadis un théâtre d’avant-garde sous la houlette d’Agnès Capri — accueillant Juliette Gréco, Barbara et Édith Piaf — avant de devenir le club underground Le Tigre, perpétue une tradition parisienne du spectacle nocturne affranchi des conventions. Le lieu, repensé par l’agence d’architecture d’intérieur Les Beaux Jours, marie textures somptueuses et références art déco, créant une atmosphère feutrée propice à l’expérience immersive recherchée par Willy Laury.
Une expérience qui interroge les frontières
Effrontés s’inscrit dans une lignée artistique qui, du Crazy Horse aux propositions les plus contemporaines, questionne les limites entre spectacle de divertissement et création chorégraphique exigeante. En cultivant une esthétique de la curiosité et de la rébellion maîtrisée, le spectacle propose une relecture actuelle de ce que peut être un cabaret au XXIe siècle, loin des reconstitutions nostalgiques comme des provocations gratuites.
Les représentations, qui affichent complet depuis l’automne, témoignent de l’appétit du public parisien pour des formes artistiques hybrides assumant leur dimension nocturne sans renoncer à l’exigence. Dans ce Paris de la rive droite où se côtoient institutions culturelles et lieux de vie nocturne, Effrontés trace une voie singulière, celle d’un cabaret qui fait de l’effronterie non pas un effet de manche mais une posture artistique rigoureuse. Et les plus effrontés d’entre nous auront bien du mal à dire le contraire !
Fabien Ducommun transforme la route américaine en voyage intérieur
Au Théâtre des Mathurins, Fabien Ducommun poursuit l’épopée intime entamée à La Scala Paris puis au Festival d’Avignon l’été dernier. Avec « Aime-moi », l’artiste suisse qui avait endossé le rôle-titre du « Soldat Rose » de Louis Chédid lors de sa création scénique, mêle récit autobiographique et répertoire des crooners pour proposer une traversée des États-Unis qui devient progressivement exploration de soi. Sur scène, un simple tabouret se métamorphose en Chevrolet baptisée Princesse, véhicule d’une odyssée solitaire de la côte Est au Pacifique.
Le dispositif scénique épuré, signé Christian Kiappe qui cosigne également la mise en scène, privilégie la puissance évocatoire du verbe et de la musique. Accompagné à la guitare électrique par Jean-François Prigent, Fabien Ducommun ponctue son monologue de standards mythiques : « Love Me Tender », « New York, New York », « Nature Boy » surgissent comme autant de jalons mémoriels. Ces neuf chansons constituent bien plus qu’un habillage musical, elles fonctionnent comme déclencheurs d’une remontée progressive vers les scènes fondatrices d’une existence. L’interprétation vocale du comédien, d’une qualité rare, révèle une tessiture cristalline qui accentue la dimension onirique du propos.
Le texte tisse une narration cinématographique où se superposent temporalités et géographies. Les rencontres effectuées au gré des kilomètres font écho aux figures masculines du passé, questionnant en filigrane les modèles de virilité et les héritages familiaux. Sans pathos ni démonstration appuyée, Fabien Ducommun convoque souvenirs d’enfance, accident d’asthme, désirs confus dans un récit qui évite soigneusement l’écueil de l’autofiction complaisante.
Doublement nommé aux Trophées de la Comédie Musicale 2025 dans les catégories « Spectacle Musical » et « Artiste Interprète Masculin », « Aime-moi » s’impose comme une proposition singulière dans le paysage théâtral contemporain. Déjà publié aux Éditions de L’Avant-Scène Théâtre, le texte témoigne d’une écriture qui parvient à universaliser l’intime. Avant sa tournée helvétique qui le mènera notamment à Montreux, le spectacle illustre à Paris comment Fabien Ducommun métamorphose la confession personnelle en histoire d’amour partagée.
Dans le 12e arrondissement parisien, le collectif « Le Bruit des Vagues » présente jusqu’au 28 janvier « Mur-Murations », une œuvre théâtrale qui explore les possibilités de l’humanité face à l’impensable. Écrite par Patrice Juiff et mise en scène par Dominique Zenou, cette création de quatre-vingt-quinze minutes s’inspire d’une histoire vraie pour interroger notre capacité collective à transcender la haine.
Un récit puisé dans le réel
L’argument du spectacle repose sur le parcours de Rami Elhanan, Israélien, et Bassam Aramin, Palestinien, deux hommes que rien ne destinait à se rencontrer si ce n’est la pire des tragédies : la perte d’un enfant dans le conflit qui déchire leurs peuples. Plutôt que de céder à la spirale de la vengeance, ils choisissent la voie improbable de l’amitié et de la réconciliation. Patrice Juiff, romancier, nouvelliste et dramaturge reconnu, couronné du Grand prix de la nouvelle de la Société des gens de lettres pour « La taille d’un ange », construit autour de cette rencontre un chant polyphonique où huit personnages portent des récits entremêlés, traversés par des forces contradictoires.
Une architecture théâtrale singulière
Dominique Zenou, qui signe la mise en scène, orchestre ces voix multiples dans un dispositif scénographique pensé par Sophie-Emmanuelle Petit. La partition sonore de Léo Vincent et les lumières de Valentin Delaunay contribuent à faire de ce spectacle un espace de résonance où les destins individuels composent une fresque collective. Le titre même évoque les « murmurations », ces ballets aériens des nuées d’étourneaux qui se déplacent à l’unisson dans le ciel, métaphore d’une humanité capable de mouvement coordonné malgré les obstacles.
Un plateau habité
Six comédiens portent cette œuvre exigeante : Corinne Bastat et Nathalie Bastat, toutes deux rompues aux exigences du théâtre contemporain, sont rejointes par Nicolas Daudon, l’excellent Raphaël Fournier, Patrice Juiff lui-même et Marc Ponette. Ensemble, ils incarnent des existences brisées par la violence mais refusant de s’y soumettre. Leur présence scénique donne corps à cette tension fondamentale : comment rester humain quand tout conspire à nous déshumaniser ? En ces temps où les fractures se multiplient, le spectacle rappelle l’urgence de l’écoute et du partage des récits. Non comme une simple consolation, mais comme un acte de résistance face à la déshumanisation qui menace. Au 100ecs, lieu dédié à l’émergence artistique, cette création trouve son écrin naturel : un espace où le théâtre s’affirme comme un lieu de questionnement vital sur notre condition commune.
Quatre camarades de faculté de médecine se retrouvent pour un dîner chez André, leur ami restaurateur. L’atmosphère conviviale bascule lorsque le psychiatre du groupe révèle que l’un de ses patients, politicien controversé en lice pour la présidence de la République, pose une question éthique déchirante. Faut-il trahir le secret professionnel pour servir l’intérêt général ? La réponse à cette interrogation fait voler en éclats les certitudes, révèle (assez délicieusement) les secrets enfouis et les compromissions de chacun.
Avec cette comédie très vivement menée, coécrite avec Christophe Brun, Patrice Romedenne et Nicolas Lumbreras, Michel Cymes réalise sa première apparition sur les planches dans un rôle qui lui permet de porter un regard acéré sur le milieu qu’il connaît intimement. Ce médecin, ORL de formation et figure emblématique de la vulgarisation médicale à la télévision française depuis plus de vingt-cinq ans, a choisi adroitement le seul rôle qui ne soit pas médical et incarne André, le restaurateur qui accueille cette soirée explosive.
La mise en scène confiée à Philippe Lelièvre trouve toute sa pertinence dans le parcours singulier de cet artiste formé au Cours Florent qui a fait de l’improvisation théâtrale sa spécialité. Homme aux multiples talents, révélé par son spectacle solo « Givré ! » qui totalise plus de cinq cents représentations, Philippe Lelièvre possède cette capacité rare à conduire un récit avec vivacité tout en maintenant la tension dramatique. Son expérience d’acteur aguerri aux codes du boulevard parisien, doublée de son talent de metteur en scène démontré récemment avec « Le Manteau de Janis », lui permet d’orchestrer les rebondissements du récit sans jamais perdre le fil d’une réflexion plus profonde sur les limites de la déontologie médicale. Cette direction d’acteurs permet de maintenir un équilibre subtil entre satire politique et questionnement éthique.
La distribution réunit des comédiens rompus au jeu du boulevard. Aux côté de Michel Cymes, Philippe Dusseau, Jean-Pierre Malignon, Clémence Thioly et Philippe Vieux incarnent, avec une parfaite justesse de ton, des personnages confrontés à un cas de conscience majeur. Le plaisir évident qu’ils prennent à jouer est généreusement partagé avec le public.
Le propos de Secret(s) Médical dépasse largement le simple divertissement. En plaçant ses personnages face à un dilemme qui oppose loyauté amicale, déontologie professionnelle et responsabilité citoyenne, la pièce interroge frontalement les limites du secret médical dans une société où l’information circule abondamment et sans retenue. La question posée résonne fortement. Peut-on laisser accéder au pouvoir suprême un individu dont on connaît, par le secret du cabinet médical, des éléments susceptibles de mettre en danger la collectivité ? Les auteurs évitent habilement le piège du didactisme en ancrant leur propos dans les relations humaines qui unissent ces quatre amis. Les révélations s’enchaînent, les masques tombent, et chacun découvre que le secret professionnel n’est peut-être qu’un paravent commode derrière lequel se dissimulent d’autres secrets, plus personnels mais tout aussi dérangeants.
Philippe Lelièvre orchestre cette mécanique redoutable avec un sens du rythme qui ne se dément jamais. Les répliques fusent, portées par un humour très efficace. Mais derrière les traits d’esprit se dessine une fresque plus sombre sur les compromissions individuelles et les arrangements avec la morale que chacun consent pour préserver son confort. Des questionnements qui n’entravent nullement une belle réussite qui allie le plaisir du théâtre de boulevard à une réflexion contemporaine sur nos responsabilités collectives.
Quand un fait divers oublié devient un bouleversant moment de théâtre
Jean-Philippe Daguerre a l’art de débusquer dans les replis de l’Histoire, ces destins fracassés qui disent autant sur l’intime que sur le politique. Avec « La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, » le dramaturge aux neuf Molières exhume un événement proprement stupéfiant, longtemps étouffé par la raison d’État : le 18 octobre 1973, jour de la sortie nationale des « Aventures de Rabbi Jacob », une jeune femme issue de la bonne société détourne le vol Paris-Nice et réclame la mise sous scellés de toutes les bobines du film tant que la France n’aura pas œuvré à la réconciliation entre Arabes et Israéliens. Cette femme qui souffre de certains déséquilibres n’est pas n’importe qui. Elle se nomme Danielle Cravenne. Son mari n’est autre que Georges Cravenne, le prestigieux producteur qui créa les Césars, les 7 d’Or et les Molières. L’issue sera tragique : Danielle demeure à ce jour la seule pirate de l’air abattue par la police sur le sol français.
De ce fait divers aussi rocambolesque qu’authentique, Jean-Philippe Daguerre tire une œuvre qui navigue entre comédie dramatique et théâtre documentaire, reconstitution historique et fresque sentimentale. Le spectacle débute par la rencontre amoureuse de Georges et Danielle, jetant les fondations d’une vraie passion qui survivra à tous les déchirements. Car c’est bien d’une histoire d’amour qu’il s’agit d’abord, celle d’un couple uni dans la vie jusqu’à ce que l’engagement politique de Danielle face au conflit israélo-palestinien ne devienne obsessionnel et ne la conduise à commettre l’irréparable. Le spectacle tisse en parallèle la genèse des Aventures de Rabbi Jacob, montrant comment Gérard Oury et Louis de Funès ont conçu cette comédie pacifiste en pleine guerre du Kippour, désireux de porter un message de fraternité universelle.
Pour raconter cette histoire aux multiples facettes, Jean-Philippe Daguerre, dans sa mise en scène, rompt radicalement avec l’esthétique qui caractérisait ses précédents triomphes. Il a souhaité confier la scénographie à Narcisse, artiste exigeant et reconnu dont le travail visuel et l’agilité numériques créent une ambiance à la fois poétique et immersive. Les images projetées, les lumières de Moïse Hill et la musique d’Olivier Daguerre enveloppent le récit d’une atmosphère tantôt tendre, tantôt oppressante, reflétant la descente progressive de Danielle vers un geste qu’elle a cru salvateur.
La distribution se révèle remarquable d’intensité et de justesse. Charlotte Matzneff incarne Danielle Cravenne avec une force bouleversante, restituant toute la complexité de cette femme qui n’était ni une terroriste ni une fanatique, mais une idéaliste dévorée par l’injustice et consumée par son rêve impossible de réconciliation. L’actrice évite l’écueil de la grandiloquence pour composer un portrait d’une humanité vibrante, fragile et ardente. Bernard Malaka, en Georges Cravenne, livre, comme à son habitude, une prestation d’une remarquable justesse, campant cet homme écartelé entre l’amour qu’il porte à son épouse et la machine implacable du pouvoir. Leur duo forme le cœur battant du spectacle et nous offre ces scènes où se mêlent tendresse, incompréhension et déchirement ultime. Julien Cigana réalise, quant à lui, une performance stupéfiante en Louis de Funès. Sans tomber dans l’imitation ou la caricature facile, il parvient à restituer la gestuelle, les mimiques et l’énergie du comédien mythique, tout en préservant une dimension théâtrale qui transcende le simple exercice de style. Bruno Paviot, impavide, personnalise pour sa part un ministre de l’Intérieur dont la froideur bureaucratique fait froid dans le dos, incarnation glaçante de cette raison d’État déshumanisé, qui broiera Danielle sans état d’âme. Elisa Habibi et Balthazar Gouzou complètent avec sensibilité cette distribution investie qui porte le récit avec une émotion palpable.
Le spectacle progresse avec une fluidité remarquable, passant d’un temps à l’autre, d’une scène d’intimité conjugale aux coulisses du tournage de Rabbi Jacob, du bureau ministériel à la cabine de l’avion détourné. Jean-Philippe Daguerre construit son récit par touches successives, laissant le spectateur découvrir progressivement l’enchaînement fatal. Le dramaturge dépeint son personnage dans toute sa dimension humaine, avec ses contradictions, son amour intact pour son mari et cette utopie généreuse qui la rend si touchante.
L’impact émotionnel de « La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob » tient à cette capacité de l’auteur à transformer un fait divers oublié en méditation universelle sur l’engagement, l’amour et la solitude de ceux qui rêvent de changer le monde, parfois au prix de leur vie. On quitte le Théâtre du Petit Montparnasse ému, habité par le souvenir de cette pasionaria moderne, bouleversée par l’injustice d’un destin brisé et troublé par la résonance contemporaine d’une histoire vieille de plus de cinquante ans. Et au final, heureux d’assister à ce théâtre de mémoire venu rendre justice à une femme dont le geste fou fut aussi un cri d’amour pour l’humanité.
Saxophoniste de formation initiale et compositeur spécialisé dans la musique à l’image, Frédéric Ruiz représente cette nouvelle génération de créateurs français qui conjuguent exigence artistique et polyvalence professionnelle. Son parcours s’inscrit dans une tradition d’excellence qui l’a mené du Conservatoire de Bordeaux au prestigieux Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, tout en cultivant une fascination précoce pour les grandes partitions hollywoodiennes.
Dès ses débuts musicaux, le jeune artiste manifeste un intérêt marqué pour l’univers de la musique à l’image, se nourrissant des œuvres de compositeurs emblématiques tels que Jerry Goldsmith, Michael Giacchino, Thomas Newman ou encore Mychael Danna. Cette attirance pour le dialogue entre son et image structure l’ensemble de sa formation et définit sa trajectoire professionnelle.
Une formation solide ancrée dans l’excellence française
Le parcours académique de Frédéric Ruiz témoigne d’une formation rigoureuse et progressive. Au Conservatoire de Bordeaux, il obtient ses premiers prix dans trois disciplines fondamentales : le saxophone, l’écriture et la formation musicale. Cette triple compétence lui confère dès l’origine une maîtrise technique qui dépasse la simple pratique instrumentale pour embrasser les dimensions théoriques de la musique et la composition. Cette solide base bordelaise lui ouvre les portes du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, institution phare de l’enseignement musical français. Il y poursuit un cursus spécialisé en écriture, orchestration et musique à l’image, couronnant cette formation par l’obtention d’un master en écriture. Cette expérience parisienne lui permet d’affiner ses techniques de composition tout en développant une compréhension approfondie des codes narratifs propres au cinéma et à l’audiovisuel.
Un créateur attiré par la diversité des formats
La carrière de Frédéric Ruiz se caractérise par une remarquable diversité de projets qui témoigne de sa capacité d’adaptation et de son ouverture aux différents formats de la création audiovisuelle. Il compose notamment pour de nombreux courts-métrages d’animation issus d’écoles prestigieuses comme Gobelins à Paris ou CalArts aux États-Unis, mais également pour des courts-métrages de fiction. Cette collaboration avec les écoles d’animation les plus réputées lui permet de travailler avec de jeunes réalisateurs prometteurs et d’explorer des univers graphiques variés. Son activité s’étend également au domaine publicitaire, où il signe des compositions pour des clients aussi divers que l’Opéra de Paris ou des campagnes commerciales. Cette polyvalence reflète sa conviction profonde que la diversité stylistique enrichit le langage musical et stimule constamment le renouvellement créatif. Le compositeur affirme d’ailleurs que son apprentissage varié des différents styles musicaux et son amour pour l’image le poussent à réinventer continuellement son écriture pour s’adapter aux exigences narratives qui lui sont proposées.
Une implication dans la promotion de la musique de film
Au-delà de son activité de compositeur, Frédéric Ruiz participe activement à la vie culturelle dédiée à la musique de film. Il prend part à divers événements consacrés à la promotion de cet art, notamment le Festival Sœurs Jumelles ou le festival Musique et Cinéma à Marseille. Ces engagements témoignent de son désir de contribuer à la reconnaissance et à la valorisation d’un genre musical encore parfois considéré comme mineur dans les sphères académiques traditionnelles. Des collaborations institutionnelles de premier plan Depuis 2023, Frédéric Ruiz développe des collaborations significatives avec des ensembles spécialisés dans le répertoire cinématographique. Il signe des arrangements et des orchestrations pour l’orchestre Curieux, formation dynamique de quinze jeunes musiciens professionnels qui se distingue par son approche moderne et accessible de la musique narrative. Cet orchestre, fondé en 2019 et dirigé par Daniel Sicard, se consacre notamment aux œuvres de John Williams et Hans Zimmer, proposant des concerts immersifs mêlant instruments acoustiques, sound design et sonorités électroniques. Parallèlement, il compose pour Cinephonia, chœur semi-professionnel événementiel spécialisé dans les musiques de films et de jeux vidéo. Cette formation chorale a notamment participé à des productions d’envergure comme les concerts symphoniques de Joe Hisaishi consacrés aux films du Studio Ghibli ou les ciné-concerts du Seigneur des Anneaux dans les plus grandes salles françaises et européennes. Ces collaborations permettent à Frédéric Ruiz de confronter son écriture aux exigences de la grande forme orchestrale et chorale.
L’entrée dans l’univers du jeu vidéo
Plus récemment, le compositeur franchit une nouvelle étape professionnelle en collaborant avec Microïds, éditeur français de jeux vidéo reconnu. Il signe la partition d’un jeu vidéo dont la sortie est attendue prochainement. Cette incursion dans l’industrie vidéoludique témoigne de sa volonté d’explorer tous les territoires de la musique interactive et narrative, domaine en pleine expansion qui offre aux compositeurs des possibilités créatives inédites.
Une vision artistique nourrie par la fusion des arts
La démarche créative de Frédéric Ruiz repose sur une conception profondément artistique du rapport entre l’image et le son. Il évoque régulièrement cette fascination pour le dialogue intime entre ces deux dimensions et pour la beauté qui en résulte. Cette sensibilité particulière le conduit à considérer chaque projet non comme une simple illustration sonore, mais comme une véritable rencontre esthétique où la musique enrichit la narration visuelle tout en conservant sa propre cohérence expressive. Sa formation de saxophoniste, instrument au timbre particulièrement expressif, transparaît sans doute dans sa recherche constante de couleurs orchestrales singulières et dans son attention portée aux nuances. Cette double identité d’instrumentiste et de compositeur lui confère une compréhension intime des possibilités techniques et expressives de chaque pupitre orchestral.
Un jeune artiste prometteur dans le paysage français
À l’heure où la musique à l’image connaît un regain d’intérêt en France, tant auprès du public que des institutions culturelles, Frédéric Ruiz incarne cette génération de compositeurs français formés aux standards internationaux tout en conservant un ancrage solide dans la tradition musicale hexagonale. Son parcours témoigne de la vitalité de l’école française de composition pour l’image, longtemps éclipsée par les productions anglo-saxonnes mais désormais reconnue pour son excellence et sa créativité. La diversité de ses collaborations, qui embrassent aussi bien l’animation étudiante que la publicité, les concerts événementiels que le jeu vidéo, révèle un artiste en construction permanente, refusant de se cantonner à un seul registre. Cette approche protéiforme, loin de disperser son talent, semble au contraire nourrir une écriture musicale capable de s’adapter aux contraintes les plus variées tout en conservant une identité propre.
Frédéric Ruiz s’inscrit ainsi dans le sillage de compositeurs français qui ont su imposer leur signature dans l’univers exigeant de la musique narrative, tout en développant une carrière qui ne cesse de s’enrichir de projets nouveaux et ambitieux. Son parcours, encore jeune mais déjà substantiel, laisse présager des réalisations futures de grande envergure dans un domaine où la France cultive désormais une ambition internationale.
Le triomphe inattendu d’une romance torride sur glace
Depuis sa diffusion sur HBO Max fin novembre 2025, la série canadienne « Heated Rivalry » s’est imposée comme un événement culturel majeur, dépassant le simple cadre de la fiction pour devenir un phénomène viral d’une ampleur rare. Cette adaptation des romans de Rachel Reid, créée par Jacob Tierney, démontre qu’une production initialement conçue pour la plateforme Crave peut conquérir un public mondial par la force de son authenticité narrative et de son audace formelle. Les chiffres témoignent de ce succès fulgurant. Dès sa première semaine, la série s’est hissée dans le Top 10 de HBO Max aux États-Unis, atteignant la deuxième place derrière la série It: « Welcome to Derry ». En Australie, elle a immédiatement conquis la même position, qu’elle a conservée chaque semaine. Sur Rotten Tomatoes, « Heated Rivalry » affiche un taux d’approbation critique de 96 % et obtient une moyenne pondérée de 71 sur Metacritic. Mais ces données, aussi impressionnantes soient-elles, ne rendent qu’imparfaitement compte de l’emprise que la série exerce sur son public.
Une narration qui bouleverse les conventions du récit sportif
« Heated Rivalry » retrace sur huit années la relation entre Shane Hollander, capitaine canadien des Montréal Metros, et Ilya Rozanov, joueur russo-américain des Boston Raiders. Ces deux stars du hockey professionnel apparaissent comme des adversaires acharnés sur la glace et devant les caméras, mais entretiennent secrètement une liaison passionnée depuis leur adolescence. Cette double vie, maintenue au prix d’une dissimulation permanente, constitue le cœur dramatique d’une fiction qui interroge les rapports entre masculinité, performance publique et authenticité personnelle. Jacob Tierney a conçu la série selon une architecture narrative singulière. Les deux premiers épisodes déploient une chronologie fragmentée couvrant près d’une décennie, privilégiant l’intensité émotionnelle et physique plutôt que la construction progressive du récit. Cette approche déstabilise les codes habituels du drame télévisuel. Le créateur assume pleinement ce parti pris audacieux, confiant avoir délibérément renoncé aux conventions du world-building traditionnel pour plonger immédiatement les spectateurs dans la complexité psychologique de ses personnages. L’épisode 3 opère un changement radical de perspective, délaissant temporairement Shane et Ilya pour se concentrer sur Scott Hunter et Kip Grady, couple issu du premier roman de Rachel Reid, « Game Changer. » Cette bifurcation narrative, loin de constituer une digression, enrichit l’univers de la série en proposant une vision alternative de l’homosexualité dans le hockey professionnel. Là où Shane et Ilya dissimulent leur relation par crainte des conséquences sur leurs carrières, Scott se débat avec son enfermement psychologique tandis que Kip, assumant pleinement son orientation, refuse de retourner dans le placard.
Le hockey comme prisme d’une transformation sociale
Rachel Reid, autrice de la série littéraire « Game Changers » dont la série est adaptée, a toujours affirmé que son œuvre procède d’une colère contre la culture homophobe du hockey. Cette romancière de Nouvelle-Écosse, ancienne journaliste au Coast, a commencé à écrire son premier roman sur son iPad pendant qu’elle endormait ses enfants, avant de soumettre son manuscrit sans même en informer son époux. Diagnostiquée de la maladie de Parkinson en août 2023, elle a reçu le message de Jacob Tierney manifestant son intérêt pour adapter ses livres quelques jours seulement après cette terrible annonce. L’autrice reconnaît volontiers que « Game Changer, » publié en 2018, attaque frontalement la culture de la NHL et les structures de masculinité toxique qui continuent de prévaloir dans ce sport. La série télévisée prolonge cette critique tout en explorant les mécanismes psychologiques qui conduisent des athlètes de haut niveau à dissimuler leur identité. Jacob Tierney, lui-même acteur de métier, confie comprendre intimement les pressions que subissent les comédiens contraints de mentir sur leur sexualité, ce qui l’a particulièrement attiré vers ce projet. L’épisode 5 constitue à cet égard un tournant narratif majeur. Scott Hunter, après avoir remporté la Coupe Stanley, invite publiquement Kip Grady sur la glace et l’embrasse devant les caméras et des dizaines de milliers de spectateurs. Ce coming-out spectaculaire, orchestré par François Arnaud avec une justesse bouleversante, produit un effet de catalyse sur Shane et Ilya. Jacob Tierney a pleuré (et nous aussi!) en visionnant la version finale de cette séquence, tant l’ajout des figurants en images de synthèse conférait à la scène une dimension épique.
Quatre interprètes au service d’une vérité émotionnelle
Hudson Williams incarne Shane Hollander avec une intensité retenue qui traduit les contradictions intérieures du personnage. Ce comédien de Colombie-Britannique, jusqu’alors inconnu du grand public, compose un capitaine d’équipe tiraillé entre ses responsabilités professionnelles, l’image publique qu’il doit maintenir et ses sentiments profonds pour Ilya. Sa performance repose sur une palette émotionnelle subtile, alternant moments de vulnérabilité et manifestations de désir charnel. Connor Storrie, qui joue Ilya Rozanov, apporte au personnage une dimension de sensualité provocante tempérée par une fragilité cachée. L’acteur américain, formé à l’Etobicoke School of the Arts de Toronto, avait auditionné avec deux autres candidats avant que Williams n’arrive. Jacob Tierney rapporte que Williams a déclaré après sa lecture avec Storrie que ce dernier donnait l’impression de vouloir le plaquer au sol. Cette alchimie immédiate transparaît dans chaque scène partagée par les deux acteurs, dont la complicité hors écran est devenue légendaire.
François Arnaud campe Scott Hunter, vétéran du hockey professionnel enfermé dans le placard depuis des années. L’acteur québécois de quarante ans, révélé dans Les Borgia et Blindspot, s’est publiquement affiché comme bisexuel en 2020 via Instagram. Pour préparer le rôle, il s’est astreint à un entraînement physique intensif afin d’acquérir la musculature d’un athlète professionnel, bien que, comme il le reconnaît avec humour, il ait cédé à la panique le jour du tournage des scènes de nu en se gavant de beignets au service traiteur. Arnaud apporte à Scott une profondeur émotionnelle saisissante, révélant un homme qui se tient prêt affectivement à vivre son amour mais reste paralysé par des années de sacrifices professionnels. Robbie Graham Kuntz, crédité sous le nom de Robbie GK, interprète Kip Grady, barista de profession qui tombe amoureux de Scott. L’acteur de vingt-neuf ans, originaire de Port Credit en Ontario, avait initialement auditionné pour le rôle de Scott avec une coupe mulet et une moustache, pensant incarner l’archétype du joueur de hockey. Après avoir été recasté dans le rôle de Kip, il a développé une vision du personnage comme un homme ancré dans sa communauté gay, refusant de renoncer à son identité et à ses liens sociaux. GK a tourné ses premières scènes d’intimité pour cette production, bénéficiant des conseils de François Arnaud et du travail de la coordinatrice d’intimité Chala Hunter.
Une approche révolutionnaire de la représentation de la sexualité
Jacob Tierney a conçu « Heated Rivalry » comme une série assumant pleinement sa dimension érotique. Le créateur refuse la vision puritaine qui considère les scènes sexuelles comme optionnelles ou embarrassantes, affirmant au contraire que le sexe constitue le langage même de l’amour entre Shane et Ilya. Leur intimité physique évolue au fil des épisodes, reflétant la transformation de leur relation et leur connaissance croissante d’eux-mêmes. Cette conception a suscité des débats. L’acteur Jordan Firstman a initialement critiqué la représentation de la sexualité gay dans la série, déclenchant une vive réaction de la part des fans avant de présenter ses excuses et de se photographier avec Hudson Williams lors d’un événement HBO Max. Rachel Reid elle-même reconnaît que les critiques concernant le réalisme de certaines scènes méritent considération, s’engageant à intégrer ces retours dans ses futurs travaux. Tierney récuse néanmoins toute complaisance gratuite. Il souligne que les scènes du sixième épisode, tourné au cottage de Shane, combinent tendresse extrême et dimension ludique. Le réalisateur cite avec amusement une scène où Ilya déconcentre Shane pendant un appel téléphonique, affirmant que cette capacité à agacer son partenaire par une fellation définit précisément ce qu’est un couple authentique. Connor Storrie a d’ailleurs improvisé un geste non prévu au scénario lors de cette séquence, tapant le visage de Williams, ce qui témoigne du degré de confort entre les deux acteurs. Nous sommes sur le continent américain : la coordinatrice d’intimité Chala Hunter a supervisé toutes les scènes physiques, assurant le bien-être des comédiens. Williams et Storrie ont développé une méthode de vérification constante pendant le tournage, se demandant mutuellement à voix basse s’ils se sentaient à l’aise et s’ils souhaitaient modifier certains éléments. Cette attention mutuelle, captée par les rushes, a profondément ému Jacob Tierney.
Un phénomène viral d’une ampleur exceptionnelle
L’impact de « Heated Rivalry » sur les réseaux sociaux dépasse tout ce que l’équipe de production aurait pu anticiper. TikTok et Twitter sont submergés de montages créés par des fans, certains totalisant plus de 380 000 mentions. Ces vidéos se divisent en deux catégories distinctes : les edits torrides, qui compilent les moments de tension érotique et les regards prolongés, et les edits angoissés, qui se concentrent sur la souffrance émotionnelle des personnages incapables d’avouer leur amour. L’algorithme de TikTok a propulsé la série bien au-delà de son audience initiale, transformant des spectateurs occasionnels en fans passionnés. Tressany Sawyers, créatrice sur la plateforme, explique avoir découvert « Heated Rivalry » par le biais de montages viraux, tout comme elle avait précédemment été conduite vers la série « 9-1-1 ». Cette dynamique révèle comment les fans-éditeurs possèdent une compréhension intuitive du matériau source qui échappe parfois aux campagnes promotionnelles officielles. Mellie, éditrice de vidéos sous le pseudonyme uhbucky, a créé un montage sur la chanson Sweet Dreams d’Eurythmics qui a recueilli plus de 380 000 likes. Assemblant baisers, moments de victoire sportive, provocations sur la glace et regards volés hors du terrain, ce travail encapsule l’essence du désir frustré qui anime la série. L’ampleur de cette réaction a surpris la créatrice elle-même, qui édite des vidéos de fans depuis 2017 sans avoir jamais connu pareil succès. La bande originale de la série a également bénéficié de cet effet viral. Spotify identifie un phénomène « Heated Rivalry » caractérisé par des hausses d’écoute spectaculaires. Le morceau « My Moon My Man » de la chanteuse canadienne Feist a vu ses écoutes augmenter de 1 500 % dans le monde depuis le 12 décembre. « I’ll Believe In Anything » de Wolf Parade, utilisé lors d’un moment-clé de l’épisode cinq, a enregistré une hausse de 2 650 %, se classant troisième du Top viral américain. Même « All The Things She Said » du duo russe t.A.T.u., vingt-trois ans après sa sortie, connaît un regain de popularité majeur grâce à son utilisation dans la série. Les réactions hystériques aux scènes les plus intenses, notamment celle qui conclut l’épisode cinq avec l’appel téléphonique d’Ilya à Shane après le coming-out de Scott, circulent massivement sur les réseaux. Pedro Pascal lui-même a manifesté publiquement son engouement pour la série, rejoignant ainsi des millions de spectateurs captivés par cette romance.
La complicité Williams-Storrie comme stratégie marketing involontaire
Hudson Williams et Connor Storrie ont développé une amitié si visible que Rachel Reid affirme qu’elle constitue la meilleure publicité imaginable pour la série. Les deux acteurs apparaissent constamment ensemble lors des interviews, se touchant fréquemment, se taquinant et se déclarant âmes sœurs ou du moins cosmiquement liés. Williams a séjourné chez Storrie lors de son passage à Los Angeles pour les promotions, illustrant la profondeur de leur connexion personnelle. Cette proximité physique et émotionnelle a alimenté de nombreuses spéculations sur leur orientation sexuelle, voire sur une éventuelle relation hors écran. Aucun des deux acteurs n’a souhaité commenter publiquement sa vie privée, position vigoureusement défendue par François Arnaud. L’acteur québécois s’est montré particulièrement protecteur envers ses jeunes collègues face aux tentatives d’intrusion dans leur intimité, rappelant que chacun conserve le droit de préserver certains aspects de son existence. Jacob Tierney a précisé qu’il n’avait jamais interrogé Williams et Storrie sur leur sexualité lors des auditions, la législation interdisant ce type de questions. Le créateur considère que la performance artistique seule importe, indépendamment de l’identité personnelle des interprètes. Cette position a suscité quelques controverses, certains militant pour une représentation queer par des acteurs ouvertement queer, mais Tierney maintient que le talent et l’engagement dans le travail constituent les seuls critères pertinents. Les deux acteurs se sont fait tatouer ensemble l’inscription « Sex Sells » après la fin du tournage, ornement qu’ils exhibent volontiers lors des interviews. Cette décision symbolise leur appropriation ludique du discours commercial qui entoure la série, tout en célébrant leur expérience commune. Williams a confessé lors d’une session de lecture de tweets de fans sur BuzzFeed être obsédé par les fesses pour ce rôle, tenant même un décompte du nombre de fois où il a montré ses fesses à l’équipe technique.
Un finale intimiste après l’éclat public
L’épisode 6, très émouvant, sobrement intitulé « The Cottage », marque un contraste saisissant avec le spectacle grandiose du coming-out de Scott Hunter. Jacob Tierney et le producteur exécutif Brendan Brady ont consciemment recherché ce changement de tonalité, offrant à Shane et Ilya l’espace et le temps nécessaires pour explorer leur relation loin du regard public. Le tournage au cottage a représenté un défi logistique majeur. Tierney recherchait non seulement une maison correspondant à l’imaginaire du récit, mais devait également s’assurer de la faisabilité technique du projet. La distance accessible pour les camions, l’espace disponible pour le campement de base et les possibilités d’hébergement pour l’équipe ont tous pesé dans la sélection finale. Contrairement aux montages rapides des premiers épisodes, cet ultime chapitre privilégie de longs plans-séquences captant l’intimité croissante des protagonistes. Une scène de football improvisée cristallise la philosophie de Tierney. Alors que Shane et Ilya discutent de leur avenir commun, leur esprit de compétition affleure constamment, rappelant que leur rivalité sportive constitue paradoxalement le fondement de leur attraction. Cette séquence illustre comment les personnages ne peuvent jamais totalement séparer leur identité d’athlètes de leur vie sentimentale. La conversation avec les parents de Shane, Yuna et David Hollander incarnés par Christina Chang et Dylan Walsh, représente un autre sommet émotionnel de l’épisode. Tierney savait depuis le début vers quoi il construisait son récit, et cette acceptation familiale, chaleureuse malgré la surprise initiale, offre aux spectateurs un moment de soulagement après tant de dissimulation. Le créateur a délibérément choisi de conclure la saison sur le départ de Shane et Ilya vers le coucher de soleil plutôt que sur la conférence de presse qui clôt le roman de Reid. Selon lui, les quatre dernières minutes d’un épisode télévisuel ne constituent pas le moment approprié pour délivrer des informations logistiques sur le fonctionnement d’une organisation caritative. Ce qui demeure dans la mémoire du livre, c’est que les personnages accèdent au bonheur, sentiment que Tierney souhaitait transmettre aux spectateurs.
Perspectives et prolongements
Crave et HBO Max ont confirmé la commande d’une deuxième saison avant même la diffusion du finale. Tierney n’a pas encore entamé l’écriture, mais confirme que « The Long Game », le roman de Rachel Reid qui poursuit l’histoire de Shane et Ilya, servira de document fondateur. Le réalisateur a signé pour diriger tous les épisodes de cette nouvelle saison, bien qu’il envisage de s’adjoindre d’autres scénaristes pour partager la charge de travail. Williams et Storrie ont paraphé des contrats pour trois saisons, disposition standard dans l’industrie qui ne préjuge pas du nombre effectif de saisons produites. Tierney affirme que « Heated Rivalry » demeurera toujours centrée sur Shane et Ilya, tout en reconnaissant l’existence d’un univers étendu permettant d’explorer d’autres histoires. Les producteurs ont acquis les droits de plusieurs romans de Reid et réfléchissent aux meilleures modalités d’exploitation de ce matériau riche. Rachel Reid elle-même ne parvient plus à visualiser ses personnages tels qu’elle les imaginait lors de l’écriture. Connor Storrie a définitivement remplacé dans son esprit l’Ilya originel, phénomène troublant pour une romancière mais qui témoigne de la force des interprétations. L’autrice envisage de continuer à écrire sur Shane et Ilya, consciente que ces personnages ne l’ont jamais quittée depuis leur création. Le succès de la série a propulsé les livres de Reid au sommet des ventes. Le Toronto Star rapporte que « Heated Rivalry » figure dans le top dix des meilleures ventes de fiction canadienne, tandis que plusieurs détaillants majeurs ont épuisé leurs stocks physiques. Sur le Kindle Store d’Amazon, un roman gay de hockey explicite occupe la première place, situation que Reid qualifie d’irréelle. L’écrivaine recommande aux fans souffrant du syndrome post-série deux autres romances sportives : « Crash Test » d’Amy James, qui transpose l’intensité émotionnelle dans l’univers de la Formule 1, et « Hockey Bois de A.L. Heard », qu’elle considère comme son favori personnel. Ce dernier titre raconte l’amour naissant entre deux joueurs d’une ligue amateur, offrant une perspective plus accessible et quotidienne du hockey gay.
Un moment charnière pour la représentation queer
Au-delà de ses qualités intrinsèques, « Heated Rivalry » s’inscrit dans un moment particulier de la culture télévisuelle. Alors que « Heartstopper » approche de sa conclusion et que Netflix a annulé « Boots », la série comble un vide pour les amateurs de drames queer authentiques. Jacob Tierney compare l’excitation entourant chaque nouvel épisode hebdomadaire à celle qu’il ressentait adolescent en attendant « X-Files », « Mad Men » ou « The Wire », une tradition télévisuelle que le streaming a largement abolie. Rachel Reid souligne l’importance du timing de cette diffusion. Dans une période difficile pour de nombreuses personnes, particulièrement pour les communautés queer, proposer une histoire aussi pleine d’espoir et de douceur répond à un besoin profond. Les milliers de réactions enthousiastes provenant du monde entier l’ont profondément touchée, validant son choix initial d’écrire ces récits malgré les réticences de l’industrie. François Arnaud insiste sur le fait que la série traite moins de l’homosexualité que de la masculinité elle-même et de la monnaie d’échange qu’elle représente. Les hommes apprennent dès l’enfance à limiter leur vulnérabilité face aux autres, mécanisme que « Heated Rivalry » déconstruit systématiquement en proposant différentes fenêtres sur cette problématique. Scott, Shane et Ilya incarnent chacun une facette de ce carcan masculin et des chemins possibles vers la libération. Le nouveau magazine « GQ Hype » a consacré sa couverture à Williams et Storrie, reconnaissance rare pour une série canadienne produite initialement pour un marché domestique restreint. Tierney et Brady, le producteur exécutif, se disent submergés par l’ampleur de la réaction, admettant que même leurs propres amis les contactent désormais pour discuter de la série, expérience inédite dans leurs carrières respectives. Cette réussite valide également les choix artistiques audacieux de Tierney. Le créateur avait initialement considéré que le contenu sexuel explicite des romans de Reid rendait toute adaptation impossible. Puis il a compris que cette dimension érotique constituait précisément le langage narratif indispensable, le moyen par lequel se raconte l’évolution de la relation entre Shane et Ilya. Plutôt que de chercher à édulcorer le matériau source pour séduire d’hypothétiques partenaires internationaux, les producteurs ont assumé pleinement leur vision, pari qui s’est révélé gagnant. L’avenir dira si « Heated Rivalry » demeurera un phénomène ponctuel ou s’installera durablement dans le paysage télévisuel comme référence du genre. Les premiers éléments suggèrent que la série a déjà modifié les attentes du public et démontré la viabilité commerciale de récits queer ambitieux et authentiques. Dans un contexte où les studios multiplient les annulations de programmes LGBTQ+ au nom de la prudence économique, ce triomphe inattendu porte une leçon : l’audace créative et le respect du public trouvent toujours leur récompense.
Quatre années de représentations et cent cinquante mille spectateurs n’ont rien altéré de la force émotionnelle d’« Oublie-moi ». Cette adaptation du texte « In Other Words » de Matthew Seager par Marie-Julie Baup et Thierry Lopez continue d’étreindre les cœurs avec la délicatesse d’une œuvre qui refuse le pathos pour mieux toucher au plus intime.
Sur le plateau du Théâtre Actuel La Bruyère, Jeanne et Arthur vivent leur histoire d’amour avec cette légèreté propre aux couples qui s’amusent de tout. Les premières scènes installent leur complicité dans une atmosphère de comédie romantique, ponctuée de répliques vives, de regards complices et de facéties dont Arthur est coutumier. Puis vient le trouble imperceptible, ce lait et ce timbre dont Arthur ne parvient pas à se souvenir. La maladie d’Alzheimer s’insinue alors dans leur quotidien avec une progression implacable.
Marie-Julie Baup et Thierry Lopez signent aussi une mise en scène qui a obtenu l’un des quatre Molières décernés au spectacle. Avec intelligence et sensibilité, ils orchestrent le basculement progressif de la comédie vers le drame, dosant avec précision les moments de légèreté et les instants graves. Leur direction d’acteurs privilégie une interprétation au plus près du réel, sans jamais forcer le trait, laissant les silences prendre toute leur place dans la partition. Le rythme qu’ils impriment au spectacle épouse les fluctuations de la maladie, alternant accélérations inquiétantes et ralentissements contemplatifs. Cette mise en scène au cordeau permet aux deux magnifiques interprètes de laisser libre cours à leur talent.
Pauline Tricot incarne Jeanne avec une intensité retenue qui bouleverse. Elle fait de ce personnage une femme qui nous montre toutes les difficultés auxquelles les aidants sont confrontés, une compagne qui refuse de lâcher prise, s’accrochant à chaque fragment de leur histoire commune avec une féroce détermination. Son jeu alterne moments de tendresse désarmante et accès de colère impuissante face à l’effacement de l’être aimé. Lionel Erdogan compose un Arthur d’une justesse déchirante, captant avec finesse les différentes étapes de la maladie. Sa présence scénique possède cette vulnérabilité qui touche profondément, et il parvient à rendre sensible la panique de celui qui sent le monde lui échapper sans pouvoir s’y raccrocher. Ensemble, les deux comédiens forment un couple d’une vérité saisissante, et leur interprétation évite tout sentimentalisme pour atteindre à l’émotion pure.
La scénographie de Bastien Forestier évoque avec sobriété l’effacement progressif du monde d’Arthur. L’espace se transforme imperceptiblement, suggérant la confusion mentale par de subtils glissements visuels. La création sonore de Maxence Vandevelde enveloppe les silences d’une présence musicale qui dit l’indicible, tandis que les chorégraphies d’Anouk Viale introduisent une dimension physique troublante dans ce naufrage de la mémoire, où les corps se cherchent et se perdent dans l’espace.
« Oublie-moi » interroge ce qui demeure quand la mémoire s’évanouit. L’adaptation de Marie-Julie Baup et Thierry Lopez ancre délibérément l’intrigue dans une génération contemporaine, avec ses références et son langage, rendant le propos universel tout en le maintenant dans une actualité qui nous concerne directement. Le spectacle explore la question de l’identité lorsque le passé se dérobe, et celle de l’amour lorsqu’il ne repose plus sur le souvenir partagé mais sur la seule présence obstinée de l’autre.
Au bout d’une heure quinze, le public encore tout remué et après une magnifique ovation, quitte la salle avec le sentiment d’avoir accompagné Jeanne et Arthur dans leur combat et d’avoir éprouvé avec eux cette fragilité constitutive de l’existence humaine touchée par la maladie. Une œuvre nécessaire rappelant que certaines histoires d’amour méritent de rester dans nos mémoires à tout jamais.
Au Dôme de Paris jusqu’au 18 janvier, la comédie musicale culte de Dove Attia et Kamel Ouali fait son retour triomphal dans une version remaniée triomphal dans une version remaniée qui éblouit le public.
Vingt années se sont écoulées depuis que Louis XIV prenait possession du Palais des Sports dans un tourbillon de perruques poudrées et de mélodies pop-baroques. Le pari était audacieux en 2005, il demeure jubilatoire en 2025. Le Roi Soleil retrouve les planches du Dôme de Paris avec cette énergie particulière des spectacles qui ont su traverser le temps sans jamais vraiment quitter l’imaginaire collectif. Dès les premières mesures, on sait qu’on ne viendra pas simplement revisiter un souvenir : on assiste à une célébration vivante, portée par une troupe qui honore l’héritage tout en s’en emparant avec une fraîcheur bienvenue.
Kamel Ouali a repensé sa mise en scène avec une approche résolument contemporaine. Les écrans numériques déploient Versailles en images monumentales, projetant jardins à la française et galeries des glaces dans une scénographie qui oscille entre le spectaculaire et le cinématographique. Certes, on aurait parfois préféré la matière tangible des décors d’antan à ces surfaces digitales, mais l’ensemble fonctionne avec efficacité, particulièrement lors des grandes scènes de cour où la lumière sculpte l’espace avec une précision remarquable. Les costumes signés David Belugou surprennent par leurs tonalités pastel, loin de l’opulence dorée qu’on attendrait d’un règne aussi fastueux, mais cette sobriété trouve sa cohérence dans une lecture modernisée du mythe royal.
Emmanuel Moire reste l’âme du spectacle. Vingt ans après sa première couronne, il incarne Louis XIV avec une autorité naturelle que la maturité n’a fait qu’affiner. Sa voix n’a rien perdu de sa puissance cristalline, et sa présence magnétique traverse la salle avec cette évidence qui fait les grandes figures scéniques. À ses côtés, Louis Delort relève, et avec quel brio, le défi considérable de succéder à Christophe Maé dans le rôle de Monsieur, le frère fantasque du roi. Il y parvient avec une élégance qui lui est propre, apportant au personnage une fougue théâtrale qui fait merveille dans les numéros comiques et dansés. Lou Jean rayonne en Marie Mancini, déployant une maturité vocale impressionnante et un charisme scénique qui capte instantanément l’attention. Margaux Heller campe une Madame de Montespan pleine de tempérament, Clara Poulet apporte dignité et profondeur à Madame de Maintenon, tandis que Vanina touche par sa sincérité dans le rôle d’Isabelle, la fille du peuple. Flo Malley, au timbre si reconnaissable, compose un François de Vendôme vibrant d’énergie.
Le véritable coup de maître de cette nouvelle version tient dans l’équilibre trouvé entre fidélité et renouvellement. Les tubes qui ont marqué une génération entière — « Être à la hauteur », « Je fais de toi mon essentiel », « Tant qu’on rêve encore » — résonnent dans leurs arrangements originaux, preuve que ces compositions n’ont pas pris une ride. Dove Attia a enrichi la partition de quelques nouveautés, dont « Il est à moi » magnifiquement porté par Margaux Heller, qui s’intègre naturellement à l’ensemble. La quarantaine d’artistes présents sur scène déploie une énergie collective impressionnante, particulièrement dans les chorégraphies où Kamel Ouali fait briller sa signature en privilégiant le mouvement et l’exploit physique.
Ce retour du Roi Soleil prouve qu’un spectacle populaire bien conçu peut défier le temps sans se renier. La salle vibre, chante, applaudit avec cet enthousiasme communicatif qui signe les grands rendez-vous collectifs et ils sont nombreux, à la toute fin, à aller se coller à la scène, portables en main, pour saluer les artistes. On ressort de cette représentation avec la conviction d’avoir assisté à bien davantage qu’une simple opération nostalgie : à un spectacle qui continue d’écrire sa légende, porté par des artistes qui en défendent l’esprit avec passion et talent.
Philippe Escalier
Distribution complète du Roi Soleil 2025 au Dôme de Paris :
Solistes principaux
Emmanuel Moire Louis Delort Lou Jean Flo Malley Margaux Heller Clara Poulet Vanina Laure Giordano Marie Goudier Beni Uzumaki
Comédiens
François Feroleto Claude Perron Cédric Chupin
Ensemble (danseurs et chanteurs)
Riya Baghdad Soukeyna Boro Florian Bugahlo Baptiste Copin Antoine Dubois Inès Ferdinand Julien Gabier Aurélie Giboire Thomas Goutorde Amaury Gravel Simon Gruszka Reilly Jean Brassard Jade Joste Romane Lamblin Roméo Langlois Flavie Leveque Morgane Marlange Julien Michea Caitlin Rae Killian Taillasson Roméo Traetto
Enfants
Nathan Dupont Léandro Faria Vilas Boas Nolan Ouali Lenny Gelle Attal Zacharie Marchand Perarnau Rafael Philippe Liwen Si Regnard
Le spectacle réunit ainsi quarante artistes sur scène, composant une troupe qui allie figures issues de The Voice (Louis Delort, Lou Jean, Flo Malley, Margaux Heller, Vanina) et nouveaux talents.
Le cirque ukrainien INSHI à l’honneur à La Scala Paris
Quand les artistes du cirque INSHI entrent en piste, c’est toute l’âme de la valeureuse et éternelle Ukraine que nous aimons tant qui s’élève dans les airs. Ce collectif de Kyiv, révélé au public français lors du Festival d’Avignon Off 2025, compose avec « Rêves » un spectacle d’une force poétique rare, où la prouesse physique devient langage universel, où la résistance et la beauté ne font qu’un.
Outre la beauté du spectacle, l’auteur de cet article ne cachera pas l’émotion ressentie à voir et à parler de cette troupe magnifique. Ces acrobates, équilibristes et jongleurs ont choisi de poursuivre leur art malgré la guerre qui déchire leur pays. Leur présence sur scène résonne comme un acte de foi en la vie, en la création, en cette capacité humaine à transcender le chaos par l’imaginaire. « Rêves » porte bien son titre : il matérialise cette aspiration profonde à dépasser les ténèbres, à faire triompher la grâce sur la barbarie.
Mis en scène par Roman Khafizov, Vladyslav Holda, Maksym Vakhnytskyi, Artem Kreksha Ruslan Kalachevskyi, Sofiia Soloviova, Bob Gvozdetskyi, Mykhailo Makarov et Tetiana Petrushanko déploient un vocabulaire circassien d’une richesse époustouflante. Les numéros s’enchaînent dans une grande fluidité, comme autant de tableaux qui dialoguent entre virtuosité technique et charge émotive. On découvre des portés aériens d’une audace folle, où les corps semblent défier les lois de la pesanteur avec une légèreté confondante. Les équilibres sur mains, d’une précision millimétrique, fascinent par leur maîtrise absolue. Chaque geste respire l’excellence d’une formation rigoureuse, héritière de la grande tradition du cirque d’Europe de l’Est.
Mais INSHI ne se contente pas d’aligner les prouesses. Le collectif inscrit chaque exploit dans une dramaturgie sensible, tissée de moments suspendus où le temps semble s’arrêter. La scénographie épurée laisse toute la place aux interprètes, dont les visages racontent autant que les acrobaties. On perçoit cette intensité particulière, cette présence totale que seuls possèdent les artistes qui ont traversé l’épreuve. Leur regard porte une gravité sereine, une détermination lumineuse qui transforme chaque figure en manifeste silencieux.
La musique accompagne cette odyssée avec justesse, alternant élans lyriques et instants de recueillement. Elle souligne sans jamais écraser, dialogue avec les corps en mouvement, amplifie l’émotion sans jamais la surligner. L’ensemble compose une symphonie visuelle où chaque silence compte autant que chaque envol. Dans « Rêves », cette capacité à conjuguer l’excellence artistique et la puissance du témoignage nous touche profondément. Les artistes d’INSHI ne font pas de leur origine ukrainienne un argument commercial, encore moins un prétexte à l’apitoiement. Ils affirment simplement, par leur talent éclatant, que la culture demeure un rempart contre l’obscurité. Leur spectacle célèbre la vie, l’entraide, la solidarité qui unit les membres de la troupe dans chaque pyramide humaine, chaque voltige partagée.
Le public sort bouleversé de cette représentation qui transcende largement le cadre du divertissement circassien. INSHI prouve que le cirque contemporain peut porter un propos fort sans renoncer à sa dimension féerique. « Rêves » émeut, éblouit et laisse une trace durable. Ces artistes nous rappellent que face à l’adversité, l’art possède cette vertu irremplaçable de relier les êtres par-delà les frontières et les tragédies. Un spectacle nécessaire, lumineux, inoubliable.
Quelques mois à peine après le triomphe cinématographique de l’adaptation portée par Pierre Niney et Matthias de la Motte, Alexandre Dumas revient sur les écrans avec une version sérielle de son chef-d’œuvre romanesque. La réalisation a été confiée à Bille August, figure majeure du cinéma nordique. Né en 1948 au Danemark, rompu aux adaptations littéraires de prestige, il appartient au cercle très fermé des neuf réalisateurs doublement palmés au Festival de Cannes, distinction obtenue en 1988 pour « Pelle le conquérant » et en 1992 pour « Les meilleures intentions », sur un scénario d’Ingmar Bergman.
L’acteur britannique Sam Claflin endosse le rôle d’Edmond Dantès avec toute l’expérience acquise lors de ses précédentes incarnations dans des adaptations littéraires d’envergure. Révélé au grand public par son interprétation de Finnick Odair dans la saga « Hunger Games », il a depuis démontré sa polyvalence en enchaînant les registres, du romantisme échevelé d’« Avant toi » aux enquêtes victoriennes d’« Enola Holmes », en passant par l’ambition démesurée du musicien dans « Daisy Jones and The Six ».
Autour de Sam Claflin gravite une distribution soigneusement composée. Jeremy Irons prête ses traits à l’abbé Faria, mentor spirituel et intellectuel d’Edmond Dantès durant sa réclusion au château d’If. Ana Girardot interprète Mercédès. Le Danois Mikkel Boe Følsgaard compose un Gérard de Villefort glaçant tandis que Blake Ritson incarne Danglars. Le casting compte également Karla-Simone Spence dans le rôle d’Haydée, désormais présentée comme une femme forte et courageuse, Michele Riondino en Jacopo, Lino Guanciale en Vampa, Gabriella Pession en Hermine Danglars et Nicolas Maupas en Albert.
La structure en huit épisodes permet à la série de déployer l’architecture narrative foisonnante imaginée par Alexandre Dumas et Auguste Maquet lors de la publication du roman-feuilleton entre 1844 et 1846. Cette version internationale du « Comte de Monte-Cristo », portée par un réalisateur de prestige et des comédiens de talent, offre une lecture classique mais soignée d’un monument de la littérature française. Son ambition européenne, sa fidélité à la complexité narrative de Dumas et son traitement psychologique des personnages en font une proposition digne d’intérêt pour les amateurs de séries historiques et d’adaptations littéraires exigeantes. Et puis, il y a Sam Caflin…!
Philippe Escalier
Les 4 premiers épisodes sont actuellement sur France.tv
L’interprétation de Sam Claflin
Sam Claflin incarne Edmond Dantès dans une performance que plusieurs critiques ont qualifiée de remarquable. L’acteur britannique, connu pour ses rôles dans Pirates des Caraïbes, la saga Hunger Games et la série Daisy Jones and The Six, s’approprie le personnage en en révélant les strates psychologiques complexes. Contrairement aux adaptations cinématographiques, le format sériel permet à Claflin de suivre graduellement la transformation de ce jeune marin de dix-neuf ans, injustement emprisonné au château d’If, en justicier impitoyable. La force de son interprétation réside dans ce contraste mesuré : les premiers épisodes le montrent encore proche de l’innocence et de l’espoir, tandis que sa métamorphose en Comte de Monte-Cristo s’opère avec une froide détermination. Claflin capture l’obsession calculée du personnage, cette discipline à laquelle il se soumet pour accomplir sa vengeance contre ses trois bourreaux. Le rôle exigeait notamment une maîtrise remarquable pour conserver une forme de détachement émotionnel dans les scènes finales, particulièrement celles face à Mercédès suppliant Edmond de renoncer à son projet dévastateur. Cette absence d’empathie, ce vide affectif auquel succombe le personnage, constitue une partie délicate du travail de l’acteur. Interrogé sur son approche, Claflin a souligné l’importance du format télévisuel : contrairement au cinéma, la télévision permet au spectateur de ressentir profondément chaque émotion des personnages et de comprendre leurs motivations. Cette absorption progressive dans l’univers du Comte s’avère pédagogiquement efficace, car elle aide à saisir la logique implacable d’une vengeance mûrement réfléchie.
Né le 17 septembre 1986 à Nantes, Tristan Robin incarne depuis près de quinze ans une nouvelle génération de comédiens français aussi à l’aise sur les planches que devant la caméra. Petit-fils du sculpteur René Robin, il conjugue avec une rare polyvalence les registres du théâtre classique et contemporain, de la comédie musicale et du cinéma, tout en s’aventurant dans les séries télévisées à succès. Son parcours atypique, marqué par une brève incursion dans le métier de maréchal-ferrant avant de rejoindre définitivement les arts de la scène, témoigne d’une détermination peu commune et d’une vocation finalement irrépressible pour le jeu dramatique.
Formé à l’École supérieure de théâtre de Bordeaux en Aquitaine entre 2007 et 2010, Tristan Robin s’est progressivement imposé comme un interprète sensible et technique, capable de passer d’un « Cyrano de Bergerac » moderniste aux côtés de Philippe Torreton à des créations sans paroles signées Mathilda May, tout en nourrissant parallèlement une carrière télévisuelle qui l’a récemment porté jusqu’au feuilleton quotidien « Un si grand soleil » sur France 3. Cette diversité de registres et de médiums fait de lui un artiste complet, dont le sourire communicatif — souvent souligné par la critique — masque une exigence artistique et une sensibilité aiguë aux différentes formes d’expression scénique.
Formation et premiers pas
Le chemin vers la profession théâtrale ne fut pas une évidence pour Tristan Robin. Sa formation débute en 2004 au Studio Théâtre de Nantes, alors dirigé par Jacques Guillou. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer pour un futur comédien, sa vocation ne s’affiche pas d’emblée comme une certitude. Après cette première formation, il échoue de peu à intégrer une grande école de théâtre et reçoit un verdict décourageant : on lui reproche de ne pas être « assez construit humainement ». Blessé dans son orgueil, le jeune homme prend alors une décision radicale : il abandonne temporairement le théâtre et se lance dans l’apprentissage du métier de maréchal-ferrant. Cette tentative de reconversion s’avère périlleuse. N’ayant jamais côtoyé les chevaux auparavant, Tristan Robin se heurte rapidement aux réalités d’un métier exigeant. Un incident faillit même tourner au drame lorsqu’un cheval, d’un violent coup de sabot, défonce un mur et manque de peu de le blesser gravement. Cet épisode providentiel le convainc de retourner au théâtre, déterminé cette fois à affronter les metteurs en scène les plus exigeants plutôt que les équidés imprévisibles.
Les premiers rôles fondateurs
De retour sur les planches, Tristan Robin décroche rapidement le rôle-titre dans « Roméo et Juliette », mis en scène par Georges Richardeau au Théâtre Universitaire de Nantes. Cette première expérience majeure lui ouvre les portes d’une aventure parisienne singulière : il participe au spectacle « Cabaret » aux Folies Bergère, où il fait partie des barmen du Kit Kat Club reconstitué pour immerger les spectateurs dans l’ambiance du Berlin des années 1930. Bien qu’il assiste à toutes les représentations, il se sent frustré de ne pas être sur scène en tant que comédien à part entière. C’est lors d’une de ces soirées qu’il rencontre Jacques Collard, adaptateur du spectacle, qui décèle immédiatement son potentiel : « Vous n’êtes pas serveur, vous êtes comédien, n’est-ce pas ? » Cette reconnaissance par un homme du métier, bienveillant et perspicace, ouvre de nouvelles perspectives à Tristan Robin et lui redonne l’impulsion nécessaire pour achever sa formation. Il intègre l’École supérieure de théâtre de Bordeaux en Aquitaine, où il se forme de 2007 à 2010 sous la direction du Théâtre national de Bordeaux-Aquitaine (TNBA), période qui constitue le socle de sa technique et de sa compréhension du jeu dramatique.
L’émergence professionnelle
Après sa sortie de l’école, Tristan Robin jongle entre théâtre, comédie musicale et télévision, cultivant dès ses débuts cette polyvalence qui deviendra sa signature artistique. L’un de ses souvenirs marquants de cette période reste la pièce « In the dead of night », un hommage au film noir dans une mise en scène chorégraphiée de l’auteur Claudio Macor. Cette production lui permet d’explorer les codes du théâtre gestuel et de développer ses capacités de mime et de danse, compétences qu’il mettra à profit dans ses collaborations ultérieures.
Carrière théâtrale
Cyrano de Bergerac : la consécration parisienne
L’année 2016 marque un tournant décisif dans la carrière théâtrale de Tristan Robin. Dominique Pitoiset, ancien directeur du TNBA, lui propose de participer à la reprise de « Cyrano de Bergerac » avec Philippe Torreton dans le rôle-titre, au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Ce « Cyrano » audacieux, transposé dans un hôpital psychiatrique contemporain et dépouillé de ses oripeaux traditionnels au profit d’un cadre moderniste, connaît un triomphe critique et public. La mise en scène de Pitoiset, qui valut à Philippe Torreton le Molière du meilleur comédien en 2014, offre à Tristan Robin l’opportunité de travailler aux côtés d’un monstre sacré du théâtre français et de s’immerger dans une vision radicalement renouvelée d’un classique de la littérature dramatique. Durant six mois, de février à mai 2016, il fait partie de la troupe réunie autour de Torreton, aux côtés d’Hervé Briaux, Adrien Cauchetier, Antoine Cholet, Patrice Costa et d’autres comédiens chevronnés. Cette expérience lui permet de mesurer l’exigence du théâtre de répertoire et de confronter sa jeunesse à la rigueur d’une œuvre d’Edmond Rostand revue à travers le prisme contemporain de la santé mentale et de l’enfermement institutionnel.
Le Banquet de Mathilda May : le mime au service de l’universel
En 2018, Tristan Robin rejoint l’univers singulier de Mathilda May pour « Le Banquet », spectacle sans paroles créé au Théâtre du Rond-Point. Après le succès d’« Open Space », Mathilda May imagine un nouveau huis clos : celui d’un banquet de mariage où tout dérape, une chorégraphie du désastre où les personnages s’aiment, s’affrontent, se retrouvent et se perdent dans un tourbillon drôle et pathétique. Sans un mot, seulement avec des onomatopées et un langage corporel universel, dix comédiens-mimes-danseurs incarnent les travers et les émotions exacerbées d’une humanité rassemblée pour célébrer l’amour. Tristan Robin fait partie de cette troupe exceptionnelle aux côtés d’Ariane Mourier (qui reçoit le Molière de la révélation féminine en 2019), Arnaud Maillard, Stéphanie Djoudi-Guiraudon, Jérémie Covillault et d’autres interprètes remarquables. Le spectacle, plébiscité par la critique et le public, obtient le Molière de la mise en scène pour Mathilda May en 2019. Il tourne pendant deux ans, au Théâtre du Rond-Point puis au Théâtre de Paris à partir de janvier 2020, totalisant des centaines de représentations et deux tournées. Cette expérience marque profondément l’acteur, qui développe à cette occasion ses compétences en matière de comédie physique, de mime et de danse. Le spectacle exige une précision millimétrique, des changements de costumes rapides en coulisses et une synchronisation parfaite entre les comédiens, la régie lumière et la bande sonore inventive de Guillaume Duguet. Tristan Robin y affirme sa capacité à communiquer sans mots, à incarner un personnage uniquement par le geste, l’expression et le mouvement — un art qui rappelle les grands maîtres du burlesque et du cinéma muet.
Smile : hommage à Charlie Chaplin
C’est précisément cet univers du cinéma muet que Tristan Robin explore à partir de 2023 dans « Smile », pièce écrite par Nicolas Nebot et Dan Menasche, mise en scène par Nicolas Nebot. Créée à la Nouvelle Ève à l’automne 2022, cette production entièrement en noir et blanc raconte le rendez-vous qui bouleversa la vie de Charlie Chaplin en septembre 1910, dans un bar du nord de Londres. Un jeune homme amoureux en retard, une jeune femme qui s’impatiente, un barman qui s’apprête à réaliser son rêve : la pièce utilise des procédés de mise en scène empruntés au cinéma naissant — ralentis, accélérés, flashbacks, changements de points de vue — pour plonger le spectateur dans l’univers de Chaplin. Tristan Robin reprend le rôle du barman en alternance avec Dan Menasche, aux côtés de Pauline Bression, Ophélie Lehmann, Éléonore Sarrazin, Alexandre Faitrouni et Grant Lawrens. La pièce, saluée unanimement par la critique, connaît un succès considérable : après plus de 300 représentations et 80 000 spectateurs, elle revient au Théâtre de l’Œuvre pour une troisième saison consécutive en 2025, avant de se produire au Festival d’Avignon. La performance de Tristan Robin y est particulièrement remarquée : il trouve dans ce barman au cœur tendre un personnage à la mesure de la diversité de son talent, entre comédie physique et émotion contenue, jeu clownesque et sensibilité dramatique. Nommée deux fois aux Molières (création visuelle et sonore en 2023), « Smile » confirme la capacité de Tristan Robin à exceller dans un registre qui mêle hommage cinématographique et théâtre contemporain, tout en démontrant sa maîtrise du mime, de la danse et du jeu sans paroles.
Deux mensonges et une vérité
En 2019, Tristan Robin joue au Théâtre Montparnasse dans « Deux mensonges et une vérité », pièce qui s’inscrit dans le registre de la comédie légère et du boulevard. Cette production lui permet de diversifier son répertoire et de toucher un public plus large, friand de ce type de spectacles divertissants. Elle témoigne de sa volonté de ne pas s’enfermer dans un seul registre et de cultiver une carrière éclectique.
Carrière cinématographique
Les débuts avec Volker Schlöndorff
L’aventure cinématographique de Tristan Robin commence de façon inattendue à Nantes, lorsque le grand cinéaste allemand Volker Schlöndorff y tourne des scènes pour son film « Diplomatie » (2013). Alors qu’il donne la réplique en allemand, Tristan Robin est repéré par le metteur en scène, qui décide de l’intégrer à la distribution de ce drame historique intense adapté de la pièce de Cyril Gély. Le film, qui met en scène André Dussollier et Niels Arestrup, raconte la nuit d’août 1944 durant laquelle le consul général de Suède Raoul Nordling tenta de convaincre le général allemand Dietrich von Choltitz de ne pas détruire Paris. Il s’agit là de sa seconde expérience cinématographique avec Volker Schlöndorff, qui l’avait fait également jouer dans son téléfilm « La Mer à l’aube », adaptation du roman de Dominique Cabrera évoquant l’exécution de vingt-sept otages à Châteaubriant en octobre 1941. Ces deux projets permettent au jeune comédien de se frotter à un cinéma d’auteur exigeant et de comprendre les subtilités du jeu pour la caméra, très différent du jeu théâtral.
Films et téléfilms
En 2010, Tristan Robin apparaît dans « Ici-bas » de Jean-Pierre Denis, drame psychologique qui explore les tourments d’un jeune homme en quête de sens. En 2014, il participe à « En mai, fais ce qu’il te plaît » de Christian Carion, fresque historique évoquant l’exode de mai-juin 1940 à travers le parcours de plusieurs personnages fuyant l’avancée allemande. Ces expériences lui permettent de côtoyer des réalisateurs confirmés et de mesurer l’ampleur des productions cinématographiques françaises. En 2017, il intègre la distribution de « Valérian et la Cité des mille planètes » de Luc Besson, blockbuster de science-fiction ambitieux adapté de la bande dessinée culte de Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Bien que son rôle soit secondaire dans cette superproduction internationale, cette participation lui offre une visibilité nouvelle et lui permet de découvrir les contraintes et les possibilités techniques du cinéma à gros budget. En 2021, il tourne dans « Flashback » de Caroline Vigneaux, comédie fantastique où une femme se retrouve projetée en 1998 et tente de modifier son passé. En 2023, il est à l’affiche de « Sexygénaires » de Robin Sykes, comédie chorale avec Thierry Lhermitte, Patrick Timsit et Marie Bunel, dans laquelle il incarne le fils de cette dernière. Le film explore avec humour les affres de la soixantaine et la crise du milieu de vie.
Carrière télévisuelle
Séries policières et téléfilms
Tristan Robin multiplie les apparitions dans les séries policières françaises, genre dominant de la production télévisuelle hexagonale. En 2017, il apparaît dans « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie » (épisode « Drame en 3 actes », réalisé par Nicolas Picard-Dreyfuss) et dans « Mongeville » (épisode « Parfum d’amour », réalisé par Marwen Abdallah). En 2020, il participe à la série documentaire « La Guerre des Trônes » de Vanessa Pontet, Alain Brunard et Bruno Solo, consacrée aux luttes de pouvoir dans l’histoire de France. Il y incarne Louis XIV, rôle qui lui permet d’explorer le registre historique et de se confronter à l’incarnation d’une figure majeure de l’histoire française. En 2021, il joue dans « Agent Hamilton » d’Erik Leijonborg et dans « On n’efface pas les souvenirs » d’Adeline Darraux. En 2022, il apparaît dans « Cannes Confidential » (« Cannes Police Criminelle ») de Camille Delamarre et dans un épisode de « Tandem » (saison 7, épisode « Verdict », réalisé par Jason Joffre). En 2023, il tient le rôle de Léo Duval (crédité en tant que guest) dans « Cannes Police Criminelle » et fait une apparition dans « Scènes de ménages », série quotidienne humoristique de M6. En 2024, il participe à plusieurs téléfilms policiers de premier plan. Dans « Mademoiselle Holmes » (TF1), il apparaît dans la saison 1, épisode 3 intitulé « Sortie de route », sous les traits de Nicolas Belliard, un ami de jeunesse de l’héroïne. Dans « Meurtres à Arles » (France 3), téléfilm de la célèbre collection « Meurtres à… » diffusé le 8 juin 2024 et réalisé par Octave Raspail, il interprète le personnage d’Alex Verran. Ces productions télévisuelles, bien qu’elles ne représentent pas le cœur de son travail artistique, lui assurent une visibilité régulière auprès du grand public et lui permettent de diversifier ses sources de revenus.
Un si grand soleil : le feuilleton quotidien
En 2025, Tristan Robin intègre le casting de « Un si grand soleil », feuilleton quotidien de France 3 créé en 2018 et diffusé à 20h40. Il y incarne Léo, le mari de Pauline (jouée par Chloé Guillot), couple de nouveaux arrivants à Montpellier qui tient une serre de fleurs à côté de la ferme de Ludo et Élodie. Léo travaille également comme magasinier chez L. Cosmétiques avec Enric et tente de développer un projet de partenariat avec Boris Laumière pour utiliser ses fleurs dans la fabrication de produits cosmétiques. Le personnage de Léo traverse rapidement une zone de turbulences : Pauline entretient une relation secrète avec Élodie, créant des tensions au sein du couple. Lorsque Pauline est sauvagement agressée et tombe dans le coma, Léo est longtemps accusé d’être responsable de cette agression avant d’être finalement innocenté. Au moment du réveil de Pauline, l’avenir du personnage dans la série demeure incertain. Lors d’une rencontre avec les fans au festival « Les Héros de la Télé » à Beausoleil en octobre 2025, Tristan Robin confie qu’il se sent très bien dans la série et qu’il aimerait que Léo y reste, tout en poursuivant parallèlement ses projets de théâtre, notamment la tournée de « Smile ». Cette participation à un feuilleton quotidien représente un engagement conséquent et une forme de travail très différente du théâtre ou du cinéma, avec des tournages intensifs et une production en flux tendu.
Mise en scène et autres activités artistiques
Au-delà de son métier d’acteur, Tristan Robin développe progressivement une activité de metteur en scène. Pour le Festival d’Avignon 2024, il met en scène Olivier Ruidavet, témoignant ainsi d’une volonté de s’investir également dans la direction d’acteurs et la conception scénographique. Cette évolution naturelle s’inscrit dans la continuité d’un parcours où il a pu observer et collaborer avec de nombreux metteurs en scène de renom, de Dominique Pitoiset à Mathilda May en passant par Nicolas Nebot.
Un comédien charismatique au sourire communicatif
La critique souligne régulièrement le sourire irrésistible de Tristan Robin, qui semble coller parfaitement au titre de la pièce « Smile ». Cette qualité, loin d’être anecdotique, traduit une personnalité généreuse et communicative, un rapport au public fondé sur la bienveillance et le partage. Lors de ses rencontres avec les spectateurs et les fans, notamment au festival « Les Héros de la Télé », il se montre disponible, chaleureux et enthousiaste, cultivant un lien direct et authentique avec ceux qui le suivent. Son parcours atypique, marqué par l’échec initial à une grande école de théâtre et la parenthèse improbable du métier de maréchal-ferrant, lui confère une humilité et une humanité que les spectateurs perçoivent dans son jeu. Tristan Robin n’a rien du comédien arrogant ou distant : il reste accessible, curieux et ouvert aux différentes formes d’expression artistique, qu’il s’agisse de théâtre expérimental, de boulevard, de cinéma d’auteur ou de feuilleton télévisé.
Une polyvalence assumée
La carrière de Tristan Robin se caractérise par une remarquable polyvalence, assumée comme un choix artistique délibéré plutôt que subie comme une contrainte professionnelle. Contrairement à certains comédiens qui se spécialisent dans un registre ou un médium, il cultive une approche éclectique qui lui permet de toucher des publics très différents et de nourrir son jeu de multiples influences. Du théâtre classique modernisé (« Cyrano de Bergerac ») au mime contemporain (« Le Banquet »), du cinéma d’auteur (« Diplomatie ») au blockbuster de science-fiction (« Valérian »), du feuilleton quotidien (« Un si grand soleil ») aux créations expérimentales (« Smile »), il explore tous les territoires du jeu dramatique. Cette diversité présente des avantages évidents : elle assure une visibilité constante, une sécurité financière relative et une stimulation artistique permanente. Elle permet également d’éviter l’enfermement dans un type de rôle ou dans une image figée. Malgré le risque d’une moindre identification du public à un personnage emblématique ou à un registre de prédilection, Tristan Robin semble avoir fait le pari de la variété contre la spécialisation, estimant que la richesse de l’expérience prime, et de loin, sur la construction d’une image uniforme.
Le corps comme langage
Une constante traverse néanmoins cette diversité : l’importance accordée au corps, au geste et à la présence physique. Que ce soit dans les pièces sans paroles de Mathilda May, dans l’hommage à Chaplin de « Smile » ou dans les codes du cinéma muet revisités au théâtre, Tristan Robin développe une expertise particulière dans l’art de communiquer sans mots, de raconter par le mouvement, de faire rire ou émouvoir par la seule expressivité corporelle. Cette compétence, acquise notamment lors de sa formation et approfondie au fil de ses collaborations, le distingue dans un paysage théâtral français où la tradition textuelle et la primauté du verbe demeurent souvent dominantes. Son travail avec Claudio Macor sur « In the dead of night », ses expériences dans « Le Banquet » et « Smile », ainsi que sa participation à « Cabaret » aux Folies Bergère témoignent d’un intérêt constant pour les formes de théâtre physique, de mime, de danse-théâtre et de performance. Cette orientation esthétique, qui le rapproche de traditions théâtrales comme la commedia dell’arte, le théâtre de Jacques Tati ou le cinéma burlesque, lui permet de toucher un public international et de transcender les barrières linguistiques.
Collaborations avec des metteurs en scène de renom
Tout au long de sa carrière, Tristan Robin a eu la chance de travailler avec des metteurs en scène et des réalisateurs de premier plan : Volker Schlöndorff, Dominique Pitoiset, Mathilda May, Nicolas Nebot, Christian Carion, Luc Besson. Ces collaborations lui ont permis d’enrichir sa palette technique, de comprendre différentes approches de la direction d’acteurs et de s’imprégner de visions artistiques variées. Chacune de ces rencontres a marqué une étape dans sa formation continue et dans l’affirmation de sa propre identité d’acteur. La confiance que lui accorde Dominique Pitoiset en le choisissant pour « Cyrano de Bergerac » aux côtés de Philippe Torreton, la fidélité de Mathilda May qui l’intègre à « Le Banquet », la reconnaissance de Nicolas Nebot qui lui confie le rôle du barman dans « Smile » : autant de signes d’une réputation solidement établie dans le milieu théâtral et d’une capacité à répondre aux exigences de metteurs en scène réputés.
L’équilibre subtil entre théâtre et audiovisuel
Comme beaucoup de comédiens français de sa génération, Tristan Robin cherche un équilibre entre le théâtre, qui reste le cœur de sa pratique artistique, et l’audiovisuel (cinéma et télévision), qui offre une visibilité plus large et des revenus souvent plus substantiels. Son engagement dans « Un si grand soleil » en 2025 représente une forme d’aboutissement de cette stratégie : le feuilleton quotidien lui assure une présence régulière à l’écran et un contact avec un public familial nombreux, tout en lui laissant la possibilité de continuer à jouer au théâtre pendant les périodes de pause du tournage. Cette double vie professionnelle exige une grande disponibilité, une capacité d’adaptation constante et une résistance physique importante. Le rythme intensif d’un feuilleton quotidien, qui produit parfois plus de deux cents épisodes par an, s’oppose radicalement au temps long de la création théâtrale et aux répétitions approfondies d’un spectacle. Tristan Robin semble avoir trouvé un mode d’organisation qui lui permet de concilier ces deux temporalités et de nourrir chacune de ses activités par l’expérience acquise dans l’autre.
Perspectives et projets
À trente-neuf ans, Tristan Robin se trouve dans une phase de pleine maturité artistique. Son parcours l’a progressivement conduit vers davantage de responsabilités, comme en témoigne son incursion dans la mise en scène. Il n’est pas exclu qu’il développe cette activité dans les années à venir, transmettant à son tour l’expérience accumulée auprès de ses maîtres et proposant sa propre vision scénographique. Les succès répétés de « Smile », qui entame sa troisième saison au Théâtre de l’Œuvre et se produit au Festival d’Avignon, suggèrent que cette création pourrait continuer à tourner pendant plusieurs années, constituant un pilier de son activité théâtrale. Parallèlement, son engagement dans « Un si grand soleil » pourrait se prolonger si le personnage de Léo est maintenu dans la série, offrant ainsi une visibilité télévisuelle durable. On peut également imaginer que Tristan Robin continuera à explorer des territoires artistiques variés, acceptant des rôles dans des productions cinématographiques d’auteur, participant à de nouvelles créations théâtrales contemporaines ou poursuivant son travail sur les formes de spectacle sans paroles, registre dans lequel il excelle particulièrement.
Tristan Robin incarne une figure caractéristique du comédien français contemporain : polyvalent, curieux, capable de naviguer entre les différents médiums et registres avec une aisance qui témoigne d’une solide formation et d’une authentique passion pour son métier. Son parcours, marqué par une détermination précoce malgré les obstacles initiaux, illustre la nécessité de la persévérance dans un métier où la précarité et l’incertitude demeurent la norme pour la grande majorité des artistes. De son rôle aux côtés de Philippe Torreton dans un « Cyrano de Bergerac » moderniste à ses performances sans paroles dans « Le Banquet » et « Smile », de ses apparitions dans les films de Volker Schlöndorff à son engagement dans le feuilleton « Un si grand soleil », Tristan Robin construit méthodiquement une carrière équilibrée entre exigence artistique et nécessité économique, entre création théâtrale pointue et divertissement télévisuel populaire. Son sourire communicatif, souvent relevé par les critiques et les spectateurs, n’est pas qu’un atout physique : il traduit une générosité fondamentale, un rapport au public et à l’art fondé sur le partage et la bienveillance. Cette qualité humaine, alliée à une technique solide et à une sensibilité aiguë aux différentes formes d’expression scénique, fait de Tristan Robin un artiste complet, en phase avec son époque et promis à une carrière durable dans le paysage théâtral et audiovisuel français.
Philippe Escalier – Photos @Francesca Marino et Philippe Escalier
Chronologie 1986 : Naissance le 17 septembre à Nantes 2004 : Formation au Studio Théâtre de Nantes (Jacques Guillou) 2007-2010 : École supérieure de théâtre de Bordeaux en Aquitaine 2010 : Rôle-titre dans « Roméo et Juliette » (Georges Richardeau, Théâtre Universitaire de Nantes) 2010 : Participation à « Cabaret » aux Folies Bergère (barman du Kit Kat Club) 2010 : « Merlin ou la Terre dévastée » (Dominique Pitoiset, TNBA/Théâtre de l’Aquarium) 2010 : Cinéma – « Ici-bas » (Jean-Pierre Denis) 2013 : Cinéma – « Diplomatie » (Volker Schlöndorff) 2014 : Cinéma – « En mai, fais ce qu’il te plaît » (Christian Carion) 2016 : « Cyrano de Bergerac » (Dominique Pitoiset, Théâtre de la Porte Saint-Martin) avec Philippe Torreton – février à mai 2017 : Cinéma – « Valérian et la Cité des mille planètes » (Luc Besson) 2017 : Télévision – « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie » et « Mongeville » 2018-2020 : « Le Banquet » (Mathilda May, Théâtre du Rond-Point puis Théâtre de Paris) – octobre 2018 à mars 2020 2019 : « Deux mensonges et une vérité » (Théâtre Montparnasse) 2019 : Molières – « Le Banquet » obtient le Molière de la mise en scène (Mathilda May) et de la révélation féminine (Ariane Mourier) 2020 : Télévision – « La Guerre des Trônes » (rôle de Louis XIV) 2021 : Cinéma – « Flashback » (Caroline Vigneaux) 2021 : Télévision – « Agent Hamilton » et « On n’efface pas les souvenirs » 2022 : Télévision – « Tandem » 2023 : Cinéma – « Sexygénaires » (Robin Sykes) 2023 : Télévision – « Cannes Police Criminelle » (rôle de Léo Duval) et « Scènes de ménages » 2023-2025 : « Smile » (Nicolas Nebot, Théâtre de l’Œuvre) – création à la Nouvelle Ève en 2022, trois saisons au Théâtre de l’Œuvre 2024 : Télévision – « Mademoiselle Holmes » (rôle de Nicolas Belliard) et « Meurtres à Arles » (rôle d’Alex Verran) 2024 : Mise en scène d’Olivier Ruidavet au Festival d’Avignon 2025 : Télévision – « Un si grand soleil » (rôle de Léo) 2025 : « Smile » au Festival d’Avignon (Théâtre Actuel)
Cinéma 2010 : « Ici-bas » de Jean-Pierre Denis 2013 : « Diplomatie » de Volker Schlöndorff 2014 : « En mai, fais ce qu’il te plaît » de Christian Carion 2017 : « Valérian et la Cité des mille planètes » de Luc Besson 2021 : « Flashback » de Caroline Vigneaux 2023 : « Sexygénaires » de Robin Sykes
Télévision (sélection) 2017 : « Les Petits Meurtres d’Agatha Christie » – épisode « Drame en 3 actes » (Nicolas Picard-Dreyfuss) 2017 : « Mongeville » – épisode « Parfum d’amour » (Marwen Abdallah) 2020 : « La Guerre des Trônes » (Vanessa Pontet, Alain Brunard et Bruno Solo) – rôle de Louis XIV 2021 : « Agent Hamilton » (Erik Leijonborg) 2021 : « On n’efface pas les souvenirs » (Adeline Darraux) 2022 : « Tandem » – saison 7, épisode « Verdict » (Jason Joffre) 2023 : « Cannes Police Criminelle » / « Cannes Confidential » (Camille Delamarre) – rôle de Léo Duval (guest) 2023 : « Scènes de ménages » (M6) 2024 : « Mademoiselle Holmes » (TF1, Frédéric Berthe) – saison 1, épisode 3 « Sortie de route », rôle de Nicolas Belliard 2024 : « Meurtres à Arles » (France 3, Octave Raspail) – rôle d’Alex Verran 2025 : « Un si grand soleil » (France 3) – rôle de Léo
Théâtre sélectif 2006 : « L’Éternel Mari » (Henri Mariel, Théâtre de la Gare) 2010 : « Roméo et Juliette » (Georges Richardeau, Théâtre Universitaire de Nantes) – rôle-titre 2010 : « Cabaret » (Folies Bergère) – barman du Kit Kat Club 2010 : « Merlin ou la Terre dévastée » (Dominique Pitoiset, TNBA/Théâtre de l’Aquarium) 2012-2015 : « In the dead of night » (Claudio Macor) 2016 : « Cyrano de Bergerac » (Dominique Pitoiset, Théâtre de la Porte Saint-Martin) avec Philippe Torreton 2018-2020 : « Le Banquet » (Mathilda May, Théâtre du Rond-Point puis Théâtre de Paris) 2019 : « Deux mensonges et une vérité » (Théâtre Montparnasse) 2023-2025 : « Smile » (Nicolas Nebot, Nouvelle Ève puis Théâtre de l’Œuvre) – rôle du barman
Distinctions et nominations 2019 : Molière de la mise en scène pour Mathilda May (« Le Banquet ») 2019 : Molière de la révélation féminine pour Ariane Mourier (« Le Banquet ») 2023 : Nomination aux Molières pour « Smile » (création visuelle et sonore)
Un talent polyvalent au service du spectacle vivant
Tandis que la comédie musicale française connaît depuis une décennie un renouveau spectaculaire, Harold Simon incarne cette nouvelle génération d’artistes complets qui conjuguent excellence vocale, présence scénique et maîtrise technique. À l’orée de sa seconde apparition sur la prestigieuse scène du Théâtre du Châtelet dans « La Cage aux folles » mise en scène par Olivier Py aux côtés de Laurent Lafitte, ce jeune comédien français a déjà tracé un parcours remarquable dans l’univers exigeant du spectacle musical. Son ascension témoigne d’une génération d’artistes formés à l’excellence, capables de passer avec aisance des productions intimistes aux grandes salles parisiennes, du répertoire pour jeune public aux créations audacieuses destinées aux adultes.
Formation et premiers pas : L’apprentissage multidisciplinaire
Harold Simon a choisi d’entrer dans l’univers des arts de la scène par la voie royale du théâtre. Sa formation débute à l’École d’Art Dramatique Jean Périmony, institution reconnue pour la rigueur de son enseignement. Très tôt conscient que le théâtre musical contemporain exige une polyvalence absolue, le jeune comédien ne s’est pas contenté d’une formation classique. Il a choisi de développer parallèlement ses compétences vocales en intégrant les ateliers Musidrama, structure parisienne devenue une référence dans la formation aux métiers de la comédie musicale. Cette démarche lui a permis d’acquérir cette double maîtrise indispensable : l’art dramatique d’une part, la technique vocale de l’autre. Mais la singularité du parcours d’Harold Simon réside également dans ses compétences techniques en coulisses. Graphiste, vidéaste et animateur 3D de formation, il possède une expertise rare dans la création visuelle pour le spectacle vivant. Cette double casquette d’interprète et de créateur technique fait de lui un artiste complet, capable de comprendre intimement la mécanique d’une production dans sa globalité. Cette polyvalence lui a d’ailleurs valu de revenir régulièrement aux ateliers Musidrama, non plus comme élève mais comme intervenant, pour transmettre son expérience et ses compétences aux nouvelles promotions.
Les années fondatrices : 2018-2019, l’émergence d’un talent
Jack, l’éventreur de Whitechapel : La révélation au Théâtre Trévise
C’est au Théâtre Trévise qu’Harold Simon fait ses premières armes dans une production d’envergure. De janvier à avril 2018, il incarne Joe Barnett dans « Jack, l’éventreur de Whitechapel », comédie musicale originale créée par Guillaume Bouchède et Jean Franco sur une musique de Michel Frantz. Cette production audacieuse, qui transforme l’une des affaires criminelles les plus célèbres de l’histoire en spectacle musical, lui permet de se produire aux côtés d’une distribution remarquable comprenant notamment Alexandre Jérôme, révélation masculine des Trophées de la comédie musicale 2017. La mise en scène de Samuel Sené marque profondément le jeune comédien. Cette rencontre avec le directeur pédagogique des ateliers Musidrama s’avère décisive pour la suite de sa carrière. Le spectacle, servi par trois musiciens en direct et une partition exigeante mêlant influences lyriques, classiques et jazz, obtient un accueil critique favorable. Harold Simon y démontre déjà sa capacité à habiter des rôles dramatiques complexes, dans un registre sombre et historique aux antipodes des productions légères qui dominent alors le paysage du musical français. Ce premier grand rôle parisien lui permet également de mettre en valeur ses talents de créateur : il signe les projections vidéo du spectacle, des créations visuelles qui, selon la critique, parviennent à évoquer l’atrocité des crimes sans verser dans le gore, une prouesse technique et artistique remarquée.
Le K-barré et ses Demoiselles : L’expérience du cabaret déjanté
L’été 2018 voit Harold Simon s’aventurer dans un registre radicalement différent avec « Les Demoiselles du K-barré », cabaret burlesque et déjanté imaginé par Pauline Uzan. Financé en partie grâce au soutien des fans, ce spectacle original se joue à Paris puis au Festival Off d’Avignon à l’Arrache-Cœur. Dans cette production paillettée et festive, le jeune comédien campe Harry del Martini, seul homme au milieu de trois « demoiselles » à fort caractère. Il est excelle, comme d’habitude ! Le spectacle, qui casse les codes du cabaret traditionnel, permet à Harold Simon de révéler une autre facette de son talent : l’humour, la danse, la présence physique dans un registre proche du music-hall. Aux côtés de Vanessa Ghersinick, Roxane Merlin et Pauline Uzan, il apporte fraîcheur et dynamisme à ce spectacle bourré de dérision. La critique souligne son expressivité et sa capacité à jouer le jeu avec autant de ferveur que ses trois partenaires féminines, incarnant tour à tour l’homme objet puis le partenaire idéal, sexy et souriant. Cette expérience confirme sa polyvalence et sa capacité à s’adapter à des registres très variés.
«Un Chant de Noël » : La reconnaissance technique
Fin 2018, Harold Simon signe sa première nomination aux Trophées de la comédie musicale. Non pas comme interprète cette fois, mais pour son travail en coulisses sur « Un Chant de Noël », adaptation du conte de Charles Dickens créée par Samuel Sené au Théâtre Artistic Athévains. Aux côtés d’Isabelle Huchet et François Cabana, il est nommé pour le Trophée de la scénographie grâce à ses créations vidéo qui encerclent la scène et l’animent tout au long du spectacle. Sa création vidéo, déjà remarquée dans les productions précédentes, atteint ici une nouvelle dimension : fantômes évanescents, vieux livres, flocons de neige, fumée s’échappant délicatement de la cheminée… Ces projections sophistiquées contribuent à créer l’atmosphère féerique et victorienne du conte. Ce travail qui plonge le public dans l’univers de Dickens sans recourir à de lourds décors est unanimement salué. Cette reconnaissance technique confirme la double identité artistique d’Harold Simon, également reconnu pour son travail dans « L’Homme de Schrödinger » du même Samuel Sené.
L’ascension : 2019-2020, l’affirmation d’un comédien de premier plan
La Petite Sirène au Funambule Montmartre : Le prince charmant de l’été 2019
L’été 2019 marque un nouveau tournant avec son incarnation du prince Henrick dans « La Petite Sirène » au Théâtre du Funambule Montmartre. Cette adaptation libre du conte d’Andersen, créée par Jonathan Dos Santos et Fred Colas, se distingue par son approche moderne et intelligente du récit originel. Harold Simon y endosse alternativement le rôle du prince et celui de Ganglot le serpent zozotant, esclave de la sorcière, démontrant sa capacité à faire vivre des personnages radicalement opposés au sein d’un même spectacle. Faisant preuve de qualités vocales exceptionnelles, sa performance est d’autant plus remarquable qu’il parvient à incarner des rôles si différents que le jeune public ne reconnaît pas qu’il s’agit du même comédien. Cette transformation témoigne de sa maîtrise du jeu d’acteur et de son engagement total dans chacun de ses personnages. Sa générosité avec le public, sa disponibilité pour les séances de dédicaces et de photos après les représentations, contribue au succès populaire du spectacle auprès des familles. Cette production lui offre également l’opportunité de travailler pour la première fois pour un public essentiellement jeune, expérience qu’il renouvellera régulièrement par la suite. Son passage estival à Disneyland Paris dans le festival « Pirates et Princesses », où il incarne Jack Sparrow, confirme son aisance avec les jeunes spectateurs et son talent pour les personnages flamboyants et énergiques.
Le Tour du Monde en 80 jours : Consécration au Théâtre Mogador
Le 8 février 2020 représente un moment charnière dans la carrière d’Harold Simon : il foule pour la première fois la scène mythique du Théâtre Mogador dans le rôle principal de Phileas Fogg, gentleman flegmatique et précis du roman de Jules Verne. Cette production ambitieuse du duo Julien Salvia et Ludovic-Alexandre Vidal, après leur succès avec « Les Aventures de Tom Sawyer », bénéficie d’une mise en scène fluide de David Rozen, de chorégraphies signées Johan Nus et d’orchestrations de Larry Blank et Antoine Lefort. Aux côtés de Guillaume Sentou dans le rôle de Passepartout, Harold Simon compose un Phileas Fogg très britannique, méthodique et secret, qui se lance dans un pari fou autour du monde. La distribution de onze comédiens-chanteurs, tous remarquables, forme un ensemble cohérent où chacun apporte sa pierre à l’édifice d’une comédie musicale familiale qui reprend avec brio les codes de Broadway. Le spectacle, créé le 6 décembre 2019 en avant-première au Blanc-Mesnil avant son installation au Mogador, rencontre un accueil chaleureux du public et de la presse. La partition entraînante de Salvia, le livret rythmé plein de rebondissements de Vidal, l’humour et la fluidité de la mise en scène sans aucun temps mort font de cette production une réussite artistique.
Un artiste complet aux multiples facettes
Au-delà de ses rôles sur scène, Harold Simon se distingue par sa polyvalence exceptionnelle. Ses compétences techniques en création vidéo, animation 3D et graphisme font de lui un artiste à part dans le paysage de la comédie musicale française. Cette double casquette lui permet de comprendre intimement les enjeux d’une production, tant du point de vue artistique que technique. Son travail de créateur visuel, notamment dans « Jack, l’éventreur de Whitechapel » et « Un Chant de Noël », témoigne d’une maîtrise des technologies numériques au service de la narration scénique. Cette expertise technique lui vaut d’être régulièrement sollicité pour des interventions et conférences aux ateliers Musidrama, où il transmet son expérience aux nouvelles générations d’artistes. Son parcours démontre qu’il est possible de conjuguer excellence artistique et compétences techniques, deux domaines trop souvent cloisonnés dans le spectacle vivant traditionnel.
Retour au Châtelet : La Cage aux folles, décembre 2025
Six ans après ses débuts sur les grandes scènes parisiennes, Harold Simon retrouve le Théâtre du Châtelet dans « La Cage aux folles », comédie musicale emblématique de Jerry Herman créée en 1983 sur un livret d’Harvey Fierstein d’après la pièce de Jean Poiret. Cette nouvelle production en français, mise en scène par Olivier Py, directeur du théâtre, se veut résolument contemporaine et militante, explorant la dimension politique de l’œuvre à l’heure où les droits LGBTQI+ sont remis en question partout dans le monde. Aux côtés de Laurent Lafitte, qui incarne Albin/Zaza dans ce qui constitue pour lui un « rêve d’enfant », Harold Simon rejoint une distribution prestigieuse comprenant Damien Bigourdan, Gilles Vajou, Emeline Bayart, Daniel Loeillot, Maë-Linh Nguyen et Jean-Luc Baron. Le spectacle, présenté du 5 décembre 2025 au 10 janvier 2026, marque le grand retour de cette œuvre culte à Paris, vingt-six ans après une première adaptation française au Mogador qui n’avait pas rencontré le succès escompté. Cette participation à une production d’une telle envergure, dans un théâtre de 2034 places dirigé par l’une des figures majeures de la scène française, confirme la trajectoire ascendante d’Harold Simon. Sa présence dans ce casting témoigne de la reconnaissance dont il jouit désormais dans le milieu de la comédie musicale parisienne, aux côtés de grands noms du théâtre français.
Un parcours exemplaire de la nouvelle génération
À travers son parcours, Harold Simon incarne parfaitement cette nouvelle génération d’artistes français de comédie musicale : excellemment formés, polyvalents, capables de passer d’un registre à l’autre avec une aisance déconcertante, et possédant une conscience aiguë des enjeux techniques et artistiques du spectacle vivant contemporain. De « Jack, l’éventreur de Whitechapel » à « La Cage aux folles », des créations intimistes aux grandes productions, du jeune public aux spectacles pour adultes, il a su construire méthodiquement une carrière cohérente et ambitieuse. Son engagement dans des productions originales françaises, aux côtés des duos créatifs Salvia-Vidal ou de l’équipe Musidrama, démontre également sa volonté de participer au renouveau du genre en France, plutôt que de se limiter aux reprises de classiques anglo-saxons. Cette démarche, associée à ses compétences techniques uniques, fait de lui un artiste complet et moderne, parfaitement adapté aux exigences du spectacle musical du XXIe siècle. Son retour sur la scène du Châtelet en cette fin d’année 2025 constitue une étape majeure dans une carrière qui, manifestement, ne fait que commencer. Pour les amateurs de théâtre musical, Harold Simon représente l’avenir d’un genre en pleine effervescence, porté par des artistes talentueux, engagés et résolument contemporains.
Pour la première fois en France, Tracy Letts fait débarquer sa pièce culte « Killer Joe » sur les planches parisiennes. Au Théâtre de l’Œuvre, Patrice Costa signe une mise en scène qui plonge le spectateur dans l’Amérique des laissés-pour-compte. Trash, violent, souvent drôle et toujours dérangeant, ce thriller familial secoue autant qu’il fascine. Une proposition théâtrale rare qui assume sa brutalité pour mieux révéler l’humanité au fond du gouffre.
Pièce Killer Joe Suite
Le rideau de fer se lève sur un univers de tôle et de néons roses. Dès les premières secondes, un cri déchire la salle, une guitare électrique rugit depuis le balcon. Chris surgit alors des travées, cognant sur le décor comme un animal traqué. Il cherche sa sœur Dottie dans ce mobile home texan qui pue la bière rance et les rêves avortés. Bienvenue dans l’Amérique profonde version Tarantino, celle où l’on tue pour cinquante mille dollars d’assurance-vie.
La pièce de Tracy Letts, créée en 1993 à New York, trouve enfin sa version française grâce à l’adaptation de Patrice Costa et Sophie Parel. Le metteur en scène ne cherche ni à édulcorer ni à embellir cette histoire de pauvres types prêts à commettre l’impensable. Son parti pris est radical : tout montrer, tout exposer, sans filtre ni pudeur. Georges Vauraz campe un décor crasseux entre dîner miteux et appartement délabré, où chaque détail respire la déchéance. Les lumières crues de Denis Koransky accentuent cette esthétique du malaise.
Rod Paradot, révélé par « La Tête haute » et récompensé d’un César en 2016, compose un Chris fiévreux et désespéré. Le jeune comédien, qui a depuis enchaîné les rôles au cinéma et obtenu un Molière au théâtre, trouve ici l’un de ses personnages les plus âpres. Sa nervosité animale contamine le plateau dès son entrée fracassante. Face à lui, Benoît Solès, qui a également participé à l’adaptation, délaisse la douceur d’Alan Turing qu’il incarne depuis des années pour endosser le costume du prédateur. Son Joe Cooper, flic le jour et tueur à gages la nuit, distille une menace sourde et vénéneuse. Le comédien, doublement lauréat aux Molières 2019 pour « La Machine de Turing », prouve une fois encore son registre étendu en incarnant cette âme noire avec une perversité glaçante.
Pièce Killer Joe Suite
Pauline Lefèvre dessine une Sharla outrageusement vulgaire et sexy, oscillant entre provocation gratuite et fragilité déguisée. Portée par le succès de ses débuts dans « L’Envers du décor » aux côtés de Daniel Auteuil, elle ose ici une partition extrême. Olivier Sitruk, formé au Conservatoire et révélé au cinéma par Bertrand Tavernier dans « L’Appât », incarne Ansel, le père pathétique, avec une justesse troublante. Son personnage apathique et maladroit devient presque attachant dans sa médiocrité. Mais c’est Carla Muys qui, dans le rôle de Dottie, la jeune sœur lunaire, apporte la touche la plus énigmatique. Oscillant entre innocence enfantine et lucidité dérangeante, elle traverse ce chaos familial comme un fantôme éveillé. Son corps évanescent contraste avec la brutalité ambiante et fait d’elle le véritable pivot dramatique du spectacle.
Pièce Killer Joe Suite
Patrice Costa prend le risque du grand théâtre populaire, celui qui ne détourne jamais le regard. Il montre la bêtise, la pulsion brute, la misère existentielle sans jamais moraliser. Neil Chablaoui accompagne le tout à la guitare électrique, créant une atmosphère rock qui souligne l’hystérie collective. Yann Coste complète cette bande-son abrasive qui transforme le Théâtre de l’Œuvre en laboratoire du malaise.
On sort secoué de « Killer Joe », une expérience extrême qui rappelle que le théâtre peut encore surprendre, déranger et réveiller.
Au 13E Art, François Mauduit célèbre deux décennies de création néo-classique avec une fresque chorégraphique autobiographique.
Pour marquer les vingt ans de sa compagnie, François Mauduit convoque sur le plateau du 13E Art une œuvre d’une ambition aussi personnelle qu’universelle. « The Dancer(s) » s’impose comme une parabole de la vie dansée, traversée de rêves tenaces et d’épreuves physiques, portée par douze interprètes venus de la Scala de Milan, du Royal Swedish Ballet, de l’Opéra de Bordeaux ou du Capitole de Toulouse. Venu de l’École de l’Opéra de Paris cet ancien soliste de Maurice Béjart signe ici une rétrospective où se mêlent souvenirs intimes et réflexion sur le métier de danseur.
Dès l’ouverture, le spectacle affirme son propos avec radicalité. Durant vingt minutes d’une intensité peu commune, les interprètes portent la danse académique à ses limites extrêmes, dans un essoufflement collectif qui libère autant qu’il consume. François Mauduit puise dans tout le vocabulaire qu’il a exploré au fil de ses créations, croisant la tradition classique avec des écritures contemporaines dans un dialogue permanent entre élégance et théâtralité. L’héritage de Béjart affleure constamment avec cette capacité à transformer le geste dansé en acte dramatique, à insuffler aux corps une dimension narrative qui transcende la pure virtuosité technique.
La construction du ballet évoque les étapes d’une existence vouée à la scène : l’enfance placée sous l’admiration de « La Belle au Bois dormant » puis dévouée à l’apprentissage, les rencontres déterminantes avec les maîtres, les illusions perdues et les désillusions acceptées. François Mauduit introduit une distance ironique, parfois mordante, qui donne au spectacle une respiration salutaire. Cette dérision assumée traverse l’œuvre sans jamais désamorcer l’émotion, offrant un regard lucide sur les sacrifices consentis, les rêves qui s’évanouissent et cette flamme qui demeure malgré tout.
La distribution réunie témoigne du rayonnement international de la compagnie. Haruka Ariga, Coralie Aulas, Louise Djabrii, Nicolas Lazzaro, Calum Lowden, Géraldine Lucas, Shoiri Matsushima, Capucine Ogonowski, Vittoria Pellegrino et Nelly Soulages incarnent avec précision cette galerie de personnages où chacun porte sa part de rêve et d’acharnement.
Le choix des musiques contribue à l’éclectisme voulu du spectacle. François Mauduit orchestre un montage où les univers musicaux se succèdent, à l’image d’une carrière qui se construit au gré des rencontres. Cette diversité stylistique reflète la conception néo-classique du chorégraphe, qui refuse de s’enfermer dans une esthétique unique. La scénographie et les lumières accompagnent cette fluidité, créant des espaces qui évoluent au rythme des tableaux.
La scène final clôt cette odyssée sur une note délibérément lumineuse. Après avoir traversé les épreuves, le spectacle réaffirme cette enfance intérieure qui porte le danseur. Cette part de rêve préservée surgit comme une victoire arrachée aux contingences, une flamme que ni les ans ni les blessures n’ont éteinte. « The Dancer(s) » offre aux amateurs de danse une occasion rare d’approcher l’essence de cet art exigeant, cette passion dévorante qui se nourrit autant de grâce que d’obstination.
Le virtuose transatlantique entre tradition académique et modernité impressionniste exposé au musée d’Orsay
Introduction : contexte et enjeux d’une carrière exceptionnelle
John Singer Sargent incarne l’une des figures les plus fascinantes et paradoxales de l’art occidental de la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Peintre américain né à Florence et formé à Paris, ce cosmopolite accompli navigua toute sa vie entre plusieurs mondes : l’Europe et l’Amérique, l’académisme et l’impressionnisme, la tradition de Vélasquez et les audaces picturales de son temps. Sa trajectoire singulière interroge les frontières entre classicisme et modernité, entre convention sociale et liberté artistique, entre virtuosité technique et expression personnelle.
L’œuvre de Sargent, d’une ampleur considérable – environ neuf cents toiles, plus de deux mille aquarelles et d’innombrables dessins – témoigne d’une maîtrise picturale rarement égalée. Portraitiste de la haute société européenne et américaine, il fut également paysagiste subtil, aquarelliste virtuose, muraliste ambitieux et artiste de guerre. Sa capacité à saisir l’individualité de ses modèles tout en les inscrivant dans leur époque fait de lui un chroniqueur essentiel de la Belle Époque et de l’âge doré américain. Pourtant, cette même virtuosité qui assura son triomphe de son vivant le condamna, après sa mort, à plusieurs décennies d’oubli critique, avant une réévaluation majeure à partir des années 1970.
Comprendre Sargent, c’est saisir les contradictions fécondes d’une époque charnière où l’ancien monde aristocratique côtoyait les prémices de la modernité, où la peinture académique résistait aux assauts de l’avant-garde impressionniste et postimpressionniste. C’est aussi mesurer l’habileté d’un artiste qui sut intégrer des éléments de modernité sans jamais rompre totalement avec les conventions qui garantissaient son succès commercial. Sargent représente ainsi ce moment précis où l’art occidental hésitait encore entre deux mondes, celui de la tradition séculaire et celui des bouleversements à venir.
I. Itinéraires d’une vie nomade : formation et ascension
Les années d’enfance : une éducation européenne (1856-1874)
John Singer Sargent naît le 12 janvier 1856 à Florence, au sein d’une famille américaine expatriée dont l’errance européenne marquera profondément sa sensibilité artistique. Son père, Fitzwilliam Sargent, chirurgien ophtalmologue au Wills Hospital de Philadelphie, abandonne sa carrière prometteuse à la demande instante de son épouse Mary Newbold Singer. Celle-ci, traumatisée par la mort de sa fille aînée à l’âge de deux ans, fait une dépression nerveuse qui pousse le couple à s’installer définitivement en Europe dès 1854. Cette décision transforme les Sargent en perpétuels nomades, se déplaçant au gré des saisons entre la France, l’Allemagne, l’Italie et la Suisse, vivant modestement d’un petit héritage et des économies familiales.
L’enfance de John Singer Sargent se caractérise par cette vie itinérante qui lui interdit toute scolarité régulière. Sa mère, artiste amateur d’un certain talent, compense cette instabilité en encourageant très tôt son fils à dessiner. Elle lui fournit carnets et matériel, l’incitant à croquer les paysages des lieux visités et à copier les images de l’Illustrated London News, journal auquel la famille est abonnée. Le jeune Sargent se révèle un enfant turbulent, davantage attiré par les activités de plein air que par les études, mais il s’applique avec une remarquable assiduité sur ses dessins. Son père, espérant que l’intérêt de son fils pour les navires et la mer le conduirait vers une carrière dans la marine, lui fait donner quelques leçons d’aquarelle par Carl Welsch, peintre paysagiste allemand.
Cette éducation nomade s’avère cependant d’une richesse exceptionnelle. Sargent devient un jeune homme lettré, cosmopolite et accompli, parlant couramment le français, l’italien et l’allemand. Les déplacements incessants de la famille lui permettent de visiter musées et églises, de s’imprégner des chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne. À dix-sept ans, il est décrit par sa mère comme volontaire, curieux, déterminé et fort, tandis que son père le qualifie de timide, généreux et modeste. Sargent écrit en 1874 cette phrase révélatrice : « J’ai appris à Venise à admirer Le Tintoret et à le voir comme venant seulement après Michel-Ange et Le Titien. » Cette connaissance intime des grands maîtres constitue le socle sur lequel s’édifiera sa formation artistique.
La formation parisienne : l’atelier de Carolus-Duran (1874-1878)
En mai 1874, à dix-huit ans, Sargent arrive à Paris, alors capitale incontestée du monde artistique européen. La ville, qui se remet de la guerre franco-prussienne et de la Commune, connaît une effervescence culturelle extraordinaire. Accompagné de son père, le jeune homme frappe à la porte de Carolus-Duran, portraitiste à succès réputé pour son enseignement novateur. Stupéfait par la qualité des dessins et esquisses présentés, le maître invite immédiatement Sargent à rejoindre son atelier privé du 81 boulevard du Montparnasse, fréquenté principalement par des élèves anglais et américains. Parallèlement, Sargent réussit le concours d’entrée à l’École des beaux-arts de Paris, où il suit les cours de dessin comprenant l’anatomie et la perspective, étudiant également avec Léon Bonnat. En 1877, il remporte une troisième médaille au concours de dessin d’ornement de l’institution.
L’enseignement de Carolus-Duran se révèle déterminant. Ce peintre, ami de Manet et de Monet, perçu par ses contemporains comme allié au camp moderniste, prône une approche audacieuse de la peinture. L’atelier dispense certes une formation académique traditionnelle exigeant une grande rigueur dans le dessin et la couche de fond, mais Carolus-Duran enseigne surtout la technique du travail alla prima, directement au pinceau sur la toile, à la manière de Vélasquez. Cette méthode, fondée sur un choix judicieux des tons de peinture, permet un épanouissement spontané de la couleur sans être lié au dessin de la sous-couche. Cet enseignement diffère sensiblement de celui dispensé dans l’atelier traditionnel de Jean-Léon Gérôme, où les Américains Thomas Eakins et Julian Alden Weir étudient à la même époque.
Sargent devient rapidement un élève vedette. Son camarade Julian Alden Weir, le rencontrant en 1874, écrit qu’il est « l’un de ses camarades les plus talentueux ; ses dessins sont comme ceux des maîtres anciens, et sa couleur est de la même veine ». Sa maîtrise parfaite de la langue française et son immense talent font de lui une figure à la fois populaire et admirée. En 1877, Carolus-Duran l’invite à collaborer avec lui à la réalisation d’une décoration de plafond pour le palais du Luxembourg, travail monumental intitulé la Gloire de Marie de Médicis, aujourd’hui installé au Louvre, qui inclut des portraits croisés du maître et de l’élève.
Grâce à son amitié avec Paul-César Helleu, rencontré en 1878 alors que Sargent a vingt-deux ans et Helleu dix-huit, le jeune artiste entre en contact avec les grandes personnalités du monde artistique parisien : Edgar Degas, Auguste Rodin, Claude Monet et James Abbott McNeill Whistler. Il partage également un atelier avec James Carroll Beckwith, son premier contact avec le monde des artistes américains expatriés. Ce réseau cosmopolite, nourri par les dîners du Cercle de l’Union artistique dont il devient membre grâce au parrainage de Carolus-Duran et du docteur Samuel-Jean Pozzi, constituera l’épine dorsale de sa carrière.
Les voyages formateurs : Espagne, Hollande et Venise (1879-1881)
Après avoir quitté l’atelier de Carolus-Duran, Sargent entreprend à l’automne 1879 une série de voyages qui s’avèrent décisifs pour son évolution artistique. Il se rend d’abord en Espagne, où il étudie avec passion les tableaux de Vélasquez au musée du Prado. Cette rencontre avec le maître sévillan constitue une révélation. Sargent considérera toujours Vélasquez comme « le plus grand peintre qui ait jamais existé », affirmation qu’il répétera à de nombreuses reprises. Il est fasciné par la modernité stupéfiante du maître espagnol : sa capacité à suggérer la forme avec une économie de moyens, son usage magistral des noirs et des gris, son audace gestuelle créant une impression de vie saisie sur le vif. Cette étude approfondie infuse durablement sa propre pratique, visible notamment dans les Filles d’Edward Darley Boit de 1882, dont l’intérieur fait écho aux Ménines.
Durant ce voyage espagnol, Sargent se passionne également pour la musique et la danse ibériques, qui réveillent son propre talent pour cet art. L’expression visuelle de cette passion se retrouve dans son œuvre majeure El Jaleo, achevée en 1882, représentation intense et dramatique d’une danseuse de flamenco qui révèle sa capacité à capter le mouvement et l’émotion. En 1880, suivant les traces de nombreux artistes contemporains, il voyage aux Pays-Bas, se rendant à Haarlem pour étudier de près le travail expressif au pinceau et les surfaces modulées des peintures de Frans Hals. En 1881, il rencontre Whistler à Venise, ville qui deviendra l’un de ses sujets de prédilection et où il retournera fréquemment tout au long de sa carrière.
Ces voyages ne sont pas de simples excursions touristiques mais de véritables campagnes de recherche artistique. Sargent réalise sur le vif une multitude d’études, scènes de genre et paysages qui nourrissent sa réflexion plastique. Ces œuvres, souvent peintes en extérieur, témoignent déjà de son intérêt pour les effets de lumière et de son habileté à saisir l’instantané, qualités qui le rapprocheront plus tard des impressionnistes.
II. Le triomphe parisien et le scandale de Madame X (1879-1885)
Les débuts au Salon : portrait de Carolus-Duran (1879)
En 1879, Sargent peint le portrait de son maître Carolus-Duran, œuvre décisive qui marque son entrée triomphale dans le monde artistique parisien. Ce portrait en pied, d’une virtuosité époustouflante, est présenté au Salon de Paris la même année. L’œuvre rencontre l’approbation générale et annonce la voie que suivra le jeune artiste. Le tableau constitue à la fois un hommage respectueux à son professeur – Sargent y ajoute une inscription se décrivant comme « élève affectueux » – et une déclaration d’indépendance artistique. Sur son revers, Carolus-Duran porte l’épinglette rouge de la Légion d’honneur, décernée pour sa contribution aux arts.
Henry James, figure majeure de la critique littéraire et artistique, écrit à propos de cette œuvre qu’elle offre le spectacle « un peu étrange » d’un talent qui, au seuil de sa carrière, n’a déjà plus rien à apprendre. Les critiques suggèrent même que l’élève a surpassé son maître. Cette exposition au Salon représente pour Sargent une vitrine essentielle qui lui assure des commandes. Le Salon, qui attire alors des centaines de milliers de visiteurs chaque année au Palais de l’Industrie sur les Champs-Élysées, demeure la plus grande exposition d’art contemporain en Europe. Pour un jeune peintre, c’est le lieu où il faut absolument se faire remarquer par l’administration des Beaux-Arts qui distribue les honneurs, par les critiques qui établissent les réputations et par les amateurs qui achètent et passent commandes.
L’ascension mondaine : entre portraits et scènes de genre (1880-1883)
Entre 1877 et 1885, Sargent expose tous les ans au Salon un ou plusieurs tableaux, alternant généralement portraits et peintures de voyage. Sa réputation grandit rapidement. Il fréquente désormais les cercles mondains, littéraires et artistiques parisiens. En 1881, il prend un luxueux atelier au 41 boulevard Berthier dans le dix-septième arrondissement, sympathisant avec ses voisins peintres Alfred Roll et Ernest-Ange Duez. Au restaurant Livenne, il côtoie ses aînés Paul Bourget, membre du Cercle, et Auguste Rodin, dont il peint le portrait. Il se lie avec le critique d’art Louis de Fourcaud et les femmes de lettres Emma Allouard-Jouan et Judith Gautier, dont les critiques élogieuses de ses œuvres contribuent à asseoir sa réputation.
Au cours de ces années prolifiques, Sargent produit certains de ses tableaux les plus audacieux et expérimentaux. En 1882, il peint le portrait de son amie proche Charlotte Burckhardt, The Lady with the Rose, œuvre très exposée et appréciée qui témoigne de l’attachement romantique qu’il éprouve envers elle. La même année, il réalise les Filles d’Edward Darley Boit, composition inhabituelle par son éclairage et sa structure spatiale qui évoque les Ménines de Vélasquez. Ces portraits révèlent l’individu et la personnalité de ses clients avec une acuité psychologique remarquable. Ses admirateurs les plus fervents le comparent déjà à Vélasquez, référence absolue qui le suivra toute sa vie.
Parallèlement à sa carrière de portraitiste, Sargent continue d’explorer d’autres voies. Il peint des scènes de genre, des intérieurs intimes comme la Fête familiale représentant Albert Besnard et sa famille, composition tronquée aux cadrages audacieux et au rendu non conventionnel des visages. Ces études expérimentales ont fréquemment pour sujets des amis artistes ou des gens aux goûts progressistes, et sont souvent offertes en cadeau. Elles témoignent de sa capacité à assimiler certains aspects de l’impressionnisme – touche fragmentée, étude de la lumière – tout en conservant une structure solide et une définition claire des volumes.
Le scandale de Madame X : apogée et chute (1883-1884)
En 1883, Sargent s’installe définitivement dans son atelier du boulevard Berthier et semble solidement établi à Paris. C’est cette année-là qu’il entreprend le portrait qui devait consacrer son génie mais qui provoquera au contraire le plus grand scandale de sa carrière. Virginie Amélie Avegno Gautreau, jeune Américaine créole originaire de La Nouvelle-Orléans, mariée à un riche banquier parisien, est alors l’une des beautés les plus célèbres du Paris mondain. Connue pour son teint d’une pâleur spectaculaire qu’elle accentue à l’aide de poudres lavande, ses tenues audacieuses et sa réputation sulfureuse d’adultère, elle incarne la « beauté professionnelle » de son époque.
Contrairement à la plupart de ses commandes, c’est Sargent qui sollicite Virginie Gautreau, convaincu qu’un portrait d’elle attirera une attention considérable lors du prochain Salon et accroîtra l’intérêt pour ses services. Il écrit à l’une de leurs connaissances communes : « J’ai grand désir de peindre son portrait et j’ai raison de croire qu’elle le permettra et s’attend à ce que quelqu’un propose un tel hommage à sa beauté. Vous pouvez lui dire que je suis l’homme d’un prodigieux talent. » La mère de Virginie, convaincue que ce portrait rehaussera la position sociale de sa fille, encourage l’entreprise. Sargent travaille pendant près d’une année entière à ce portrait, se rendant en Bretagne à la propriété estivale de Gautreau pour exécuter études préliminaires et esquisses. Le processus s’avère frustrant ; Sargent écrit à son amie l’écrivain Vernon Lee : « Votre lettre vient de me rejoindre, toujours dans cette maison de campagne à me débattre avec la beauté inpeignable et la paresse désespérante de Madame Gautreau. »
Le portrait achevé représente Virginie Gautreau de profil, vêtue d’une robe de satin noir près du corps retenue par des bretelles incrustées de pierres précieuses, le contraste saisissant entre son teint d’une blancheur spectrale et la couleur sombre de sa tenue créant un effet dramatique puissant. Dans la version originale présentée au Salon de 1884 sous le titre Portrait de Madame ***, la bretelle droite pend de l’épaule du modèle, détail provocateur qui suggère le prélude ou les suites d’une intimité sexuelle. La tête hautaine de profil, la position peu naturelle du corps, la peau associée à celle d’un cadavre, tout concourt à déclencher un scandale retentissant.
L’accueil lors de l’ouverture du Salon est désastreux. Ralph Wormeley Curtis, qui accompagne Sargent, écrit qu’il y a « un grand tapage devant le tableau toute la journée ». Tandis que certains artistes louent le style audacieux de Sargent, la réaction du public est massivement négative. Curtis rapporte : « Toutes les femmes ricanent. Ah voilà la belle ! Oh quelle horreur ! » La revue Art Amateur qualifie l’œuvre d’« offense volontaire » et d’« exagération délibérée de toutes ses excentricités vicieuses, simplement dans le but de faire parler de lui et de provoquer la polémique ». La Vie Parisienne publie une caricature de Madame X montrant Gautreau la poitrine exposée, avec cette légende : « Mélie, ta robe tombe ! C’est fait exprès. Et laisse-moi tranquille, veux-tu ? »
Sargent est profondément meurtri. Curtis écrit : « John, pauvre garçon, était navré. » Virginie Gautreau l’est tout autant ; sa mère supplie l’artiste de retirer le tableau du Salon, ce qu’il refuse. Face au tollé, Sargent repeint finalement la bretelle tombée pour la remettre en place sur l’épaule, mais résiste aux pressions visant à modifier davantage l’œuvre. Il retire ensuite le portrait de toutes les expositions ultérieures pour le garder enfermé dans son atelier jusqu’en 1905. Virginie Gautreau, publiquement humiliée et moquée pour sa vulgarité américaine, se retire partiellement de la vie sociale parisienne, détruit tous les miroirs de sa demeure, tyrannisée jusqu’à sa mort en 1915 par ce portrait qui immortalise sa beauté au moment même où celle-ci commence à se faner.
Pour Sargent, les conséquences sont doubles. Si sa réputation est temporairement écornée – il dira plus tard que le scandale l’a « davantage blessé que tout autre événement de sa vie » –, le tableau assure paradoxalement sa notoriété internationale. Beaucoup de critiques, même ceux qui jugent qu’il est allé trop loin, reconnaissent que son talent est incomparable et que le portrait est saisissant. L’un d’eux prophétise : « La postérité n’oubliera pas Sargent. » L’artiste lui-même affirmera en 1916 que Madame X est « la meilleure chose qu’il ait jamais faite ».
Le départ pour Londres (1885)
À la suite du scandale, Sargent prend la décision de quitter Paris pour Londres. Plusieurs facteurs motivent ce choix. D’une part, la réception hostile de Madame X rend sa position parisienne inconfortable. D’autre part, il a déjà été sollicité pour peindre des membres de la famille Vickers en Angleterre et a rencontré le romancier Henry James, qui s’est montré impressionné tant par l’homme que par son œuvre. James, le décrivant comme « civilisé jusqu’au bout des ongles », déploie une énergie considérable pour l’introduire et le promouvoir dans la société londonienne. En 1886, Sargent s’établit définitivement à Londres, où il s’installe au 31 Tite Street à Chelsea, puis au 33 de la même rue.
Ce départ marque une transition décisive. Si Paris fut le lieu de sa formation et de ses audaces les plus provocantes, Londres deviendra celui de sa consécration internationale et de sa carrière la plus fructueuse. La capitale britannique, moins avant-gardiste que Paris mais dotée d’une aristocratie fortunée avide de portraits, offre à Sargent le terrain idéal pour exercer pleinement son talent de portraitiste tout en poursuivant ses explorations picturales dans d’autres directions.
III. L’apogée londonien et la diversification artistique (1885-1907)
Le portraitiste de la haute société anglo-américaine
À Londres, Sargent connaît rapidement un succès considérable. Son premier triomphe majeur à la Royal Academy a lieu en 1887 avec Carnation, Lily, Lily, Rose, grande composition peinte en plein air représentant deux fillettes allumant des lanternes dans un jardin anglais au crépuscule. Cette œuvre, qui révèle l’influence de l’impressionnisme dans son traitement de la lumière et de l’atmosphère, est acquise par la Tate Gallery et établit définitivement sa réputation britannique. La peinture témoigne de sa capacité à créer des effets lumineux subtils tout en maintenant une clarté de composition et une définition des formes qui la distinguent de l’impressionnisme français pur.
Au tournant du siècle, Sargent devient le portraitiste le plus demandé et le mieux rémunéré de son temps. Sa clientèle se compose de l’élite sociale, politique et culturelle européenne et américaine. Il réalise les portraits de personnalités aussi diverses que l’académicien Édouard Pailleron et son épouse Marie Buloz, Auguste Rodin, John D. Rockefeller, Robert Louis Stevenson, les présidents Theodore Roosevelt et Woodrow Wilson, ou encore le roi Édouard VII. Sa renommée est telle que certains clients traversent l’Atlantique spécialement pour qu’il réalise leur portrait. Sa technique virtuose, sa capacité à flatter ses modèles tout en révélant leur psychologie, son habileté à rendre les textures des étoffes et la qualité de la lumière font de lui le maître incontesté du portrait mondain.
Cependant, cette activité lucrative mais répétitive finit par le lasser. Il confie : « Peindre un portrait pourrait être amusant, si l’on n’était pas contraint de faire la conversation en travaillant. C’est accablant d’entretenir le client et de paraître heureux alors qu’on se sent malheureux. » Sa renommée est alors considérable et les musées se disputent ses œuvres. Il décline le titre de chevalier proposé par la couronne britannique, préférant conserver sa citoyenneté américaine. En 1907, soulagement manifeste dans sa correspondance, Sargent annonce qu’il arrête définitivement la réalisation de portraits sur commande pour se consacrer aux paysages et aux aquarelles, formes d’expression qu’il juge plus libres et personnelles.
La relation à l’impressionnisme : Monet et Giverny
La relation de Sargent à l’impressionnisme constitue l’un des paradoxes les plus révélateurs de sa pratique artistique. Ami proche et admirateur sincère de Claude Monet, avec qui il peint côte à côte à Giverny lors de plusieurs séjours à partir de 1885, il collectionne les œuvres de Monet et le soutient financièrement. En 1885, lors de sa première visite au maître français installé depuis deux ans dans le village normand, Sargent réalise l’un de ses portraits les plus impressionnistes : Claude Monet peignant à l’orée d’un bois. Cette toile représente Monet au travail en plein air, accompagné probablement d’Alice Hoschedé assise dans l’herbe. La scène de plein air, la rapidité de la touche et les couleurs claires attestent de l’influence directe du maître de Giverny.
Dans les années 1880, Sargent participe à des expositions impressionnistes et commence véritablement à peindre en extérieur. Il achète quatre toiles de Monet pour sa collection personnelle. Suivant une inspiration similaire, il réalise un portrait de son ami Paul Helleu peignant également à l’extérieur avec sa femme à ses côtés. À l’été 1888, travaillant à Calcot Mill dans l’Oxfordshire, il se rapproche encore davantage du style de Monet. Son tableau Une promenade matinale évoque l’œuvre que Monet réalisa en 1886 de sa future belle-fille Suzanne Hoschedé, également vêtue de blanc et portant une ombrelle en plein air. La composition de Sargent est baignée de lumière estivale brillante produisant un effet pommelé dans la robe et l’herbe.
Pourtant, Sargent ne devient jamais un impressionniste au sens strict. Là où Monet dissout la forme dans la vibration de la lumière, Sargent conserve toujours une structure solide, une définition claire des volumes et une attention à la psychologie du personnage. Il adopte certains principes du mouvement – la touche visible, l’importance de la lumière naturelle, la pratique du plein air – mais refuse la dissolution du sujet. Monet dira d’ailleurs plus tard : « Ce n’est pas un impressionniste au sens où nous l’entendons, il est beaucoup trop influencé par Carolus-Duran. » Ce choix n’est pas seulement esthétique mais relève aussi d’une stratégie de carrière : sa clientèle, issue de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie, attend des portraits ressemblants et flatteurs, non des expérimentations optiques.
La touche de Sargent présente néanmoins une modernité frappante. Vue de près, elle évoque par son autonomie gestuelle et sa liberté les abstractions lyriques du vingtième siècle. Vue de loin, elle recompose un réalisme parfait où mimétisme et ressemblance demeurent intacts. Cette dualité constitue l’un des paradoxes fondamentaux de son art : une virtuosité technique au service d’un conservatisme thématique et formel.
Les aquarelles : le journal intime d’un voyageur insatiable
À partir du début du vingtième siècle, Sargent se consacre de plus en plus à l’aquarelle, médium dans lequel il développe un talent extraordinaire. Ces œuvres, réalisées lors de ses nombreux voyages à travers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, constituent une sorte de journal de bord visuel. Spontanées et lumineuses, elles capturent des effets de lumière avec une liberté technique qui contraste avec la rigueur de ses portraits officiels. Sargent voyage sans relâche, peignant Venise, les Alpes (notamment le col du Simplon), l’Espagne, la Corfou, le Tyrol, ou encore du Montana à la Floride.
Ces aquarelles révèlent une facette plus intime et expérimentale de son art. Débarrassé des contraintes de la commande et du regard du client, Sargent se laisse aller à une plus grande audace dans le traitement de la couleur et de la lumière. Ses aquarelles de Venise, notamment, comptent parmi les plus accomplies du genre, captant l’atmosphère unique de la Sérénissime avec une économie de moyens et une justesse de ton remarquables. Ces œuvres connaissent un succès considérable auprès des collectionneurs et des musées. En 1909, le Brooklyn Museum of Art acquiert quatre-vingt-trois aquarelles de Sargent, témoignant de la reconnaissance critique de cette production longtemps considérée comme secondaire.
Les peintures murales : l’ambition monumentale
Parallèlement à sa carrière de portraitiste et d’aquarelliste, Sargent entreprend à partir de 1890 un projet monumental qui l’occupera pendant près de trente ans : la réalisation de peintures murales pour la Boston Public Library. Ce cycle décoratif, intitulé le Triomphe de la Religion, explore les moments clés du paganisme, du judaïsme et du christianisme. Le projet, ambitieux et controversé – pourquoi choisir des sujets religieux pour décorer les murs d’un bâtiment public et laïc ? –, témoigne de sa volonté de s’inscrire dans la grande tradition de la peinture monumentale européenne.
Le choix du thème religieux s’impose à Sargent après qu’il a d’abord envisagé des thèmes tirés de la littérature espagnole. Entre 1890 et 1919, année de la dernière installation, il consacre des mois chaque année à ce travail exigeant, effectuant de nombreux voyages de recherche en Espagne, en Italie et au Proche-Orient pour étudier l’iconographie religieuse. L’œuvre complète comprend des éléments en relief, des groupements sculpturaux et des surfaces texturées, constituant une installation artistique totale d’une rare complexité. En 1916, il installe la Madone des Sept Douleurs, aboutissement de plus de vingt ans de recherches sur l’iconographie religieuse espagnole.
Bien que ce projet lui apporte une satisfaction intellectuelle et artistique considérable, il suscite également des controverses. En 1922, l’installation de panneaux représentant l’Église et la Synagogue déclenche des protestations de la communauté juive de Boston, qui y voit une représentation offensante. Malgré ces polémiques, le cycle des peintures murales de la Boston Public Library demeure l’une des réalisations majeures de Sargent, révélant des facettes de son talent – la composition monumentale, l’exploration symbolique, la maîtrise de l’allégorie – généralement occultées par sa renommée de portraitiste. Il réalisera également des peintures murales pour le Museum of Fine Arts de Boston et la Widener Library de Harvard.
IV. Les dernières années et l’engagement guerrier (1907-1925)
L’abandon du portrait et la liberté retrouvée
Après 1907, libéré du fardeau de la commande portraitiste, Sargent connaît une période de créativité renouvelée. Il se rend fréquemment aux États-Unis lors de la dernière décennie de son existence, dont un séjour prolongé de deux ans entre 1915 et 1917. Il peint intensément, privilégiant les paysages, les aquarelles et les scènes de genre. Ses compositions de cette période témoignent d’une spontanéité et d’une liberté accrues. Des œuvres comme Nonchaloir (Repose) de 1911, représentant sa nièce Rose-Marie Ormond dans une pose langoureuse, révèlent une sensualité et une audace de composition qui n’auraient pas été possibles dans le cadre contraignant du portrait mondain.
Cette période voit également l’achèvement de plusieurs de ses aquarelles les plus accomplies. Le Col du Simplon, lecture (vers 1911), conservé au Museum of Fine Arts de Boston, illustre parfaitement sa maîtrise du médium : la lumière filtrée à travers les arbres, les jeux d’ombre et de lumière sur les vêtements des personnages, la spontanéité de la touche créent une impression de moment saisi sur le vif d’une remarquable intensité. Ces œuvres, longtemps considérées comme mineures par rapport aux grands portraits, sont aujourd’hui reconnues comme essentielles à la compréhension de son génie artistique.
Sargent, artiste de guerre : Gassed (1918-1919)
La Première Guerre mondiale offre à Sargent une occasion inattendue de se réinventer. En 1918, à soixante-deux ans, il est nommé artiste de guerre officiel par le British War Memorials Committee et envoyé sur le front occidental. Ce qui aurait pu n’être qu’une mission honorifique donne lieu à l’une de ses œuvres les plus puissantes et poignantes : Gassed, monumentale toile achevée en 1919 représentant des soldats britanniques aveuglés par le gaz moutarde guidés vers un poste de secours.
L’œuvre, de format panoramique (231 × 611 centimètres), représente une file de soldats aux yeux bandés se tenant l’un l’autre, guidés à travers un champ de bataille jonché de blessés. La composition, d’une solennité tragique, évoque les frises antiques tout en documentant avec une précision terrible les horreurs de la guerre moderne. Le traitement pictural, d’une maîtrise absolue, conjugue monumentalité classique et observation réaliste. Sargent passe des semaines sur le front, témoin direct de la souffrance des soldats, et transpose cette expérience dans une image qui transcende le simple reportage pour atteindre à l’allégorie universelle de la guerre.
Gassed témoigne de la capacité de Sargent à aborder des sujets éloignés de son répertoire habituel avec la même maîtrise technique et la même profondeur émotionnelle. L’œuvre, exposée à la Royal Academy en 1919, reçoit un accueil critique enthousiaste et est acquise par l’Imperial War Museum, où elle demeure l’une des pièces maîtresses de la collection. Ce tableau marque l’antithèse parfaite de ses portraits mondains : au lieu de célébrer la richesse et le pouvoir, il documente la souffrance et le sacrifice ; au lieu de la brillance superficielle, il atteint à une gravité monumentale.
La vie privée : l’énigme d’un célibataire
Sargent demeura toute sa vie un célibataire qui aimait s’entourer de sa famille et de ses amis, en particulier sa sœur Emily Sargent, elle-même aquarelliste talentueuse. Parmi les artistes qu’il fréquentait assidûment, on compte Dennis Miller Bunker, James Carroll Beckwith, Edwin Austin Abbey, Francis Davis Millet, Wilfrid de Glehn et sa femme Jane Emmet de Glehn, Albert de Belleroche dont il fit le portrait à maintes reprises, William Ranken, et bien sûr Claude Monet. Son amitié avec Paul-César Helleu, nouée en 1878, dura toute leur vie. Il comptait également parmi ses proches Henry James, Isabella Stewart Gardner qui commanda et acheta plusieurs de ses œuvres, et le roi Édouard VII.
La question de son orientation sexuelle a fait l’objet de nombreuses spéculations. Bien que des rumeurs aient circulé selon lesquelles il aurait été « presque fiancé » à deux reprises, il n’eut jamais de famille. L’analyse de ses nombreux dessins et quelques huiles de nus masculins, œuvres non exposées publiquement de son vivant, suggère de fortes inclinations homosexuelles que l’époque interdisait d’évoquer ouvertement. Il protégeait sa vie privée avec un zèle farouche, évitait les entretiens et, à la fin de sa vie, détruisit toute sa correspondance personnelle, ne laissant ainsi aucune biographie intime mais seulement les souvenirs de ses amis pour les descendants. Ses amis s’accordaient sur un point : John Singer Sargent était éperdument amoureux de son art et de sa liberté, deux passions qui ne laissaient guère de place à d’autres engagements.
La mort et l’héritage immédiat
John Singer Sargent meurt paisiblement dans son sommeil à son domicile londonien du 31 Tite Street le 14 avril 1925, à l’âge de soixante-neuf ans. Sa disparition suscite une émotion considérable dans le monde artistique international. Les nécrologies le saluent comme « le plus grand portraitiste contemporain » de son époque. Ses obsèques se déroulent en grande pompe, témoignant de la place éminente qu’il occupait dans la société britannique.
Cependant, dès le début du vingtième siècle, avant même sa mort, des voix critiques s’étaient élevées contre son art. Les modernistes, notamment le critique Roger Fry et le groupe de Bloomsbury, l’attaquaient violemment, le jugeant superficiel, brillant mais vide, simple flatteur de l’aristocratie prisonnier de conventions dépassées. À l’époque où Sargent termine le portrait de John D. Rockefeller en 1917, la plupart des critiques le considèrent déjà comme un maître du passé, « un brillant ambassadeur entre ses clients et la postérité ». Les modernistes le traitent plus durement encore, le percevant comme totalement déconnecté des réalités de la vie moderne et des tendances artistiques émergentes comme le cubisme, le fauvisme et le futurisme. Sargent accepte calmement ces critiques, tout en refusant de modifier son opinion négative à propos de l’art moderne.
V. Impact et héritage : de l’oubli à la redécouverte
Le discrédit de l’entre-deux-guerres
Après sa mort en 1925, la réputation de Sargent s’effondre rapidement face à la marée montante du cubisme, de l’expressionnisme et de l’abstraction. Son art, jugé virtuose mais sans âme, est largement ignoré pendant des décennies. Dans les années 1920 et 1930, le conformisme des critiques d’art, désireux de valoriser la transgression et l’avant-garde, conduit à dévaloriser systématiquement le savoir-faire des grands artistes du passé. En 1930, le critique Lewis Mumford évoque ainsi « la vacuité fondamentale de l’esprit de Sargent » et « la méprisante et cynique superficialité d’une grande partie de son travail ». Camille Pissarro déclare avec dédain : « Il n’était pas un passionné mais plutôt un interprète adroit. »
Cette hostilité critique reflète un changement de paradigme esthétique profond. L’époque exige la rupture radicale, la remise en cause des conventions, l’exploration de nouveaux langages visuels. Dans ce contexte, la virtuosité technique de Sargent, sa fidélité aux traditions du portrait, son refus des expérimentations formales radicales apparaissent comme les stigmates d’un conservatisme esthétique dépassé. Le fait qu’il ait été le portraitiste préféré de l’élite sociale et économique renforce cette perception d’un art au service des puissants, complice d’un ordre social que les avant-gardes cherchent précisément à contester.
La réévaluation critique (années 1960-2000)
La réévaluation de l’œuvre de Sargent commence dans les années 1960 et s’accélère dans les décennies suivantes. De grandes expositions rétrospectives organisées par les musées les plus prestigieux – la National Gallery of Art de Washington, la National Gallery de Londres, la Tate Gallery, le Museum of Fine Arts de Boston – permettent au public et aux critiques de redécouvrir un artiste occulté pendant un demi-siècle. En 1986, une exposition majeure à la Tate Gallery marque un tournant décisif. En 1999, le Museum of Fine Arts de Boston organise une rétrospective complète qui confirme le regain d’intérêt pour son œuvre.
Cette réévaluation s’accompagne d’un travail académique considérable. Les historiens de l’art, libérés des préjugés modernistes, peuvent désormais examiner objectivement la production de Sargent et reconnaître ses qualités intrinsèques : la modernité de ses aquarelles, la subtilité psychologique de ses meilleurs portraits, l’audace de sa technique picturale. Les chercheurs soulignent que la touche de Sargent, vue de près, anticipe certaines audaces de l’abstraction lyrique du vingtième siècle. Ils mettent en évidence la complexité de sa relation à l’impressionnisme, sa capacité à intégrer des éléments de modernité sans rompre avec la tradition, sa maîtrise exceptionnelle de la lumière.
Le contexte intellectuel a changé. Le postmodernisme, avec sa remise en question des hiérarchies esthétiques rigides et sa valorisation du pluralisme stylistique, permet une appréciation plus nuancée d’artistes comme Sargent. La virtuosité technique, longtemps dévalorisée au profit de l’innovation conceptuelle, retrouve une légitimité. Le marché de l’art joue également un rôle : les œuvres de Sargent atteignent des sommes considérables lors des ventes aux enchères, témoignant d’un engouement renouvelé des collectionneurs. En 2004, son portrait de Madame X est évalué à plus de dix millions de dollars.
L’héritage contemporain et la place dans l’histoire de l’art
Aujourd’hui, John Singer Sargent est considéré comme un artiste majeur, témoin essentiel et brillant d’une société en pleine transition, au crépuscule d’un monde. Son œuvre documente avec une acuité remarquable la Belle Époque européenne et l’âge doré américain, période charnière entre deux siècles marquée par d’ultimes fastes aristocratiques et les prémices de bouleversements sociaux et artistiques qui transformeront radicalement le vingtième siècle. Sa capacité à saisir l’individualité psychologique de ses modèles tout en révélant les codes sociaux de son époque fait de lui un chroniqueur incomparable.
L’influence de Sargent sur ses contemporains et les générations suivantes fut considérable. Portraitiste international le mieux payé de son temps, il influença toute une génération d’artistes américains qui cherchaient à combiner formation européenne et identité culturelle américaine. Des peintres comme William Merritt Chase, Childe Hassam ou Edmund Tarbell s’inspirèrent de ses innovations techniques et de son approche de la lumière. Sa virtuosité dans le rendu des étoffes, sa capacité à suggérer la forme avec une économie de moyens, son utilisation expressive de la touche demeurent des références pour les portraitistes contemporains.
Au-delà de son influence technique, Sargent incarne un moment particulier de l’histoire de l’art occidental : celui où la tradition académique millénaire rencontre les premières manifestations de la modernité, où le métier du peintre côtoie l’expression personnelle, où la virtuosité technique dialogue avec l’intuition impressionniste. Sa trajectoire illustre la possibilité d’une voie médiane entre conservatisme et avant-garde, entre respect de la tradition et innovation mesurée. Si cette position lui valut le mépris des modernistes radicaux, elle assure aujourd’hui la pérennité de son œuvre, accessible au grand public tout en continuant de fasciner les spécialistes.
VI. Le traitement par la littérature et l’image
La figure de Sargent dans la littérature contemporaine
L’œuvre et la personnalité de John Singer Sargent ont inspiré plusieurs ouvrages littéraires majeurs qui témoignent de la fascination durable qu’exercent tant l’homme que son art le plus emblématique. Le livre le plus influent demeure Strapless: John Singer Sargent and the Fall of Madame X, publié en 2003 par Deborah Davis. Cet ouvrage remarquablement documenté, fondé sur des archives privées et des matériaux jusqu’alors inexploités, reconstitue l’histoire du scandale de 1884 en explorant tant la biographie de Virginie Gautreau que celle de Sargent. Davis dépeint Virginie comme une mondaine narcissique dont la plus grande crainte était d’être ignorée, et suggère que Sargent, en raison de son infatuation et de sa confusion sexuelle, aurait conflé le profil de Gautreau avec celui du jeune artiste Albert de Belleroche dans ses esquisses et peintures.
L’ouvrage, qualifié par le Philadelphia Inquirer de « stupéfiant à propos d’une femme stupéfiante », offre un récit captivant de la création de l’œuvre que Sargent considérait comme sa meilleure réalisation. Kirkus Reviews salue « un récit vif, parfois haletant, de la création de l’œuvre […] Un commentaire fascinant sur l’évanescence de la gloire et de la beauté ». Le livre figure parmi les romans que tout amateur d’histoire de l’art devrait lire selon le site Bustle.com. Davis s’interroge sur les motivations de Sargent : « Tentait-il de punir Amélie d’une certaine manière ? En supprimant son nom de Madame X, il la dépouilla d’une prétention à l’immortalité. »
Un autre ouvrage notable est I Am Madame X: A Novel, publié en 2004 par Gioia Diliberto, qui adopte une approche de fiction historique pour explorer la vie de Virginie Gautreau. Ces deux livres, parus presque simultanément, témoignent d’un regain d’intérêt pour cette histoire au début du vingt et unième siècle. Plus récemment, Karen Corsano et Daniel Williman ont publié John Singer Sargent and His Muse: Painting Love and Loss (2022), qui explore l’installation des panneaux Église et Synagogue à la Boston Public Library en 1919 et leur dimension commémorative des pertes subies par Sargent durant la Première Guerre mondiale, notamment le décès de sa nièce bien-aimée.
La présence de Sargent dans la littérature ne se limite pas aux biographies ou aux fictions historiques. Henry James, ami proche de l’artiste, fait référence à lui dans plusieurs de ses écrits, louant son talent exceptionnel et sa position unique dans le monde artistique transatlantique. Les mémoires et correspondances de personnalités de l’époque – Isabella Stewart Gardner, Edith Wharton, Vernon Lee – contiennent de nombreuses mentions de Sargent, dressant le portrait d’un homme cultivé, réservé, totalement dévoué à son art.
Les catalogues d’exposition et monographies académiques
La production académique consacrée à Sargent s’est considérablement enrichie depuis les années 1980. Richard Ormond, petit-neveu de l’artiste et historien de l’art britannique, a joué un rôle crucial dans la réévaluation de son œuvre. Avec Elaine Kilmurray, il a publié un catalogue raisonné monumental en plusieurs volumes (1998-2016) qui demeure la référence absolue pour tout chercheur travaillant sur Sargent. Cet ouvrage exhaustif documente l’intégralité de la production picturale de l’artiste, accompagnant chaque œuvre d’une analyse détaillée, d’informations sur la provenance et d’une contextualisation historique.
Le catalogue de l’exposition John Singer Sargent: Portraits of Artists and Friends organisée par la National Portrait Gallery de Londres en 2015 offre une perspective particulièrement éclairante sur les réseaux artistiques de Sargent et sur sa pratique du portrait d’amis, moins contrainte que les commandes officielles. Sally Promey a publié Painting Religion in Public: John Singer Sargent’s Triumph of Religion at the Boston Public Library (1999), exploration magistrale et pionnière de la symbolique religieuse, de la structure et de l’histoire du cycle mural. Cet ouvrage demeure indispensable pour comprendre l’ambition monumentale de Sargent au-delà du portrait.
Plus récemment, le catalogue de l’exposition Sargent and Paris présentée au Metropolitan Museum of Art de New York et au musée d’Orsay en 2024-2025 marque un événement majeur. Conçue en partenariat entre ces deux institutions prestigieuses, l’exposition rassemble près de 130 œuvres majeures et redonne toute sa lumière à la période parisienne de Sargent, sans doute la plus décisive et la plus vibrante de sa carrière. Le catalogue, co-dirigé par Caroline Corbeau-Parsons et Paul Perrin, offre des analyses inédites fondées sur des recherches récentes et permet de mieux comprendre comment le jeune artiste américain conquit puis quitta la capitale française.
Représentations cinématographiques et documentaires
Contrairement à d’autres artistes majeurs comme Vermeer, Van Gogh ou Frida Kahlo, John Singer Sargent n’a pas fait l’objet de biopics cinématographiques de grande envergure. Cette absence relative s’explique peut-être par la difficulté à dramatiser une vie apparemment dénuée de passions tumultueuses visibles, malgré le scandale de Madame X. Néanmoins, plusieurs documentaires de qualité ont été consacrés à son œuvre.
En 2007, la BBC a produit un documentaire intitulé Sargent and the Sea, explorant sa relation à l’océan et aux paysages maritimes à travers ses aquarelles et peintures. Plus récemment, divers documentaires ont accompagné les grandes expositions rétrospectives organisées par les musées majeurs. Ces films privilégient généralement l’analyse des œuvres et le contexte historique plutôt que les aspects dramatiques de la biographie. L’épisode de la série télévisée Private Lives of the Impressionists diffusé sur la BBC a consacré un segment à Sargent et à ses relations avec le mouvement impressionniste français, en particulier son amitié avec Monet.
La Boston Public Library a produit plusieurs ressources vidéo documentant les peintures murales de Sargent, incluant des conférences d’experts et des analyses techniques menées lors de la restauration monumentale de 2003-2004. Ces documents, disponibles en ligne, offrent un accès inédit à ce chef-d’œuvre méconnu. En 2022, une série de conférences filmées intitulée The Sargent Lecture Series a rassemblé conservateurs, historiens et auteurs pour offrir de nouvelles interprétations des peintures murales un siècle après la controverse qui entoura leur installation finale en 1919.
Les expositions majeures et leur réception
Les expositions consacrées à Sargent constituent des événements majeurs du monde muséal international. La première grande rétrospective posthume s’est tenue au Museum of Fine Arts de Boston en 1925, immédiatement après sa mort. Suivirent des expositions en 1956 et une rétrospective complète en 1999 qui attira des dizaines de milliers de visiteurs. En 2013, le MFA a organisé une exposition spécifiquement consacrée à ses aquarelles, Sargent and the Sea, qui révéla au grand public cette facette méconnue de son génie.
En 2014, le musée des impressionnismes de Giverny a présenté l’exposition L’impressionnisme et les Américains, dans laquelle Sargent occupait une place centrale, mettant en lumière ses relations avec Monet et les artistes de la colonie américaine de Giverny. En 2015, la National Portrait Gallery de Londres a organisé Sargent: Portraits of Artists and Friends, se concentrant sur les portraits moins formels d’amis et de collègues artistes, révélant une spontanéité et une liberté rarement visibles dans les commandes officielles.
L’exposition la plus importante de ces dernières années, Sargent and Paris, ouverte au Metropolitan Museum of Art de New York en novembre 2024 puis présentée au musée d’Orsay à Paris de septembre 2025 à janvier 2026, marque un tournant dans la compréhension de l’artiste. Rassemblant plus de 90 œuvres dont certaines jamais exposées en France, elle retrace son parcours entre 1874 et 1884, de son arrivée à Paris comme élève brillant jusqu’au scandale qui le pousse à s’exiler à Londres. Cette exposition majeure, cent ans après la disparition de l’artiste, confirme définitivement la place de Sargent parmi les maîtres de la peinture occidentale.
L’iconographie populaire : Madame X dans la culture contemporaine
Le portrait de Madame X est devenu l’une des images les plus emblématiques de l’histoire de l’art, dépassant largement le cercle des connaisseurs pour entrer dans la culture populaire. Comme le souligne Deborah Davis, l’image décore couvertures de livres et de magazines, cartes de vœux et économiseurs d’écran. Madame X a même été immortalisée sous forme de poupée Madame Alexander. En tant que peinture la plus fréquemment demandée pour des prêts au Metropolitan Museum of Art, elle voyage dans les musées du monde entier, participant à des expositions thématiques sur le portrait, la mode, ou la Belle Époque.
L’influence du portrait se manifeste également dans la mode et le design. En 1946, pour le numéro musical Put the Blame on Mame dans le film Gilda de Charles Vidor, le couturier Jean-Louis s’inspire de la robe visible sur le tableau de Sargent pour créer la tenue portée par Rita Hayworth. Tout comme Sargent dut, en raison du scandale, remettre en place la bretelle tombée, Jean-Louis créa un fourreau qui laisse nues les épaules de l’actrice. Dans la peinture comme dans le film, c’est le contraste entre le noir des robes et la blancheur des carnations qui attire les regards.
Cette présence dans la culture visuelle contemporaine témoigne de la puissance iconique du portrait. Madame X incarne un certain idéal de sophistication parisienne, de mystère féminin et d’élégance audacieuse qui continue de fasciner plus d’un siècle après sa création. Le fait que l’image soit immédiatement reconnaissable, même pour ceux qui ignorent le nom de Sargent ou l’histoire du scandale, atteste de son statut d’icône culturelle universelle.
Conclusion : un témoin essentiel de son époque
John Singer Sargent demeure une figure incontournable de l’histoire de l’art occidental, non seulement par la qualité intrinsèque de son œuvre mais aussi par ce qu’elle révèle d’une époque charnière. Artiste de transition entre académisme et modernité, entre Europe et Amérique, entre tradition et innovation, il incarna les contradictions fécondes de la fin du dix-neuvième siècle. Sa trajectoire exceptionnelle – d’expatrié cosmopolite formé dans les meilleurs ateliers parisiens devenant le portraitiste le plus recherché de l’aristocratie internationale – illustre les transformations sociales et culturelles d’une période où l’ancien monde aristocratique côtoyait les nouvelles élites économiques américaines.
La virtuosité technique de Sargent, unanimement reconnue même par ses détracteurs, ne constitue pas une fin en soi mais le moyen d’une expression picturale d’une rare subtilité psychologique. Ses meilleurs portraits transcendent la simple ressemblance pour révéler l’intériorité de leurs modèles, saisir l’esprit d’une époque, documenter les codes vestimentaires et sociaux d’une société en mutation. Sa capacité à intégrer des éléments de modernité impressionniste – la touche visible, l’importance de la lumière naturelle – tout en maintenant une structure formelle solide témoigne d’une intelligence artistique refusant les dogmes esthétiques au profit d’une synthèse personnelle.
La fortune critique de Sargent, marquée par un oubli de plusieurs décennies suivi d’une réévaluation majeure, interroge les mécanismes de construction des réputations artistiques et la variabilité des jugements esthétiques. Si les avant-gardes modernistes le rejetèrent comme représentant d’un académisme dépassé, les générations ultérieures, libérées des injonctions à la rupture radicale, purent redécouvrir un artiste aux multiples facettes dont l’œuvre, d’une richesse insoupçonnée, continue de livrer ses secrets.
Aujourd’hui, un siècle après sa disparition, John Singer Sargent apparaît comme un témoin essentiel et brillant d’une société au crépuscule d’un monde. Son œuvre, d’une ampleur considérable et d’une variété remarquable – portraits mondains, aquarelles intimistes, peintures murales monumentales, scènes de guerre poignantes –, offre un panorama incomparable de la vie artistique, sociale et culturelle de la période 1875-1925. Plus qu’un simple portraitiste de talent, Sargent fut un chroniqueur visuel de son temps dont les toiles continuent de fasciner par leur beauté formelle, leur virtuosité technique et leur profondeur psychologique.
Philippe Escalier
Repères chronologiques
1856 : Naissance à Florence le 12 janvier de parents américains expatriés.
1874 : Arrivée à Paris en mai. Entrée à l’atelier de Carolus-Duran et à l’École des beaux-arts.
1877 : Première exposition au Salon de Paris. Remporte une troisième médaille au concours de dessin d’ornement.
1879 : Triomphe au Salon avec le Portrait de Carolus-Duran. Voyage en Espagne pour étudier Vélasquez.
1880 : Voyage aux Pays-Bas pour étudier Frans Hals.
1881 : Rencontre Whistler à Venise. Installation au 41 boulevard Berthier à Paris.
1882 : Réalise les Filles d’Edward Darley Boit et The Lady with the Rose.
1883-1884 : Travaille au portrait de Virginie Gautreau (Madame X).
1884 : Scandale au Salon avec le Portrait de Madame X. Décision de quitter Paris.
1885 : Installation à Londres. Premier séjour à Giverny chez Claude Monet.
1886 : S’établit définitivement à Londres, 31 Tite Street à Chelsea.
1887 : Triomphe à la Royal Academy avec Carnation, Lily, Lily, Rose acquis par la Tate Gallery.
1890 : Accepte la commande des peintures murales pour la Boston Public Library. Début du cycle le Triomphe de la Religion.
1892 : L’État français acquiert son portrait de la danseuse Carmencita pour le musée du Luxembourg.
1907 : Annonce qu’il abandonne définitivement la peinture de portraits sur commande pour se consacrer aux paysages et aquarelles.
1909 : Le Brooklyn Museum of Art acquiert quatre-vingt-trois de ses aquarelles.
1916 : Installation de la Madone des Sept Douleurs à la Boston Public Library.
1918 : Nommé artiste de guerre officiel. Mission sur le front occidental.
1919 : Achève et expose Gassed. Installation finale des panneaux Église et Synagogue à Boston, suscitant la controverse.
1925 : Meurt paisiblement dans son sommeil à Londres le 14 avril, à l’âge de soixante-neuf ans.
Bibliographie sélective
Catalogues raisonnés et monographies de référence
ORMOND, Richard et KILMURRAY, Elaine, John Singer Sargent: Complete Paintings, 9 volumes, New Haven et Londres, Yale University Press, 1998-2016.
PROMEY, Sally M., Painting Religion in Public: John Singer Sargent’s Triumph of Religion at the Boston Public Library, Princeton, Princeton University Press, 1999.
FAIRBROTHER, Trevor, John Singer Sargent, New York, Harry N. Abrams, 1994.
Études thématiques et contextuelles
DAVIS, Deborah, Strapless: John Singer Sargent and the Fall of Madame X, New York, Tarcher/Putnam, 2003.
CORSANO, Karen et WILLIMAN, Daniel, John Singer Sargent and His Muse: Painting Love and Loss, New York, Bloomsbury Publishing, 2022.
KHANDEKAR, Narayan, POCOBENE, Gianfranco et SMITH, Kate, John Singer Sargent’s Triumph of Religion at the Boston Public Library: Creation and Restoration, Cambridge, Harvard Art Museums, 2009.
Catalogues d’exposition récents
CORBEAU-PARSONS, Caroline et PERRIN, Paul (dir.), John Singer Sargent. Éblouir Paris, catalogue d’exposition (Paris, musée d’Orsay, 23 septembre 2025-11 janvier 2026), Paris, Gallimard, 2025.
Sargent and Paris, catalogue d’exposition (New York, Metropolitan Museum of Art, novembre 2024-février 2025), New York, The Metropolitan Museum of Art, 2024.
L’impressionnisme et les Américains, catalogue d’exposition (Giverny, musée des impressionnismes, 28 mars-29 juin 2014), Paris, Hazan, 2014.
Révélé par « 1789 : les amants de la Bastille », Louis Delort s’est imposé comme l’une des voix les plus sensibles et les plus habitées de la scène musicale française. Son timbre singulier et sa présence scénique en font le choix naturel pour incarner Philippe d’Orléans, frère de Louis XIV, aux côtés d’Emmanuel Moire, dans « Le Roi Soleil », comédie musicale emblématique qui avait enflammé 1,6 million de spectateurs en 2005. Vingt ans plus tard, l’aventure renaît : un pari audacieux et une promesse d’émotion renouvelée, que Louis Delort s’apprête à relever avec la passion qu’on lui connaît.
Par quel biais êtes-vous arrivé sur ce spectacle ?
J’ai été contacté par Bruno Berberes à la fin de l’été pour passer un casting. Le rôle de « Monsieur, frère du Roi » m’intéressait vraiment. Nous avons échangé des vidéos avec Dove Attia et Kamel Ouali avant que je ne fasse des essais à Paris. Cette comédie musicale mythique a bercé mon enfance : j’entendais souvent ses chansons à la radio. La qualité de ses costumes et de ses décors est restée dans les mémoires. Je ne pouvais pas laisser passer une si belle opportunité qui me permet de retrouver mon ami de longue date Flo Malley, avec qui j’ai participé à The Voice en 2012, ainsi que Vanina Pietri.
Comment vous préparez-vous ?
C’est une préparation à la fois mentale et physique. Philippe d’Orléans est un prince énergique, et je sais que Kamel Ouali a pour lui des ambitions chorégraphiques. Je travaille donc beaucoup le cardio. Dans « Starmusical », avec la chorégraphe Delphine Attal, j’ai bénéficié d’une excellente formation à la gestion du mouvement scénique et de la danse.
Vous voilà dans la peau d’un personnage historique. C’est une première pour vous !
Oui, dans « 1789 », je jouais un personnage fictif. C’est passionnant de se plonger dans sa biographie et de comprendre qui était ce prince. On imagine souvent « Monsieur » exubérant, un peu fou, toujours entouré de ses mignons. Mais il avait une vraie profondeur : il était cultivé, aimait l’art. C’est un rôle jubilatoire. Pour le travailler, j’ai la chance d’être accompagné par François Chouquet, qui a co-écrit le livret et avec qui j’avais déjà collaboré sur 1789. J’ai en lui une grande confiance.
Quelles sont les difficultés vocales ?
La voix est le domaine où je me sens le plus à l’aise. Mon registre est rock-pop, mais la musique du « Roi Soleil » m’attire tout autant. La complexité du rôle tient à son amplitude vocale : il faut pouvoir monter haut, avec moins de souffle qu’à l’accoutumée, en raison des sollicitations physiques que demande le spectacle.
Comment vous êtes-vous détaché de l’empreinte laissée par Christophe Maé ?
J’ai arrêté de l’écouter (rires) ! Il a tellement marqué ce rôle qu’il m’a fallu m’en détacher pour trouver ma propre interprétation. C’est à moi d’écrire mon histoire.
Sur un plan personnel, comment conjuguez-vous vos projets et un grand spectacle comme « Le Roi Soleil » ?
Ce n’est pas toujours simple. Un spectacle comme « Le Roi Soleil » exige une forte implication, et je tiens aussi à garder du temps pour mon fils et ma compagne. Parmi les projets à venir, il y a « Soundsfromanima », un duo que nous formons ensemble. Nous donnons des concerts et mettons en ligne nos titres depuis quelque temps.
Louis Delort : parcours d’un artiste entre rock et comédie musicale
Une trajectoire singulière au cœur du spectacle vivant français
Louis Delort incarne une génération d’artistes qui a su bâtir sa carrière à la croisée des chemins entre télévision, comédie musicale et création personnelle. Révélé au grand public lors de la première édition française de The Voice en 2012, ce jeune homme de dix-huit ans a depuis déployé un parcours remarquable où se mêlent succès populaires et démarches artistiques plus intimes. De l’imposant Palais des sports de Paris où il incarna Ronan dans 1789 : Les Amants de la Bastille jusqu’au retour triomphal du Roi Soleil en 2025, Louis Delort a su conquérir le public des comédies musicales tout en préservant une sensibilité rock et une indépendance créative qui le distinguent dans le paysage musical français. Sa nomination aux NRJ Music Awards en 2013 comme Révélation francophone de l’année témoigne d’un talent reconnu tant par ses pairs que par le public. Aujourd’hui professeur de chant et père de famille, l’artiste poursuit une carrière multiple qui conjugue scène, pédagogie et création, trouvant dans le rôle de Philippe d’Orléans une nouvelle occasion de briller sur les planches nationales.
Une formation musicale précoce : l’empreinte familiale et le choix de la rupture
Enfance et adolescence dans l’Ain
Louis Delort voit le jour le 5 août 1993 à Écully, dans le Rhône, mais grandit à Saint-Trivier-sur-Moignans, petite commune de l’Ain où il construit ses premières aspirations artistiques. Fils de Laurent Delort, guitariste professionnel également connu sous le nom de scène Al, le jeune Louis baigne dès l’enfance dans un environnement où la musique règne en maître. Cette filiation artistique s’avérera déterminante pour l’orientation de sa vie. Dès l’âge de treize ans, il commence à composer ses propres chansons, fasciné par les groupes anglo-saxons qu’il écoute dans sa chambre. Des Beatles à Radiohead, en passant par Jeff Buckley et The Doors, il se forge un univers musical éclectique, apprenant l’anglais en décryptant les livrets et la guitare en reproduisant les riffs de ses artistes favoris.
Cette passion le conduit, à seize ans seulement, à prendre une décision radicale qui marquera le début de sa carrière professionnelle : il quitte le lycée Edgar Quinet de Bourg-en-Bresse pour intégrer le conservatoire. Ce choix audacieux témoigne d’une détermination précoce et d’une confiance en son talent que les événements ultérieurs viendront amplement justifier. Au conservatoire de Mâcon, il suit une formation en chant lyrique et décroche rapidement le statut de lauréat avec mention très bien après une seule année d’études, démontrant une aptitude remarquable pour la technique vocale classique qui enrichira plus tard sa palette artistique.
La naissance de The Sheperds : premiers pas sur scène
C’est également au lycée, en classe de seconde, que Louis Delort rencontre les complices qui formeront avec lui le groupe The Sheperds. Lucas Goudard à la batterie et Victorien Berger (dit Victo) à la basse constituent le noyau initial de cette formation, rapidement complétée par Quentin Bozonnet au trombone, Cyril Bozonnet à la trompette et Quentin Deneuve au saxophone. Le nom du groupe, qui signifie « Les Bergers » en anglais, provient du patronyme du bassiste. Ensemble, les jeunes musiciens se lancent dans la composition et l’écriture de leurs propres morceaux, développant un répertoire ancré dans le rock avec des influences qui vont de Radiohead à Jeff Buckley.
Dans un garage aménagé en studio d’enregistrement, ils produisent leur premier EP baptisé The Gold Taste, qui sort le 7 juin 2011. Cette production entièrement autogérée leur permet d’enchaîner les petites scènes locales, notamment à La Tannerie, où leurs concerts commencent à attirer l’attention. À dix-sept ans à peine, Louis Delort fait preuve d’une maturité impressionnante en assurant lui-même la production et le mixage de cet album, acquérant une maîtrise technique qui lui sera précieuse tout au long de sa carrière.
The Voice : la révélation nationale et ses conséquences
Une participation décisive en 2012
L’inscription à la première saison française de The Voice ne relève pas du hasard. C’est Laurent Delort, le père de Louis, qui travaille alors comme guitariste avec Stéphan Rizon, qui suggère à son fils de tenter l’aventure aux côtés de ce dernier. Ce concours de circonstances fait que les deux amis se retrouveront face à face jusqu’à la finale du télé-crochet. Lors des auditions à l’aveugle diffusées du 25 février au 12 mai 2012, Louis Delort choisit d’interpréter une version personnelle de Video Games de Lana Del Rey. Sa prestation suscite un événement rare : les quatre coachs – Garou, Florent Pagny, Jenifer et Louis Bertignac – se retournent simultanément, conquis par son timbre vocal reconnaissable entre mille et son interprétation sensible. Sans hésitation, le jeune chanteur rejoint l’équipe de Garou, dont le style correspond davantage à ses aspirations artistiques.
Au fil des épreuves, Louis Delort impose sa personnalité et sa voix éraillée, marquant particulièrement les esprits lors de sa reprise de Dans le port d’Amsterdam de Jacques Brel. Cette performance vocale sidère littéralement les quatre coachs et le public, confirmant l’étendue de son talent et sa capacité à s’approprier des répertoires exigeants. Opposé à Damien Schmitt lors de la battle sur One de U2, il remporte l’épreuve avec les encouragements des autres coachs. Sa progression jusqu’à la finale témoigne de la force de son empreinte vocale et de sa capacité à émouvoir. Le 12 mai 2012, lors de l’ultime affrontement qui l’oppose à son ami Stéphan Rizon, Louis Delort obtient 29,9 % des votes du public et termine à la deuxième place. Garou salue alors son potentiel exceptionnel et sa belle personnalité.
Un tremplin vers la notoriété
Bien que battu en finale, Louis Delort sort de l’aventure avec une exposition médiatique considérable et un public déjà fidèle. Pas moins de sept des titres qu’il a interprétés durant l’émission se retrouvent dans les meilleures ventes françaises, dont Unchained Melody qui approche le top 20. Un album compilation intitulé simplement Louis Delort, rassemblant ses performances vocales de The Voice, paraît en juin 2012 et atteint une honorable trente-deuxième place dans les classements nationaux. Cette reconnaissance immédiate ouvre les portes du monde du spectacle professionnel et attire l’attention de producteurs prestigieux.
C’est précisément ce qui se produit lorsque Dove Attia, le célèbre producteur de comédies musicales et ancien juré de Nouvelle Star, repère le jeune artiste. Séduit par son charisme et sa voix, il voit en Louis Delort le profil idéal pour incarner un personnage révolutionnaire dans son prochain spectacle. Le passage dans The Voice aura ainsi constitué bien plus qu’un simple tremplin médiatique : il a permis à Louis Delort d’acquérir une professionnalisation rapide, de se confronter à des exigences de performance élevées et de développer une présence scénique face à des milliers de spectateurs.
1789 : Les Amants de la Bastille : une ascension fulgurante
L’arrivée impromptue dans le rôle principal
L’histoire de la participation de Louis Delort à 1789 : Les Amants de la Bastille comporte une dimension fortuite qui ajoute au caractère romanesque de son parcours. À l’origine, le rôle principal masculin du spectacle, baptisé Lazare, était destiné à Mathieu Carnot, chanteur du groupe de rock grenoblois Caravage. Celui-ci se présente aux auditions après avoir subi une opération des cordes vocales, informant la production que son rétablissement demeure incertain. Néanmoins sélectionné pour incarner l’amant de la Bastille aux côtés de Camille Lou, il doit finalement renoncer au rôle principal quelques semaines avant le début des répétitions, toujours éprouvé par son intervention chirurgicale. La production lui propose alors un personnage secondaire, celui du comte de Peyrol, l’un des antagonistes, tandis que le personnage principal est rebaptisé Ronan Mazurier.
Louis Delort, fraîchement sorti de The Voice, est alors contacté par Bruno Berberes, le directeur de casting de la comédie musicale, et Claude Peruzzi. Dans un premier temps, le jeune artiste hésite, souhaitant se concentrer sur son projet personnel avec The Sheperds. Mais les rencontres avec l’équipe artistique finissent par le convaincre. Dove Attia s’enthousiasme publiquement de cette acquisition : selon ses propres termes rapportés par la presse, il voit en Louis un « vrai gavroche, un révolutionnaire », précisément le profil recherché pour le personnage. Le jeune homme fait une apparition discrète à la fin du clip de Je veux le monde, troisième extrait de la bande originale, interprété par Nathalia dans le rôle de Solène. Son arrivée officielle est annoncée le 27 juillet 2012.
L’immersion dans le spectacle musical
Lorsqu’il rejoint la troupe en juillet 2012, Louis Delort n’a que dix-huit ans et doit faire face à un défi considérable : incarner le rôle principal d’une comédie musicale ambitieuse produite par Dove Attia et Albert Cohen, mise en scène par Giuliano Peparini. Le personnage de Ronan Mazurier, jeune paysan révolutionnaire qui monte à Paris au printemps 1789, participe aux côtés de Danton et Desmoulins (interprétés par Rod Janois) à la prise de la Bastille et combat pour les idées qui mèneront à la Déclaration des droits de l’homme. Cette histoire d’amour impossible avec Olympe (Camille Lou), gouvernante de Marie-Antoinette, constitue le fil rouge émotionnel du spectacle.
Dans une interview accordée au Parisien en août 2012, alors que les répétitions battent leur plein au gymnase du lycée de Vanves, le jeune homme confie avoir initialement appréhendé son arrivée dans ces conditions. Prendre le relais d’un comédien déjà annoncé, intégrer une troupe constituée, s’approprier un rôle en quelques semaines : les défis sont nombreux. Mais l’accueil chaleureux qu’il reçoit dissipe rapidement ses craintes. Aux côtés de Camille Lou, Rod Janois, Roxane Le Texier, Sébastien Agius et Nathalia, il s’immerge totalement dans l’univers du spectacle musical. La première représentation officielle a lieu le 10 octobre 2012 au Palais des sports de Paris, marquant le début d’une aventure qui durera jusqu’au 5 janvier 2014.
Un succès public et critique
1789 : Les Amants de la Bastille rencontre rapidement un immense succès populaire. Plus de 620 000 spectateurs assistent aux représentations, réparties entre deux saisons parisiennes et deux tournées en France, Belgique et Suisse. Louis Delort joue ainsi plus de trois cents représentations dans les Zéniths de France et au Palais des sports de Paris alors qu’il n’a que dix-neuf ans. Le spectacle est sacré « Meilleure Comédie Musicale de l’Année » aux Globes de Cristal en 2013. Le quatrième extrait du spectacle, Tomber dans ses yeux, duo entre Louis Delort et Camille Lou, sort le 12 septembre 2012, accompagné d’un clip dévoilé le 22 octobre qui offre un aperçu des répétitions et des scènes en direct.
Louis Delort interprète également Sur ma peau, cinquième extrait dont il compose la musique avec son père Laurent Delort. Le clip, tourné les 20 et 21 mars 2013 en Camargue, est dévoilé le 8 avril suivant. Cette chanson témoigne de la collaboration artistique entre le père et le fils, une complicité créative qui traverse toute la carrière de Louis. Lors de la seconde série de représentations au Palais des sports de Paris, de novembre 2013 à janvier 2014, le spectacle bénéficie d’une nouvelle version enrichie d’un orchestre de quatre musiciens intervenant sur les titres phares. Deux chansons sont ajoutées : Pic et Pic, interprétée par Louis Delort, Rod Janois, Sébastien Agius et David Ban, ainsi que Les Mots que l’on ne dit pas, chantée par Camille Lou.
Une reconnaissance professionnelle
Cette expérience dans 1789 constitue une formation accélérée aux métiers du spectacle vivant. Comme Louis Delort le confiera plus tard dans un entretien accordé à PureBreak en août 2014, il y apprend « plusieurs métiers » en jouant tous les soirs, parfois plusieurs fois par jour. Cette immersion totale forge sa professionnalisation et sa capacité à tenir un rôle exigeant sur la durée. Le 14 décembre 2013, lors de la quinzième édition des NRJ Music Awards, il reçoit le prix de la Révélation francophone de l’année, consécration suprême qui vient couronner une année extraordinaire. Après une tournée dans toute la France avec la troupe de 1789, le jeune artiste avoue avoir eu du mal à « se réadapter à la vie réelle », tant l’intensité de cette expérience a été marquante.
Le spectacle fait également l’objet d’une captation professionnelle filmée au Palais des sports de Paris le 18 décembre 2012, puis diffusée dans les salles de cinéma en 3D relief du 25 au 28 septembre 2014 via Pathé Live. Cette version filmée permet au spectacle de toucher un public encore plus large et pérennise l’interprétation de Louis Delort dans le rôle de Ronan. Il participe par ailleurs à plusieurs émissions télévisées pour promouvoir le spectacle, notamment 300 chœurs pour les fêtes où la troupe interprète Quand on arrive en ville, et La Chanson de l’année sur TF1, où il chante avec Camille Lou le duo Tomber dans ses yeux, nommé dans la catégorie Chanson francophone de l’année.
Louis Delort and The Sheperds : le retour aux sources rock
Une fidélité aux compagnons de route
Malgré le tourbillon médiatique de The Voice et l’engagement intense dans 1789, Louis Delort n’oublie jamais ses racines rock ni ses amis de The Sheperds. Dès l’annonce de sa participation au télé-crochet, il avait prévenu ses camarades qu’en cas de signature avec une maison de disques, ils signeraient tous ensemble. Cette promesse, il la tient. Après le passage à The Voice, la formation du groupe évolue : le tromboniste et le trompettiste laissent place au violoniste Théo Ceccaldi et au violoncelliste Valentin Ceccaldi, donnant une nouvelle couleur à l’ensemble. Le groupe prend alors le nom de Louis Delort and The Sheperds et commence, en studio, la création d’un premier album avec la maison de disques Mercury.
Durant l’été 2013, avant la reprise des représentations de 1789, Louis enregistre avec ses amis le premier single de leur futur album, Je suis là, qui sort officiellement le 26 août 2013. Ce titre de pop rock français marque le retour de l’artiste à son univers initial, celui d’une musique rythmée et mélodique portée par sa voix si reconnaissable. Entre-temps, Victorien Berger revient dans le groupe à la basse, laissant à Jean-Étienne Maillard le rôle de guitariste. Un an plus tard, le 9 juin 2014, sort le second single, Outre-Manche, qui donne le ton folk rock du projet. Dans une interview à PureBreak, Louis précise que ce morceau a sa place dans l’album mais ne dégage pas tout ce que contiendra le disque complet.
Un album et une tournée nationale
L’album éponyme Louis Delort and The Sheperds sort le 20 octobre 2014 sous le label Mercury. Ce premier opus officiel du groupe révèle un univers musical à la croisée du pop rock et du folk rock, enrichi par les sonorités du violon et de la mandoline. Les textes, écrits pour la première fois entièrement en français par Louis, témoignent d’une volonté de renouveler la chanson française en y insufflant une énergie rock et des arrangements originaux. Une longue tournée dans toute la France et en Belgique accompagne cette sortie, débutant le 16 mai 2014 au Splendid de Lille et s’achevant le 13 juillet 2015 à Pont-Audemer. Ces concerts permettent au groupe de retrouver la scène dans un format plus intime que celui des comédies musicales, créant une proximité directe avec le public.
Mais en 2016, le groupe connaît une rupture douloureuse avec le départ de Lucas Goudard, l’un des membres fondateurs et ami de lycée de Louis. Cette séparation marque la fin d’une époque. Victorien et Louis tentent de poursuivre l’aventure en recrutant successivement deux batteurs : Allan Varnfield (ex-Saturday Sun) puis Cyril Gelly (du groupe Yeast). Avec ce dernier, ils donnent un dernier concert complet le 27 janvier 2017 à Mornant, dans le Rhône, mettant ainsi un terme définitif à l’aventure The Sheperds. Cette dissolution permet à Louis Delort de se concentrer sur sa carrière solo et de prendre une direction plus personnelle.
La Folie des hommes : l’affirmation d’une voix singulière
Un projet financé par les fans
En mars 2017, Louis Delort lance une campagne de financement participatif sur la plateforme Ulule pour produire son premier véritable album solo, La Folie des hommes. Cette démarche illustre sa volonté d’indépendance artistique après quatre années passées chez Mercury. Libre de créer et d’enregistrer sa propre musique sans les contraintes d’une maison de disques, il fait appel à la générosité de ses admirateurs. Le succès dépasse toutes les espérances : la cagnotte atteint 240 % de l’objectif initial, permettant d’augmenter le nombre de chansons présentes dans l’album, qui passe de douze à treize morceaux. Cette démonstration de soutien témoigne de la fidélité d’un public qui a suivi l’artiste depuis The Voice et continue de croire en son talent.
Le 13 avril 2018 sort Le Monde est à rendre, premier extrait de l’album, accompagné d’un clip également financé par une campagne participative. Ce titre annonce la tonalité générale du disque : une musique engagée, portée par des textes introspectifs et une sensibilité à fleur de peau. Le 8 juin suivant, Louis propose un EP intitulé Stockholm, composé de cinq chansons, certaines issues du futur album, d’autres totalement inédites. Cette sortie intermédiaire permet de faire patienter les fans et de tester les réactions du public.
Un album mature et poétique
La Folie des hommes paraît finalement le 29 septembre 2018 sous le label Aria Prod. Louis Delort s’est produit la veille au Café de la Danse à Paris pour en présenter les quinze titres. Cet album de cinquante-deux minutes révèle un artiste parvenu à maturité, capable d’explorer une large palette d’émotions et de styles. Les mélodies alternent entre envolées épiques et ballades intimistes, portées par la voix éraillée si caractéristique de Louis. Les textes, poétiques et engagés, abordent des thèmes universels : le temps qui passe, les relations humaines, la quête de sens dans un monde en perpétuel mouvement. Des titres comme Sunday Afternoon, Le Temps que tu reviennes, On roule trop vite, L’Orage ou encore I Met John témoignent de cette richesse thématique et mélodique.
La critique salue la qualité de ce premier album solo. La presse spécialisée souligne la beauté des arrangements, la justesse des interprétations et le courage d’un artiste qui s’est lancé dans une nouvelle aventure sans le soutien d’une maison de disques. Les auditeurs apprécient particulièrement la dimension poétique et contemplative de l’ensemble, qui invite à faire une pause et à réfléchir en musique au monde environnant. Si certains regrettent une uniformité de tempo sur certains morceaux, l’ensemble demeure largement salué comme une réussite artistique majeure. La Folie des hommes confirme que Louis Delort possède non seulement une voix exceptionnelle, mais également un véritable talent de compositeur et d’auteur capable de toucher le cœur de ses auditeurs.
Une carrière diversifiée : pédagogie, télévision et vie personnelle
L’enseignement et la transmission
Depuis 2020, Louis Delort occupe une fonction de coordinateur pédagogique et professeur de chant à l’École Professionnelle des Arts de la Scène (EPAS), située à Mâcon. Cette institution forme de jeunes talents aux métiers du spectacle vivant, et Louis y transmet son expertise vocale et scénique acquise au fil de ses expériences. Déjà parrain de l’école en 2019-2020, il avait accompagné les étudiants dans leurs répétitions, spectacles et sessions en studio d’enregistrement. Son approche pédagogique s’appuie sur sa formation au coaching vocal dispensée par Damien Silvert, coach réputé ayant travaillé avec Mika, Gad Elmaleh ou encore les candidats de The Voice. Cette double casquette d’artiste et de pédagogue lui permet de rester connecté au monde du spectacle tout en cultivant une autre dimension de sa carrière. Son père Laurent Delort, alias Al, intervient également à l’EPAS en tant que professeur de guitare, perpétuant ainsi une transmission artistique familiale.
The Voice All Stars : un retour applaudi
En 2021, Louis Delort participe à l’édition anniversaire de The Voice, intitulée The Voice : All Stars, qui réunit d’anciens candidats marquants de l’émission. Dix ans après sa participation initiale, il revient sur le plateau avec la ferme intention de réitérer l’exploit d’avoir fait se retourner tous les coachs. Pour les auditions à l’aveugle, il choisit le titre poignant To Build A Home du groupe The Cinematic Orchestra, une chanson qui résonne avec émotion et profondeur. Zazie se retourne au premier couplet, suivie rapidement par Florent Pagny qui le reconnaît immédiatement et encourage les autres coachs à se retourner également. Mika, Patrick Fiori et Amel Bent appuient effectivement sur leur buzzer. Louis choisit finalement de rejoindre l’équipe de Patrick Fiori, l’ami de Garou, bouclant ainsi une boucle symbolique.
Lors de la cross-battle, il affronte Anahy, autre ancien talent de l’équipe de Garou lors de la première saison. Il interprète In My Blood de Shawn Mendes et obtient les louanges des coachs lors des répétitions, ainsi que des conseils de Camille Lellouche sur sa posture scénique. Sa prestation enflamme le public, les coachs et même les musiciens. Patrick Fiori félicite son protégé pour son talent et son humilité. Louis obtient finalement 68 % des votes et se qualifie pour la demi-finale. Pour cette étape cruciale, il se retrouve en compétition face à MB14 et Paul, et choisit d’interpréter un titre emblématique de Téléphone, La Bombe humaine. Il frôle l’élimination mais décroche sa place en finale grâce aux votes du public. En tant que sixième et dernier talent finaliste, il donne tout lors de son numéro solo sur Fix You de Coldplay, accompagné d’une danseuse sous un ciel étoilé. La soirée culmine avec ses retrouvailles tant attendues avec Garou, son ancien coach. Louis Delort termine finalement à la deuxième place de cette édition spéciale, reproduisant exactement son classement de 2012.
Vie personnelle et paternité
Sur le plan personnel, Louis Delort partage sa vie avec Angèle Debono. Le 11 septembre 2022, le couple annonce qu’ils attendent un enfant pour décembre. Finalement, le 26 octobre 2022, Angèle donne naissance à un garçon prénommé Léon, arrivé avec un mois d’avance. Cette paternité constitue une nouvelle étape dans la vie de l’artiste, qui découvre alors les joies et les responsabilités familiales. Parallèlement, Louis Delort et Angèle développent un projet musical commun baptisé ANIMA. Ce duo explore de nouvelles sonorités et devrait donner lieu à la sortie d’un EP, initialement prévu pour l’automne 2024. Cette collaboration artistique avec sa compagne témoigne d’une volonté de partager également sur le plan créatif les affinités qui les unissent.
Starmusical : un hommage au patrimoine de la comédie musicale
En 2024, Louis Delort rejoint la distribution de Starmusical, spectacle produit par Claude Cyndecki de Cheyenne Production. Ce show rend hommage à plus de cinquante ans de comédies musicales françaises, réunissant une trentaine d’artistes issus de différentes générations. Louis y interprète notamment Sur ma peau, extrait de 1789 : Les Amants de la Bastille, dans une version repensée qui ne reprend ni la chorégraphie ni les textes d’avant-scène originaux. Comme il l’explique dans une interview accordée à Pozzo Live, il ne s’agit pas de plagiat mais d’une redécouverte des chansons avec les artistes originaux dans de nouvelles interprétations. Ce spectacle, présenté à l’AccorArena de Paris le 27 mars 2024 puis en tournée dans toute la France jusqu’au 27 avril, permet à Louis Delort de renouer avec l’univers des grandes productions musicales tout en célébrant le patrimoine de cette forme d’art qu’il affectionne particulièrement.
Le Roi Soleil : un rôle emblématique dans une œuvre culte
La genèse du revival de 2025
En septembre 2025, une annonce officielle fait grand bruit dans le monde de la comédie musicale française : Louis Delort rejoint la distribution du revival de Le Roi Soleil, spectacle culte créé en 2005 par Dove Attia et Albert Cohen, mis en scène et chorégraphié par Kamel Ouali. Vingt ans après sa création au Palais des sports de Paris, cette comédie musicale qui a rassemblé 1,6 million de spectateurs en trois cent quatre-vingts représentations effectue un retour triomphal. Le spectacle raconte de façon romancée la vie de Louis XIV, suivant le fil d’une histoire d’amour impossible entre le Roi-Soleil et Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin. Parmi les tubes du spectacle figurent Je fais de toi mon essentiel, Être à la hauteur et Tant qu’on rêve encore, devenus des classiques repris en chœur par le public.
Cette nouvelle version, désormais produite par Décibels Productions, bénéficie d’une mise en scène actualisée tout en conservant l’esprit original qui a fait le succès du spectacle. Emmanuel Moire, qui avait créé le rôle de Louis XIV en 2005, reprend son personnage emblématique, apportant continuité et légitimité au projet. Le casting s’enrichit de nouveaux talents issus notamment de The Voice, témoignant de l’impact durable de ce télé-crochet sur le monde de la comédie musicale française. Lou Jean incarne Marie Mancini, Flo Malley interprète François de Vendôme (rôle créé par Merwan Rim), tandis que Vanina (choriste pour Slimane et Lara Fabian, également entendue dans Vaiana 2) et Margaux Heller complètent la distribution dans le rôle de Madame de Montespan.
Philippe d’Orléans : reprendre l’héritage de Christophe Maé
Louis Delort hérite du rôle de Philippe d’Orléans, dit Monsieur, frère cadet de Louis XIV. Ce personnage central du spectacle avait été créé en 2005 par Christophe Maé, alors totalement inconnu du grand public. Le Roi Soleil avait constitué pour lui un tremplin décisif vers une carrière solo couronnée de succès, tout comme le spectacle avait lancé Emmanuel Moire. Reprendre ce rôle représente donc un défi de taille pour Louis Delort, qui doit à la fois honorer l’interprétation originale devenue iconique et apporter sa propre sensibilité au personnage. Philippe d’Orléans, frère fantasque et flamboyant du roi, incarne dans le spectacle une figure complexe, partagée entre l’ombre du monarque et sa propre quête d’identité. Le personnage chante notamment Ça marche, morceau emblématique qui ouvre le spectacle sur une note ironique et décalée.
Sur les réseaux sociaux, Louis Delort exprime son enthousiasme face à cette nouvelle aventure : selon ses propres mots rapportés par la presse, il se dit ravi de reprendre le rôle de Monsieur dans le retour du Roi Soleil et donne rendez-vous très bientôt au public. Cette nomination témoigne de la reconnaissance de son talent et de son expérience dans le domaine des comédies musicales. Après avoir incarné Ronan dans 1789 et participé à Starmusical, Louis Delort possède désormais la maturité et la stature nécessaires pour endosser un rôle aussi emblématique. Récemment devenu père, il perçoit dans ce retour au monde de la comédie musicale un nouveau défi artistique qui s’inscrit dans la continuité logique de son parcours.
Une tournée nationale ambitieuse
Le spectacle est présenté en première le 28 novembre 2025 au Millesium d’Épernay, avant une résidence parisienne au Dôme de Paris – Palais des Sports du 4 décembre 2025 au 18 janvier 2026. Cette longue série de représentations dans la capitale permet au public parisien de découvrir ou redécouvrir le spectacle dans sa nouvelle mouture. La billetterie connaît un succès retentissant avec plus de 250 000 billets vendus avant même le début des représentations, témoignant de l’engouement persistant pour cette œuvre devenue culte. Après Paris, le spectacle entame une vaste tournée nationale dans les plus grands Zéniths de France : Marseille (Dôme de Marseille, 24-25 janvier 2026), Rouen (Zénith, 31 janvier-1er février 2026), Caen (Zénith, 6-8 février 2026), Montpellier (Zénith Sud, 12-14 février 2026), Dijon (Zénith, 19-22 février 2026), Amiens (Zénith, 28 février-1er mars 2026) et Orléans (Zénith, 7-8 mars 2026).
La tournée se poursuit ensuite dans d’autres grandes villes françaises, incluant notamment Fréjus, Nantes, Lille, Clermont-Ferrand, Toulouse, Pau, Poitiers, Brest, Saint-Étienne, Amnéville, Strasbourg, Bordeaux, Nice, Lyon, Nancy et Reims. Ce calendrier ambitieux promet une large accessibilité géographique et permet au spectacle de toucher un public étendu sur l’ensemble du territoire national. Cette dimension nationale de la tournée rappelle celle de 1789, où Louis Delort avait également sillonné la France pour plus de trois cents représentations. L’expérience acquise lors de cette première aventure en comédie musicale s’avère donc précieuse pour affronter les exigences d’une telle tournée.
Une production somptueuse entre nostalgie et modernité
Le revival du Roi Soleil ne se contente pas de reproduire à l’identique le spectacle de 2005. Kamel Ouali et Dove Attia ont repensé certains aspects de la mise en scène pour l’adapter aux attentes du public contemporain tout en préservant l’esprit qui a fait le charme de l’original. Les costumes somptueux, les décors flamboyants et les tubes mythiques demeurent au cœur du dispositif, mais sont rehaussés par une démesure et une énergie renouvelées. Une nouvelle chanson vient enrichir la partition originale, signe que les créateurs souhaitent également surprendre les spectateurs qui connaissent le spectacle par cœur. Le Dôme de Paris se transforme en Versailles pop, recréant l’atmosphère du Grand Siècle avec les codes esthétiques de la comédie musicale moderne.
Cette production se situe à la croisée entre nostalgie scintillante et plaisir assumé. Elle s’adresse aussi bien aux spectateurs qui ont découvert le spectacle en 2005 et souhaitent retrouver les émotions de l’époque qu’à une nouvelle génération d’amateurs de comédies musicales qui découvriront l’œuvre pour la première fois. Louis Delort, avec sa double légitimité d’ancien de 1789 et de finaliste de The Voice, incarne parfaitement ce pont entre générations. Son profil correspond à l’esprit du spectacle : une fusion entre talent brut, charisme scénique et capacité à émouvoir un large public. Le retour du Roi Soleil marque ainsi une nouvelle étape dans sa carrière, confirmant son statut d’artiste incontournable du paysage de la comédie musicale française.
Chronologie de la carrière de Louis Delort
5 août 1993 : Naissance à Écully (Rhône)
2009 : Quitte le lycée Edgar Quinet à Bourg-en-Bresse à l’âge de seize ans pour intégrer le conservatoire de Mâcon
Juin 2010 : Formation du groupe The Sheperds avec Lucas Goudard et Victorien Berger
7 juin 2011 : Sortie du premier EP The Gold Taste
25 février – 12 mai 2012 : Participation à la première saison de The Voice, termine deuxième
Juin 2012 : Sortie de l’album compilation Louis Delort rassemblant ses performances de The Voice
Juillet 2012 : Annonce de son intégration à la troupe de 1789 : Les Amants de la Bastille
10 octobre 2012 : Première représentation de 1789 au Palais des sports de Paris
12 septembre 2012 : Sortie du single Tomber dans ses yeux (duo avec Camille Lou)
8 avril 2013 : Dévoilement du clip de Sur ma peau (coécrit avec son père Laurent Delort)
26 août 2013 : Sortie du single Je suis là (Louis Delort and The Sheperds)
14 décembre 2013 : Prix de la Révélation francophone de l’année aux NRJ Music Awards
5 janvier 2014 : Dernière représentation de 1789 : Les Amants de la Bastille
9 juin 2014 : Sortie du single Outre-Manche
20 octobre 2014 : Sortie de l’album Louis Delort and The Sheperds
16 mai 2014 – 13 juillet 2015 : Tournée nationale avec The Sheperds
2016 : Séparation du groupe The Sheperds
27 janvier 2017 : Dernier concert complet à Mornant (Rhône)
Mars 2017 : Lancement d’une campagne de financement participatif pour l’album solo
13 avril 2018 : Sortie du single Le Monde est à rendre
8 juin 2018 : Sortie de l’EP Stockholm
29 septembre 2018 : Sortie de l’album solo La Folie des hommes
2019-2020 : Parrain de l’École Professionnelle des Arts de la Scène (EPAS)
Depuis 2020 : Coordinateur pédagogique et professeur de chant à l’EPAS de Mâcon
2021 : Participation à The Voice : All Stars, termine deuxième
26 octobre 2022 : Naissance de son fils Léon
27 mars 2024 : Participation au spectacle Starmusical à l’AccorArena de Paris
Septembre 2025 : Annonce de sa participation au revival du Roi Soleil dans le rôle de Philippe d’Orléans
28 novembre 2025 : Première représentation du Roi Soleil au Millesium d’Épernay
4 décembre 2025 – 18 janvier 2026 : Résidence au Dôme de Paris – Palais des Sports
Janvier-mars 2026 : Tournée nationale du Roi Soleil dans les Zéniths de France
Annexes : discographie et filmographie
Discographie
Albums
Louis Delort (2012) – Compilation des performances de The Voice
1789 : Les Amants de la Bastille (2012) – Album studio du spectacle musical
Louis Delort and The Sheperds (2014) – Premier album avec le groupe
La Folie des hommes (2018) – Premier album solo
Singles
Je suis là (2013) – Louis Delort and The Sheperds
Sur ma peau (2013) – Extrait de 1789
Tomber dans ses yeux (2012) – Duo avec Camille Lou, extrait de 1789
Outre-Manche (2014) – Louis Delort and The Sheperds
Le Monde est à rendre (2018) – Premier extrait de La Folie des hommes
EPs
The Gold Taste (2011) – The Sheperds
Stockholm (2018)
Filmographie et spectacles
Comédies musicales
1789 : Les Amants de la Bastille (2012-2014) – Rôle de Ronan Mazurier
Starmusical (2024) – Hommage aux comédies musicales françaises
Le Roi Soleil (2025-2026) – Rôle de Philippe d’Orléans
Télévision
The Voice : La plus belle voix (2012) – Finaliste, deuxième place
The Voice : All Stars (2021) – Finaliste, deuxième place
300 chœurs pour les fêtes (2012) – Avec la troupe de 1789
La Chanson de l’année – Interprétation de Tomber dans ses yeux avec Camille Lou
Captation cinéma
1789 : Les Amants de la Bastille (2014) – Pathé Live, projection en 3D relief
Récompenses et distinctions
NRJ Music Awards 2013 : Révélation francophone de l’année
Globes de Cristal 2013 : Meilleure Comédie Musicale de l’Année (avec 1789)
Conservatoire de Mâcon : Lauréat mention très bien en classe de chant
Conclusion : un artiste aux multiples facettes
Louis Delort incarne une génération d’artistes qui refusent de se laisser enfermer dans une seule étiquette. Tour à tour rockeur, interprète de comédies musicales, auteur-compositeur indépendant, professeur et père de famille, il a su construire une carrière polymorphe qui témoigne d’une soif constante de découverte et de renouvellement. De ses débuts dans un groupe de lycée à sa participation imminente au revival du Roi Soleil, il a traversé les univers musicaux avec une constance remarquable : celle d’une voix unique, reconnaissable entre mille, et d’une sincérité artistique qui touche le public au cœur.
Son parcours illustre également les mutations du spectacle vivant français, où les émissions de télé-crochet comme The Voice sont devenues de véritables tremplins vers les planches des comédies musicales. Louis Delort a su saisir ces opportunités tout en préservant son indépendance créative, n’hésitant pas à financer son album solo par le biais de ses admirateurs lorsqu’il souhaitait échapper aux contraintes des maisons de disques. Cette double dimension – popularité médiatique et exigence artistique – fait de lui un artiste complet, capable de s’adresser aussi bien au grand public qu’aux connaisseurs exigeants.
En endossant le rôle de Philippe d’Orléans dans Le Roi Soleil, Louis Delort franchit une nouvelle étape symbolique. Il reprend l’héritage d’un spectacle qui a marqué toute une génération et a lancé la carrière de figures majeures de la chanson française. Cette responsabilité, il l’aborde avec la maturité d’un artiste qui a déjà prouvé sa capacité à incarner des personnages emblématiques et à émouvoir des milliers de spectateurs soir après soir. Le public découvrira ainsi un Philippe d’Orléans nourri de toute l’expérience accumulée depuis 1789, un personnage porté par une voix devenue iconique et une présence scénique affirmée. Le retour du Roi Soleil s’annonce comme l’un des événements majeurs de la scène musicale française des années 2025-2026, et Louis Delort y tiendra une place centrale, confirmant son statut d’artiste incontournable du spectacle vivant contemporain.
Au Théâtre du Châtelet : une comédie musicale flamboyante pour célébrer les fêtes
Les fêtes de fin d’année 2025 s’annoncent sous le signe de la diversité et de l’amour au Théâtre du Châtelet. Du 5 décembre 2025 au 10 janvier 2026, l’institution parisienne accueille une nouvelle production française de « La Cage aux Folles », la célèbre comédie musicale de Broadway signée Jerry Herman et Harvey Fierstein. Pour cette création inédite, Olivier Py, directeur du Châtelet, endosse simultanément les casquettes de metteur en scène et de traducteur, offrant au chef-d’œuvre américain une version française qui se veut à la fois fidèle à l’esprit originel et résolument contemporaine. Laurent Lafitte, ancien pensionnaire de la Comédie-Française, s’empare du rôle emblématique d’Albin, le chanteur de cabaret qui se métamorphose chaque soir en Zaza Napoli, une créature de paillettes et de plumes. Face à lui, Damien Bigourdan incarne Georges, le propriétaire du cabaret et compagnon d’Albin depuis vingt ans. Cette distribution prestigieuse porte une vision artistique ambitieuse : replacer le musical dans son contexte naturel, celui du cabaret, tout en réaffirmant sa dimension politique à l’heure où les droits des minorités LGBTQI+ demeurent menacés dans de nombreux endroits du monde. Quarante-deux ans après son triomphe à Broadway, « La Cage aux Folles » continue de chanter la liberté d’être soi. Son hymne « I Am What I Am » résonne aujourd’hui comme un manifeste intemporel pour la tolérance et l’acceptation des différences.
L’œuvre originale : de Jean Poiret à Jerry Herman
Tout commence au Théâtre du Palais-Royal, le 1er février 1973. Ce soir-là, Jean Poiret et Michel Serrault créent « La Cage aux Folles », une comédie qui va bouleverser le paysage théâtral français. L’intrigue met en scène Georges et Albin, couple homosexuel vivant à Saint-Tropez où ils dirigent un cabaret de travestis dont Albin constitue, sous le nom de Zaza Napoli, l’attraction principale. Leur existence tranquille bascule lorsque le fils de Georges, annonce ses fiançailles avec la fille d’un homme politique ultraconservateur. La genèse de cette pièce remonte à 1967, lorsque Jean Poiret découvre « L’Escalier » de Charles Dyer, un drame anglais dépeignant les déchirements d’un couple d’homosexuels vieillissants. Poiret décide alors d’en écrire le « négatif comique », transformant la noirceur en comédie boulevardière. Le pari semble audacieux, presque téméraire : à cette époque, l’homosexualité demeure largement taboue dans la société française. Les premières critiques oscillent entre éloge du jeu des comédiens et accusations de caricature. Certains militants homosexuels appellent même au boycott. Pourtant, le bouche-à-oreille fonctionne admirablement. Un mois après la première, « La Cage aux Folles » triomphe. La pièce sera jouée près de deux mille fois, d’abord cinq années consécutives au Palais-Royal, puis deux ans supplémentaires au Théâtre des Variétés. Le public découvre des personnages attachants, loin des stéréotypes habituels, portés par le talent comique du duo Poiret-Serrault.
Le passage à Broadway et la naissance du musical
En 1983, dix ans après la création parisienne, « La Cage aux Folles » franchit l’Atlantique sous une forme entièrement renouvelée. Le compositeur et parolier Jerry Herman, auréolé du succès de « Hello, Dolly! » vingt ans plus tôt, s’associe à Harvey Fierstein pour créer une comédie musicale originale. Les deux hommes, fervents défenseurs des droits LGBTQI+, ne se contentent pas d’adapter la pièce de Poiret : ils la réinventent comme une véritable célébration de la diversité. Arthur Laurents assure la mise en scène de cette production qui s’ouvre le 21 août 1983 au Palace Theatre de Broadway. Le spectacle connaît un triomphe immédiat et se maintient à l’affiche durant quatre ans, totalisant mille sept cent soixante et une représentations. En 1984, la production originale rafle six Tony Awards, dont celui de la meilleure comédie musicale, de la meilleure musique et du meilleur livret. George Hearn, dans le rôle d’Albin, reçoit le Tony du meilleur acteur, consacrant sa prestation mémorable. Le musical Broadway diffère sensiblement de la pièce française. Si l’intrigue demeure identique, la dimension musicale amplifie l’émotion et le propos politique. Le numéro « I Am What I Am », clôturant le premier acte, devient instantanément un hymne pour la communauté gay. La chanson sera même reprise par Gloria Gaynor, transformant cette déclaration de fierté en tube du disco. Broadway accueillera deux reprises triomphales de l’œuvre : en 2004-2005, puis en 2010 avec Kelsey Grammer et Douglas Hodge, cette dernière production remportant à son tour trois Tony Awards dont celui de la meilleure reprise. Chaque version confirme l’universalité d’un spectacle qui transcende les époques.
Une tentative française en 1999
En 1999, Alain Marcel produit une adaptation française du musical au Théâtre Mogador. Malgré la qualité du projet, cette version ne rencontre pas le succès espéré et s’arrête après cent représentations. Le public français, très attaché à la pièce originale et aux films d’Édouard Molinaro avec Michel Serrault, peine à adopter cette forme musicale. Plus de vingt-cinq ans plus tard, Olivier Py relève le défi d’offrir à cette comédie musicale légendaire une nouvelle vie en langue française.
La vision d’Olivier Py : le cabaret comme manifeste politique
Un artiste aux multiples facettes
Olivier Py incarne parfaitement l’artiste total. Né en 1965, ce dramaturge, metteur en scène, acteur et écrivain a successivement dirigé le Centre Dramatique National d’Orléans, l’Odéon-Théâtre de l’Europe, puis le Festival d’Avignon pendant neuf ans, avant de prendre la tête du Théâtre du Châtelet en 2023. Son parcours témoigne d’un engagement constant pour un théâtre exigeant, poétique et profondément humaniste. Parallèlement à sa carrière de metteur en scène, Olivier Py mène depuis 1996 une vie parallèle sous les traits de Miss Knife, son double féminin. Cette chanteuse de cabaret désespérée et flamboyante constitue bien plus qu’un simple numéro : elle représente une part essentielle de sa personnalité artistique, un espace de liberté où s’expriment la mélancolie, l’humour et la revendication. Miss Knife a conquis les scènes de Paris, New York, Bruxelles, Madrid et Athènes, portant des chansons qui mêlent tendresse et dérision. Le Châtelet a d’ailleurs accueilli en novembre 2024 son récital « Miss Knife Forever », célébrant trente ans de carrière de ce personnage attachant. Cette double identité éclaire le choix d’Olivier Py pour mettre en scène « La Cage aux Folles ». Lui qui connaît intimement l’univers du cabaret, ses codes, ses excès et sa poésie particulière, dispose d’une légitimité naturelle pour réinscrire le musical dans son contexte originel.
Un parti pris artistique affirmé
Loin de la facilité des clichés, la traduction et la mise en scène d’Olivier Py cherchent à extraire « La Cage aux Folles » des représentations caricaturales que le théâtre et le cinéma ont parfois véhiculées. Son approche consiste à replacer l’intrigue dans l’univers du cabaret, cet espace de jeu sur les identités où règnent la liberté et la transgression. Sur scène, Zaza chante et danse, offrant au public le spectacle d’une vedette accomplie. Mais hors des projecteurs, l’artiste affronte des questions essentielles : l’homoparentalité, l’amour inconditionnel d’un parent pour son enfant par-delà les assignations de genre, la légitimité d’exister pleinement dans une société qui résiste encore à la différence. Cette dualité entre l’éclatante performer et l’être vulnérable constitue le cœur battant de la mise en scène de Py. Le directeur du Châtelet assume pleinement la dimension politique de l’œuvre. Créée à Broadway en pleine épidémie de sida, à une époque où l’homophobie atteignait des sommets, « La Cage aux Folles » constituait déjà un acte militant. Plus de quarante ans plus tard, le spectacle conserve une brûlante actualité. Les paillettes ne sont pas uniquement décoratives : elles constituent une arme pacifiste dans un combat pour la tolérance qui demeure toujours nécessaire.
Une distribution de prestige
Laurent Lafitte, un rêve d’enfance
Laurent Lafitte endosse le rôle de Zaza, accomplissant ce qu’il qualifie lui-même de « rêve d’enfant ». Âgé de cinquante et un ans, cet acteur au parcours prestigieux a quitté la Comédie-Française en mai 2025 après douze années comme pensionnaire de la vénérable institution. Son répertoire à la Comédie-Française comprend notamment « Cyrano de Bergerac », « Le Côté de Guermantes » et « Dom Juan ». Au cinéma, Laurent Lafitte a tourné avec les plus grands réalisateurs français, enchaînant les succès dans des registres variés. On l’a vu récemment dans « T’as pas changé », « La femme la plus riche du monde » et « Marcel et Monsieur Pagnol ». Pourtant, « La Cage aux Folles » ne constitue pas sa première incursion dans la comédie musicale. En 2010, il était déjà en tête d’affiche de « Rendez-vous » au Théâtre de Paris, qu’il avait lui-même coadapté aux côtés de Kad Merad. Cette expérience lui confère une aisance précieuse pour aborder le rôle exigeant d’Albin, qui nécessite à la fois un jeu d’acteur subtil, une présence scénique flamboyante et des qualités vocales affirmées.
Damien Bigourdan et les rôles principaux
Face à Laurent Lafitte, Damien Bigourdan incarne Georges, le propriétaire du cabaret et compagnon d’Albin. Acteur fidèle d’Olivier Py, Bigourdan possède une solide expérience du répertoire musical et dramatique. On l’a notamment vu dans « L’Impresario de Smyrne » à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet, « Traviata, vous méritez un monde meilleur » et « La Petite Boutique des horreurs » à l’Opéra-Comique. La distribution principale réunit également Harold Simon dans le rôle de Jean-Michel, le fils de Georges dont l’annonce de mariage déclenche l’intrigue. Gilles Vajou interprète Édouard Dindon, le beau-père conservateur, tandis qu’Émeline Bayart incarne son épouse Marie Dindon. On retrouve par ailleurs Émeric Payet en Jacob, le majordome, Lara Neumann en Jacqueline, Maë-Lingh Nguyen en Anne et Édouard Thiébaut en Francis.
Les Cagelles et les ensembles
Une comédie musicale de cette envergure nécessite des ensembles vocaux et chorégraphiques remarquables. Les Cagelles, ces artistes travestis qui constituent la troupe du cabaret, sont incarnés par treize performers : Théophile Alexandre, Axel Alvarez, Pierre-Antoine Brunet, Loïc Consalvo, Greg Gonel, Rémy Kouadio, Alexandre Lacoste, Julien Marie-Anne, Maxime Pannetrat, Geoffroy Poplawski, Lucas Radziejewski et Jérémie Sibethal. Chacun de ces artistes apporte sa personnalité et son talent à ces numéros spectaculaires qui rythment la soirée.
Les Tropéziens et Tropéziennes, habitants de Saint-Tropez participant à l’action, comptent dix interprètes dont Jean-Luc Baron, Jeff Broussoux, Simon Froget-Legendre, Ekaterina Kharlov, Talia Mai, Guillaume Pevée, Marc Saez, Véronick Sévère, Fabrice Todaro et Marianne Viguès. Enfin, cinq swings assurent les remplacements éventuels : Raphaëlle Arnaud, Simon Draï, Mickaël Gadea, Grégory Juppin et Killian Vialette.
L’équipe artistique et technique
Direction musicale et orchestration La direction musicale est confiée à un duo de chefs : Christophe Grapperon et Stéphane Petitjean. Ils dirigent l’orchestre Les Frivolités Parisiennes, ensemble réputé pour son approche inventive du répertoire lyrique et musical. Les Frivolités Parisiennes apportent leur virtuosité et leur sensibilité à cette partition exigeante de Jerry Herman, qui mêle influences jazz, music-hall et grandes traditions de Broadway.
Décors et costumes
Pierre-André Weitz signe simultanément les décors et les costumes de cette production. Collaborateur de longue date d’Olivier Py, il a conçu la scénographie et les tenues de plus de quarante spectacles du metteur en scène. Cette complicité artistique garantit une cohérence visuelle forte entre l’univers du cabaret et les moments plus intimes de l’intrigue. Les costumes promettent paillettes, plumes et audaces chromatiques, tandis que le décor devra évoquer à la fois l’effervescence du music-hall et la douceur méditerranéenne de Saint-Tropez.
Chorégraphie et lumières
Ivo Bauchiero assure la chorégraphie générale du spectacle, avec la collaboration d’Aurélien Lehmann pour les séquences de claquettes. Les numéros dansés constituent un élément essentiel de « La Cage aux Folles », permettant de déployer toute la virtuosité des Cagelles et la sensualité des tableaux de cabaret. Bertrand Killy conçoit les lumières, élément crucial pour créer l’atmosphère du cabaret, alternant projecteurs éblouissants et éclairages intimistes selon les scènes. Le sound design est confié à Unisson Design, garantissant une qualité acoustique optimale pour cette production musicale.
Assistants et collaborateurs
Nicolas Guilleminot assiste Olivier Py à la mise en scène, Clément Debras seconde Pierre-André Weitz pour les décors, et Mathieu Trappler l’assiste pour les costumes. Cette équipe complète témoigne de l’ampleur de la production mise en place par le Théâtre du Châtelet, en accord avec Les Visiteurs du Soir.
Avec « La Cage aux Folles », le Théâtre du Châtelet offre au public parisien un spectacle familial aux résonances universelles. Olivier Py, en artiste complet qu’il est, sait que derrière les paillettes et les numéros éblouissants se cachent des questions essentielles sur l’acceptation, l’amour et la liberté d’être soi. Laurent Lafitte et Damien Bigourdan, entourés d’une troupe talentueuse, portent cette histoire qui a su traverser les décennies sans jamais perdre sa pertinence. Quarante-deux ans après Broadway, cinquante-deux ans après le Palais-Royal, « La Cage aux Folles » continue de chanter qu’il faut avoir le droit d’être qui l’on est, un être à part, une œuvre d’art. Dans un monde où les acquis en matière de droits des minorités demeurent fragiles, ce spectacle généreux rappelle que la tolérance et la différence ne s’opposent pas à l’indifférence : elles exigent au contraire une vigilance constante et un combat pacifique mais déterminé. Les fêtes de fin d’année au Châtelet s’annoncent flamboyantes, émouvantes et bien nécessaires !
Au Théâtre Actuel la Bruyère, la vie résiste à la barbarie
Dix ans après le Bataclan, le témoignage d’Antoine Leiris trouve au Théâtre Actuel la Bruyère une incarnation scénique qui transcende le document pour atteindre l’universel. Porté par la performance exceptionnelle de Mickaël Winum, d’une justesse bouleversante, ce solo magistral doit également à la mise en scène d’Olivier Desbordes qui a su ne garder que l’essentiel : le cheminement d’un homme qui refuse de céder au désespoir.
L’écriture comme rempart contre la haine
Le 13 novembre 2015, Hélène Leiris tombe sous les balles terroristes au Bataclan. Son mari Antoine, journaliste, reste seul avec Melvil, leur fils de dix-sept mois. Trois jours plus tard, il publie sur Facebook une adresse aux meurtriers qui sera partagée des dizaines de milliers de fois. Ce message, devenu livre en 2016, constitue le matériau d’un solo où l’intimité la plus déchirante se mue en manifeste de résilience. Antoine Leiris y déploie une architecture du deuil en dix-sept étapes, une traversée qui mène de l’incompréhension absolue à la reconstruction quotidienne.
Un acteur qui incarne la dignité face à l’abîme
Mickaël Winum accomplit sur ce plateau un travail d’orfèvre où chaque geste, chaque inflexion vocale compte. Aucun effet recherché, aucun trait émotionnel forcé. Tout est juste. Sa présence physique évoque une fragilité combattante : le corps se replie sur lui-même dans les moments de sidération, puis se redresse progressivement au fil du récit. Sa voix, si caractéristique, possède cette qualité rare qui permet de passer de la colère sourde à la douceur paternelle sans jamais rompre la ligne mélodique du texte. Lorsqu’il évoque Melvil, son regard s’illumine d’une tendresse qui contraste avec l’effondrement intérieur qu’il vient de traverser quelques minutes plus tôt. Le comédien maîtrise admirablement l’art du silence. Ces suspensions, ces respirations, ces moments où le corps vacille avant de retrouver son aplomb créent une tension dramatique d’une puissance inouïe. Mickaël Winum n’interprète pas la douleur : il la laisse affleurer par intermittence, comme ces vagues de chagrin qui submergent les endeuillés à l’improviste. Son jeu procède par strates successives, révélant progressivement la complexité d’un homme qui doit simultanément faire son deuil, élever son fils et résister à la tentation de la haine. Cette performance atteint son apogée lors de la lecture de la lettre aux terroristes : debout face au public, lumières allumées, il transforme l’adresse intime en proclamation universelle.
Une dramaturgie de la reconstruction
Olivier Desbordes structure le spectacle selon une progression rigoureuse qui épouse les dix-sept étapes du livre d’Antoine Leiris. Cette construction n’a rien d’arbitraire : elle dessine une descente aux enfers suivie d’une remontée progressive vers la lumière. Le metteur en scène évite tout naturalisme. Il privilégie une approche presque clinique qui permet d’observer, comme au microscope, les mécanismes de la résilience. Chaque séquence possède sa propre identité visuelle et sonore : l’attente anxieuse se traduit par une immobilité minérale, la course dans Paris par une accélération du rythme musical, les moments avec Melvil par une douceur chromatique. Le dispositif scénographique participe de cette dramaturgie. Le carré de lumière au sol fonctionne comme un espace mental où se projettent les images du souvenir et du traumatisme. Les tennis d’Hélène, abandonnées en scène, deviennent un objet totémique que le comédien contourne, évite, puis finit par affronter. Les éclairages de Simon Lericq jouent un rôle narratif essentiel : des flash aveuglants suggèrent la violence de l’attentat, des pénombres enveloppantes matérialisent la nuit du deuil, une lumière progressivement plus chaude accompagne le retour à la vie. Moone, la musicienne en direct, construit une partition qui oscille entre brutalité électronique et mélodie infantile, créant un contrepoint permanent entre l’horreur du contexte et la nécessité de préserver l’enfance de Melvil.
Le théâtre comme acte de résistance
La portée symbolique du spectacle dépasse largement le cadre du témoignage individuel. En choisissant de porter à la scène les mots d’Antoine Leiris, Olivier Desbordes et Mickaël Winum accomplissent un geste politique au sens noble du terme. Ils rappellent que face à la barbarie, l’art demeure un espace de dignité irréductible. Le plateau devient le lieu d’une reconquête : reconquête de la parole contre le silence, de la mémoire contre l’oubli, de l’amour contre la haine. Le moment où le comédien transforme la lettre en avion de papier et l’envoie vers le public cristallise cette dimension collective. Ce geste simple transforme les spectateurs en dépositaires d’un message qu’ils doivent à leur tour transmettre. Le théâtre révèle ici sa fonction sociale fondamentale : créer une communauté temporaire d’individus qui partagent une émotion et une réflexion communes. En refusant toute complaisance dans la représentation de la souffrance, le spectacle évite l’écueil de la victimisation pour célébrer au contraire la force vitale qui permet de surmonter l’insupportable. Dans cette salle du IXe arrondissement, chaque représentation constitue une victoire discrète mais réelle. Non pas une victoire sur les meurtriers – comment pourrait-on vaincre rétroactivement la mort ? – mais une victoire sur notre propre sidération collective. Mickaël Winum ne pleure pas à notre place : il nous montre qu’il est possible de traverser l’enfer sans y laisser son humanité. Cette leçon de courage tranquille résonne bien au-delà des murs du théâtre.
Depuis vingt ans, François Mauduit trace un sillon remarquable dans le paysage chorégraphique français. Ancien soliste du Béjart Ballet Lausanne, ce passeur de la grande tradition classique a su imposer sa compagnie indépendante, créant des œuvres aussi variées que « Le Lac des Cygnes », « Madame Butterfly », « Les Quatre Saisons » de Vivaldi ou encore « Dans les yeux d’Audrey », son ballet-biopic consacré à Audrey Hepburn qui a connu un succès considérable. Pour célébrer ce vingtième anniversaire au 13E Art en décembre 2025, il reprend et retravaille « The Dancer(s) », spectacle créé en 2021, miroir autobiographique de la vie d’un danseur où se mêlent rêve et réalité, espoirs et désillusions.
François, quel bilan faites-vous de ces vingt années ?
Il faut être très patient et très persévérant. C’était une évolution lente. La danse classique n’est pas du tout dans l’œil des programmateurs, ou alors sous une forme particulière, avec un orchestre, des décors… Nous avons commencé dans des salles des fêtes, parfois même en extérieur, sur le bitume. On mettait le lino et on y allait ! Ce qui nous a permis de rencontrer un public tout nouveau qui découvrait un peu la danse avec nous. Et puis l’on progresse et, avec de la persévérance, même sans aides publiques, sans réseaux politiques, nous sommes parvenus à ce que je voulais.
Comment avez-vous vécu la façon dont le public a accueilli vos spectacles ?
Encore une fois, rien n’est simple pour une compagnie indépendante. Mais ce qui nous a aidés, c’est que dès le départ, nous avons eu le public avec nous, qui nous a beaucoup portés. Nous n’avons jamais été en peine de ce côté là. Donc au début, quand nous n’avions que notre envie de danser, le fait d’avoir le soutien enthousiaste du public, son accueil chaleureux, nous a énormément aidés.
Comment vous situeriez-vous entre le classique et le néoclassique ?
J’ai fait les deux. Si l’on prend « Dans les yeux d’Audrey », on est bien entre le classique et le néoclassique. J’ai aussi créé des ballets classiques, très classiques ! Je ne cherche pas trop à me situer. Je revendique le vocabulaire de la danse classique pour faire des tas de choses.
Il y a dans vos ballets un côté théâtral très marqué. Est-ce une chose que vous avez héritée de Maurice Béjart ?
Une chose est sûre : il m’a beaucoup influencé. Quand je suis arrivé chez lui, j’étais très jeune, je sortais de l’Opéra, ma vision de la danse classique était donc liée à ma formation. Chez Béjart, j’ai découvert autre chose. J’ai vu comment Maurice gérait la théâtralité, l’émotion, la mise en scène, les transitions, les changements musicaux. J’ai été d’autant plus fasciné de le voir travailler qu’à l’époque, j’avais déjà envie d’être chorégraphe. Découvrir comment Maurice créait était exceptionnel. C’était vraiment un maître à part, l’un des grands chorégraphes du XXe siècle. Comment ne pas être influencé par un tel génie ?
Et vous fondez votre compagnie quand vous êtes encore avec lui, à Lausanne ?
Fonder ma propre troupe est une chose que j’avais en tête depuis très longtemps. C’était mon idée première, avant même de vouloir faire de la danse. Maurice Béjart m’a encouragé en me disant qu’il fallait le faire en étant jeune.
Comment définiriez-vous « The Dancer(s) », ce spectacle à la fois rétrospectif et un peu autobiographique ?
Il n’est pas tout à fait nouveau puisque je l’ai créé il y a quatre ans et il m’a paru opportun de le reprendre et de le retravailler pour les vingt ans de la compagnie. Oui, le ballet est en partie autobiographique, et beaucoup de danseurs devraient se retrouver dans ces souvenirs évoqués, parce que nous avons tous vécu la même chose. Je n’ai pas eu une vie différente des autres. Le public va pouvoir constater que nous avons la vie de tout le monde, avec nos espoirs, nos rêves, nos déceptions, la compétition, le regard que l’on porte sur soi-même. La différence réside dans le fait que pour nous, tout est resserré, accéléré, exacerbé.
Dans « The Dancer(s) », de quelle façon avez-vous équilibré votre narration entre réalité et rêverie ?
En fait, j’ai fait en sorte qu’on ne le découvre pas. Mon plus grand travail a consisté à cacher ce qui est vrai de ce qui est faux, ce qui vient de mon imaginaire et ce qui s’est réellement passé. Finalement, cela a été pour moi le travail le plus ardu : laisser les spectateurs toujours un peu dubitatifs. Le spectacle jongle entre le rêve et la réalité mais en vérité, il y a toujours un petit peu de manipulation dans la création artistique. Et précisément, il ne faut pas oublier que ce qui est génial dans la danse, c’est que l’on est toujours en train de flirter entre l’imaginaire et le réel. Ma démarche est vraiment d’aller toucher le premier pour finalement atteindre le second.
Pour ce qui concerne la partition musicale, j’imagine qu’elle sera variée comme d’habitude ?
Oui, j’ai choisi des musiques dans des styles très différents. Certaines sont très lourdes de sens, d’autres beaucoup plus légères. Le public pourra aussi entendre des voix de grands danseurs et de professeurs de danse.
Que peut-on dire au sujet des danseurs de la compagnie ?
Sur les douze danseurs, j’ai cette chance d’avoir un noyau qui est là depuis des années, dont deux danseurs qui sont là depuis l’origine. Cinq ou six sont présents depuis bientôt dix ans maintenant. Les autres sont issus de la junior compagnie, qui fait office de vivier et que j’ai fondée pour de jeunes danseurs vivant en immersion pendant un an avec nous et qui ont ensuite la possibilité de nous rejoindre. Les deux derniers arrivés viennent du Royal Swedish Ballet que dirige Nicolas le Riche et qui ont voulu faire un break et vivre une aventure différente. Chaque fois, ce sont de belles rencontres. Nous ne sommes pas très nombreux, il est important que cela fonctionne bien entre nous.
Sur un plan technique, découvrir et retenir une chorégraphie est-ce difficile ? La vidéo joue-t-elle un rôle important ?
Les danseurs ont une mémoire assez incroyable. Quand un ballet a été beaucoup travaillé, il est possible de le reprendre très facilement même des années après. Les automatismes reviennent très vite. Cela a été le cas avec « The Dancer(s) » que nous n’avions pas dansé depuis 2022. Tout leur travail fait appel à la mémorisation, ils sont en permanence en train d’apprendre de nouveaux exercices. Il faut aussi noter que dans le classique, certains mécanismes se retrouvent assez souvent : une école, une façon de faire les bras, d’assembler les pas. La vidéo peut aider au début. Par contre, quand il s’agit de reprendre un rôle, la transmission orale de celui qui l’a dansé auparavant est essentielle.
Pour le chorégraphe, la « fabrication » se passe comment ?
Pour ce qui me concerne, je suis assez lent. Je peux penser à une idée très longtemps en avance, la laisser, y revenir, chercher des musiques. Je n’ai pas besoin de dessiner ou de filmer, j’ai tout dans la tête. Mais une fois que je démarre en studio, je suis assez rapide. C’est une période où je peux aussi m’adapter aux danseurs, à leur état d’esprit. Par ailleurs, j’aime beaucoup reprendre un ballet pour l’enrichir de ce que l’expérience m’a apporté depuis sa création. La chorégraphie est un art fait de souplesse et de liberté !
À propos de François Mauduit
Le prix Léonide Massine : une reconnaissance prestigieuse
En 2010, François Mauduit a reçu le prestigieux prix Léonide Massine, distinction qui récompense l’excellence chorégraphique. Cette reconnaissance porte le nom de l’une des figures tutélaires de la danse du XXe siècle. Léonide Massine, chorégraphe russe naturalisé américain, fut le principal chorégraphe des Ballets russes de Serge de Diaghilev de 1915 à 1921, après le départ de Vaslav Nijinski. Massine a révolutionné l’art du ballet en créant des œuvres majeures telles que « Parade » sur une musique d’Erik Satie, « Le Tricorne » avec des décors de Picasso, ou encore « Le Chant du Rossignol » de Stravinsky dans des décors de Matisse. Son apport essentiel réside dans sa conception du ballet comme spectacle total, intégrant la danse, la musique, les décors et la pantomime en un ensemble dramatique cohérent. Recevoir un prix portant son nom témoigne de la qualité du travail de François Mauduit et de sa capacité à perpétuer une tradition chorégraphique exigeante tout en développant son propre langage artistique.
L’héritage de Maurice Béjart : de l’interprète au créateur
Durant ses quatre années au sein du Béjart Ballet Lausanne, de 2003 à 2007, François Mauduit n’a pas seulement été un danseur parmi d’autres. Il s’est distingué comme soliste dans des pièces emblématiques du répertoire de Maurice Béjart : « La Flûte enchantée », « L’Oiseau de feu », « Dionysos » et « L’amour, la danse ». Cette expérience auprès du maître a été formatrice à plus d’un titre. Mauduit a également interprété des œuvres du répertoire néoclassique, notamment « Le Fils prodigue » de George Balanchine et des ballets de Léonide Massine tels que « Parade » et « Le Tricorne », établissant ainsi un pont entre différentes écoles chorégraphiques. Cette formation éclectique, conjuguant l’académisme de l’Opéra de Paris et l’expressivité théâtrale de Béjart, nourrit aujourd’hui sa propre écriture chorégraphique. Son parcours illustre parfaitement comment un interprète de haut niveau peut, grâce à une expérience au contact des plus grands, développer son propre langage de créateur tout en restant fidèle aux fondamentaux de la grande tradition classique.
Sur le velours rouge du Théâtre des Variétés, le plus célèbre gentleman-cambrioleur de notre patrimoine littéraire fait aujourd’hui danser l’impossible. Depuis octobre, Grant Lawrens incarne ce prince de l’artifice dans un spectacle qui prouve que le boulevard parisien n’a rien perdu de sa capacité à enchanter les foules de tous âges.
Nicolas Nebot, metteur en scène rompu à l’art des créations familiales, signe ici une partition astucieuse qui transforme la salle à l’italienne en terrain de jeu. Le Paris des années folles s’y déploie à travers une scénographie hybride où décors réels et projections numériques véritablement bluffantes fusionnent avec un naturel déconcertant. Les magiciens Tony et Jordan, les fameux French Twins, font surgir des prodiges visuels qui servent parfaitement le récit. Cette alliance entre magie traditionnelle et technologies contemporaines dessine un univers où chaque effet devient rouage narratif.
L’intrigue file à vive allure : face à la redoutable comtesse de Cagliostro que la magnifique Sophie Tellier campe avec une gourmandise théâtrale réjouissante, Lupin déjoue pièges et poursuites sous l’œil obstiné de l’inspecteur Ganimard. Frantz Morel à l’Huissier compose un policier obstiné qui provoque le rire sans tomber dans la caricature. Autour d’eux gravitent Chiara Bosco, Alice Fleurey, Jérémy Ichou, Théo Lima et Agnès Miguras, troupe alerte qui navigue entre déguisements multiples et transformations express avec une énergie communicative.
Grant Lawrens porte le spectacle avec une aisance souveraine, composant un Lupin tout en élégance malicieuse et en désinvolture aristocratique. Son charisme naturel épouse parfaitement l’essence du personnage, ce mélange d’insolence et de raffinement qui fait du gentleman-cambrioleur une figure éternellement séduisante. Les costumes de Marie Credou et les lumières de Laurent Béal achèvent de plonger le public dans cette atmosphère Art déco où le crime devient chorégraphie.
Le texte d’Ely Grimaldi et Igor de Chaillé, habitués des grandes réussites jeune public, n’hésite pas à prendre ses distances avec Maurice Leblanc. Cette liberté narrative permet au spectacle de respirer, d’inventer son propre tempo, sa propre fantaisie. Le rythme ne faiblit jamais durant ces soixante-quinze minutes qui filent comme un tour de prestidigitation. Moyennant quoi, le succès est là et il n’est pas volé !
Le spectacle conquiert autant les enfants, captivés par les rebondissements et les tours de magie, que leurs parents, sensibles aux références culturelles ou liées à l’actualité du moment. Cette double lecture témoigne du savoir-faire d’une équipe qui a toujours refusé la facilité du divertissement formaté. L’interaction avec le public, jamais forcée, transforme chacun en complice potentiel des exploits du héros, instaurant une chaleureuse connivence entre la scène et la salle.
Dans l’écrin historique des Variétés, monument classé qui a vu défiler tant de gloires du théâtre français, ce spectacle trouve sa place naturelle. Il réussit le tour de force de faire vivre une légende littéraire tout en offrant un divertissement contemporain qui fait honneur aux codes du théâtre de boulevard. Une réussite qui donne furieusement envie de redécouvrir les aventures originales du personnage. Mais pour l’heure, varions les plaisirs et fonçons aux Variétés !
Caroline Devismes et Thomas Le Douarec retrouvent la scène pour défendre un texte contemporain signé Carlotta Clerici qui explore avec finesse et acuité les contradictions du sentiment amoureux.
Trois heures du matin. Alice débarque chez Hugo, cet homme qu’elle a tant aimé et dont elle s’est arrachée. Comédienne, elle sort de scène après avoir incarné une héroïne dévorée par la fièvre amoureuse. Avant de rentrer chez elle, elle veut savoir. Qu’en est-il, maintenant, de cet amour absolu qui les consumait sans pouvoir durer ? Un an s’écoule. C’est au tour d’Hugo de sonner à sa porte, hanté par la même interrogation lancinante.
Carlotta Clerici signe avec cette création un texte qui frappe par son intelligence émotionnelle et sa justesse psychologique. L’autrice-metteuse en scène explore sans complaisance cette zone trouble où l’attachement persiste alors que la relation s’est fracassée. Hugo et Alice s’aiment encore mais leurs conceptions de l’existence les rendent irréconciliables. Lui cultive sa liberté comme un jardin secret, elle aspire à un engagement total. Entre ces deux tempéraments, la vie commune devient un champ de mines. Le dialogue progresse comme une enquête intime, où chacun tente de comprendre pourquoi l’amour le plus ardent ne suffit pas à bâtir un quotidien.
La mise en scène privilégie la sobriété. Deux décors distincts racontent à eux seuls les univers antagonistes des protagonistes : l’appartement masculin, puis la maison féminine, dessinent deux manières d’habiter le monde. La lumière de Patrice Le Cadre et la musique d’Aldo Gilbert ponctuent les moments de tension et d’abandon sans jamais forcer l’émotion.
Caroline Devismes et Thomas Le Douarec forment un duo impressionnant comme jamais. Avec une belle intensité, lui campe un homme prisonnier de ses propres défenses, oscillant entre désir et fuite, machisme involontaire et vulnérabilité. Elle incarne Alice avec une délicatesse déchirante, portant à bout de bras les espoirs et les désillusions d’une femme qui voudrait conjuguer passion et stabilité. Leur jeu, nourri d’une connivence évidente, particulièrement touchant, transforme ce qui aurait pu n’être qu’un huis clos sentimental en une véritable radiographie des impasses du cœur.
Le texte de Carlotta Clerici évite tous les pièges du genre. Elle compose une partition où le rire affleure constamment, mais jamais pour détourner de l’essentiel. L’humour surgit des situations, des répliques acérées, des aveux maladroits. On rit, on s’émeut, on se reconnaît dans ces deux écorchés vifs qui cherchent l’impossible équation : ni avec toi, ni sans toi. Cette formule, qu’on retrouve de Truffaut à Duras, prend ici une résonance contemporaine. La pièce interroge avec finesse notre époque, ses injonctions contradictoires, ses quêtes d’absolu confrontées aux réalités prosaïques.
Au Studio Hébertot, l’intimité de la salle accentue la proximité avec ces deux âmes en quête d’elles-mêmes. On sort bouleversés, remués par cette exploration sans fard de ce qui demeure quand tout semble terminé. Un petit bijou théâtral à découvrir d’urgence !
Au carrefour des Cascades, à l’orée du Bois de Boulogne, le chapiteau familial est devenu le palais des mémoires. Avec cette 52ème création, la dynastie Gruss franchit un seuil inédit en transformant son répertoire circassien en partition chantée. L’idée de faire dialoguer l’art équestre avec les codes de la scène musicale contemporaine pourrait sembler périlleuse. Pourtant, dès l’ouverture orchestrale, l’osmose s’impose. Dirigé par Stephan Gruss avec la complicité scénographique de Grégory Antoine, ce spectacle dense refuse les facilités du divertissement formaté pour plonger dans l’intimité d’une transmission artistique bouleversante.
Le prétexte narratif se déploie avec une naïveté touchante mais non sans finesse : comment naît un spectacle Gruss ? La troupe nous convie dans les coulisses de sa propre alchimie créatrice, dévoilant les tâtonnements, les audaces, les fulgurances qui président à chaque nouvelle proposition, souvent avec une pointe d’humour. Cette mise en abyme devient le terreau d’une célébration émouvante de la famille comme creuset artistique. Trois générations se côtoient en piste, des aînées Gipsy Gruss et Svetlana Gruss jusqu’aux benjamines Gloria Florees et Venecia Florees, tissant devant nous la chaîne vivante d’un savoir-faire transmis de main en main, de regard en regard. L’absence du patriarche Alexis Gruss, disparu en 2024, plane sur l’ensemble comme une présence tutélaire que chacun honore à sa manière, par la grâce d’un souvenir, d’une figure équestre ou l’élan d’une voltige aérienne..
La cavalerie demeure évidemment l’épine dorsale de l’édifice. De nombreux chevaux de races variées évoluent sous la direction impeccable de Maud Gruss, qui perpétue l’exigence paternelle du dressage précis et respectueux. Chaque race possède ses caractéristiques propres et le spectacle célèbre cette diversité animale avec une science du rythme remarquable. Les numéros se succèdent dans une accélération progressive qui culmine avec un grand numéro de virtuosité où les cavaliers enchaînent sauts et voltiges sur des montures lancées au galop. Firmin Gruss, les jumeaux Charles et Alexandre Gruss y déploient une maîtrise confondante, mêlant puissance athlétique et légèreté chorégraphique.
Mais cette création affirme également son ambition aérienne avec une intensité troublante. Le jeune Alexander Malachikhin, nouvelle recrue de la compagnie, s’impose d’emblée par un numéro de sangles qui sidère par sa fluidité musculaire et son amplitude gestuelle. Suspendu à plusieurs mètres du sol, l’acrobate sculpte l’espace avec une élégance tout en retenue, alternant les figures de force pure et les tableaux contemplatifs où le corps semble flotter dans un ralenti onirique. Sa prestation dialogue magnifiquement avec celles de Pauline Mikolajczyk et Jeanne Gruss, qui maîtrisent le tissu aérien et le cerceau avec une grâce souveraine. L’équilibre entre l’esthétique circassienne traditionnelle et les codes contemporains du nouveau cirque s’installe ici avec fluidité, chaque artiste apportant sa singularité sans rompre l’harmonie d’ensemble.
La dimension musicale constitue l’autre grande réussite du spectacle. Les compositions originales de Sylvain Rolland, Massimo Murgia, Julien Teissier et Cyril Moret enveloppent chaque tableau d’une atmosphère spécifique, du lyrisme intimiste aux envolées festives. Margot Soria, chanteuse de talent et coautrice des textes, habite la scène vocale avec un tempérament affirmé. L’orchestre en direct, composé de sept musiciens, insuffle une énergie palpable que nulle bande préenregistrée ne saurait égaler. Cette présence sonore vivante dialogue constamment avec les corps en mouvement, créant une texture sensible où le geste et la note se répondent dans un jeu de miroirs subtil.
La scénographie de Grégory Antoine, conjuguée aux costumes de Sylvain Rigault, opte pour une palette chromatique éclatante sans verser dans le clinquant. Lumières changeantes, jeux d’ombres sur la toile du chapiteau, accessoires minimaux qui laissent toute latitude aux corps et aux animaux : tout concourt à faire de la piste un espace de projection imaginaire où chaque spectateur peut broder sa propre rêverie. L’ensemble respire une générosité franche, un désir communicatif de partager l’excellence sans ostentation.
Qui mieux que les Gruss pouvait célébrer la famille avec autant de conviction et de force ? Le spectacle possède cette vertu cardinale de conjuguer une extraordinaire technique et une profonde humanité. Dans ce grand moment d’unité, aucun numéro ne semble gratuit, chacun s’inscrit dans la trame narrative comme une confidence ou un aveu. Célestine Gruss, Olivia Gruss, les sœurs Florees : tous affirment leur personnalité propre tout en servant une vision collective qui transcende les ego. Cette cohésion familiale, loin d’être une simple image d’Épinal, irrigue chaque instant du spectacle d’une authenticité rare dans l’univers du divertissement contemporain.
Les Folies Gruss signent avec cette 52ème création une œuvre mûre et profondément émouvante, qui honore la mémoire d’Alexis Gruss tout en projetant la compagnie vers de nouveaux horizons. Entre tradition équestre et audaces scéniques, intimité familiale et ambition spectaculaire, Stephan Gruss et les siens trouvent un équilibre fragile et précieux. Un spectacle habité, généreux, drôle, qui fait briller dans nos regards d’adultes la lumière intacte de l’enfance et qui nous a profondément touché.
Le 23 novembre 2025, le concert de l’Orchestre Colonne à la Salle Gaveau permettra aux mélomanes d’entendre, en présence du compositeur, « Ariana, le temps suspendu », le concerto pour piano d’Yves Levêque, interprété par Caroline Fauchet.
Un parcours singulier entre tradition et éclectisme
Yves Levêque naît le 29 janvier 1948 à La Guerche-de-Bretagne. Son héritage familial musical est éloquent, un aïeul qui chanta comme baryton sur la scène de l’Opéra de Paris et une mère pédagogue du clavier. Au Conservatoire de Rennes, le jeune homme accumule les disciplines : clavier, cordes, vents, rythmique, théorie musicale et harmonie. Cette formation classique nourrit un tempérament d’artiste protéiforme, tour à tour pianiste, violoniste, compositeur, arrangeur et chef d’orchestre.
Sa carrière le conduit d’abord vers la chanson d’auteur, couronnée en 1982 par le premier Prix de la Chanson Francophone. Il explore ensuite la musique de film et la mise en scène de spectacles musicaux, du grand opéra rock « La Révolution Française » aux adaptations des « Misérables » ou de « Cats ». Mais c’est en 2019 qu’une commande inattendue fait basculer sa trajectoire : celle d’un générique pour une série télévisée narrant le destin d’une jeune pianiste prodige confrontée à la mafia lui inspire l’idée d’un concerto pour piano.
Née de cette étincelle narrative, l’œuvre baptisée « Ariana » se déploie en trois mouvements structurés selon la tradition classique. L’inspiration puise dans le répertoire des grands maîtres romantiques, particulièrement Rachmaninov, avec une écriture qui allie vigueur orchestrale et lyrisme, moments intimes et éclats spectaculaires. Créé en novembre 2022 à la Salle Colonne sous la baguette du compositeur, le concerto en do mineur s’impose rapidement dans les compétitions internationales. Les distinctions pleuvent : World Classical Music Awards, World Grand Prix Music Contest, Royale Music Compétition, Franz Schubert International Music Compétition. L’enregistrement réalisé avec la pianiste Caroline Fauchet et l’Orchestre Colonne paraît en janvier 2024 chez Indésens Calliope Records et suscite l’enthousiasme de la critique spécialisée.
Une soirée placée sous le signe de l’éclectisme français
Pour cette soirée du 23 novembre, Yves Levêque a conçu un programme où son œuvre dialogue avec un florilège de pages françaises du XIXᵉ siècle. Le public découvrira l’Ouverture de la Princesse Jaune de Saint-Saëns, le Clair de Lune de Debussy orchestré, le Pizzicato extrait de Sylvia de Delibes, les Pavanes de Fauré et Ravel, le Galop infernal d’Offenbach et des pages choisies de Carmen de Bizet. La pianiste virtuose Caroline Fauchet sera au clavier, sous la direction de Julien Leroy, entourée de l’Orchestre Colonne, de la mezzo-soprano Carine Chassol et des chœurs Oya Kephale. Un rendez-vous exceptionnel qui promet de révéler la vitalité d’une écriture contemporaine nourrie aux sources du grand romantisme. Un rendez-vous auquel tout mélomane voudra répondre présent !
Créée en 1667, cette troisième tragédie du dramaturge marqua une rupture décisive dans l’histoire du théâtre français : Racine y abandonnait définitivement l’héroïsme cornélien pour plonger dans les abîmes de la psyché humaine, explorant la part d’ombre qui habite chacun de ses personnages. Anne Coutureau en signe une superbe mise en scène offrant au public, sous le charme, une relecture aussi rigoureuse que vibrante.
Le dispositif scénique d’une nudité assumée concentre toute l’attention sur l’essentiel : la parole, le corps, l’émotion. Les lumières de Patrice Le Cadre sculptent l’espace et dessinent les zones d’ombre où se trament les vengeances, tandis que les costumes de Frédéric Morel ancrent l’action dans une mythologie intemporelle, où se mêlent les époques et les horizons. Ce dépouillement scénique ne constitue nullement un appauvrissement : il révèle au contraire la puissance architecturale du texte cette géométrie des passions que le poète a agencée avec une rigueur implacable.
Les huit jeunes comédiens réunis par Anne Coutureau pour incarner la force et la grâce du texte sont éblouissants. Eléonore Lenne Le Chevalier est impressionnante et magistrale dans le rôle-titre ; face à elle, Louka Meliava en Pyrrhus déploie toute l’étendue de son talent, incarnant avec finesse ce roi déchiré entre sa passion pour la captive troyenne et les impératifs politiques qui l’assaillent. L’Eclatante Marine en Hermione, Matthieu Pastore (Pylade) et Rode Safollahi incarnant Oreste insufflent une étonnante fraîcheur aux alexandrins tout en bénéficient de présence tutélaire de Sébastien Gorski, Oréade Gagneux et Perrine Sonnet. La diction échappe au piège de la déclamation ampoulée pour restituer toute la beauté de la langue classique avec une vivacité bienvenue. Les vers retrouvent leur souffle naturel, comme si cette prosodie exigeante constituait le langage même de la passion et du désespoir. Faire entendre la musicalité du texte tout en creusant la profondeur psychologique de leur personnage n’est pas la moindre de leur réussite.
Les chorégraphies de Serena Malacco et la musique de Woodkid viennent ponctuer cette danse macabre, créant des respirations entre les scènes où la tension dramatique atteint son paroxysme. Ces interludes chorégraphiques donnent une dimension presque rituelle à cette tragédie où chacun est pris au piège de ses propres désirs.
On sait que Racine construit dans « Andromaque » une chaîne fatale où chacun aime sans être aimé en retour : Oreste est obsédé par Hermione qui brûle pour Pyrrhus qui désire Andromaque, elle-même tout entière tournée vers le souvenir de son Hector disparu. C’est là le cœur battant de la tragédie : en déroulant les fils enchevêtrés de ces passions amoureuses, le dramaturge interroge la nature même du désir humain et démonte sa mécanique universelle. Plus l’objet s’éloigne, plus le désir s’exacerbe jusqu’à la folie ou la mort. Racine pousse le jeu à l’extrême en situant l’objet hors d’atteinte, condamnant ses personnages à l’impasse tragique. Il scrute ainsi la violence souterraine qui sommeille chez certains, cette sauvagerie que la raison peine à contenir et qui menace à tout instant de renverser l’ordre établi.
En dépouillant la scène de tout artifice, Anne Coutureau crée un espace de pure concentration dramatique où la tragédie déploie toute sa force. Le travail sur les corps, les jeux de lumière, les maquillages signés par Laétitia Rodriguez et le brio des comédiens transforment cette histoire vieille de plus de trois siècles en une fable universelle sur l’emprise du désir et la violence des passions. Cette version d’« Andromaque » nous confronte à une expérience théâtrale intense, où la beauté du vers racinien dialogue avec la brutalité des sentiments qu’il exprime. Car c’est bien là le prodige de cette mise en scène : faire entendre combien Racine inventait, au milieu du XVIIème siècle, le théâtre moderne, explorateur des territoires interdits de l’âme humaine.
« Je suis né deux fois, le 11 décembre 1913 et ce jour de 1937 quand j’ai rencontré Jean Cocteau. » Jean Marais
Au Funambule Montmartre, Carole Giacobbi signe avec Les Amants terribles une œuvre qui transcende le simple exercice biographique pour interroger la nature même de l’engagement amoureux face aux tourments de l’Histoire. En choisissant de porter à la scène la relation entre Jean Cocteau et Jean Marais pendant les années d’Occupation, l’autrice se confronte à un matériau théâtral périlleux : comment restituer l’intimité d’un couple mythique sans sombrer dans l’hagiographie ni dans le procès rétrospectif ?
La réponse tient dans une écriture qui privilégie le conflit dramatique à la reconstitution documentaire. La pièce se construit sur une tension fondamentale : celle qui oppose deux hommes que tout devrait réunir mais que leurs choix politiques diamétralement opposés menacent de séparer. Cocteau, tellement étranger à la politique, fidèle à ses amitiés, fussent-elles toxiques, ne connaissant d’autres frontières que celles de l’Art et d’autres armes que les mots. Marais comprenant son époque, s’engageant dans la Résistance, corrigeant publiquement un journaliste de « Je suis partout », incarnant ce courage physique que le poète refuse ou ne peut assumer. Entre ces deux personnages, Carole Giacobbi n’arbitre pas. Elle expose, avec subtilité, la complexité des accommodements que l’amour impose parfois aux convictions.
L’interprétation des deux rôles principaux mérite un grand coup de chapeau. Boris Terral compose un Cocteau fragile et tourmenté, dont l’arrogance apparente masque mal la terreur de la solitude. Son jeu, tout en retenue fébrile, évite l’écueil de la caricature pour révéler un homme déchiré entre son besoin de reconnaissance sociale et son incapacité à renoncer à celui qui lui a redonné goût à l’amour. Face à lui, Louka Meliava impose une présence physique habitée d’une vraie rage intérieure. Son Marais s’éloigne de l’image d’Épinal et nous montre un jeune homme intelligent, viscéralement indépendant, conscient de sa dette envers son aîné qui est aussi son pygmalion, mais révolté par sa dépendance à l’opium et la lâcheté qu’il perçoit chez lui. Ses immenses qualités de comédien accroissent encore la ressemblance physique que l’on pourrait entrevoir avec l’artiste qu’il incarne si bien.
Autour des deux amants gravitent Coco Chanel et Édith Piaf, incarnées par Emmanuelle Galabru et Valentine Kipp. Ces apparitions fonctionnent comme des contrepoints nécessaires. Chanel, protectrice ambiguë du poète, elle-même collaborationniste, apporte la dimension mondaine et cynique d’une époque où les compromissions se dissimulaient sous le vernis de l’élégance. Piaf, voix du peuple et de la souffrance, rappelle qu’au-delà des cercles artistiques, la guerre broie les destins sans distinction.
Carole Giacobbi alterne les scènes de conflits et les moments de confidence où les personnages se révèlent par ce qu’ils taisent autant que par ce qu’ils déclarent. Le texte, ciselé sans affectation, trouve son efficacité dans une langue qui emprunte à Cocteau sa nervosité poétique sans jamais singer son style. La mise en scène, épurée, concentre l’attention sur le jeu et la parole. Quelques éléments de décor suffisent à suggérer les lieux sans jamais distraire du propos.
Ce qui frappe, c’est la capacité de l’autrice à poser des questions qui résonnent au-delà de son sujet. Peut-on aimer quelqu’un dont on réprouve les choix moraux ? L’artiste a-t-il le droit de se retrancher dans une tour d’ivoire esthétique quand le monde brûle ? La fidélité amoureuse exige-t-elle le renoncement à ses propres valeurs ? Au-delà de la chronique historique, cette pièce réussit à toucher à l’universel. L’histoire de la passion qui a uni Cocteau et Marais devient celle de tous les amours contrariées par les circonstances, de toutes les relations où le désir vient se heurter à la réalité politique et sociale. Dans une époque où les polarisations idéologiques peuvent fragmenter à nouveau les couples et les amitiés, « Les Amants terribles » rappellent avec justesse que l’amour ne garantit jamais l’accord des consciences. Le Funambule Montmartre offre là une proposition théâtrale remarquable et profondément humaine.
Quand la bande dessinée rencontre la scène musicale
À la Comédie des Champs-Élysées résonne depuis octobre une proposition théâtrale aussi surprenante que réjouissante. Léna Bréban, avec tout le talent qu’on lui connait, a choisi d’adapter pour la scène « Peau d’homme », le roman graphique à succès d’Hubert et Zanzim. Cette transposition scénique préserve toute la force narrative de l’œuvre originale tout en lui offrant une nouvelle dimension grâce à la musique et au brio des comédiens.
L’histoire nous transporte dans l’Italie du XVIe siècle, où Bianca, jeune aristocrate, se retrouve confrontée aux impératifs familiaux : épouser un homme qu’elle n’a jamais rencontré. Face à cette destinée tracée d’avance, la jeune femme découvre, grâce à sa marraine, une mystérieuse peau qui lui permettra de se transformer en homme et d’explorer ainsi un monde qui lui était jusqu’alors interdit. Voilà Bianca partie à la découverte de sa liberté, mais aussi du fiancé qu’on lui destinait, qu’elle pourra observer incognito dans son quotidien.
Léna Bréban signe une mise en scène énergique qui refuse toute lourdeur didactique. « Peau d’homme » parle avec une vivifiante légèreté de sujets sérieux, l’identité de genre, la place de la femme dans la société et les libertés individuelles. La metteuse en scène qui multiplie les trouvailles, a su trouver le ton juste, mêlant burlesque et émotion, réflexion et pur divertissement. Les tableaux s’enchaînent avec fluidité, portés par les chorégraphies de Leïla Ka qui apportent au spectacle une dimension visuelle captivante.
La mise en scène de Léna Bréban joue habilement avec les codes de la comédie musicale tout en conservant une théâtralité affirmée. Les costumes, la scénographie épurée et les éclairages composent un univers visuel cohérent qui sert admirablement le propos. Dans cette atmosphère particulière, à la fois intemporelle et résolument contemporaine, la Renaissance italienne devient le miroir de nos interrogations actuelles.
La partition musicale confiée à Ben Mazué constitue l’une des grandes réussites du projet. Les chansons, spécialement écrites pour cette création, ponctuent le récit sans jamais l’alourdir. Elles accompagnent les émotions des personnages, soulignent les moments clés de l’intrigue et offrent des respirations bienvenues dans cette fable qui interroge avec finesse notre modernité.
Pauline Cheviller, qui a repris le rôle de Bianca après la création avec Laure Calamy, habite le personnage avec une belle intensité. Elle incarne cette jeune femme en quête d’émancipation avec justesse, passant de la fragilité à la détermination, du doute à l’affirmation de soi. Autour d’elle, toute la troupe déploie une énergie communicative, alternant avec brio les registres comique et dramatique. Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Aurore Streich, Adrien Urso, Jean-Baptiste Darosey, Vincent Vanhée, Camille Favre-Bulle incarnent leurs personnages avec une force et une conviction envoutantes. Le public se laisse entrainer sans résistance aucune. Du grand art !
Ce spectacle témoigne de la vitalité de la création française contemporaine, de sa capacité à s’emparer de sujets de société tout en offrant un divertissement de grande qualité. Il célèbre l’heureux mariage de l’humour et de la tendresse dont il est impossible de ne pas être le témoin !
Le tandem Christian Hecq et Valérie Lesort transforme la comédie musicale culte d’Alan Menken et Howard Ashman en délicieux spectacle débordant d’inventivité et de malice. Trois ans après sa création triomphale à l’Opéra-Comique, cette reprise trouve dans l’écrin plus intimiste de la Porte Saint-Martin une dimension nouvelle donnant à cette fable macabre une énergie et une verve inégalées.
L’intrigue, née d’un film de série B signé Roger Corman en 1960, raconte l’histoire de Seymour, modeste employé d’une misérable boutique de fleurs située dans un quartier mal famé. Le jeune homme cultive en secret une mystérieuse plante baptisée Audrey II, du prénom de sa collègue dont il est éperdument amoureux. Mais cette végétation exotique se révèle carnivore et n’a de cesse de réclamer sa pitance humaine, plongeant son propriétaire dans un engrenage digne d’un pacte faustien moderne.
Le couple d’interprètes lyriques Guillaume Andrieux et Judith Fa campe avec une touchante fraîcheur le duo central : lui en Seymour maladroit et naïf, elle en Audrey fragile qui rêve de mixeurs et de machines à laver. Leurs grandes envolées vocales marquent le spectacle de leur empreinte lyrique, notamment dans une version française de « Suddenly, Seymour » chargée d’émotion. Cette pureté vocale, héritée de leur formation lyrique, se marie admirablement à l’esprit pop et aux rythmes endiablés de la superbe partition originale. On est bluffé !
La distribution s’enrichit de deux figures majeures de la comédie musicale française : David Alexis, remarquable et merveilleux en opportuniste Monsieur Mushnik après avoir incarné Thénardier dans « Les Misérables », et Arnaud Denissel, surprenant en dentiste sadique qu’il interprète avec une gestuelle expansive rappelant Elvis. Dès son arrivée sur scène, juché sur une moto miniature, dans son invraisemblable tenue, il provoque une série ininterrompue d’éclats de rire. Autour d’eux, tel le chœur grec antique, trois muses modernes, Anissa Brahmi, Laura Nanou et Sofia Mountassir ponctuent et commentent l’action avec une ironie jubilatoire et électrisent littéralement la salle avec leurs magnifiques voix.
Entre humour noir et horreur burlesque, les choix scénographiques nous plongent dans une Amérique des années soixante acidulée, où la boutique de fleurs semble perdue dans un ghetto coloré. Les costumes aux teintes vives, les coiffures choucroute et les coupes afro reconstituent avec gourmandise l’esthétique pop de cette époque révolue. La marionnette de la plante carnivore trouve ici une autre dimension et prend littéralement vie grâce au travail et à l’inventivité de l’équipe menée par Carole Allemand, cette créature végétale aussi séduisante que terrifiante étant incarnée avec brio par Daniel Njo Lobé, lui aussi très applaudi à la fin. L’Orchestre Le Balcon, installé dans les corbeilles latérales, insuffle à la partition une énergie rock’n’roll qui dialogue avec les interprètes dans une osmose parfaite. Sans aucun temps mort, ce spectacle total conjugue virtuosité vocale, chorégraphies enlevées signées Rémi Boissy et une éblouissante folie visuelle caractéristique de l’univers de Christian Hecq et Valérie Lesort, plébiscité comme toujours avec un fol enthousiasme par le public reconnaissant.
Après avoir conquis plus de 100 000 spectateurs avec « Ménopause », Alex Goude récidive au Grand Point Virgule avec « Tout va mâle », une comédie musicale qui ose enfin parler de ce dont les hommes ne parlent jamais. Cette fois, le metteur en scène vise là où ça fait mal : dans l’ego masculin, cette zone sensible entre les certitudes ébranlées et les performances défaillantes. Thomas, patron quinquagénaire aux bouffées de chaleur inquiétantes, Romain, bibliothécaire confronté aux mystères des applications de rencontre, et Jérémy, jeune coach sportif déjà épuisé avant trente ans. Trois hommes que tout oppose mais qu’un même malaise réunit dans le cabinet de Becky, sexothérapeute aux méthodes peu orthodoxes. Cette femme au franc-parler ravageur va les bousculer, les déshabiller émotionnellement et tenter de remettre tout ce petit monde debout. De partout.
Le génie du spectacle tient dans sa capacité à aborder un sujet potentiellement miné sans jamais déraper ni verser dans le pamphlet. Grâce à une belle série de bons mots diablement efficaces, l’on rit des travers, des maladresses, des paniques de ces écorchés vifs confrontés aux mutations du monde contemporain, mais on s’attache aussi à leurs trajectoires. Car derrière le rire affleure une vraie réflexion sur la place des hommes dans une société en pleine recomposition, entre fin du patriarcat, applications de rencontre et injonctions contradictoires.
L’atout majeur de « Tout va mâle » réside aussi et surtout dans son habillage musical. Les compositions de Philippe Gouadin et Frédéric Ruiz, portées par des chorégraphies débridées, transforment chaque scène en petit événement sonore. Les quatre interprètes passent du chant au jeu avec une aisance remarquable, portés par une énergie qui ne faiblit jamais. Cette vitalité scénique confère au spectacle un rythme endiablé. À aucun moment l’attention du spectateur ne retombe ! Comment pourrait-il en être autrement quand quatre artistes chantent, dansent, et jouent avec une aisance remarquable et une générosité communicative. Ana Adams incarne cette Becky capable de faire trembler les fondations du patriarcat à coups de répliques bien senties. Face à elle, Pascal Nowak, chanteur, danseur et comédien ayant su multiplier les projets musicaux, Frank Ducroz, jeune talent formé à l’AICOM et habitué des comédies musicales, et Édouard Collin, révélé dans de nombreuses comédies de boulevard et auteur du touchant « Mes Adorées », forment un trio masculin aussi attachant que ridicule.
Loin de tomber dans le mâle-bashing primaire, Alex Goude et son coauteur Jean-Jacques Thibaud proposent une comédie jubilatoire qui scrute avec tendresse la fragilité masculine contemporaine. On rit des érections capricieuses et des testostérones en berne, mais on découvre surtout des hommes perdus face aux bouleversements d’un monde qui les oblige enfin à se remettre en question. La force du spectacle réside dans cette capacité à faire de la vulnérabilité masculine non plus une honte mais un sujet de théâtre total, rythmé, jouissif. Parfait moment de divertissement, « Tout va mâle » alterne avec brio numéros musicaux déjantés et moments d’émotion sincère. Les femmes y trouvent matière à sourire complice, les hommes à se reconnaître sans culpabilité. Cette cure de jovialité administrée pendant quatre-vingt-dix minutes file à toute allure. À la sortie, on fredonne les refrains et on repart avec la conviction réjouissante que, comme la guerre de Troie, celle des sexes n’aura pas lieu.
Aurélie Dupont fait son grand retour sur les planches à l’occasion du centenaire de la Martha Graham Dance Company, la plus ancienne troupe de danse contemporaine des États-Unis fondée en 1926. Après le Colisée de Roubaix, les représentations auront lieu à la Bourse du Travail de Lyon, du 31 octobre au 2 novembre avant de rejoindre Paris à partir du 5 novembre 2025. Événement exceptionnel dans le calendrier chorégraphique français, cette tournée anniversaire baptisée « Graham 100 », après sept années d’absence de la compagnie sur le territoire français, s’impose comme l’un des rendez-vous majeurs de l’automne pour les amateurs de danse.
Invitée d’honneur de Janet Eilber, directrice artistique de la Martha Graham Dance Company depuis 2005, Aurélie Dupont interprétera, lors de cinq représentations parisiennes, un solo de quatre à six minutes créé spécialement pour elle par Virginie Mécène, ancienne danseuse principale de la compagnie et actuelle directrice de Graham 2, compagnie de formation qui prépare la relève de la Martha Graham Dance Company. Cette création mondiale s’inspire directement de photographies d’archives montrant Martha Graham dans diverses postures et costumes, véritables autoportraits chorégraphiques qui révèlent la puissance sculpturale de son art. Pour la danseuse étoile française qui a découvert la technique Graham à quinze ans à l’École de danse de l’Opéra de Paris, ce retour sur scène symbolise une fidélité artistique tissée au fil des décennies. En 2016, après avoir quitté les planches de l’Opéra, elle avait séjourné plusieurs semaines au sein de la compagnie new-yorkaise afin d’approfondir une technique qu’elle connaissait encore peu. Puis, devenue directrice de la danse à l’Opéra de Paris entre 2016 et 2022, elle avait invité la Martha Graham Dance Company à se produire à Paris et était revenue exceptionnellement sur scène en septembre 2018 pour danser le solo « Ekstasis », également signé Virginie Mécène.
La tournée « Graham 100 » propose deux programmes distincts présentés en alternance, mêlant chefs-d’œuvre du répertoire Graham et créations contemporaines encore jamais vues en France. Le Programme A réunit deux ballets mythologiques de Martha Graham, « Cave of the Heart » (1946) et « Errand into the Maze », explorant respectivement les figures de Médée et d’Ariane, ainsi que « Cave » d’Hofesh Shechter, une plongée audacieuse dans l’univers des raves sur fond de musique techno. Le Programme B déploie « Diversion of Angels » et « Chronicle », œuvres majeures interrogeant l’amour et la guerre, complétées par « We the People » de Jamar Roberts, manifeste vibrant sur le pouvoir du changement collectif. Dix-huit danseurs venus du monde entier incarnent ce répertoire exigeant sous la houlette de Janet Eilber, qui depuis vingt ans insuffle à la compagnie une dynamique créative conjuguant préservation patrimoniale et ouverture vers de nouveaux horizons artistiques.
Martha Graham, « danseuse du siècle »
Née en 1894 et disparue en 1991 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, Martha Graham, qualifiée de « danseuse du siècle » par le Time Magazine en 1998, demeure une figure tutélaire de la danse moderne. Son approche révolutionnaire du mouvement, son vocabulaire corporel innovant et sa technique, aujourd’hui enseignée mondialement, ont façonné l’histoire de la danse au même titre que le ballet classique. Auteure de cent quatre-vingt-un ballets, elle a formé des générations de chorégraphes et de danseurs, de Merce Cunningham à Paul Taylor en passant par Twyla Tharp, et a collaboré avec des artistes aussi divers que Rudolf Noureev, Mikhail Baryshnikov ou Madonna. Sa compagnie, fondée en 1926, continue aujourd’hui de perpétuer son héritage tout en invitant des créateurs contemporains tels qu’Aszure Barton, Lucinda Childs ou Mats Ek à enrichir le répertoire.
Le Théâtre Actuel La Bruyère accueille depuis fin août l’histoire vraie de Sylvin Rubinstein, danseur de flamenco devenu résistant durant la Seconde Guerre mondiale. La pièce de Yann Guillon et Stéphane Laporte, mise en scène par Virginie Lemoine, invente une forme théâtrale hybride où se conjuguent subtilement la mémoire et l’instant présent, le témoignage et l’incarnation, le théâtre et la danse.
Un homme de plus de quatre-vingts ans, après s’être tu durant des décennies, raconte son parcours. Interprété par Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), le personnage oscille entre deux temporalités, passant du vieillard au jeune homme qu’il fut, lorsque le duo Imperio et Dolorès enflammait les cabarets européens avant que la barbarie nazie ne le sépare de sa sœur jumelle. Sans jamais verser dans le pathos, le spectacle, terriblement émouvant, saisit cette douleur par touches successives.
Les danseurs Sharon Sultan et Rubén Molina incarnent parfaitement par la danse ce que les mots ne peuvent dire. Le flamenco devient ici métaphore d’une résistance qui refuse de plier. Chaque claquement de talon, le fameux « zapateado » résonne comme un refus de l’oubli. La musique en direct, portée par Cristo Cortes et Dani Barba, enveloppe l’action sans jamais l’étouffer.
Virginie Lemoine signe une mise en scène qui privilégie la grâce et l’élégance. François Feroleto campe avec une force singulière l’officier allemand opposé au régime, tandis que le duo formé par Olivier Sitruk et Joséphine Thoby atteint une justesse remarquable, maintenant une tension dramatique constante et toujours contenue.
L’histoire de Sylvin Rubinstein, découverte par les auteurs grâce à un épisode de la série documentaire « Les oubliés de l’histoire », permet d’aborder la résistance sous un jour inhabituel : celui d’un artiste dont l’identité fut d’abord façonnée par la danse avant d’être bouleversée par l’Histoire. À l’heure où les discours de haine retrouvent une virulence inquiétante, « Dolorès » rappelle avec force et délicatesse que l’art peut être un acte de résistance avec la mémoire en guise d’épée et de bouclier.
Il a ébloui le festival d’Avignon avec La Salida, un spectacle de flamenco d’une beauté saisissante dont il donnera deux représentations à La Scala le 25 novembre. Par ailleurs, il est à l’affiche de Dolorès au Théâtre Actuel La Bruyère. Une actualité riche qui permet de découvrir le travail et la trajectoire d’un danseur hors du commun.
Ses débuts entre Cordoue et Madrid
Né en 1985 à Cordoue, berceau historique du flamenco andalou, Rubén Molina découvre la danse à sept ans à travers un film qui va le marquer à tout jamais, Los Tarantos de Francisco Rovira Beleta, l’histoire de Roméo et Juliette transposée dans l’univers gitan de Barcelone. C’est un déclic qui le pousse vers la danse et l’amène à suivre l’enseignement de Nieves Camacho. Cette vocation précoce le conduit dès neuf ans au conservatoire de sa ville natale, où il manifeste déjà, à treize ans, un goût prononcé pour la transmission en dispensant ses premiers cours. À quinze ans, le jeune prodige, toujours soutenu par sa famille, quitte l’Andalousie pour Madrid, s’immergeant dans le bouillonnement artistique du Conservatoire Professionnel de Danse et de la mythique école Amor de Dios. Là, il affine son art auprès de maîtres comme Antonio Reyes, Miguel Cañas, Domingo Ortega et Paco Romero. Un passage à Londres lui permet d’élargir sa palette en explorant le jazz et la danse contemporaine, enrichissant ainsi son langage chorégraphique d’une ouverture qui deviendra sa signature.
Une carrière internationale dans les plus grandes compagnies
Dès l’âge de dix-sept ans, Rubén Molina entame une carrière professionnelle éblouissante. Entre 2003 et 2013, il intègre les formations les plus prestigieuses de la scène espagnole : le Ballet Espagnol de la Télévision Nationale, la compagnie d’Antonio Márquez (récompensée par le Critics Award au Festival de Jerez en 2005), le Ballet Flamenco José Porcel. Honneur immense, en 2007, le réalisateur Franco Zeffirelli le convie à danser La Traviata à l’Opéra de Rome, rencontre déterminante qui marquera sa sensibilité théâtrale. Premier danseur de la compagnie d’Isabel Pantoja, il sillonne l’Espagne, le Portugal et le Mexique avant de devenir soliste au Ballet-Théâtre espagnol de Rafael Aguilar. Durant quatre ans, il incarne le rôle principal d’El Marido dans la tournée mondiale de Carmen Flamenco, se produisant dans les grands opéras de Pékin, Taiwan, Australie et à travers l’Europe.
Paris, l’éclosion d’une écriture personnelle
Fin 2013, Rubén Molina fait le choix audacieux de quitter Madrid (où il retourne régulièrement) pour s’installer à Paris. Cette rupture géographique marque une rupture artistique : tout va changer et le danseur soliste devient créateur. Deux ans après son arrivée, il présente au Théâtre du Marais Suspiro, première pierre d’un édifice créatif qui ne cessera de s’élever. Le succès est au rendez-vous avec Nuit Flamenco au Café de la Danse, puis son Acte II en 2017, et Patio Flamenco en 2018 au Théâtre du Gymnase Marie Bell, joué à guichets fermés pendant deux mois. En 2020, Mátame franchit un cap en mêlant flamenco, théâtre et univers de la corrida dans une approche résolument hybride. Parallèlement, il fonde l’Institut Flamenco Paris, lieu de transmission où sa pédagogie, nourrie de ses racines andalouses et de son expérience scénique, forme une nouvelle génération de danseurs.
Un artiste aux collaborations prestigieuses
Au-delà de ses créations, Rubén Molina multiplie les collaborations qui témoignent de sa polyvalence. Il travaille avec la chorégraphe Blanca Li dans son cabaret Las Fiestas de Blanca Li au Maxim’s, signe les chorégraphies des clips Conquistador et Desperado de Kendji Girac, et participe au spectacle de clôture de la finale du Top 14 au Stade de France en 2022. La haute couture le sollicite également : il chorégraphie pour la London Fashion Week en 2017, la maison Christian Dior en 2019, le Grand Bal Masqué du Château de Versailles avec Hakim Ghorab, et le défilé de la designer Juana Martín lors de la Paris Fashion Week 2023. En 2024, le musée Picasso lui confie une carte blanche pour une performance silencieuse dans les salles dédiées aux portraits de femmes, moment d’intensité épurée où il dialogue avec l’œuvre du peintre espagnol.
« La Salida », une œuvre cathartique qui a bouleversé Avignon
Créée en 2024 au Théâtre de l’Atelier, La Salida (« La Sortie ») représente un tournant dans le parcours de Rubén Molina. Pour la première fois, l’artiste s’ancre dans une blessure intime, celle du harcèlement scolaire subi durant son enfance. « Je ne savais pas que j’avais besoin de créer cette pièce. C’est en l’écrivant que tout s’est révélé », confie-t-il. Habitué à une approche quasi obsessionnelle de la composition, il choisit cette fois de laisser le mouvement naître avec les interprètes. Six artistes, danseurs et musiciens, tissent avec lui une fresque collective où chacun expose ses propres cicatrices : grossophobie, lesbophobie, mémoire du génocide arménien. « Ce que l’on ne peut pas dire, on le danse », résume le chorégraphe. Présenté cet été 2025 au Théâtre Golovine lors du Festival OFF d’Avignon, le spectacle mêle flamenco, danse contemporaine, voix, musique live et théâtre pour créer un langage universel qui transcende les mots. La pièce symbolise une échappée, un voyage permettant de donner voix aux minorités invisibilisées. Accompagné de Lori La Armenia, Paloma López, Araceli Molina, Caroline Pastor, du guitariste et de la chanteuse Ana Brenes, Rubén Molina livre une performance d’une intensité rare. La critique salue « un spectacle éblouissant où les codes du flamenco sont revisités avec audace et force », relevant « des rythmes frappés qui envahissent, étourdissent, emportent ». Deux représentation exceptionnelles de La Salida sont prévue le 25 novembre 2025 à La Scala Paris à 19 h et 21 h.
Dolores, le destin tragique d’un résistant flamenco
Depuis le 29 août 2025, Rubén Molina se produit au Théâtre Actuel La Bruyère dans Dolores, pièce écrite par Stéphane Laporte et Yann Guillon dans une mise en scène de Virginie Lemoine. Créée à Avignon en 2023, cette fresque historique raconte l’histoire vraie de Sylvin et Maria Rubinstein, jumeaux danseurs de flamenco d’origine polonaise et de confession juive. Dans les années 1930, sous les noms d’Imperio et Dolorès, ils enflamment les cabarets du monde entier avec leur numéro phénoménal. Mais la montée du nazisme brise leur ascension. Hanté par la disparition de sa sœur déportée, Sylvin devient un résistant enragé.
Dans ce spectacle de théâtre musical, Rubén Molina partage le plateau avec Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), François Feroleto, Joséphine Thoby, la danseuse Sharon Sultan, le chanteur Cristo Cortes et le musicien Dani Barba. Les chorégraphies, signées Marjorie Ascione en collaboration avec Sharon Sultan et Rubén Molina, ancrent le récit dans la puissance du flamenco, art qui devient ici métaphore de la résistance. Ce moment théâtral exceptionnel est porté par une histoire qui résonne douloureusement avec l’actualité. Il se joue jusqu’au 31 décembre 2025.
Un langage personnel au service de l’universel
« Le flamenco est ma colonne vertébrale, mais il dialogue en permanence avec d’autres disciplines comme le théâtre, la danse contemporaine, le jazz. Aujourd’hui, c’est un langage personnel », explique Rubén Molina. Cette recherche d’hybridation, loin de diluer la tradition, la revitalise. Façonné par ses rencontres avec José Granero, Franco Zeffirelli, Blanca Li ou Daniel San Pedro (avec qui il crée Andando Lorca 1936 aux Bouffes du Nord aux côtés de Camélia Jordana), l’artiste cultive une approche expérimentale tout en restant fidèle à ses racines andalouses. À travers l’Institut Flamenco Paris, qu’il a fondé il y a plus de dix ans, il transmet « une pédagogie qui part de la scène, du vivant ». Enseigner avec rigueur tout en privilégiant l’écoute, l’émotion et le souffle, telle est sa méthode. Parallèlement, il mûrit un projet de film documentaire ancré en Andalousie, terrain de ses premières émotions. « Ce que je cherche, c’est simple : créer des atmosphères où l’on peut traverser ensemble, artistes et public. Respirer. Se sentir vivant. » Corps en mouvement, cœur en partage, Rubén Molina incarne cette génération d’artistes qui refusent les frontières entre les disciplines et font du flamenco un art vivant, ouvert sur le monde, capable d’embrasser toutes les blessures et toutes les célébrations de l’existence humaine.
Olivier Solivérès s’est imposé comme un maître de la scène jeune public avec une remarquable succession de spectacles comme « Ados » ou « Le Bossu de Notre-Dame ». 2024 marque un tournant avec « Le Cercle des poètes disparus » au Théâtre Antoine, couronné par un impressionnant succès agrémenté du Molière du metteur en scène d’un spectacle privé. Son statut d’auteur-metteur en scène reconnu se confirme avec la création française de la comédie musicale « Cher Evan Hansen ».
D’entrée, Olivier Solivérès dit son amour du spectacle, lui qui aime et vient du théâtre imagé et vivant de Mnouchkine ou de Bob Wilson. Enfant, son premier contact avec cet univers si particulier s’est fait avec les grandes créations de Robert Hossein. Par ailleurs, la comédie musicale est une passion qu’il assouvit notamment en allant à Londres très régulièrement. Il a vu et adoré « Cher Evan Hansen » à Broadway en 2016. « J’ai pris une claque énorme avec ce spectacle si visuel (c’est tout ce que j’aime) qui aligne des chansons ultra-modernes et une histoire très émouvante. J’en suis sorti bouleversé » dit-il. Mais monter en France cette comédie musicale qui cartonne tant à New-York qu’à Londres lui parait alors un rêve inaccessible.
C’est une agent d’auteurs, Suzanne Sarquier qui lui apprend que Michel Lumbroso et Dominique Bergin, directeurs de La Madeleine et Sandrine Mouras directrice de TF1 Spectacle rêvent de monter « Cher Evan Hansen ». À l’annonce de cette nouvelle, il décide de lancer la machine et d’adapter le livret de Steven Levenson. Une maquette réalisée par Frédéric Strouck et David Sauvage permet de tester la version française de l’une des principales chansons. « J’étais rassuré, ce super travail a permis de garder intacte l’émotion et le swing. Nous sommes entrés dans le vif du sujet en demandant les droits aux américains que nous avons rencontré plusieurs fois et à qui il a fallu aussi, ce qui n’était pas évident, faire accepter quelques coupes. Nous avons eu le feu vert, avec carte blanche pour la mise en scène. Avec la chanteuse Hoshi dont les textes à fleur de peau collent très bien avec la comédie musicale, Frédéric Strouck et David Sauvage se sont attelés à la traduction des chansons ».
Désireux d’imprimer sa marque comme il l’a toujours fait, Olivier Solivérès choisit Jennifer Barre, une jeune directrice de casting qui sélectionne une équipe capable de répondre aux incroyables challenges vocaux de cette comédie musicale, si belle mais si difficile à chanter. « Pour moi, c’était important d’amener et de faire découvrir de nouveaux talents sur scène. Je dois avouer que je suis hyper content car j’ai une équipe dingue, je ne pense pas que j’aurais pu trouver mieux. » Une troupe accompagnée par quatre musiciens sur scène qui va aborder les sujets profonds et contemporains de ce musical avec une sincérité absolue, seule capable de vraiment toucher le public. La solitude, l’anxiété, les réseaux sociaux mais aussi l’amitié, la famille, et l’amour traversent « Cher Evan Hansen », un spectacle hors du commun, poétique, jamais moralisateur, et qui, au fond, nous lance à sa façon un autre vibrant « Carpe diem » !
Le magnifique « Lac des cygnes » réinventé par Matthew Bourne qui triomphe à la Seine Musical présente une vision révolutionnaire qui célèbre trente ans de transgression chorégraphique. Génial !
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
Trente années après avoir bousculé tous les codes du ballet classique pour le plus grand plaisir des spectateurs, le Swan Lake de Matthew Bourne s’impose à nouveau comme l’événement incontournable de cette saison parisienne. Jusqu’au 26 octobre, la Seine Musicale accueille cette création devenue légendaire, portée par une nouvelle génération de danseurs qui vient sublimer ,avec une intensité remarquable, la vision iconoclaste du chorégraphe britannique.
L’audace fondatrice de cette œuvre réside dans le choix radical qui fit scandale en 1995 : remplacer le corps de ballet féminin traditionnel par une troupe exclusivement masculine. Ces cygnes au crâne rasé, marqués d’une raie noire sur le front, torse nu sous leurs pantalons à plumes, incarnent une sauvagerie primitive qui rompt définitivement avec l’imagerie éthérée du romantisme. La danse devient tellurique, ancrée, presque violente dans son expression corporelle. Là où Petipa cherchait l’envol gracieux, Bourne impose la force brute, le désir charnel et la tension animale.Et le public, amoureux de la danse, lui, revit enfin !
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
La relecture, avec un gout ravageur pour la parodie, transpose l’intrigue dans les cercles de la monarchie britannique contemporaine, évoquant sans détour l’époque troublée de Charles, Diana et Camilla. Le prince devient un homme étouffé par les obligations protocolaires, prisonnier d’une mère distante et d’un destin qu’il n’a pas choisi. Sa rencontre nocturne avec le cygne blanc dans un parc londonien ouvre une dimension homo-érotique qui fait du ballet un manifeste sur la liberté d’aimer et l’oppression sociale. Cette transgression narrative, servie par la partition immortelle de Tchaïkovski réorchestrée avec audace, transforme le conte romantique en quête existentielle profondément moderne.
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
Sur le plateau de Boulogne-Billancourt, la troupe New Adventures déploie une virtuosité sidérante. Les tableaux collectifs alternent avec des duos d’une sensualité assumée, tandis que les références au cinéma d’Hitchcock enrichissent une dramaturgie qui mêle théâtre, danse contemporaine et spectacle total. Après plus de trente récompenses internationales et des tournées triomphales à Londres comme à Broadway, cette production reste un choc esthétique et émotionnel, preuve éclatante que la danse peut (et doit) déconstruire les conventions pour mieux toucher l’universel. Le public parisien aurait bien tort de s’en priver !
Philippe Escalier
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
À la Scène Parisienne depuis le 15 septembre et jusqu’au 4 janvier 2026, Nicolas Natkin propose avec « Brassens, l’amour des mots » une expérience scénique située à la croisée du théâtre, du concert et de la performance poétique. Ce spectacle original réunit trois artistes qui mêlent voix, guitare et contrebasse dans une célébration de la liberté de ton et de la force de la chanson engagée.
Depuis plus de dix ans, la Compagnie du Goéland, fondée par Nicolas Natkin, défend un théâtre du verbe et de la sensibilité. Avec ce spectacle, elle poursuit sa démarche en alliant création musicale, interprétation théâtrale et volonté de transmettre une parole poétique et engagée. Le comédien-chanteur, qui a une belle voix et une présence scénique forte, ne cherche pas à incarner Brassens mais plutôt à dialoguer avec lui. Et il le fait magnifiquement ! La distribution associe Nicolas Natkin à l’interprétation et au chant, Mauro Talma à la guitare et Stéphane Caroubi à la contrebasse, tous deux excellents. La mise en scène imagée et rythmée signée Philippe Nicaud privilégie l’écoute, la transmission et l’émotion directe. Durant une heure vingt, le spectacle se construit comme un dialogue passionnant avec l’œuvre du poète.
Dans sa note d’intention, Nicolas Natkin explique s’être plongé dans ce qu’a dit et écrit Georges Brassens pour tisser un fil qui ne raconte pas sa vie mais lui rend hommage en tant que poète, faiseur de couplets et amoureux des mots. L’approche intimiste alterne extraits d’interviews, de confidences et de textes peu connus, enrichis parfois de documents vidéo. Le spectacle met en lumière la richesse du répertoire tout en révélant la pensée de l’artiste au-delà des seules chansons. Cette architecture permet de faire entendre les silences, les doutes et les éclats de rire de l’homme qui se cachait derrière le mythe.
« Brassens, l’amour des mots » est jalonné des titres emblématiques comme « J’ai rendez-vous avec vous », « Je suis un voyou », « La mauvaise réputation », « Les trompettes de la renommée » ou encore « Le pornographe ». Ce choix traverse différentes facettes de l’œuvre, de l’anarchisme tendre à l’ironie grinçante. Grâce au talent de Nicolas Natkin, chaque chanson devient un moment de théâtre vivant où la parole poétique retrouve sa force première.
Germán Cornejo : Le Nuevo Tango dans toute sa splendeur
L’annonce de la courte résidence parisienne de « Tango After Dark » de la compagnie de Germán Cornejo à la mythique salle Pleyel, du 16 au 18 octobre 2025, constitue un événement qui promet de transformer la perception du tango sur la scène chorégraphique française. Cette production s’impose comme une œuvre chorégraphique de tout premier plan qui fait du tango un médium d’expression audacieux, sensuel et pour tout dire, inoubliable.
Le chorégraphe et directeur artistique, Germán Cornejo, reconnu comme Champion du Monde de Tango, est le cerveau de cette production. Sa marque distinctive réside dans une fusion élégante : une chorégraphie qui s’ancre dans la tradition argentine tout en adoptant une sophistication résolument contemporaine. Cornejo présente un tango conçu pour le grand plateau, un travail « mis en valeur pour les spectateurs contemporains ». La pièce explore l’essence émotive de cette forme d’art avec une troupe de dix danseurs virtuoses. La chorégraphie rend le drame et la tension, caractéristiques fondamentales du tango, palpables à chaque instant. L’exécution des danseurs se distingue par une précision et un panache qui traduisent une maîtrise technique absolue du mouvement. Ils « glissent, fouettent, effleurent et enflamment la scène » à chaque pas.
Germán Cornejo partage l’affiche avec l’électrisante Gisela Galeassi, qui est également son assistante chorégraphe. L’excellence de ce duo est renforcée par des parcours artistiques qui attestent de leur ancrage dans le monde de la danse contemporaine. Le public averti n’a pas oublié que Gisela Galeassi a fait partie de la distribution de Milonga, une superbe création dirigée et chorégraphiée par Sidi Larbi Cherkaoui. Leur parcours témoigne d’une double exigence : Germán Cornejo a été formé au Gatell Conservatory dès l’enfance, tandis que Gisela Galeassi, danseuse classique avant de se consacrer au tango, fut nommée ambassadrice culturelle de Buenos Aires. Cette double culture nourrit une approche où la rigueur technique dialogue avec l’expressivité.
La dimension musicale élève « Tango After Dark » au statut d’œuvre artistique majeure. La performance chorégraphique est tissée autour des compositions emblématiques du légendaire Astor Piazzolla, le compositeur qui a révolutionné le genre en créant le nuevo tango. Cette musique, intrinsèquement plus dramatique et rythmiquement plus complexe que le tango classique, confère à la danse un élan et une énergie accrus. Le choix d’un orchestre live de sept musiciens, dirigé par Ovidio Velazquez, garantit une expérience immersive d’une grande richesse sonore. Le plateau est complété par deux des meilleurs chanteurs d’Argentine. Leurs voix puissantes servent de fil conducteur émotionnel, créant un contrepoint à l’implacable précision technique des danseurs. Du 16 au 18 octobre 2025, avec Germán Cornejo et sa troupe, l’espace de trois soirées, la salle Pleyel devient la capitale du Tango.
Cette pièce de Patrick Hamilton, donnée pour la première fois à Londres en 1929, est rendue célèbre par le film d’Alfred Hitchcock. Elle est créée en France pour cette rentrée 2025 dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau et une belle distribution à laquelle participe Myriam Boyer.
Myriam Boyer
C’est sur le tournage des « Misérables » de Fred Cavayé que Myriam Boyer a pris le temps de nous parler de la pièce. « L’opportunité de la jouer m’a été donnée par Lilou Fogli, qui est ma belle-fille et qui en est l’adaptatrice avec Julien Lambroschini. Après la lecture, j’ai trouvé que c’était une belle adaptation. Mon personnage, la mère de l’un des deux garçons, est une vraie bourgeoise, c’est vraiment un contre-emploi, ce qui est toujours très excitant à jouer. Et je trouve intéressant et très singulier le fait que le public sache ce que nous, sur scène, nous ignorons. » Avec sa générosité habituelle, Myriam Boyer nous confie : « Dans « La Corde », je retrouve le plaisir que j’ai eu dans « Chère Elena » au Théâtre de Poche », à savoir être entourée de jeunes artistes. Qui plus est, nous sommes nombreux sur scène (cela devient rare!) et avec le talent de Guy-Pierre Couleau nous allons faire un spectacle très théâtral ». Une performance qui se situera dans la continuité de tous les grands moments qui ont émaillé la carrière de Myriam Boyer. Au cinéma comme au théâtre, elle a toujours su toucher le public au cœur comme ce fut le cas avec « Juste un souvenir », seul en scène très personnel dans lequel elle interprète en comédienne de grands textes de la chanson, et qu’elle entend reprendre bientôt. Incontestablement, cette magnifique actrice qui affiche avec un grand sourire ses 77 ans, tient la corde !
Guy-Pierre Couleau, metteur en scène
Cet acteur de formation, qui a très vite fait de la mise en scène son terrain de prédilection, a monté les plus grands auteurs, classiques ou contemporains. D’entrée de jeu, « La Corde » ce thriller (genre rare au théâtre) l’a séduit par son sujet, un affrontement idéologique allant jusqu’au meurtre. « Cette pièce nous propose une exploration de la face sombre de la psychologie humaine, avec la tentation du mal, le complexe de la supériorité intellectuelle ou de la suprématie raciale, couronnée par la transgression morale et les conséquences qui en découlent. L’adaptation a permis de la réactualiser en la situant dans les années 50 à Paris, dans une période perturbée par des guerres coloniales ». « La Corde », et c’est son originalité, joue sur trois registres, suspens, humour et horreur. Construite comme un épisode de « Colombo », le public assiste à l’enquête en connaissant d’entrée les meurtriers qui, sûrs d’eux-mêmes et dominateurs, multiplient les provocations. Les tensions du premier acte sont atténuées par les moments d’humour assez grinçants qui traversent le second. Le tout porté par un magnifique sextuor sur lequel Pierre-Guy Couleau dit n’avoir eu aucune hésitation. « Les deux jeunes acteurs principaux sont terriblement doués et ont la beauté du diable, Thomas Ribière qui jouait Laerte dans ma mise en scène d’Hamlet en 2021 et Audran Cattin, une révélation qui a déjà un superbe parcours. Grégori Derangère qui va mener l’enquête est un atout pour ce spectacle tout comme Myriam Boyer, Lucie Boujenah et Martin Karmann ».
Cette pièce de Patrick Hamilton, donnée pour la première fois à Londres en 1929, a été rendue célèbre par le film d’Alfred Hitchcock avec James Stewart en 1948. Sa création en France pour cette rentrée 2025, avec une superbe distribution dans une mise en scène de Guy-Pierre Couleau, donne lieu a un huis-clos d’une formidable intensité.
Si la pièce est ancienne, les thèmes qu’elle aborde restent d’actualité. Pour les résumer, une paraphrase de Rabelais, « pouvoir sans morale n’est que ruine de l’âme », conviendrait parfaitement. « La Corde » explore la face sombre de la psychologie humaine en lui apportant, autour de l’éthique et du pouvoir, une touche philosophique qui se conjugue avec des dialogues souvent très drôles et un suspens digne des meilleurs thrillers. Impossible d’en dire plus, le genre supportant mal que l’on déflore le sujet. Laissons donc le spectateur aller de surprises en surprises en découvrant une intrigue enrichie par l’adaptation signée Lilou Fogli et Julien Lambroschini qui ont su la remettre au goût du jour et lui donner une belle dynamique.
Le travail de Guy-Pierre Couleau séduit par sa subtilité et son efficacité. Sa mise en scène permet à la remarquable distribution de donner le meilleur. Les deux acteurs principaux, Audran Cattin et Thomas Ribière, en jeunes cadres surs d’eux-mêmes et dominateurs, transformant un crime en jeu mondain, s’imposent avec un brio confondant et portent ce spectacle à des sommets que l’on croyait inaccessibles. Myriam Boyer est, comme toujours, magnifique et touchante dans un rôle délicieux à contre-emploi. Grégori Derangère qui mène l’enquête, Lucie Boujenah et Martin Karmann sont à l’unisson. Cette pièce qui commence et se termine par deux moments forts a l’art de séduire un public heureux de commencer la saison pour un spectacle de cette trempe où, si l’on meurt, ce n’est assurément pas d’ennui !
Le spectacle de Marco Augusto Chenevier est l’une des plus belles découvertes du festival d’Avignon 2025. Un moment d’une infinie drôlerie, audacieux, exigeant et plein de surprises.
La caractéristique d’un spectacle à ce point surprenant est qu’il vous oblige à en dire le moins possible, tant l’étonnement (et la joie) à le découvrir ont été grands. Sans rien trahir, l’on peut mentionner que « Quintetto » dans lequel rien ne se passe comme prévu, est construit en hommage à une célèbre figure italienne, la sénatrice Rita Levi Montalcini grande scientifique décédée à 103 ans en 2012 et lauréate du prix Nobel de médecine en 1986. Le parallèle devient vite évident entre le manque de moyens alloués à la recherche scientifique et la situation du monde artistique.
Marco Augusto Chenevier peut se classer dans la catégorie des danseurs, acteurs, mi-clown mi-magicien. Cet artiste complet se révèle un narrateur, un metteur en scène, un chorégraphe-danseur hors pair, capable de construire à lui tout seul, (avec quelques aides extérieures néanmoins), un spectacle pendant lequel le public se sent partie prenante et surtout, rit tout le temps. Toujours sur le fil, dans un exercice dans lequel tout est propice à un « casse-gueule » magistral, lui réussit tout avec brio, de la manière la plus incroyable qui soit. Ravi par tant de légèreté et d’originalité, touché par un talent phénoménal, le public quitte le Train Bleu avec un immense sourire, tout heureux d’être sorti des sentiers battus et d’avoir découvert un immense artiste.
Ce spectacle ne se joue pas les jours pairs, faites donc un impair !
C’est à une surprenante rencontre entre le duo emblématique des Beatles, dix ans après leur rupture et un mois avant la mort de Lennon, que nous propose d’assister le spectacle de Germain Récamier. Un évènement imaginaire qui permet une belle rétrospective musicale, portée par deux excellents comédiens-musiciens durant le festival Off 2025 d’Avignon, au Théâtre du Collège de la Salle.
L’incroyable et fulgurante carrière des Beatles (dont le succès planétaire fait oublier qu’elle s’est déroulée sur à peine plus de dix ans) est bâtie sur les deux piliers que furent John Lennon et Paul McCartney. Germain Récamier s’est emparé de ces deux figures mythiques pour balayer leurs créations musicales, tout en décrivant la relation féconde, riche mais si complexe qui les unissait. L’intrigue permet de mettre en évidence une alliance de talents complémentaires (leur producteur George Martin, dira d’eux : « John apportait le feu, Paul la lumière ») grâce à laquelle ils signent près de 200 chansons. Dans le même temps, s’esquisse le portrait de ces deux personnalités qui s’attirent et se repoussent, jusqu’au clash final quand Paul McCartney voudra prendre la tête du groupe ce que l’indépendant John Lennon, de plus en plus proche de Yoko Ono, n’accepte pas.
Cette passionnante histoire nous est racontée à coups de flash-back dans une mise en scène subtile et très imagée signée Joseph Laurent. En bêtes de scène et musiciens accomplis qu’ils sont, Tristan Garnier et Simon Froget- Legendre forment le couple idéal pour faire vivre ce spectacle musical, sans temps morts, ponctués par les plus grands tubes des Beatles. L’on quitte cette pièce-concert particulièrement réussie, avec des airs dans la tête et en repensant, non sans une certaine émotion, à cette phrase de MacCartney prononcée après l’assassinat de John Lennon et qui résume si bien leur relation : « Je n’ai jamais vraiment pu lui dire combien je l’aimais ! ».
Texte et photos : Philippe Escalier
Théâtre du Collège de la Salle 3 place Louis Pasteur 84000 Avignon Du 5 au 26 juillet 2025 à 17 h 40
Technique irréprochable, sensibilité rare, intériorité du jeu et clarté de phrasé, Jan Lisiecki, pianiste canadien d’origine polonaise, reconnu pour sa maturité et sa profondeur d’interprétation, sait mettre en valeur les nuances les plus subtiles des œuvres qu’il aborde. Très tôt, il s’est imposé comme l’un des interprètes les plus expressifs et raffinés de sa génération. Signataire d’un contrat avec Deutsche Grammophon à l’âge de 15 ans, il a depuis développé une discographie, notamment autour de Chopin, Schumann, Beethoven et Mendelssohn.
Son récital à Paris autour des Préludes de Chopin, Brahms et Rachmaninoff mais aussi Bach, Szymanowski, Messiaen et Górecki s’inscrit dans la lignée de ses récentes explorations de ce genre. Il a d’ailleurs présenté un programme similaire acclamé au Carnegie Hall de New York en mars 2024, où sa performance a été saluée pour sa capacité à offrir une lecture nuancée et « multicolore » des préludes, notamment ceux de Chopin. Quelques mois plus tard, le 18 juillet 2024, c’est ce même programme qu’il donne à entendre à Londres, lors de son récital à Wigmore Hall faisant à nouveau la démonstration de sa virtuosité de de sa maîtrise remarquable de la forme brève.
Après l’avoir ovationné à la Seine Musicale le 30 novembre 2023 où il a interprété le concerto de Grieg avec le Hr-Sinfonieorchester Frankfurt, sous la direction d’Alain Altinoglu, les parisiens auront la joie de retrouver Jan Lisiecki au Théâtre des Champs-Élysées. Le 7 juin 2025, nous sommes invités à une immersion dans un univers sonore où chaque pièce, bien que courte, ouvre des horizons émotionnels profonds. Sa sensibilité et son approche nuancée promettent une soirée unique de musique introspective et lumineuse.
Le 17 janvier 2023, sur 6000 m2, s’est ouvert à La Défense, grâce au travail et à l’implication de l’historien Franck Ferrand, un lieu consacré à l’Histoire de France. Les techniques les plus modernes et des animations embarquent les visiteurs dans cette passionnante traversée de 12 siècles qui nous plonge au cœur de l’Histoire.
Le pari n’avait rien d’évident. Il fallait susciter l’envie et divertir sans amoindrir le formidable apport pédagogique à la base du projet. La Cité de l’Histoire s’affirme comme un magnifique instrument de sensibilisation et d’apport de connaissances à destination de tous, en particulier des plus jeunes dont on parle ici le langage. Réalité virtuelle ou augmentée, hologrammes et projections vidéo à 360° font partie intégrante d’un vaste parcours permettant de vivre cette immense leçon, riche en dates et en informations, présentée sous une forme très actuelle et toujours très ludique.
La Cité de l’Histoire est structurée autour de trois grands pôles. « La clé des Siècles », parcours immersif où les voix de Franck Ferrand et d’Anissa Haddadi, par le biais d’un casque audio, nous accompagnent pour visiter 17 salles. Elles résument les riches heures de notre passé, avec, outre l’image et le son, la mise en situation avec des comédiens qui interagissent avec nous et nous entrainent dans leur époque. Vient ensuite la « Frise chronologique ». Les amateurs de dates ne resteront pas sur leur faim, ils n’en trouveront pas moins de 400, sans compter les 26 bornes tactiles qui s’animent à la demande. Enfin, « L’Ellipse 360° » permet de découvrir un grand personnage à travers une animation entre cinéma et spectacle immersif. Cette attraction, actuellement consacrée à Jules César, voit son thème changé deux fois par an, ce qui permet de fidéliser une clientèle toujours en quête de nouvelles découvertes.
Louis-Xavier Nicolas, le directeur de la Cité de l’Histoire, nous indique que ce renouvellement s’accompagne d’une volonté d’améliorer les contenus avec des expositions d’objets ou des présentations de collections permettant d’accueillir des artistes venant exposer leurs œuvres en lien avec l’Histoire. Par ailleurs, il souligne que certaines des innovations intervenues depuis deux ans ont eu pour origine les retours des visiteurs. « Une personne sur quatre laisse un commentaire après son passage. Ces avis sont étudiés avec soin. C’est ainsi que nous avons répondu à la demande de création d’un espace pour les plus petits avec notamment un partenariat avec la maison d’édition Quelle Histoire spécialisée dans les contenus destinés aux enfants ». Les capacités de réaction dont l’une des grandes forces de la Cité de l’Histoire dont toutes les équipes de création et de médiation sont internalisées. Ici, tout est fait maison !
Le contrat est donc rempli pour cette structure qui fonctionne avec, en permanence, une trentaine de personnes comprenant le personnel d’accueil, les comédiens et les techniciens. Leur engagement a permis de faire vivre un lieu unique et de démontrer que l’intérêt des Français pour leur Histoire reste, plus que jamais, d’actualité.
Dans le spectacle très abouti de Julie Berès « La Tendresse » qui se joue actuellement aux Bouffes Parisiens, Romain Scheiner fait partie des comédiens venus parler des rapports des jeunes hommes à la masculinité. Sa présence sur scène, l’intensité de son jeu, toujours juste, font vite comprendre que l’on est face à l’un de ses jeunes acteurs qui vont s’imposer dans les années à venir. Nous avons abordé avec lui, son parcours et ses projets.
Romain, d’où vient ce désir d’être comédien ? Très tôt, ma mère m’a fait partager son amour de la lecture et du théâtre qui sont devenus mes centres d’intérêt dans lesquels je mettais toute mon énergie, ce qui m’a mis en décalage avec tous mes amis qui faisaient beaucoup de sport. Je suis tombé un peu amoureux d’une fille au collège. Elle faisait du théâtre, donc j’ai suivi les cours avec elle. Elle les a quittés mais j’y suis resté ! Au lycée, je suis allé vers la littérature qui me plaisait. Le théâtre a été un défouloir, c’était mon sport à moi. Plus encore, comme on peut le voir dans « La Tendresse », c’était un catalyseur, un exutoire qui me permettait de mettre la sensibilité, les émotions et le corps en avant pour faire le pendant à la littérature où tout se passe dans la tête. J’ai fait une licence de théâtre à la fac avant de m’inscrire dans les conservatoires du 14ème et du 19ème. Après la fac, j’ai découvert les concours que j’ai travaillé et je suis rentré en 2015 au Théâtre National de Bretagne à Rennes, très ouvert sur les autres disciplines. J’y ai aussi suivi des cours de danse, tout en faisant de la musique et j’ai apprécié cette panoplie de disciplines. Mon premier spectacle a été « Constellations II » monté par Éric Lacascade au sortir du TNB.
« La Tendresse » est arrivée assez vite ? Oui. Curieusement, je venais de finir un long cursus, c’était le début du Covid, j’étais un peu sur les rotules et je ne me suis pas précipité pour passer le casting. J’y suis allé finalement quand j’ai vu la dead line se profiler. Il y avait un questionnaire et une vidéo à faire où l’on performait notre rapport au masculin. Il faut savoir que la sélection ne s’est pas faite en cinq minutes ! Au second tour, avec Lisa Guez et Kevin Keiss, il fallait venir avec un parcours libre : un texte que j’avais écrit sur « l’homme parfait » ainsi qu’un texte appris, choisi parmi les propositions des auteurs du spectacle. Il y a eu ensuite, c’était en 2020, deux semaines de stage pendant lesquelles toute l’équipe et Julie Berès ont mis 60 mecs en compétition les uns avec les autres. On sortait du Covid, tout le monde voulait bosser, ça m’a quand même mis une grosse pression ! Une fois la sélection faite, à la Villette et aux Tréteaux de France à Aubervilliers, nous avons eu 25 semaines de répétition étalées sur un an et demi : ce n’est pas rien ! Surtout suivies de 250 représentations, après la création à la Comédie de Reims en novembre 2021.
La récompense est là : le public est debout, tous les soirs, pour vous applaudir ! Ce spectacle est un grand moment. Pour le public et pour nous. J’aime écrire et j’ai pu collaborer à son écriture. C’est une immense satisfaction de jouer dans « La Tendresse » et d’avoir pu y apporter des choses. Kevin Keiss et les autres auteurs ont été très ouverts. Cela m’a permis de croire en moi et de me dire que maintenant je pouvais mener ma propre barque.
Et le cinéma ? Je fais un métier qui est assez dur. Nous sommes lâchés dans les écoles de théâtre, très jeunes, et nous sommes livrés à nous-mêmes. Le cinéma a la particularité d’être difficile d’approche, à moins d’avoir les codes et les relations, et ce, même si j’ai eu la chance, très jeune, d’être repéré par Elsa Pharaon, une directrice de casting spécialisée dans les enfants. Grâce à elle, j’ai pu réaliser ce rêve de découvrir les plateaux de tournage. J’ai fait une semaine d’école buissonnière pour le tournage de « Un Cœur simple » de Marion Laine avec Sandrine Bonnaire et Marina Foïs. J’ai joué aussi dans « Plein Sud » que Sébastien Lifshitz a tourné en 2008 avec Nicole Garcia (j’avais une scène avec elle), Léa Seydoux et Yannick Renier. Et là, pour recoller à l’actu, j’ai un court-métrage de Célia Mebroukine « Tout casser » qui va sortir.
Il ne faut pas s’étonner que votre prochain spectacle parle de cinéma ! Que pouvez-vous nous dire sur « Si tu ne vas pas à Léonardo » ? En effet, c’est un art important pour moi et je voulais raconter une histoire qui dise pourquoi. Ce spectacle est un seul-en-scène. Il raconte l’histoire de Raphaël Mongier, un jeune homme qui développe une fascination extrême pour Léonardo DiCaprio. De l’ode au cinéma à la morsure de la désillusion, le spectacle s’intéresse avec humour aux paradoxes que les récits dominants ont sculptés dans nos identités. Abreuvé par les images de réussite, comment vivre une vie qui n’est pas « idéale » ? Il y a une part autobiographique : en grandissant, je ne me suis pas forcément identifié à mon père mais plus à des histoires, des aventures, des héros que je voyais à l’écran. Et j’en ai vu beaucoup. C’est ce rapport particulier au cinéma que j’ai voulu raconter, ce dialogue entre un enfant et un écran géant qui le fascine. Une plongée dans ces rêves que fait naître le cinéma et les conséquences que cela peut avoir sur sa vie d’artiste. Il y aura de la vidéo, du théâtre et de la danse avec le « Boléro » de Ravel chorégraphié par Maurice Béjart, chorégraphie qu’est en train de me transmettre Natan Bouzy, un danseur classique qui fait aussi partie de la troupe de « La Tendresse ». Il m’accompagne en chorégraphie sur le projet. Le projet de départ s’est étoffé et je suis content de la façon dont nous l’avons enrichi. Sans compter que cela me fait beaucoup de bien de construire ce projet qui m’a permis de monter ma compagnie, de m’entourer d’une belle équipe et d’être en résidence à la rentrée au 104. En attendant de monter un second spectacle.
Le Grand Hôtel des Rêves a ouvert en septembre 2024 et a su séduire grâce à la beauté de son cadre, la richesse des décors et de ses spectacles immersifs. Les deux premiers ont connu un succès fulgurant. Charles Mollet qui préside aux destinées du lieu nous présente le prochain événement consacré, à partir du 21 mai 2025, à Jules Verne.
Aménager cet ancien hôtel particulier situé dans le Vème a-t-il été difficile ? Pas vraiment, le lieu étant en parfait état, sa préparation nous a demandé quelques mois. Nous étions impatients de présenter « La Belle et la Bête » et « La Véritable histoire du Père Noël » qui ont rassemblés en quelques mois pas loin de 100 000 visiteurs. Nous gardons une certaine souplesse puisque le lieu doit être réaménagé avant chaque nouveau spectacle.
Quel a été votre angle d’attaque pour aborder cet auteur mythique ? La question de départ était : faut-il présenter un roman de Jules Verne ou bien racontons-nous sa vie ? Avec lui, rien de plus naturel que de vouloir faire voyager les gens, par conséquent, se limiter à une seule œuvre était un peu frustrant. Nous avons choisi de présenter Jules Verne en quatre livres, en nous intéressant aux personnages qui ont nourri son inspiration comme Nadar, George Sand ou l’astronome Camille Flammarion.
Donc une place prépondérante donnée aux scientifiques ? Oui, car nous sommes au cœur d’une époque fascinée par la science. « Je suis né entre deux génies, Stephenson (la machine à vapeur) et Edison » disait Jules Verne qui s’est posé la question de savoir jusqu’où irait l’homme dans la découverte du monde et sa possible destruction par ce qu’il aura construit et mal contrôlé. Avec Nemo, on touche à l’exploitation de la planète par l’homme avec ce discours qui nous dit que l’océan reste le seul lieu encore paisible avant que l’homme ne vienne y faire des ravages. On notera qu’au départ Jules Verne avait pensé faire du capitaine un polonais dont la famille aurait été tuée par les Russes et son éditeur l’en a dissuadé, il ne fallait pas froisser ce public-là !
De fait, il avait une clairvoyance assez surprenante ! C’est assez troublant et nous parlons dans le spectacle de sa capacité à prévoir l’avenir. Il anticipe et il tombe juste ! Pour « De la terre à la lune », il fait des recherches et des calculs afin de déterminer l’endroit d’où pourrait décoller la fusée et au final ils sont à 350 kms de Cap Canaveral. Et quand il faut choisir la nationalité des astronautes, son choix se porte sur des américains, alors que nous sommes au sortir de la guerre de Sécession dans un État en formation. Dans le roman, ils sont trois comme dans la réalité et pour la durée du voyage, il ne se trompe que d’une heure vingt minutes.
Combien de personnes travaillent dans vos spectacles dont le côté théâtral est toujours très apprécié ? Il y a 75 comédiens répartis en trois équipes. Le cadre est tellement dingue qu’il séduit les comédiens, ils sont à fond et dans une excellente ambiance. Dans ce troisième spectacle, j’ai voulu créer plus d’interactions encore avec les spectateurs, ils vont participer à des ventes aux enchères, imprimer des livres, faire du vélo. Nous avons trouvé un équilibre permettant d’inclure davantage les visiteurs sans que cela ne soit trop intrusif et sans retarder l’action. Cela reste une expérience théâtrale très maîtrisée.
Dans « Maintenant je n’écris plus qu’en français » au Théâtre de Belleville Viktor Kyrylov, jeune comédien ukrainien qui finissait sa formation dans une prestigieuse école de théâtre russe en 2022, au moment de l’invasion de son pays, nous fait le récit bouleversant de son exil vers l’Europe. Au déracinement s’ajoute la découverte d’une réalité dramatique pour tout ce qui est important pour lui et le questionnement de qui il est, de ce qu’il a fait ou aurait dû faire, déchiré entre l’amour d’une mère et celle de la mère patrie. Sur scène, nous découvrons les aléas d’une vie courageuse qui a basculé en un instant et qui s’inscrit dans la longue marche chaotique de l’Histoire. Avec des mots simples, ce jeune mais déjà grand comédien, a su nous faire partager, ses interrogations et ses émotions, sa vie tout simplement. Très touché par son discours et sa prestation, nous avons voulu poursuivre ici le dialogue qu’il a si bien su engager sur scène.
Viktor, à quel moment avez-vous décidé d’écrire ce spectacle ? Cette histoire, c’est ma vie ! Elle est tellement particulière qu’il fallait que j’en fasse quelque chose. Le déclic est venu au moment où j’étais à l’académie de la Comédie-Française et qu’Éric Ruf (qui m’a suivi tout au long de ce parcours) m’a conseillé d’en faire mon spectacle de fin d’année et d’aller voir des seuls en scène comme celui de Guillaume Gallienne. J’ai écrit ce monologue, cela m’a pris plusieurs semaines avant que je le présente à Laurent Muhleisen pour le retravailler. J’ai d’ailleurs profité de ce travail ensemble pour rajouter des passages par-ci, par-là. Une fois prêt, je l’ai répété pendant 10 jours avant de le donner dans le cadre d’une « carte blanche » pour laquelle j’ai pu inviter quelques professionnels, dont Laurent Sroussi, le directeur du théâtre de Belleville.
Quels ont été vos principaux moteurs pour écrire ce spectacle ? Je raconte ce que j’ai vécu, tout ce que j’ai ressenti, ce qui m’a traversé et qui me traverse encore. Il fallait que je l’exprime. Il fallait que je partage cette histoire, que je dise, que je crie à ceux qui ont été autour de moi que c’est déjà un miracle, un jeu de hasard que je sois là, parmi vous. Être confronté à ce genre d’absurdité, de drame, c’est d’abord vivre avec l’idée que tout va s’arrêter. C’est être submergé par la haine des russes mais aussi par une forme de haine contre moi-même pour avoir trahi mon pays. Si je suis ici c’est parce que je n’étais pas en Ukraine au moment du déclenchement de la guerre, quand ses frontières se sont fermées. J’ai pu arriver en France en passant par la Pologne. Et je suis là, devant vous, parce que j’aime trop ma mère qui m’a interdit de rentrer : « Je suis ta mère, toi tu es mon fils et je préfère que tu te sentes mal à l’intérieur mais que tu aies tes bras et tes jambes et que tu ne traverses pas cet enfer parce que tu te sens un peu coupable. Vis ! ». Je n’ai pas pu aller contre sa volonté.
Et qu’est-ce qui a été difficile quand vous êtes arrivés à Paris ? Rien n’a été difficile à Paris ! Bien sûr, le plus difficile, c’était d’accepter que la vie continue même si je suis un déraciné, sans pays, sans maison et de savoir combien mon pays souffre. Il m’a fallu alors bosser comme un malade, m’intégrer, apprendre la langue, m’imprégner d’une nouvelle culture. Les premiers temps à Paris, j’avais l’impression d’être sur une autre planète. Pour moi, tout était différent et nouveau. J’ai pu faire une année au Conservatoire National d’Art Dramatique dans une classe internationale composée d’Ukrainiens de d’Afghans. J’ai fait le choix de ne plus parler russe ni ukrainien et de me consacrer à l’Art et au théâtre, tout simplement parce que, pour moi, c’est vital ! Sans le théâtre, ma vie n’a pas de sens !
Pourquoi ne plus parler ukrainien ? Je ne pense pas rentrer dans mon pays et je ne sais pas comment je serais accueilli si je le faisais. Je ne serai jamais français mais j’ai choisi la France. J’ai appris la langue, j’ai été aidé et soutenu et c’est ici que je veux vivre.
Avez-vous une idée de quelle va être la suite après ce spectacle ? Ce sera forcément un projet qui me tient à cœur et qui répond à un besoin. Peut-être ce spectacle-là aura-t-il une suite quand j’aurais pris le temps de me poser ? Ce qui s’est passé après mon arrivée en France a été tellement important, tellement riche, cela constitue une autre histoire sur laquelle je pourrais travailler. Comme beaucoup de comédiens, je n’aime pas trop l’idée d’attendre un casting, j’ai besoin de faire.
À part le théâtre, quelles sont vos passions ? La vie me passionne, le fait d’être là et de respirer, grâce à quoi je fais toutes sortes de choses, comme de la musique, du break dance, du dessin. Si l’art en général m’intéresse, tout ce qui est autour m’intéresse. Malgré toutes les difficultés, c’est quand même beau de vivre !
Créé à la Comédie de Reims en 2021, ce spectacle a séduit le public des grandes scènes françaises. Les Parisiens peuvent actuellement découvrir cette œuvre théâtrale chorale qui donne à voir, avec finesse et singularité, huit jeunes hommes explorant, chacun à sa manière, ce que signifie la masculinité dans le monde d’aujourd’hui.
Julie Berès
Depuis 2001 et la fondation de sa compagnie Les Cambrioleurs, Julie Berès a écrit une vingtaine de pièces sur des thématiques sociétales ou politiques. Pour les réaliser et les interpréter, la metteuse en scène a toujours souhaité agréger les talents. Comme pour « Désobéir » qui donnait la parole aux jeunes femmes, « La Tendresse » a été écrite de façon collégiale. « Mon choix se porte sur un sujet passionnant et indispensable. Je réunis ensuite un collège d’auteurs qui existe depuis plus de dix ans, Alice Zeniter et Kevin Keiss auxquels est venue s’ajouter la plume de Lisa Guez. Certains textes fondateurs existent en amont. Nous prenons ensuite du temps avec les interprètes pour transformer, raffiner ces textes et réussir à faire oublier le travail des auteurs pour donner la sensation que les interprètes sont en train de nous faire des confidences » nous dit-elle. Loin d’être un théâtre documentaire, ce travail documenté est interprété par des artistes de formation différente, comédiens, danseurs, chanteurs, musiciens, acrobates. Sur le plateau de « Tendresse », huit jeunes gens dont deux issus de l’Opéra de Paris, un danseur de pop, un grand danseur de Break et des comédiens qui savent bouger et qui donnent au spectateur le sentiment que tous viennent de l’univers de la danse.
La chorégraphie, avec la musique, occupe une place de choix. « Nous réfléchissons aux moments dramaturgiques où l’on sent que le corps peut s’exprimer. Se pose alors la question de la place de la danse, ce qu’elle raconte et quelle est sa portée dramaturgique. L’écriture chorégraphique ne vient qu’après. Dans « La Tendresse », la question du rapport au corps est essentielle avec aujourd’hui des jeunes hommes très attentifs à leur musculature, toujours soumis à l’injonction d’être fort et protecteur. Nous nous sommes dit qu’il fallait des chorégraphies qui tournent autour de la guerre, mais aussi autour du Battle, de l’épuisement. Sur le plan musical, un rap a été construit en direct et par ailleurs, pendant et pour le spectacle, Colombine Jacquemont a fait un superbe travail de composition qui évite l’écueil d’un théâtre didactique et permet un rapport très poussé à la performance ».
« La Tendresse » s’intéresse à cette difficulté que les hommes, sur lesquels pèsent des injonctions contradictoires, ont à se construire, en particulier après #metoo. « Il s’agit pour eux de comprendre l’homme qu’ils ne veulent pas être, de savoir à quelles injonctions ils acceptent d’obéir, à quels endroits ils décident d’être en rupture, comment ils se cherchent de nouveaux modèles » explique Julie Berès. Construit autour d’une réflexion fondamentale, « La Tendresse » reste avant tout un magnifique spectacle ayant su construire un espace de dialogue ouvert à la fois sur la vulnérabilité masculine et la capacité de la réinventer au-delà des normes, illustrant le « On ne nait pas homme, on le devient » qu’affectionne Julie Berès.
Ses seuls en scène, ses irrésistibles vidéos et sa première pièce l’ont fait connaitre. Marc Tourneboeuf est de retour à la Comédie Bastille pour y présenter son second opus, prouvant ainsi qu’il fait partie de cette jeune génération prometteuse, aux talents multiples. Il y aborde un sujet passionnant nous donnant l’occasion de questionner ce comédien-auteur, hyper actif, hyper doué.
Marc, d’où vient l’idée de ce sujet ? Pendant le confinement, après Molière et Racine, j’ai lu les grandes tragédies de Corneille. En faisant des recherches, je suis tombé sur une émission de Franck Ferrand soutenant qu’il aurait écrit les pièces les plus importantes de Molière. Je creuse. Je m’aperçois que ce sujet a intéressé beaucoup de monde, dont des historiens, des auteurs et des spécialistes de la littérature du XVIIème siècle. Le doute persiste autour de cette affaire. Seule certitude : Corneille a bien aidé Molière sur une pièce, « Psyché ».
À quel moment Molière est-il sacralisé ? Cela date de la Révolution Française qui est en recherche d’une référence nationale. Corneille était trop lié à l’absolutisme et à l’Ancien Régime. Racine avait été l’historiographe de Louis XIV. Molière devient l’emblème parfait et le temps finira de le mettre sur un piédestal.
Votre objectif, avec cette pièce, n’était visiblement pas de prendre parti ? En effet ! Pour moi, le but était d’éclairer ce sujet, de permettre sa découverte. Faire un exposé était hors de question, j’ai voulu présenter une petite bande d’étudiants à la recherche de preuves. Je me suis appuyé sur un ouvrage très documenté, « Cent ans de recherches sur Molière » paru en 1963, ce qui m’a incité à me placer durant cette décennie et plus précisément en 1968, moment où beaucoup de choses sont remises en cause.
Comment avez-vous construit cette pièce et quelles sont les réactions du public ? Il est important pour moi qu’il y ait du monde au plateau. J’aime raconter, au-delà des personnages, un monde et une atmosphère. La pièce a été pensée comme une adaptation cinématographique, avec des changements rapides de personnages, de lieux et d’époques, menée sous forme d’enquête, ce qui permet au spectateur de ne jamais s’ennuyer. Bérangère Dautun, qui est rentrée à la Comédie Française dans les années 60, a beaucoup aimé la pièce. Dans l’ensemble, le public découvre cette affaire et semble penser que, finalement, peu importent les auteurs, l’essentiel réside dans les textes. Pour ma part, je suis un féru de textes classiques. Mais je ne voulais pas d’une approche un peu égocentrée et je crois que l’on a réussi à aller vers un débat plus large, où il s’agit de trouver l’information, de poser des questions en remettant en cause certaines données bien enracinées.
Écrivez-vous rapidement ? Non, je suis un besogneux, un laborieux, parfois, j’ai des éclairs, des moments de grâce, mais c’est assez rare ! J’aime bien cette citation de Picasso : « Je crois en l’inspiration mais je remarque qu’elle arrive quand je suis au travail ! ».
Pour finir, un mot sur ces vidéos qui cartonnent sur Instagram : l’idée est née quand ? Toujours pendant le confinement ! Un moment qui m’a permis de me poser et de me concentrer sur des projets. J’ai mis un peu de temps avant de trouver ce concept, qui marche bien, basé sur les jeux de mots et les doubles sens.
Texte et photo : Philippe Escalier
Théâtre Comédie Bastille : 5 rue Nicolas Appert 75011 Paris – 01 48 07 52 07
Les 28 et 29 avril 2025 le chanteur Vladimir Kornéev donnera un concert autour de Dalida au Théâtre des Gémeaux Parisiens. Une occasion unique de découvrir un jeune artiste prometteur à la carrière internationale déjà bien amorcée. Avec lui, nous revenons sur sa trajectoire et ses premiers pas sur une scène française.
Vladimir Kornéev est né en Géorgie. À cinq ans, la guerre l’oblige à quitter son pays. Ses parents s’installent à Berlin. Une période difficile que sa carrière artistique lui permet de dépasser : pour cet apatride, la scène est devenue sa patrie. « Mon enfance a été marquée par de nombreux traumatismes et jusqu’à 17 ans, il m’était difficile de parler du fait d’un bégaiement assez prononcé. Le piano d’abord, plus tard le chant et le théâtre m’ont permis de guérir ce défaut. La musique a toujours été mon moyen d’expression le plus profond. Mais elle a été plus que cela en vérité, elle m’a permis de survivre et de surmonter toutes les difficultés. Sur scène, je me connecte à mon public, je peux respirer, je suis apaisé. C’est un point commun avec Dalida que ce besoin de trouver un foyer et une sécurité sur scène. »
C’est à Berlin où il vit qu’il lance, entre 2014 et 2019, ses trois premiers albums récitals, avant de faire, en 2021, ses débuts au Canada avec l’orchestre Philharmonique du Québec. En 2023, les Allemands découvrent son nouveau concert « Le Droit d’aimer » qui deviendra pour la France, l’année suivante, « La Vie en Piaf ».
La venue à Paris de Vladimir Kornéev est d’abord le fruit de sa collaboration avec son manager, Lionel Lavault, un parisien habitant à Montréal. « Il m’a découvert sur You Tube où il a vu mon concert « Youkali » autour de Kurt Weill. Il m’a contacté. Il travaille avec la grande chanteuse Ginette Reno, ce qui m’a permis de donner un très beau concert avec elle. Notre duo intitulé « Le bon côté du ciel » a connu le succès et a rapidement atteint le statut de disque de platine après sa sortie. » Cette étape importante dans sa carrière est aussi l’aboutissement d’une passion pour la langue française et les deux grands noms de la chanson que sont Edith Piaf et Dalida, si présentes dans son parcours. Un choix essentiel pour lui ayant motivé l’envie d’apprendre le français. Il le parle aujourd’hui couramment, comme le russe, l’allemand et l’anglais.
Vladimir Kornéev travaille avec les producteurs Les Lucioles. « Nous avons eu la chance de trouver Les Gémeaux qui ont le double avantage d’avoir une tradition de théâtre et une salle convenant parfaitement à mon spectacle. Je suis acteur et mon spectacle de chant est bien sûr mis en scène. J’ai beaucoup travaillé les arrangements avec Jean-Félix Lalanne ainsi que la création d’un fil dramatique : atmosphères, transitions, ambiance. Les textes et récits entre les chansons, je les ai écrits avec le scénariste berlinois Paul Schulz. Je conçois toujours mes concerts comme un film ! ». Une vision toute particulière mais si naturelle pour un artiste qui est aussi un excellent acteur. Nous avons pu le voir à l’écran à plusieurs reprises, notamment dans la série Netflix « L’Impératrice » où il incarne le tsar Alexandre II.
Vladimir Kornéev confie que Dalida est pour lui bien plus qu’une chanteuse. « C’est une immense actrice ayant vécu entre la lumière et l’ombre qui incarne chaque émotion avec une intensité incroyable. Ses chansons portent une vérité universelle sur l’amour, l’espoir, la solitude aussi et ce, même quand elle est dans un style disco. Elle fait vibrer quelque chose en moi que je ne peux pas expliquer. Avec ce spectacle, je ne rends pas seulement hommage à son héritage, je réponds à un appel intérieur profond qui m’a conduit vers sa musique. « Je suis malade » est la toute première chanson française que j’ai apprise, et la première version que j’ai entendue est celle de Dalida. Ce fut le moment où j’ai compris ce que je voulais faire dans ma vie, être un chanteur qui par sa voix et ses interprétations déclenche chez les autres toutes les émotions que j’ai moi-même ressenties. »
Les deux soirées aux Gémeaux Parisiens seront une occasion unique d’entendre et de découvrir Vladimir Kornéev. En attendant ses prochaines dates en France qui ne manqueront pas de venir très rapidement.
Après avoir ébloui le Théâtre des Abbesses en décembre 2024 et avant de partir en tournée, le Mosalini-Teruggi Cuarteto vient fêter ses dix ans d’existence en présentant « Tangueada » leur 3eme et tout nouvel album à Paris. On ne pouvait rêver plus bel anniversaire !
Entre créations originales et interprétations des classiques, Juanjo Mosalini (bandonéon) et Leonardo Teruggi (contrebasse) incarnent ce que le Tango contemporain produit de meilleur. Ces dignes héritiers de Hilario Durán, Alberto Ginastera et d’Astor Piazzolla ont su apporter à leur musique des influences d’autres pays d’Amérique Latine ou de l’univers du jazz. Un mariage aussi réussi que celui qu’ils ont voulu célébrer dans ce troisième album entre le Tango et la musique de chambre française avec Romain Descharmes au piano et Sébastien Surel au violon.
Cet ensemble qui n’aurait pas à rougir devant les meilleures formations classiques, nous laisse à entendre les sonorités les plus envoutantes et les plus vives que le genre puisse produire. Le raffinement et la sensualité de cette musique, traditionnelle et moderne à la fois, emporte le public sur des chemins jamais pratiqués jusqu’alors. Ce voyage musical, agrémenté d’un narratif, d’une remarquable sensibilité, construit autour de l’Histoire du Tango vu par le Quatuor Mosalini-Teruggi est exceptionnel en tous points. Cette expérience unique permet de redécouvrir le Tango dans ce qu’il a de plus original et de plus beau. De la grande musique assurément !
Pour les 43 ans du ballet et les 150 ans de la création de l’opéra de Bizet, la Compagnie Antonio Gades entreprend une vaste tournée qui comprend 3 dates à la Salle Pleyel, les 21, 22 et 23 mars 2025.
Carmen – Compañía Antonio Gades
Après « Don Juan » et « Noces de Sang », « Carmen » est le troisième ballet narratif d’Antonio Gades. Comme tous les autres, il a rencontré en 1983 un immense succès couronnant sa toute première collaboration avec le cinéaste Carlos Saura, qui la même année le porte à l’écran. De fait, l’œuvre s’imposera comme une réalisation majeure du chorégraphe.
Dans « Carmen », Antonio Gades revient à la véritable figure créée par Prosper Mérimée, une femme qui, loin de la séductrice impénitente, est d’abord et surtout le symbole vivant de la libération de la femme. Une modernité et une audace folle pour l’époque qui expliquent le fiasco vécu par Bizet à la création le 8 mars 1875 à l’Opéra-Comique.
Antonio Gades ne se contente pas de reproduire le flamenco traditionnel. Il lui donne un style plein d’énergie et l’intègre dans une narration. Sa danse, sans fioritures, évite toujours l’excès technique et privilégie la force expressive du mouvement. Avec Carlos Saura, il adopte une approche cinématographique et dramaturgique où la danse et le geste théâtral fusionnent, donnant à l’histoire toute son intensité et toute sa dimension. Les jeux de lumière structurent l’espace, laissant apparaitre la simplicité des lignes et des costumes. C’est dans ce cadre que s’exprime la puissante dynamique du groupe, puisant sa force dans la gestuelle populaire et le chœur flamenco.
Au sein de cet ensemble très homogène, une place particulière est faite aux deux danseurs remarquables que sont Esmeralda Manzanas dans le rôle-titre et Alvaro Madrid qui incarne Don José. Ce dernier a rejoint la compagnie en 2013, tout en continuant quelques collaborations avec le Ballet National d’Espagne. Le danseur étoile a pu travailler ce rôle fondamental dans sa carrière (il l’interprète pour la première fois en 2015) avec l’aide de Stella Arauzo, la directrice artistique du ballet.
Avec « Carmen », la compagnie Antonio Gades qui a toujours su rendre le mouvement si éloquent nous propose de célébrer le mariage d’une figure mythique de la culture espagnole avec l’opéra français le plus célèbre du monde. Dans ces conditions, personne ne doute que Salle Pleyel, dans quelques jours, une fête éclatante sera au rendez-vous !
Argument, chorégraphe et direction Antonio Gades et Carlos Saura Mise en scène : Antonio Saura Musique : Gades, Solera, Freire. Musique enregistrée de Georges Bizet Carmen, M. Penella El gato Montes et José Ortega Heredia/Federico Garcia Lorca Verde que te quiero verde 1 h 35 sans entracte
Lille : le 8 mars 2025 au Grand Théâtre Anvers : le 9 mars 2025 au Stadsschouwburg Lyon : le 11 mars à l’Amphithéâtre 3000 Strasbourg : le 12 mars au Palais des Congrès Annecy : le 16 mars à l’Arcadium Nice : le 18 mars au Palais Nikaïa Marseille : le 19 mars au Silo Paris : le 21, 22 et 23 mars à la Salle Pleyel Nantes : le 25 mars au Zénith