Don Juan

Le Théâtre National de Chaillot ne pouvait pas mieux choisir pour sa réouverture que le Don Juan de Johan Inger, son nouveau ballet, magnifique et flamboyant porté par l’admirable Fondazione Nazionale della Danza – Aterballetto, d’Émilie-Romagne avec laquelle il collabore depuis 2013.

Toutes les fées se sont visiblement penchées sur le berceau de Don Juan, imaginé par le chorégraphe suédois Johan Inger, adepte de la réécriture des grands mythes fondateurs de notre culture. Après une femme fatale, Carmen, le voilà qui s’empare du plus célèbre des séducteurs, celui là même qui a enchainé mille et une conquêtes, sur les planches, au théâtre ou à l’opéra. Le serial lover impénitent qu’il a recréé est forcément bien différent, mais il rejoint les plus belles créations qu’il nous soit donné d’admirer, et cela grâce à la richesse de la pensée, du mouvement et au dynamisme d’une musique sur laquelle évolue une troupe remarquable. Foisonnante, l’œuvre offre au spectateur ébloui un véritable récit quasi onirique à la force narrative et à la dimension théâtrale peu communes.

Le Don Juan de Johan Inger est, à tous égards, exceptionnel. De part sa complexité, le personnage imaginé par Tirso de Molina, magnifié par Molière, est l’objet de toutes les interprétations. Sa quête ininterrompue et cynique a pu être assimilée à une homosexualité enfouie sous un machisme triomphant. Le chorégraphe n’a pas dû totalement oublier cette thèse, lui qui donne un rôle prépondérant à un personnage féminin tout à fait à part, la propre mère de Don Juan, qui va jusqu’à se substituer à la figure finale du Commandeur. Elle pourrait bien n’avoir été que le seul et unique amour du héros maudit et ce n’est pas la relation que ce dernier entretient avec son valet qui pousserait à penser le contraire. Ne connaissant pas la redoutable précision de l’écrit, le langage chorégraphique permet toutes les ambiguïtés, (surtout lorsqu’il est manié de façon aussi subtile par Johan Inger), laissant au spectateur seul la responsabilité et le plaisir de rendre son jugement, en dernier ressort.

La réussite de Don Juan doit beaucoup à la musique de Marc Álvarez et l’on comprend parfaitement durant le spectacle à quel point le chorégraphe, le dramaturge Gregor Acuna-Pohl et le musicien ont dû travailler de concert, tant le trio est à l’unisson. Rarement dans un ballet, musique et danse ont autant fait corps. Les sonorités de Marc Álvarez sont un mélange très rythmé d’électro et de mélodies plus traditionnelles, avec un clin d’œil final à Mozart. C’est donc une partition assez homogène (parfois un peu trop, l’on se prend à souhaiter, à certains moments, un peu plus de variation, ce sera notre seul bémol) qui accompagne ces mouvements de groupe, à la gestuelle variée, souple et imagée, sans conteste la plus grande réussite du ballet. Grâce à la scénographie très étudiée, signée Curt Allen Wilmer, si poétique notamment dans les instants intimistes, cette symphonie de mouvements généreux, balancés et expressifs sont un régal pour l’œil. Admiratifs, l’on ne manquera pas de songer aux grands aînés du chorégraphe que sont Jiri Kilian et Mats Ek. Les seize danseurs d’Aterballetto, énergiques et tellement expressifs, subliment, avec une déconcertante facilité, toutes les richesses d’une chorégraphie capable de multiplier les tableaux sous les formes les plus variés avec, notamment, un final étonnant, digne d’une scène de cinema. Installée à Reggio Emilia, ayant accédé rapidement au statut de meilleure compagnie de danse contemporaine italienne, Aterballetto a pu aborder les plus grands noms du répertoire grâce à la qualité de ses danseurs venus d’Italie et des quatre coins de l’Europe. Une fois encore, avec une homogénéité parfaite, ils se présentent en serviteurs incomparables d’une œuvre majeure, à classer dans les très grands moments de la danse contemporaine.

Philippe Escalier


Avec les 16 danseurs Fondazione Nazionale della Danza – Aterballetto : Saul Daniele Ardillo, Adrien Delépine, Martina Forioso, Estelle Bovay, Clément Haenen, Arianna Kob, Philippe Kratz, Ivana Mastroviti, Pighini Giulio, Sandra Salietti Aguilera, Minouche van de Ven, Thomas van de Ven, Roberto Tedesco, Hélias Tur-Dorvault, Serena Vinzio
Durée 1 h 30
Du 14 au 17 octobre 2020


Chaillot – Théâtre National de la Danse
1, place du Trocadero 75116 Paris
Réservations : 01 53 65 30 00 : du lundi au vendredi de 11h à 18h et le samedi de 14h30 à 18h. Fermeture les jours fériés http://www.theatre-chaillot.fr


Le Petit Coiffeur

La dernière pièce de Jean-Philippe Daguerre, à l’affiche du théâtre Rive-Gauche, nous plonge à Chartres, dans les heures les moins glorieuses de la Libération. « Le Petit coiffeur » aborde le thème des femmes tondues pour avoir aimé des Allemands, à travers un texte intense et émouvant, porté par cinq comédiens remarquables.

Été 1944. Dans l’euphorie de la fin de la Seconde Guerre Mondiale commence une violente « épuration » rendue inévitable par les tragiques dérives de la collaboration. Mais sa forme très expéditive et mal contrôlée donne lieu à des exécutions sommaires et à de sordides vengeances. C’est dans ce climat survolté que furent brutalisées les femmes qui n’avaient eu que le tort de fauter avec des soldats ennemis, dans ce qui fut qualifié de collaboration horizontale ! La magistrature, disqualifiée par son allégeance à Vichy, était alors largement désorganisée. C’est la rue qui fait la loi, rumeurs et dénonciations haineuses tenant lieu de procès. Les amourettes inappropriées sont mises sur le même pied que les dénonciations de résistants ou de juifs. Jean-Philippe Daguerre, l’auteur de « Adieu Monsieur Haffmann », s’est inspiré de l’épisode de la tondue de Chartres, immortalisée par une photo de Robert Capa ayant fait le tour du monde, pour écrire ce texte aux accents humanistes, dénonçant l’injustice et la cruauté. Sortant des sentiers battus, faisant le constat que si la France avait perdu la guerre en 40, elle avait aussi en partie perdu la victoire en 45, son plaidoyer est particulièrement élaboré et percutant, sans jamais se poser en donneur de leçons. Il se déroule à travers les personnages attachants d’une famille soudée, nous laissant découvrir les déchirements de cette époque, ô combien tourmentée, sans rien cacher de la complexité des destins et des choix douloureux qu’elle génère. Le spectateur, tenu en haleine par une trame dramatique, dynamique et réaliste, va vivre passionnément ces quelques moments, embarqué par le talent d’une formidable troupe portée par la mise en scène tout à la fois pudique et terriblement efficace de l’auteur.

La suite de cet article est accessible gratuitement ici :

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Philippe Escalier

Théâtre Rive Gauche : 6, rue de la Gaîté, 75014 Paris
Du mardi au samedi à 21 h ; dimanche à 15 h
01 43 35 32 31 – http://www.theatre-rive-gauche.com

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