Coscoletto

Avis de tempête aux Gémeaux : le « Coscoletto » de la compagnie Les Zolibrius fait souffler un vent de folie sur le festival OFF d’Avignon. Une belle découverte aussi surprenante qu’hilarante !

© Cédric Vasnier

Après « Monsieur Choufleuri » et « L’Ile de Tulipatan », les Zolibrius ont eu la bonne idée de ressusciter une courte opérette de Jacques Offenbach en deux actes datant de 1865. Le livret et la partition ayant totalement disparu en France, il ne subsistait qu’une version allemande qui a servi de base à cette remarquable renaissance. Tout ce qui est signé du maître de l’opérette, chouchou du Second Empire, portant l’assurance d’une qualité musicale, bien leur en a pris ! Ce vaudeville loufoque à souhait, est construit autour d’un marchand de macaronis marié à une femme que tout son entourage lui envie. Maladivement jaloux, il entre en guerre contre tous les hommes amoureux du quartier avant qu’un réveil du Vésuve ne vienne rappeler ce petit monde à plus de réalisme. La mise en scène de Guillaume Nozach, qui signe l’excellente adaptation particulièrement riche et inventive avec Vinh Giang Vovan, contribue à faire de cette délirante tornade musicale, très retravaillée mais fidèle à l’esprit d’Offenbach, un petit bijou. Cet hymne à l’amour aux multiples péripéties et aux personnages cocasses est mené tambour battant par une troupe exemplaire accompagnée par un pianiste et une violoncelliste (Jeyran Ghiaee et Maëlise Parisot). Alexis Meriaux, magnifique dans le rôle titre et dont on jurerait lors de la bacchanale finale qu’il a le diable au corps, est entouré de Laetitia Ayrès, Nicolas Bercet, Dorothée Thivet, Hervé Roibin et Alexandre Martin-Varroy Tous se donnent entièrement, avec autant de justesse que de talent pour nous offrir 1 h 10 de pur plaisir. Le final étant grandiose, le public subjugué et quasi envouté n’hésite pas une seconde à se lever pour leur faire une généreuse ovation amplement méritée.

Philippe Escalier

Les Gémeaux à 16 h 40 : 10, rue du Vieux Sextier, 84000 Avignon – 09 87 78 05 58

© Philippe Escalier
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Britannicus Tragic Circus

La nouvelle création des Épis Noirs fait salle comble au Théâtre du Balcon faisant souffler un vent de folie dans le OFF 2022 avec un spectacle délirant et haut en couleurs.

BRITANNICUS PHOTO : OLIVIER. BRAJON

L’une des traditions des Épis Noirs est de s’attaquer à nos grands mythes fondateurs. Avec visiblement un goût particulier pour Racine. Après « Andromaque », les voici en train de revisiter « Britannicus ». De fond en comble. Poésie, burlesque et musical sont les armes avec lesquelles Pierre Lericq (auteur, metteur en scène assisté de Bérangère Magnani) et sa troupe dézinguent celui qui, avec Corneille, est le plus grand de nos classiques. L’œuvre de Racine n’est qu’un prétexte à plus d’une heure de spectacle absolument déjanté. Certes, les personnages de la tragédie sont là mais ils disent leur propre texte pimenté de quelques alexandrins dans une ambiance de cirque assez fellinienne, où le clown serait roi. Imaginez-vous en mai 68 après JC. Si l’on résume l’intrigue, vous allez dire : « Mais c’est quoi ce cirque ? ». Et c’est là que les Epis Noirs interviennent. Pierre Lericq installe le théâtre dans le théâtre et, en Monsieur Loyal, conduit son petit monde, association d’intermittents du spectacle ratés, à coups de fouet, vantant auprès du public ses qualités de dresseur. Une dureté indispensable pour tenir ces artistes enivrés par la scène, toujours prêt à donner le bras quand on ne leur demande que la main. Tout est massivement surligné et pourtant, rien n’est excessif. Il n’est pas si exagéré de penser que cet ouragan rock et circassien pourrait être bien plus proche de l’auteur qu’on ne le croit. Mais oublions Racine, devenu ici roi des Punks et restons avec nos personnages lunaires et loufoques. Britannicus reste séduisant, pas seulement parce qu’il a l’apparence de l’excellent Jules Fabre mais parce qu’il touchant en grand ado inconscient, trop cool, amoureux de Junie qu’il préfère au pouvoir. Face à lui, Néron prend les traits de Tchavdar Pentchev qui est au centre du show auquel il contribue à donner avec brio, toute son intensité. Inquiétant maître chanteur, inhumain, rendu narcissique et violent par l’amère Agrippine que Marie Réache transforme avec talent en folle furieuse, sorte de mante religieuse incestueuse, obsédée par l’idée de mettre son fils sur le trône. Pour cela, elle prépare une omelette empoisonnée pour le malheureux Claude. Morale : on ne fait pas de coup d’État sans casser des œufs. Mais Néron veut, quoique marié, être aussi uni à Junie à laquelle Julie de Ribaucourt prête son art et sa grâce pendant que Gilles Nicolas, serviteur obséquieux est occupé à décrire tout haut le moindre de ses mouvements.

Cette troupe de comédiens musiciens danseurs sait tout faire, depuis tenir le public en haleine et en joie jusqu’à transformer un grand désordre apparent en monumentale réussite scénique. Ce théâtre populaire contribue à donner ses lettres de noblesse au spectacle vivant et du bonheur à ses spectateurs. Que demande le peuple ?

Texte : Philippe Escalier – Photos © Olivier Brajon

Théâtre du Balcon : 38, rue Guillaume Puy 84000 Avignon – Tlj sauf le mardi à 19 h 55

BRITANNICUS PHOTO : OLIVIER. BRAJON
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The Back of Beyond

Une compagnie de six jeunes danseurs venus de Taipei nous offre un ballet d’une heure à la Condition des Soies mettant l’accent sur le silence, les rythmes et les traditions orientales, le tout dans un style très épuré qui fait merveille.

© CHEN Po-Wei

Croiser des troupes ou des compagnies venues de l’autre bout de la planète est l’un des charmes du festival OFF. La rencontre avec la compagnie taïwainaise Tai Gu Tales Dance est un moment rare qui a commencé, comme souvent durant le festival, dans les rues de la ville au cours d’une de ces fameuses parades de présentation durant laquelle les danseurs jouent avec des tissus dans des couleurs ocres harmonisées à leur bronzage. Dans la salle ronde de La Condition des Soies, les choses sont un peu différentes. Un éclairage à la bougie maintient les intervenants dans une obscurité quasi générale imposée par les thèmes du ballet, à savoir le corps de la mère, la naissance, le parcours de vie puis l’effacement final. « The Back of Beyond » a été jouée pour la première fois en 1991 puis remaniée en 2019 par la chorégraphe Hsiu-Wei Lin. Dans cette nouvelle version, l’esthétique est très épurée, l’essentiel seul apparait. Les mouvements alternent entre une lenteur silencieuse et des séquences énergiques et sonores mais l’on retient surtout cette beauté hiératique qui captive toute notre attention, offrant à nos yeux des moments d’une grande beauté. Peu importe alors que les novices en danses asiatiques que nous sommes hésitent parfois quant au sens à donner. Du reste, tout est fait pour laisser une place au rêve et à l’imagination. En cette chaude après midi d’été, WU Tsai-Lin, TSAI Yun-Shan, LIANG Shu-Ning, CHU Po-Cheng, LIN Yi-Yuan, LEE Hsuan-Lung à qui nous devons rendre hommage, ont su nous apporter à travers leur superbe spectacle, un moment de dépaysement total et plus encore, l’envie de découvrir et mieux connaitre l’art de la danse venu de Taïwan.

Philippe Escalier

The Back of Beyond : Théâtre de la Condition des Soies 13, rue de la Croix 84000 Avignon

A 16 h 30 sauf le lundi – 04 90 22 48 43

© Philippe Escalier
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Le Misanthrope

Dés les premières représentations il était évident que ce Misanthrope étonnant, mis en scène par Thomas Le Douarec au Théâtre des Lucioles et qui cumulait les qualités allait faire partie des pièces que tout le festival d’Avignon allait saluer et applaudir.

© Philippe Escalier

Après les succès remarqués du « Portait de Dorian Gray » et de « L’Idiot » il était facile d’imaginer que le Misanthrope de Thomas le Douarec, assisté de Virginie Dewees, allait ressembler à aucun autre. S’emparer de la plus belle pièce de Molière en la mettant au goût du jour n’était pourtant pas chose simple. Certes, l’étonnante modernité du texte pouvait l’y aider. Encore fallait-il choisir le bon fil rouge et tout transformer sans rien dénaturer. Le pari est gagné, haut la main. Jouant sur l’étonnante continuité à travers le temps des défauts humains, le metteur en scène a recours à ce qui caractérise notre époque, les boites de nuit et leur excès, les selfies et autres vidéos sur les réseaux sociaux propres à nourrir un narcissisme devenu hors de contrôle. Se divertir, exister au prix de provocations, médire et exclure, flatter pour séduire, séduire pour vivre, voilà bien ce qui caractérise le genre humain, quels que soient les siècles et les supports de communication, lettres écrites à la plume, pamphlets ou, des nos jours, vidéos postées compulsivement. Ce Misanthrope se déroule bien aujourd’hui et peut-être vu par tous, y compris les très jeunes ou les plus éloignés du théâtre et reste pourtant d’une fidélité sans faille à l’auteur qui traite en 1666 de sujets qui pourraient servir aujourd’hui de thème au bac philo : « Peut-on vivre en société sans mentir ? », « Le compromis est-il compromission ? » (sujet pour députés débutants) ou encore « La moralité poussée à l’extrême est-elle une qualité ou un défaut ? ». Énergique, surprenante et ébouriffante, cette mise en scène éclaire magnifiquement cette pièce et donc le genre humain.

Sur scène, il fallait une troupe aussi jeune que talentueuse, capable de porter ce travail au sommet et de faire entendre ce texte avec une implacable justesse. Avec Jean-Charles Chagachbanian nous tenons un bel Alceste introverti trop excessif pour être heureux et toutes les tentatives de Philinte, magnifique Philippe Maymat n’y changeront rien. Thomas Le Douarec incarne un Oronte onctueux avant d’être venimeux, Jeanne Pajon en Célimène nous a étonné par sa présence, son charme mais surtout sa capacité à habiter royalement ce rôle impressionnant. Justine Vultaggio interprète Eliante avec la force et la justesse qu’on lui connait, Valérian Behar-Bonnet (qui signe aussi la musique) et Rémi Johnsen sont parfaits en deux jeunes écervelés imbus d’eux-mêmes, nous offrant quelques moments d’anthologie, Caroline Devismes, pour sa part, est une somptueuse Arsinoé toxique. Tous nous donnent envie de lancer haut et fort : « Molière est une fête ! ».

© Philippe Escalier

En ayant réussi ce mélange de modernité et de classicisme, en nous retraçant l’histoire de ce célèbre enquiquineur rabat-joie de la plus joyeuse et enivrante des façons, Thomas Le Douarec et la troupe qui l’entoure nous apportent sur un plateau un des ces moments qui contribuent à nous rendre toujours heureux d’aller au théâtre. Qu’ils soient tous chaleureusement remerciés !

Philippe Escalier

Théâtre des Lucioles, 10 Rempart St Lazare, 84000 Avignon
À 15 h 45 sauf le mercredi. Jusqu’au 30 juillet 2022 – 04 90 14 05 51

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Pomme d’Api

Qu’elles fassent partie du grand répertoire où qu’elles se présentent sous une forme plus courtes et plus modestes, les opérettes de Jacques Offenbach sont toutes irrésistibles et délicieuses. Quand elles sont jouées avec la distribution qui s’affiche au Girasole, le plaisir est total.

© Philippe Escalier

Dans « Pomme d’Api », le personnage principal répond au doux nom d’Amilcar Rabastens. Ce célibataire endurci, adepte des amours ancillaires, n’entend pas s’ennuyer et réclame une belle jeune fille en guise de domestique à un bureau de placement. Dans le même temps, il recueille chez lui son jeune et charmant neveu à qui il a demandé de rompre sa relation qui, selon lui, était trop durable. Le pauvre garçon arrive donc totalement désespéré. Or, il se trouve que la jeune domestique n’est autre que…Vous pouvez imaginer la suite.
Comme à son habitude, Offenbach surfe sur les situations les plus absurdes qu’il magnifie par des airs d’une qualité musicale irréprochable tranchant avec les textes loufoques à souhait de Ludovic Halévy, son librettiste attitré. Parmi les tubes de cette œuvre assez courte, l’on retiendra l’inénarrable « Va donc, va donc chercher le grill », permettant d’aborder ainsi, en cette période estivale, le thème majeur, trop souvent oublié…de la côtelette ! Tout est léger, totalement déjanté et d’une drôlerie sans nom. Cerise sur le gâteau, cette production se caractérise par un professionnalisme remarquable. La mise en scène d’Olivier Broda, un petit bijou, est aussi raffinée que stylisée, décuplant les effets comiques de ce scénario fou et mettant en valeur les qualités artistiques des trois comédiens chanteurs vocalement et scéniquement parfaits. Alice Fagard (on ne repousse pas une fiancée avec une voix pareille !), Frank Vincent, magistral comme toujours et Joris Conquet parfait dans tous les aspects comiques de son personnage tout en assurant avec brio sa partie chantée. La pianiste Delphine Dussaux accompagne ce trio infernal non sans démontrer qu’elle peut, elle aussi, jouer la comédie. Tous quatre nous font passer un inoubliable moment d’une gaieté et d’une fraicheur indispensables par les temps qui courent.

Philippe Escalier

Théâtre du Girasole : 24 bis rue Guillaume Puy, 84000 Avignon – tous les soirs à 21 h 15 sauf le lundi

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Believers

Comme tous les ans, le OFF d’Avignon contient son lot de belles découvertes. Sans conteste, « Believers » au Grand Pavois fait partie celles-ci.

© Fanny Vambacas

Dans une chambre universitaire, deux jeunes étudiants papotent tout en se draguant gentiment. Lui est un peu pressé de conclure, elle, étudiante en théologie, entend prendre son temps. Très vite le couple va se former, s’aimer, s’épanouir et avoir un enfant. Pourtant rien ne va se passer comme prévu. La pièce de Ken Jaworowski, dramaturge, rédacteur en chef et critique pour le New York Times a la fluidité, la précision et le réalisme propres aux auteurs anglo-saxons, avec cette particularité qui n’appartient qu’à ce pays puritain, pour ne pas dire religieux, que sont les États-Unis : on y parle, comme son titre peut le laisser supposer, de Dieu. Mais ce texte, si riche en surprises qu’il pourrait faire pâlir d’envie un thriller, ne peut se réduire à un seul thème. L’intrigue, issue d’un épisode vrai, exige, pour ne rien perdre de son charme, d’être laissée à l’entière découverte du public d’autant que la mise en scène d’Aurélie Camus, d’une inventivité remarquable, nous tient en haleine jusqu’au terme. La gravité du sujet (comment affronter l’arrivée d’un enfant qui n’est pas la source de joies tant attendues ?) se découvre progressivement, grâce au jeu subtil et sensible des comédiens. Pour nous faire vivre cette émouvante histoire, Anne-Laure Maudet, Aurélie Camus, Romain Poli et Denis Lefrançois sont à l’unisson, tous parfaitement habités par leur rôle, nous donnant l’impression de nous prendre par la main dés les premières secondes jusqu’aux applaudissements de fin, d’autant plus nourris que les spectateurs ont visiblement le sentiment d’avoir vécu, avec eux, une aventure théâtrale venue les toucher au cœur.

Philippe Escalier

Théâtre Le Grand Pavois : 13, rue Bouquerie 84000 Avignon
Tous les jours à 12 h sauf le mardi

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Thomas Gendronneau : le spectacle vivant dans la peau !

Ce jeune comédien est à l’affiche du Festival OFF d’Avignon dont il est un des habitués avec, cette année encore, deux pièces dont le rôle titre dans la dernière création d’Ivan Calbérac consacrée au pianiste Glenn Gould, « Glenn : naissance d’un prodige » actuellement au Théâtre des Béliers avant de rejoindre le Petit Montparnasse à Paris à la rentrée. Nous revenons avec lui sur son parcours dont la richesse justifie déjà une rétrospective.

© Manika Auxire

Thomas, si l’on vous regarde, vous avez trente ans et pourtant quand on observe la densité de votre CV, on a l’impression que vous en avez quinze de plus !
(Rires) Ce qui peut vous tromper c’est que j’ai eu la chance de faire beaucoup de choses et de travailler sur des projets très différents. Depuis « Les Damnés » dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes avec la Comédie Française où je n’avais pas un rôle majeur mais où je faisais partie du choeur et d’une troupe formidable, en passant par mes spectacles avec ma compagnie La Caravelle jusqu’à ce Glenn Gould qui vient tout juste de commencer à vivre.

Peut-on parler d’une dominante chez vous de spectacles liés à l’Histoire ?
C’est une de mes facettes mais j’aime par dessus tout mélanger les genres. Si vous pensez à « Marie Tudor » à la Pépinière, par exemple, j’ai composé la musique et je jouais de la guitare sur scène, dirigé par Philippe Calvario. Je l’ai rencontré au sortir des Cours Florent dans le cadre du Prix Olga Horstig pour « Shakespeare in the woods » un montage autour de différentes pièces de l’auteur anglais qui fut ensuite à l’affiche des Bouffes du Nord. S’il devait y avoir une dominante, ce serait le mélange du théâtre et de la musique puisque ce sont mes deux métiers. J’ai fait une formation de danse, j’ai toujours aimé chanter. Ce qui est génial dans notre travail c’est de ne pas trop avoir de limites et de pouvoir faire un peu tout, y compris acquérir constamment de nouvelles compétences capables de nous enrichir.

Vous avez aussi collaboré avec éric Ruf. Diriez-vous que vous avez une appétence particulière pour la mise en scène ?
J’ai eu la chance d’être l’assistant de cet homme brillant, dans « Bajazet » toujours à la Comédie Française et ce, avant de partir en tournée. Voir éric Ruf diriger les acteurs, je devrais plutôt dire les orienter tellement c’est subtil, m’a beaucoup appris. De fait, j’ai toujours aimé la mise en scène, j’en suis à la 6eme. Il y a pour moi une vraie complémentarité avec le métier de comédien.

Quand on est sur scène, est-il difficile d’oublier que l’on est aussi metteur en scène ?
Il faut lâcher prise même si c’est un peu compliqué. Ceci dit, tous les acteurs vous diront que lorsqu’ils jouent, ils pensent à une foultitude de choses en même temps. Jusqu’au moment où l’on est totalement dans le rôle et que l’on ne pense à plus rien d’autre ! Sur ce Glenn Gould, Ivan Calbérac était très facile à suivre, avec des idées précises dans les grandes lignes, une sorte de canevas nous laissant gérer les aspects plus intimes du personnage, avec ce que nous pouvons y ajouter en termes de sincérité, d’émotion et de densité.

« Glenn : naissance d’un prodige » vous donne votre premier rôle titre majeur. Vous attendiez-vous à trente ans à peine à interpréter un pianiste mondialement connu ?
Pour jouer un personnage que l’on voit évoluer entre 11 et 50 ans, je suis parfaitement au milieu ! Mais il faut reconnaitre que c’était un pari surtout si l’on sait que dans ce genre de situation, l’on prend habituellement un acteur plus âgé que l’on rajeunit ensuite. Et je me souviens de ce prof qui disait qu’il fallait une décennie pour faire un acteur ayant de la densité et de l’expérience. Ceci dit, c’était une surprise au sens où l’on cherchait un comédien pianiste. Or, je suis surtout guitariste, batteur, bassiste, compositeur et complètement autodidacte mais avec un lien très fort avec la musique. Donc avant même de commencer le casting je me suis inquiété du niveau de piano requis. La surprise a aussi été d’être appelé après de longs mois de travail, au moment de partir en vacances. Au départ, réaction normale, je pensais n’avoir guère de chances mais j’ai quand même tout annulé pour passer l’audition ! Le prix à payer pour cette exposition, c’est une pression et un trac un peu plus important que d’habitude.

© Philippe Escalier

Comment êtes-vous arrivé sur ce rôle ?
C’est un heureux hasard. Ivan Calbérac m’a vu jouer en début d’année au Théâtre Paris-Villette dans « Songe à la douceur » de Justine Heynemann où je faisais de la guitare, de la batterie et du piano mais aussi dans « No Limit » de Robin Goupil, l’an dernier ici même, une pièce que je joue encore cette année avec plaisir. En audition, après avoir noté qu’avec mes cheveux un peu longs il y avait une certaine ressemblance, Ivan nous fait jouer trois scènes, il y en avait pour 45 minutes, une sacrée tartine ! Tout s’est très bien passé, j’ai aimé sa façon de diriger, de m’arrêter pour me demander un détail et de recommencer, comme s’il s’agissait d’une prise au cinéma (Ivan Calbérac est aussi réalisateur de films !).

Si vos cheveux avaient été plus courts, est-ce que votre carrière aurait été changée ?
Peut-être (rires). D’ailleurs j’en ai pas mal joué et je savais que, malgré l’été et la chaleur d’Avignon, je ne pourrais pas les couper trop courts. Une certaine ressemblance physique peut être importante, elle peut aussi aider à incarner un personnage.

Le rôle est difficile du fait de toutes les particularités de Glenn Gould. Tous les gestes, tics et autres attitudes qui caractérisent cet artiste hors du commun, êtes-vous amené à les apprendre, un peu comme du texte ?
Je l’ai beaucoup regardé en sachant aussi ce dont Ivan Calbérac voulait parler, à savoir son syndrome d’Asperger et le fait d’être psychologiquement torturé. Il y a des gestes qui reviennent en effet et en même temps, je garde une certaine liberté surtout après avoir bien intégré son personnage et ses réactions. Cela devient presque automatique, quand je rentre sur scène, j’entends une réplique et c’est le corps de Glenn Gould qui réagit, ce n’est plus moi. Avant de jouer, je me mets au piano, j’y passe quelques minutes, c’est ma façon de me mettre dans l’ambiance. Aujourd’hui Glenn Gould est forcément quelqu’un avec qui j’ai une relation particulière.

On vous retrouve après le festival d’Avignon pour ce même spectacle en septembre à Paris au Petit Montparnasse. Quid de vos activités musicales ?
Le fait de jouer le soir au Petit Montparnasse me permettra, du 12 au 23 septembre 2022, de répéter « Ariane », une pièce que j’ai écrite et que je mets en scène. La musique est présente puisque c’est l’histoire d’une chanteuse interprétée par Chloé Astor avec qui je chante en duo dans CavaleCavale. « Arianne » a la chance d’être co-produite par la Scène Nationale de Sénart et sera donnée en mars 2023 avec sept artistes au plateau. Le spectacle est inspiré du mythe d’Ariane et des destins tragiques des grands chanteuses populaires.
Avec CavaleCavale, nous terminons l’enregistrement de notre deuxième album par un clip et un spectacle. Nous avons gagné un Prix d’interprétation et nous sommes accompagné par L’Empreinte, un lieu de Seine et Marne dont je suis originaire disposant d’un grand plateau et dans lequel nous sommes quasi en résidence. À partir de janvier, nous faisons une série de concerts spectacle avec une scénographie, une création lumière. Pour les chanteurs et comédiens que nous sommes, c’est assez naturel de donner à notre concert une ligne dramaturgique. La rentrée s’annonce très excitante !

Propos recueillis par Philippe Escalier

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Tom à la ferme

© Philippe Escalier

La pièce de Michel Marc Bouchard est interprétée à L’Atelier 44 d’Avignon par la Compagnie Nacéo avec une interprétation remarquable donnant au spectacle toute sa force et son intensité.

Si c’est le cinéma qui a rendu cette pièce célèbre, seule la magie du spectacle vivant est capable de traduire la complexité et la richesse de cette œuvre inclassable. En particulier quand la mise en scène d’Olivier Sanquer (familiarisé avec le travail de l’auteur québécois) est d’une sobriété exemplaire, jouant avec les lumières et le son (musique très appropriée assez obsessionnelle ayant parfois des tonalités religieuses) et donnant aux mots leur poignante signification, et ce, même si Michel Marc Bouchard est passé maître dans l’art de l’ambiguïté. Le stéréotype n’est pas sa tasse de thé ! C’est peu dire que les quatre personnages réservent des surprises et que le récit n’a rien de linéaire. Dans cette pièce, personne n’est vraiment ce qu’il semble être, que ce soit le frère, qui cache sa fragilité derrière sa violence, l’amant qui subit sans ciller les pires tourments, paraissant même y trouver goût ou la mère qui prêche une vérité sans partage alors que le mensonge s’est insinué partout pour des raison de survie mais qui est pourrait bien être la seule responsable de tout ces drames. Pour interpréter ces quatre personnages insaisissables, il fallait quatre comédiens inspirés, tout en retenue, capables de nourrir les tableaux en clair obscur que sait peindre Olivier Sanquer. Vinicius Timmerman est parfait dans le rôle titre, avec sa sensibilité à fleur de peau, sublime Saint-Sébastien à qui il ne faut pas se fier, Axel Arnault relève le défi de jouer avec subtilité son personnage de brute épaisse désireuse de tout régenter, Marie Burkhard est étonnante par l’éclat de son interprétation et cet art de brouiller savamment les pistes. Amandine Favier sait, quant à elle, donner du relief à la jeune femme surprenante et presque loufoque qu’elle incarne. Ensembles, ils nous entrainent dans cette pièce aux allures de fantasme cauchemardesque et nous laissent au final, surpris, sidérés mais conscients d’avoir assisté à un vrai et rare moment de théâtre.

Philippe Escalier

Atelier 44 : 44 rue Thiers 84000 Avignon tous les jours à 12 h 50

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Simon LARVARON

Simon Larvaron fait partie, avec Salomé Villiers et Michaël Hirch du trio gagnant ayant interprété « Le Montespan » mis en scène par Etienne Launay au Théâtre de la Huchette, l’un des grands moments de la saison qui se termine et qui sera présent au Festival OFF d’Avignon 2022 au Théâtre de la Condition des Soies. Nous revenons avec lui sur ce début de carrière réussi et prometteur.

Le succès rencontré par « Le Montespan » à la Huchette récompensé par un Molière et que vous reprenez au festival d’Avignon vous a-t-il surpris ?
Je crois que l’on s’attend rarement à ce qu’un spectacle soit un succès et ce, même si Jean Teulé est un auteur très populaire, «Le Montespan » faisant partie de ses plus grands succès. Les lecteurs ne pouvaient être que curieux de voir comment ce roman pouvait être adapté sur scène, avec ses nombreux personnages et ses 100 lieux différents. L’une des grands prouesses de Salomé Villiers (Molière de la Révélation féminine 2022) a été d’avoir su condenser cette histoire pleine de rebondissements, en une heure trente, mêlant humour et moments dramatiques, permettant au bouche à oreille de fonctionner immédiatement.

Ce qui frappe dans votre parcours, c’est le nombre de rôles historiques que vous avez joués, tant sur scène qu’à l’écran. Comment l’expliquez-vous ?
Très honnêtement je ne sais pas. On me dit souvent que j’ai un visage un peu racé pouvant fonctionner avec des personnages d’époque. Mais je suis très mauvais juge en la matière. Toujours est-il que la première chose importante que j’ai faite en tant que comédien, c’était Charles VIII dans la série « Les Borgia ». Il n’est pas du tout désagréable, c’est même un peu grisant, de jouer des personnages historiques, toujours très différents de surcroit, en particulier quand ils sont aussi attachants que Montespan. Pour couronner le tout, je ne vous surprendrais pas en vous disant que je dois faire un tournage à la rentrée dans lequel je jouerai un comédien chargé d’incarner un personnage d’époque !

Dans « Le Montespan », face à Michaël Hirch au potentiel comique très développé, à l’aise dans ses rôles travestis, n’avez-vous pas un peu de mal à garder votre sérieux ?
C’est parfois un peu difficile en effet, même si l’on ne peut bien jouer dans ce genre de pièce qu’en étant très concentrés. Salomé Villiers et lui sont toujours en recherche pour faire évoluer leurs personnages, c’est là que l’on peut se faire surprendre, face à leur capacité à être innovants et à inventer des choses. Mais je me permets de les mettre aussi un peu en difficulté de temps à autre pour que nous soyons à égalité (rires) !

Comment s’est faite votre rencontre avec Jean-Philippe Daguerre qui vous a mis en scène à plusieurs reprises ?
Je l’ai rencontré sur « Le Monde plat » monté par Etienne Launay, c’est à cette occasion qu’il m’a proposé de reprendre Christian dans son « Cyrano » et de passer une audition pour « Dom Juan ». Au départ, pour Molière, je n’étais pas disponible devant jouer dans « Beaucoup de bruit pour rien » que mettait en scène Salomé Villiers. Au final, j’ai trouvé un arrangement et j’ai pu jouer « Dom Juan ». À la suite de quoi Jean-Philippe m’a proposé de reprendre le rôle de Pierre Vigneau dans « Adieu Monsieur Haffmann » ce qui était aussi un cadeau extraordinaire, payé par un peu de stress au tout début, je me demandais ce que j’allais pouvoir faire de plus ou de mieux que Grégori Baquet. Une fois sur scène, tout cela disparait, l’on donne le meilleur, happé par cette histoire, sa capacité à captiver le public avec cette fin qui est devenue une scène d’anthologie.

Pourra-t-on vous revoir dans le « Dom Juan » ?
Oui, nous faisons à la rentrée une grande tournée agrémentée de quelques dates à Paris au Ranelagh* entre octobre 2022 et mars 2023. C’est une vraie expérience : la pièce est d’une incroyable complexité, avec des aspects modernes étonnants. Là aussi, c’était un beau défi : comment raconter cette histoire avec une adaptation où l’on trouve du chant, de la danse, un côté circassien aux accents felliniens et qui s’avère être un véritable tourbillon ? La richesse et la force de ce spectacle ont créé des liens très forts entre tous les comédiens.

Peut-on dire que le court-métrage est une autre de vos spécialités ?
J’ai suivi une formation audiovisuelle à Nantes sur 3 ans, qui m’a permis de toucher à tout, image, lumière montage à la suite de quoi je me suis spécialisé sur la production. Cela m’a permis de créer, avec ma femme Hélène Degy, le Collectif Toutcourt, qui est un vrai laboratoire artistique marqué par sa volonté d’accompagner dans leurs créations les membres de ce collectif et de raconter de belles histoires.
Durant le premier confinement, j’ai réalisé avec Hélène un court-métrage un peu dystopique où l’on imaginait des gens qui n’avaient connu que la vie sous confinement et qui s’en trouvaient soudain libérés en montrant quels pouvaient être leurs sentiments par rapport à cet enfermement.
Il y actuellement un joli film, un peu plus ambitieux, réalisé par Hélène Degy et Pierre Hélie qui est en cours de montage et que nous avons hâte de présenter au public.

Un mot pour finir sur le cinéma ?
Je dirais que le cinéma n’est pas une obsession pour moi, même si j’aime énormément le jeu à la caméra. C’est une autre liberté que celle du théâtre, c’est un travail de l’intime qui nécessite un climat de confiance avec la personne qui nous dirige. J’essaie que ce soit très joyeux à chaque fois avec les équipes, il me semble que l’on travaille tellement mieux dans la détente ! Dans cet esprit, j’ai eu la chance de tourner dans « Ténor » avec MB14 et Michelle Laroque, sorti il y a quelques semaines. Une superbe expérience qui devrait être suivi à la rentrée par un projet avec Kad Merad, Isabelle Carré et Clovis Cornillac.

Propos recueillis par Philippe Escalier

LE MONTESPAN
D’après Jean Teulé
Adaptation : Salomé Villiers 
Mise en scène : Etienne Launay
Avec : Michaël Hirsch, Simon Larvaron et Salomé Villiers

Théâtre La Condition des Soies : 13 Rue de la Croix 84000 Avignon  – 04 90 22 48 43
16 h – durée 1h30
Relâche les 11, 18 et 25 juillet 2022

*DOM JUAN au Ranelagh, 5 rue des Vignes 75016 Paris
Le 27 octobre 2022, 15, 20 et 27 janvier, 23 février et 16 mars 2023

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Le Secret de Sherlock Holmes

Une comédie enlevée, désopilante et bien écrite est un plaisir qui ne se refuse pas. « Le Secret de Sherlock Holmes » au Théâtre La Bruyère est donc un passage obligé qui en réjouira plus d’un !

Mis à part Hercule Poirot, personne ne peut rivaliser avec Sherlock Holmes, son intelligence fulgurante et ses impressionnantes capacités de déduction. Christophe Guillon et Christian Chevalier ont décidé de se projeter à Londres en 1881 et de s’emparer de l’excentrique et célébrissime occupant du 221B, Baker Street pour bâtir une comédie redoutablement efficace, construite de façon exemplaire, avec un humour aussi fin qu’efficace. Les répliques fusent, ne laissant aucun temps mort au public qui s’amuse beaucoup, heureux de découvrir un spectacle déjanté d’un très bon niveau ayant fait un sort aux habituelles facilités trop souvent usitées pour tâcher de le faire rire.

L’intrigue est simple, elle met en opposition le fameux limier avec un assassin redoutable qui se sert d’une jeune et séduisante personne afin de parvenir à ses fins. Pour faire bonne mesure, le rebondissement final, assez inattendu, nous éclairera sur un aspect de la personnalité de ce cher Holmes. Si les trouvailles ne manquent pas (le rythme est trépidant) l’un des ressorts comiques repose sur l’inénarrable fonctionnaire de Scotland Yard, l’inspecteur Lestrade (un grand numéro signé Emmanuel Guillon), lent, naïf et stupide à souhait, dont l’ego est inversement proportionnel à ses capacités. L’un des co-auteurs, Christophe Guillon, s’est réservé le mauvais rôle, celui de l’impitoyable comte Sylvius. Pour le mettre hors d’état de nuire, Didier Vinson prête son talent et son allure nerveuse au détective, accompagné par celui qui va devenir l’ami fidèle, le docteur Watson (excellent Hervé Dandrieux) partagé entre l’admiration pour son colocataire et ses faiblesses pour les femmes, penchant que l’on comprend aisément quand on sait que c’est Laura Marin qui prête son savoir-faire (et son charme) à l’énigmatique et unique personnage féminin.

Avec un texte plein d’originalité, un humour dévastateur, une foule de références plus drôles les unes que les autres, le tout porté par une troupe à l’énergie remarquable mise en scène par Christophe Guillon, les ingrédients du succès sont réunis. Pour notre part, nous attendions avec une certaine impatience le plaisir de revoir cette pièce découverte au festival d’Avignon et à laquelle nous devons d’avoir passé, nous n’en ferons pas mystère, de très bons moments !

Philippe Escalier

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