Tristan Robin au Théâtre de l’Œuvre

Ce trentenaire que l’on peut voir actuellement au Théâtre de l’Oeuvre dans « Smile », la pièce deux fois nommée aux Molières de Nicolas Nebot et Dan Menasche qu’il joue aussi au festival d’Avignon 2024 (au Théâtre Actuel), a prouvé qu’il excellait dans de nombreux domaines (il met en scène, toujours pour Avignon 2024, Olivier Ruidavet dans « La Joie » de Charles Pépin). Nous revenons sur un parcours dont la richesse ne manque pas d’étonner et qui préfigure de belles choses à venir.

Tout commence pour lui par une formation en 2004 dans sa région d’origine au Studio Théâtre de Nantes, dirigé à l’époque par Jacques Guillou. À la question de savoir s’il a toujours voulu devenir comédien, l’on s’attendrait bien sûr à une réponse affirmative. Pas si sûr ! Car après cette première formation, Tristan Robin échoue de peu à une autre grande école de théâtre et s’entend dire « qu’il n’est pas assez construit humainement ! ». Son orgueil en prend un coup, la moutarde lui monte au nez, il décide de tout abandonner et de devenir maréchal ferrant. Au début tout va bien mais cela se complique rapidement : n’avoir jamais côtoyé les chevaux rend le contact avec ces animaux un peu difficile. Il frôle un jour la catastrophe : d’un coup de sabot, un cheval défonce un mur et manque de peu de lui percuter le crâne. Cette brave bête un peu soupe au lait lui donne aussitôt l’envie de mettre les voiles et de retourner au théâtre pour y affronter les metteurs en scène les plus exigeants !

Retour au théâtre

Très vite il décroche le rôle titre dans « Roméo et Juliette » mis en scène par Georges Richardeau au Théâtre Universitaire de Nantes (le T.U.) avant de participer à l’aventure « Cabaret » aux Folies Bergère. Il fait partie des barmen du Kit Kat Club que l’on a reconstitué pour immerger les spectateurs dans l’ambiance du spectacle et donc du Berlin des années 30. Il assiste à toutes les représentations, un peu frustré néanmoins de ne pas être sur scène. Un soir, il rencontre Jacques Collard l’adaptateur du show qui lui dit tout de go « Vous n’êtes pas serveur, vous êtes comédien n’est ce pas ? ». L’homme du tout Paris, qui est avant tout un homme de spectacle bienveillant, lui ouvre de nouvelles perspectives et il n’en faut pas plus pour remettre Tristan Robin en selle et lui donner le désir de terminer sa formation. Belle revanche, il réussit le concours et intègre le TNBA de Bordeaux entre 2007 et 2011, moment où il reçoit un appel de Jacques Collard lui annonçant que « Cabaret » de Sam Mendes se remonte au Théâtre Marigny et lui conseillant de venir participer aux auditions. Il suit le conseil et le voilà en charge du rôle de Bobby que jouait Dan Menasche dans la version précédente, Dan avec qui Tristan alterne actuellement dans « Smile ». Dans la foulée, il sera recruté pour « Les Amants d’un jour » qui ne se monteront pas suite au scandale provoqué par le départ de la productrice avec la caisse. Les artistes, certains de jouer, ayant refusé toutes autres propositions, subissent la double peine : spectacle annulé et une année blanche à venir.

Londres, nous voilà !

C’est le moment que choisit Tristan Robin pour partir à Londres où il passe quatre années. À son arrivée, s’il est sans travail, il connait pourtant quelques bons moments comme quand il décide de prendre sa guitare, de se poser et de jouer dans une rue passante, « avec une peur de fou ! ». Il confie : « Les piétons s’arrêtaient et j’ai touché du doigt la magie de ce métier, il n’est nul besoin d’avoir une scène, de vendre des places, il suffit d’être là et d’avoir envie de partager ». Plus tard, les contacts venant, Tristan Robin alternera comme il l’a toujours fait, théâtre, comédie musicale et séries télé. L’un de ses meilleurs souvenirs reste la pièce « In the dead of night » un hommage au film noir dans une mise en scène chorégraphiée de l’auteur, Claudio Macor.

Un homme souriant portant un bonnet et un sweat à capuche, photographié dans une atmosphère sombre.

A Paris, sur scène

En 2016, un coup de fil le fait revenir à Paris. Dominique Pitoiset, l’ancien directeur du TNBA lui propose de participer à la reprise de « Cyrano de Bergerac » avec Philippe Torreton à la Porte Saint-Martin pour six mois. Cette belle expérience sera suivie d’une pièce écrite et mise en scène par Mathilda May « Le Banquet » jouée sur deux ans, au Rond-Point d’abord puis au Théâtre de Paris avec deux tournées et 2 Molières à la clé. Dans le même temps, le comédien jouera dans « 2 mensonges & 1 vérité » mis en scène par Jean-Luc Moreau. Dans tous ses rôles, on découvre une belle présence, une étonnante facilité à incarner, à donner vie à des personnages et ce, toujours avec une grande justesse : « Je me sens très à l’aise dans le théâtre physique, j’ai fait des arts martiaux et cette implication du corps me parle beaucoup » précise-t-il. La richesse de ses interprétations qui relève du don est aussi le fruit d’une grande curiosité doublée d’une volonté de continuer sans cesse à perfectionner ses techniques, qu’elles soient vocales ou corporelles, bien certain que, comme il le dit, « s’améliorer est une quête sans fin ».

Dans le domaine musical, il bénéficie d’une véritable antériorité familiale son arrière grand-père étant professeur de violon. Son père, très mélomane, amateur de jazz, demandait à ses enfants, de choisir à 6 ans, un instrument et un sport. Pour lui, ce sera le violon et le judo. Ses deux frères, John et Max, profiteront pleinement de leur formation et trouveront le succès en 2008 en fondant le groupe pop rock electro, « Elephanz ».

Devant la caméra

L’on peut voir Tristan Robin un peu sur tous les fronts : dans des pubs, véritables laboratoires pour réalisateurs qui produisent parfois de très bonnes surprises en faisant preuve d’une d’inventivité remarquable, à la télé dans de nombreuses séries. Il a pu incarner récemment Louis XIV dans « La Guerre des trônes » de Bruno Solo. L’on pourrait citer aussi « Cannes Confidential » de Camille Delamarre, « Les Petits meurtres d’Agatha Christie », les séries britanniques « Transporteur » et « Agent Hamilton ».
Les réalisateurs l’ont remarqué et le font travailler comme Luc Besson dans son « Valerian and the City of a Thousand Planets » où il joue en anglais. Il est actuellement à l’affiche du film de Robin Sykes « Sexygénaires » avec Thierry Lhermitte et Patrick Timsit où il incarne le fils de Marie Bunel. Pour lui, l’aventure cinématographique a commencé avec Volker Schlöndorff qui tournait à Nantes. Pendant qu’il donnait la réplique en allemand, il est repéré par le grand cinéaste qui le fait jouer dans « Diplomatie » mais aussi dans son téléfilm « La Mer à l’aube ».

Pour conclure

Sur un plan plus personnel, c’est en allant voir jouer Claire Pérot, une collègue de travail, qu’il rencontre en 2018, Cécilia Cara avec laquelle il partage un véritable coup de foudre. Cécilia fait actuellement une brillante tournée de quatre mois en Chine avec « Roméo et Juliette » dans le rôle titre qu’elle a créé en 1999. Une absence rendue moins pesante par la participation de Tristan Robin à « Smile » au Théâtre de l’œuvre où il convient d’aller le découvrir jusque fin juillet, non sans s’amuser du titre de cette pièce qui colle si bien à ce comédien doué, connu pour avoir un irrésistible sourire !

Philippe Escalier

https://www.theatredeloeuvre.com/smile/

Trois acteurs sur scène, souriant et se tenant la main après une performance, habillés en costumes vintage, avec un décor théâtral en arrière-plan.

Smile

Cette pièce en noir et blanc de Nicolas Nebot et Dan Menasche, d’une folle originalité, à la narration étonnante, après son succès à La Nouvelle Eve, apporte une bouffée de bonheur aux spectateurs du Théâtre de l’œuvre et ce, jusqu’au 30 juillet 2023.

Le noir et blanc a été logiquement choisi, pour nous transporter au début du XXème siècle et nous replonger dans un épisode de la vie du jeune Charlie Chaplin. Ce choix de mise en scène exigeant fonctionne admirablement et nous permet de voyager à travers le temps tout en balayant quelques souvenirs. C’est une première surprise. La narration, déroulant l’histoire grâce à la répétition de scènes, jouées sous des angles différents, en constitue une seconde. Elle nous laisse découvrir l’intrigue, par fragments. C’est dire que dans « Smile », tout est différent et contribue à envelopper le public d’un voile fait d’un peu de mystère et de beaucoup de poésie. Grimés, drôles et toujours justes, les comédiens s’emparent de ce petit bijou comme s’ils l’avaient confectionné eux-mêmes et jouent avec la richesse d’expression qui n’est pas sans nous rappeler les grands moments du muet. Alexandre Faitrouni donne vie avec sa douceur et sa subtilité habituelles au héros de l’histoire. Face à lui, Pauline Bression est d’une vérité et d’une élégance touchantes et Tristan Robin (en alternance avec Dan Menasche) rejoint cette distribution avec une facilité qui ne manque jamais d’étonner. Ce trio parfaitement homogène est le troisième atout majeur d’un spectacle envoutant qui nous séduit par sa légèreté. Dans le bel écrin du Théâtre de l’œuvre, « Smile » n’est pas seulement un excellent spectacle, c’est aussi et surtout le parfait résumé de ce que le théâtre nous offre de meilleur.

Philippe Escalier

https://www.theatredeloeuvre.com/smile/

Les Secrets de la Méduse

Sur la scène du Théâtre de la Huchette, Geoffrey Callènes se glisse dans la peau d’une dizaine de personnages pour nous faire revivre le drame d’un célèbre naufrage. Cette petite leçon d’Histoire passionnante est d’abord et surtout une grande performance d’acteur.

Dés les premières secondes, dans une mise en scène très épurée, jouant sur les lumières et l’ambiance, l’on comprend que tout va reposer sur le talent de Geoffrey Callènes. De fait, ce récit polyphonique permet d’entendre quelques-uns des passagers et de comprendre ce qui a provoqué l’ensablement fatal de la frégate au large de la Mauritanie. Nous le comprenons d’autant mieux que l’aisance phénoménale de l’acteur nous permet d’assister à la montée en tension et à ces scènes effarantes de survie sur le radeau comme si nous avions dix comédiens sous les yeux déclamant le texte plein de vie et de rebondissements écrit par Antoine Guiraud (qui en est aussi le metteur en scène) et Geoffrey Callènes. Ils nous donnent avec brio tout le background de cette histoire alors que le tableau illustre de Théodore Géricault a préempté les circonstances de ce naufrage responsable de 160 morts dus à l’incompétence d’un aristocrate resté plus de vingt cinq ans sans avoir navigué, affecté à ce commandement par favoritisme quelques mois après l’effondrement du Premier empire. Ce spectacle, qui nous tient en haleine sans discontinuer, se montre digne du chef-d’œuvre peint par Géricault à vingt-huit ans, soit quatre ans avant de disparaitre prématurément.
La subtilité de Geoffrey Callènes, sa faconde, son physique font de lui un acteur taillé pour les personnages d’époque. Son talent explosait déjà dans « Les Trois Mousquetaires » mis en scène par Charlotte Matzneff ou dans le « Cyrano de Bergerac » monté par Jean-Philippe Daguerre. Cette création qui lui tient visiblement à cœur lui permet de retracer l’histoire d’un tableau, lui qui est aussi doué pour la peinture et qui expose régulièrement. Cet acteur haut en couleur amoureux de la peinture était donc bien le mieux placé pour nous offrir une traversée que nous ne sommes pas prêts d’oublier.

Philippe Escalier

Le Garçon Nuage

Dans la petite salle voutée des Déchargeurs, « Le Garçon Nuage » création de Ethan Oliel, comédien époustouflant, est un plaisir rare qui ne peut se refuser.

C’est au moment où vous entendez un texte, sans pouvoir le classer ou la cataloguer, quand il vous étonne et vous fait voyager en changeant d’histoire et de ton, que vous comprenez que vous avez affaire à un écrit abouti qui se fiche bien de l’air du temps. « Le Garçon Nuage » mis en scène par Charly Coïc est un récit formidablement écrit dans un style aux accents classiques (vous aurez même droit à quelques alexandrins) mais carburant à l’énergie et plein de vie. Il est du reste si bien construit autour du thème de l’amour qu’il commence par séduire son auditoire pour ne plus le lâcher. Son auteur, Ethan Oliel, est un poète des temps modernes qui joue avec une force et un brio forçant l’admiration. Tout commence par un besoin d’abandon, une envie de fuir la réalité tout en se laissant aller à ne rien faire. Une envie d’abdiquer après une blessure amoureuse. La citation de Nietzsche citée en épigraphe : « En amour, il y en a toujours un qui joue et l’autre qui est joué ; Cupidon n’est qu’un petit régisseur de théâtre » n’est pas là par hasard. Mais ne comptez pas sur nous pour dévoiler davantage ce que Ethan Oliel raconte si bien et qu’il a sous-titré « Itinéraire d’un mécontemporain énamouré » d’autant que la trame est ici moins importante que la forme. Attendez-vous simplement à rencontrer une surprise à chaque phrase, de la poésie dans chaque mot. Sommes nous dans le réel ou dans l’imaginaire ? Peu importe la réponse, suivez ce garçon sur son nuage et si vous éprouvez un certain vertige, ce sera celui des cimes balayées par le souffle puissant du talent. Merci à lui de nous portez si haut, avec juste quelques mots ! Merci à lui de nous offrir une heure de rêve !

Philippe Escalier

20 000 lieues sous les mers

L’adaptation de l’œuvre de Jules Verne par Christian Hecq et Valérie Lesort au Théâtre de la Porte Saint-Martin fait revivre les fonds marins grâce à la magie des marionnettes tout en faisant la part belle à l’humour dans ce magnifique spectacle largement plébiscité.

L’histoire du Capitaine Nemo et de son Nautilus est mythique. Adaptée au cinéma et en bandes dessinées, il fallait tout l’art du célèbre duo de metteurs en scène (Moliérisé 3 fois en 2023) pour recréer la magie du roman sur scène et transporter le spectateur dans cette aventure, en lui réservant une succession de surprises. La première d’entre elles se révèle être la reconstitution du milieu aquatique par le jeu, plein de facéties, des marionnettes très travaillées dont Valérie Lesort a le secret et qui nécessite de plonger la salle dans le noir complet. Cette réalisation sans faille apporte cette touche d’humour et de dérision qui fait l’un des charmes de ce spectacle. Drôlerie qui caractérise également les personnages, notamment l’ineffable et hilarant Flippos, second brillamment interprété par Pauline Tricot et le désopilant sauvage énergiquement incarné par le danseur et comédien Mikaël Fau.
En compagnie du sévère Capitaine Nemo (Éric Verdin), du Professeur Aronnax (Éric Prat) toujours suivi de son serviteur (Laurent Natrella) et du harponneur bagarreur (Rodolphe Poulain) nous faisons une traversée à la fois burlesque et stylisée, racontée avec une originalité et une poésie enchanteresses, séduisant tous les publics. Quand au bout d’une heure trente que l’on ne voit pas passer nous touchons terre, c’est avec regret que nous quittons cette mémorable équipe, non sans l’avoir auparavant engloutie sous des vagues d’applaudissements.

Philippe Escalier – Photo © Fabrice Robin

https://www.portestmartin.com/

Un homme musclé sur scène, souriant, vêtu d'un débardeur noir et d'une jupe en matériau naturel.

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