« Où sont passés vos rêves », stand-up musical d’Alexandre Prévert au Lucernaire

Voir Alexandre Prévert au Lucernaire c’est être sûr de commencer avec cet artiste musicien surdoué à la sensibilité à fleur de peau une histoire d’amour digne de Barbara et de bien d’autres. « Où sont passés vos rêves » est un superbe moment à voir et à revoir !

À 25 ans, Alexandre Prevert peut se flatter d’être un Ovni de la scène, inclassable, capable de proposer un spectacle à nul autre pareil. Ce qui n’étonnera pas qui connait son parcours atypique de musicien, sportif et lettré toujours profondément curieux et sensible. Au départ, tout repose sur ses talents de pianiste chevronné, passé par le Conservatoire et son goût pour la lecture et les mots. Avec ces deux atouts majeurs devenus l’équivalent de deux langues maternelles, il nous donne à entendre un récit aux accents autobiographiques, retraçant son questionnement devant le monde assez primaire et souvent cruel qui nous entoure. L’histoire qu’Alexandre Prévert nous raconte dans « Où sont passés vos rêves », au delà des messages humanistes qu’elle véhicule, est donc forcément ponctuée de passages musicaux et d’extraits littéraires. Les premiers (dont Mozart, Chopin, Bizet, Tozzi) sont remarquables tant par la facilité insolente qui est la sienne devant le clavier que par les enchainement qu’il sait si bien opérer entre les morceaux classiques et la chanson contemporaine, permettant à chacun de s’y retrouver et se s’émerveiller. Les seconds (Molière, Baudelaire, Luther King notamment) sont emblématiques de ce qui a été écrit de meilleur pour célébrer l’homme et la liberté. Les deux alternent au cours de cette balade ayant la douceur d’un largo d’une symphonie de Dvorak, le tout en lien étroit avec le public traité avec tout le respect et l’affection que l’on doit à son confident préféré. À cette proximité avec la salle s’ajoute ce généreux partage de la scène avec, vers la fin, l’arrivée inopinée de Maëlys Robinne, artiste à la voix envoutante, venue nous interpréter, de façon très personnelle, mais particulièrement touchante, une chanson de Barbara à qui Alexandre Prévert a voulu rendre hommage.

Paris a aujourd’hui la chance d’accueillir son quatrième opus. Le Lucernaire doit être remercié pour ces inestimables petits bonheurs qu’il va pouvoir offrir à un public désireux de sortir des sentiers battus, voulant aller à la rencontre d’un artiste d’une incroyable fraîcheur, chez qui la tête et le cœur ne font qu’un, pour qui un show réussi est avant tout un beau moment d’émotion et de partage. Et qui, tel un alchimiste ou un magicien, sait si bien transformer ses accès de mélancolie en joie de vivre.

Texte et photo : Philippe Escalier

Le Lucernaire : 53, rue Notre-Dame des Champs 75006 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et dimanche à 18 h – 01 45 44 57 34

« Vieux Con » au Rond-Point : Christophe Alévêque réveille les consciences !

L’oeil toujours pétillant, la parole acérée, Christophe Alévêque avec « Vieux Con » nous propose une lecture du confinement aussi drôle que réaliste doublée d’un bilan cinglant de notre époque normative et étouffante. Il nous offre un spectacle infiniment drôle, d’une remarquable tenue, qui dynamite dans l’allégresse le monde souvent débilitant qui nous entoure.

On entend en coulisses un bébé pleurer et Christophe Alévêque se demander paternellement de quoi son petit va hériter. Ainsi débute ce spectacle qui part du personnel pour aller vers l’universel en empruntant l’autoroute du rire. Disons le d’entrée, Christophe Alévêque est le digne héritier de cette lignée d’humoristes, si peu nombreux, pour qui la dérision est une thérapie mais aussi un redoutable outil pour faire un bilan cruel des aspects absurdes, injustes et irrationnels de nos sociétés. Réussissant le défi de frapper fort avec une infinie tendresse, il nous fait partager son combat pour une liberté raisonnée, mise à mal par une forme d’intégrisme édictant l’impérieuse nécessité de nous protéger de tout, y compris du vocabulaire. À rebours, ici, les choses sont dites, n’attendez pas des circonvolutions pour éviter tous ces mots bannis au nom d’un politiquement correct devenu fou, plus censeur que protecteur. Alors évidemment, l’artiste s’insurge, s’énerve, vitupère. On lui voit même une tendance nostalgique quand il regrette ce qu’il appelle « le n’importe quoi » et ces moments joyeux où l’on pouvait s’amuser sans être corseté par une myriade d’interdictions. Sa colère tonifiante est rendue profondément humaine par l’absence totale d’envie de classer ou de mettre des étiquettes. Amoureux fou de sa liberté, Christophe Alévêque n’est pas là pour embrigader quiconque, mais pour livrer un constat ô combien lucide, ponctué par les éclats de rires et les applaudissements du public heureux de participer à ce grand débat comique. Mais encore une fois, ce rire n’est pas hors sol et il faut l’entendre résumer (un grand moment parmi tant d’autres) les diverses étapes du premier confinement et les directives qui l’accompagnaient. La démonstration est si irrésistiblement drôle (avec sa chute finale étonnante) et si factuellement exacte qu’elle pourrait convaincre bien des sociologues de se convertir au stand-up !

Christophe Alévêque ne change pas la réalité, mais le regard que l’on peut porter sur elle. Il le fait avec un humour fédérateur, omniprésent et ravageur, d’autant plus irrésistible (et essentiel) qu’au delà de l’expression d’un véritable ras-le-bol, il nous livre un magnifique et retentissant message d’amour.

Texte et photos Philippe Escalier

Théâtre du Rond-Point : 2bis avenue Franklin Delano Roosevelt, 75008 Paris 75008

Du vendredi au dimanche à 18 h 30 – 01 44 95 98 00

Comme il vous plaira

Cette pétillante comédie de William Shakespeare, superbement adaptée, mise en scène et jouée à la Pépinière, donne lieu à un remarquable moment de théâtre.

Ce spectacle qu’il nous plait de sous-titrer « Les Frères ennemis », est délicat à résumer du fait de son scénario quelque peu alambiqué, l’auteur lui même n’hésitant pas à s’en moquer au début de son intrigue. Mais qu’importe puisque le sel de cette pièce écrite en 1599 ne réside point dans son histoire dont il suffit de savoir que deux frères, ayant chacun une fille en âge de convoler, se disputent le pouvoir suprême, pendant que deux autres, nobles, se combattent suite au décès de leur père, ces quatre destins fraternels contrariés venant interférer et perturber une belle idylle naissante. Ceux que le sort a défavorisé trouvent refuge, pour un temps, dans une forêt où, soyez rassurés, l’amour finit par triompher. Tout est donc bien qui finit bien !

À la Pépinière, de toute évidence, avec « Comme il vous plaira », les ingrédients propres à ravir un public exigeant sont réunis. Un texte jubilatoire pour commencer, parfaitement ciselé et rendu plus pétillant encore par l’adaptation lumineuse et légère de Pierre-Alain Leleu faisant ressortir les subtilités incomparables de cette langue toujours si richement imagée et porteuse d’un irrésistible humour. La mise en scène ensuite permet d’en faire un petit bijou. L’une des options consiste à occuper tout l’espace disponible, y compris la salle, autorisant les comédiens à se déplacer et à faire corps avec le public. Ces nombreux mouvements, toujours très maîtrisés, donnent une énergie particulière au spectacle. Léna Bréban fait ensuite feu de tous bois. Son décor, simple et pratique, parfaitement suggestif, permet de revivre aisément chaque situation. La musique (en live) est utilisée en guise de ponctuation festive, accroissant ainsi le ravissement du public heureux d’entendre quelques tubes pop des années 70 venus souligner, avec un vrai sens de la dérision, le côté féérique et délicieusement improbable du récit. Tel est l’écrin dans lequel la troupe donne libre court à son talent. Barbara Schulz, qu’elle soit princesse (Rosalinde) ou travestie en homme pour les besoins de sa fuite, est d’une énergie et d’une grâce peu communes, jouant l’amoureuse transie, hypnotisée par le charme envoutant d’un nobliau prenant les traits de Lionel Erdogan. Le jeune acteur fait tant et si bien qu’additionnant toutes les qualités, il séduit la princesse par son allure et le public par son jeu (l’inverse est vrai aussi !). Pour compléter ce joyeux duo, il fallait tout le talent d’Ariane Mourier qui donne à l’autre princesse (Célia) une éclatante présence. Adrien Dewitte est radieux, sans défaut, aussi convaincant en frère jaloux prêt à tout qu’en repenti sincère que les leçons de la vie ont transformé. Jean-Paul Bordes alterne, selon les moments, le duc impitoyable et le serviteur fidèle en fin de vie, (fort bien grimé), aussi percutant dans chacun de ses deux rôles. Pierre-Alain Leleu joue un Jacques assez extravagant, voyageur mélancolique, personnage récurrent chez Shakespeare venu notamment nous offrir la fameuse réplique « Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs ». Éric Bougnon en duc exilé, tombé du bon côté de la force, Léa Lopez et Adrien Urso (en paysans ayant du mal à s’accorder) sont à l’unisson. Cette merveilleuse équipe qui ne manquera pas de vous plaire vous offre deux heures de plaisir rare que vous ne verrez pas passer !

Philippe Escalier Photo © François Fonty – Photo aux saluts : © Philippe Escalier

La Pépinière Théâtre : 7, rue Louis le Grand 75002 Paris

Du mardi au samedi à 21 h et matinée dimanche à 15 h – 01 42 61 44 16

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