Lawrence d’Arabie

Retracer sur scène le destin hors du commun de l’officier britannique qui a suscité la grande révolte arabe du début du XXe siècle, demandait une bonne dose d’audace, celle-là même qui a caractérisé la vie de T.E Lawrence. Le pari fou d’Eric Bouvron et de Benjamin Penamaria a immédiatement conquit le Off d’Avignon 2021 où, comme une trainée de poudre, la rumeur s’est répandue : Lawrence était le spectacle qu’il fallait voir. Plus qu’une réussite, c’est un choc émotionnel !

L’adaptation de la vie de Lawrence d’Arabie est une gageure que jusqu’à présent seul le cinéma a été capable de relever, avec le somptueux film aux sept Oscars de David Lean. L’Angleterre, le Proche-Orient, les batailles épiques contre les Ottomans (comme l’incroyable prise d’Aqaba), les négociations difficiles et les coups tordus entre son pays et les tribus arabes divisées qui n’avaient aucune confiance dans l’Empire britannique, tout dans cette vie, qu’aucun romancier n’aurait jamais pu imaginer, est difficile à incarner sur une scène. À moins, comme ici, de raconter et de reconstituer l’Histoire en laissant libre cours à l’imagination et la poésie. Renonçant à la débauche de moyens ou de décors auxquels l’on aurait pu s’attendre, Eric Bouvron, assisté de Jérémy Coffman, dans sa mise en scène, a choisi le minimalisme le plus pur et le plus stylisé, mis en évidence par les sublimes lumières d’Edwin Garnier. Avec des tapis, quelques voiles, une poignée d’accessoires et beaux costumes (de Nadège Bulfay), il laisse au jeu des comédiens un pouvoir évocateur sans limite. L’on passe d’un lieu à un autre, les acteurs changent maintes fois de rôles, le récit ne faiblit jamais rythmé par une magnifique présence musicale : la voix magique de Cecilia Meltzer et les instruments de Julien Gonzales et Raphaël Maillet font corps avec le spectacle, pour lui donner toute son émotion et son intensité. La salle vibre, elle rit aussi pendant ces moments pimentés d’humour qui s’intègrent si bien dans cette magnifique œuvre chorale. Renouant avec le talent et la force des conteurs capables de nous faire voyager en restant autour d’un feu, l’équipe de Lawrence d’Arabie nous offre de revivre les aspects les plus importants de la vie de ce personnage mythique. L’on peut, sans peine, imaginer le travail et probablement les voyages qui ont permis aux auteurs de s’imprégner des peuples et des paysages qu’ils allaient évoquer. Les trains sautent, l’on traverse le terrible désert de Jordanie, sans rien perdre des aspects spectaculaires de cette épopée que nous fait partager une troupe de haut vol. Kevin Garnichat est le seul à interpréter un rôle unique, celui de Lawrence. Autour de lui, Alexandre Blazy, Matias Chebel, Stefan Godin, Slimane Kacioui, Yoann Parize, Julien Saada, Ludovic Thievon sont à l’unisson. Conscients de nous offrir un inoubliable moment, tous sont d’une force et d’une justesse remarquables. Au final, après une longue standing ovation, les spectateurs ont visiblement du mal à quitter les lieux, désireux de ne pas mettre un terme trop vite à l’envoutement qu’ils viennent de connaitre.

Le spectacle doit être repris pour quelques dates en tournée puis, au tout début de 2022 à Paris. Plus que quelques mois à attendre avant d’assister à cette magnifique réussite, quintessence de tout ce qui nous fait vibrer et que l’on aime, par dessus tout, voir au théâtre.

Philippe Escalier
Photos ©A. Vinot

Le 3 décembre : Centre Culturel Edmond Desouches – Lucé (28)

Du 5 janvier au 27 février 2022

Théâtre Le 13e art : 30, place d’Italie 75013 Paris

Du mercredi au samedi à 21 h Les dimanches à 17 h

Relâche exceptionnelle le 26 janvier 2022

No Limit

Dans cette comédie déjantée, Robin Goupil raconte comment une erreur est à deux doigts de provoquer un conflit nucléaire entre les USA et la Russie soviétique. Un délire aux inspirations multiples rendu savoureux par une troupe de neufs jeunes acteurs bourrés de talent. Gens trop sérieux et militaristes forcenés s’abstenir !

Basé sur l’intrigue de « Point limite », film de Sidney Lumet de 1964, mais aussi de « Docteur Folamour » de Stanley Kubrick, sorti la même année, « No Limit » n’hésite pas à s’affirmer comme un pot-pourri des comiques favoris de Robin Goupil, qui sont aussi les nôtres. Situations ubuesques, comique de répétition, dans cette comédie, l’on a peur ni des pitreries, ni du burlesque, ni du grotesque encore moins de l’absurde et du non-sens. Il se trouve que l’ensemble qui aurait pu vite devenir indigeste fonctionne bien et s’avère étonnamment léger. Indépendamment du « À la manière de » ouvertement revendiqué, qui pourrait faire dire « rien de nouveau sous le soleil », la mécanique et la construction subtile du spectacle sont telles que l’on ne résiste pas longtemps à ce bombardement de gags auquel il convient de tirer son chapeau. D’autant que cette belle architecture diablement efficace trouve son répondant dans la qualité de la troupe, mise en scène par l’auteur. Thomas Gendronneau, Victoire Goupil, Martin Karmann, Théo Kerfridin, Maika Louakairim, Augustin Passard, Stanislas Perrin, Laurène Thomas, Tom Wozniczka sont parfaits, dans des rôles pourtant tout sauf évident. Ensembles, ils contribuent à rendre cette « Etoffe des zéros » si l’on peut oser ce détournement, parfaitement délicieuse.
À défaut de citer le célébrissime vers plein de provocation d’Appolinaire « Ah Dieu, que la guerre est jolie », vous pourrez sortir, sourire aux lèvres, en sifflotant l’air d’Offenbach « Ah que j’aime les militaires »… quand ils sont aussi irrésistiblement drôles !

Philippe Escalier

Théâtre du Train Bleu : 40, rue Paul Saïn, 84000 Avignon
Jusqu’au 26 juin les jours pairs à 14 h 05 – 04 90 82 39 06

65 Miles

Dans sa description de destins cabossés, Matt Hartley nous livre une vision réaliste, dure mais humaniste de l’intimité familiale, magnifiée par la mise en scène de Pamela Ravassard et portée par sept comédiens remarquables.

La famille, c’est bien compliqué ! Sur cette évidence, aggravée par des conditions sociales d’une grande précarité, Matt Hartley construit l’histoire des retrouvailles de deux frères après la sortie de prison de l’ainé, coupable de meurtre. Le cadet a poussé sa fiancée à avorter, son frère, perdu dans un univers qu’il ne reconnait plus, va chercher à retrouver une enfant qu’il n’a jamais vue. Pour ces deux hommes abandonnés par leurs parents, construire un semblant de foyer semble relever de la science fiction. Sans mièvrerie, sans pathos et surtout avec une appréciable dose d’humour, Matt Hartley (la quarantaine, une vingtaine de pièce à son actif) nous démontre l’art du théâtre (et du cinéma !) anglo-saxon à aborder les problèmes humains ou sociaux avec une touchante justesse. Rien n’est excessif et surtout rien n’est totalement sombre. Car « 65 Miles » est aussi une pièce sur la résilience et les tentatives de s’en sortir, malgré tout. C’est dire à quel point l’histoire qui nous est racontée est riche, belle et émouvante. Cette force, cette subtilité, cet espoir, on les retrouve dans la mise en scène de Pamela Ravassard qui dans des tableaux d’une prodigieuse subtilité et d’une grande beauté, nous donne à apprécier la pièce sous toutes ses facettes. Avec un accompagnement musical, une scénographie de Benjamin Porée et des lumières de Cyril Manetta, elle sublime le texte et les comédiens. Benjamin Penamaria, tout en intensité et en retenu, joue l’ainé désireux de maitriser sa violence, Garlan Le Martelot incarne avec justesse ce cadet qui peine à assumer face à Emilie Piponnier d’une émouvante fraicheur. Stefan Godin dans son rôle de stabilisateur, père par substitution est tout aussi méritant, à l’image de Karina Beuthe-Orr, Emilie Aubertot et Sébastien Desjours. Tous sont magnifiques et donnent au texte sa pleine et entière mesure.
Entre l’inné et l’acquis, les drames familiaux et sociaux, « 65 Miles » est un spectacle humain, profondément humain mis en scène et joué d’une exceptionnelle façon ! Pour toutes ses raisons et pleins d’autres encore, « 65 Miles » vaut vraiment le détour !

Philippe Escalier – photos : © Benjamin Porée, OFGDA et Godeau 

Théâtre du Girasole : 24 bis, rue Guillaume Puy 84000 Avignon – 04 90 82 74 42
Tous les jours sauf le lundi à 15 h 30

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée

Deux textes de trente minutes, l’un de Musset, l’autre écrit autour du poète romantique mêlent ironie et tendresse formant un beau moment théâtral d’une légèreté réjouissante.

Une pièce en un acte d’une demi-heure, écrite par l’un des grands noms du XIXe siècle, curieux diriez-vous ? L’on comprend mieux si le contexte est précisé : Musset, profondément mortifié par l’échec cinglant de sa « Nuit vénitienne » en 1830 décide de se consacrer au genre dramatique mondain et mineur basé sur une intrigue sentimentale légère à destination des salons parisiens, qui seront qualifiés de Proverbes.
C’est pour compléter cette courte comédie qu’Isabelle Andréani nous offre en prélude « La clef du Grenier d’Alfred »un texte pétillant, évocation pleine d’humour de l’univers amoureux et théâtral d’Alfred de Musset. L’enchainement des deux textes se fait le plus naturellement du monde, tant la symbiose entre les deux moments est parfaite. Nous abandonnons le « Grenier » et les échanges croustillants entre Musset et George Sand pour passer le pas de cette porte dont on ne se sait comment la laisser ! Entrouverte peut-être car le Comte a voulu passer une tête pour s’entretenir avec la Marquise et lui déclarer sa flamme, lui dont on sait pourtant qu’il court les danseuses et elle, qui parle de mariage avec un riche voisin.
Le Comte sur un ton léger, commence par complimenter sa belle Marquise. Mal lui en prend, badiner, il ne faut pas y songer : la dame déteste qu’on lui fasse la cour ! C’est si facile et là voilà de se plaindre, à juste titre, d’être rabaissée au rang d’objet décoratif dont on loue la beauté. Déconcerté, rabroué, le Comte attaqué dans son orgueil de mâle, fait mine de partir, revient, s’adoucit et finit par comprendre : il fait alors ce qu’elle attendait : une demande en bonne et due forme, la plus belle qui soit. Notre porte peut enfin se refermer.

Dans une mise en scène colorée et précise de Xavier Lemaire, abondante en décors, Agathe Quelquejay et Michel Laliberté, dans de beaux costumes d’époque, s’épanouissent dans leur deux rôles qu’ils incarnent à la perfection. Ils prennent visiblement autant de plaisir à jouer ce texte que nous à le voir et à l’entendre. Au fil de leur cheminement pour aller vers leur union, ils pourront nous faire songer à ce passage de « On ne badine pas avec l’amour » où Musset, qui a des comptes à régler avec le genre humain écrit, non sans excès : « Le monde n’est qu’un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s’il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. »
Si les êtres, selon Musset, sont « imparfaits et affreux », son théâtre, lui, est tout à l’opposé, capable de décrire dans un style si délicat, les délices de la passion. C’est dire qu’il ne faut pas se priver de respirer à pleins poumons cette bouffée de bonheur, véritable hymne à l’amour.

Philippe Escalier – Photo @Laurencine Lot

Théâtre Essaïon : 2, place des Carmes 84000 Avignon à 14 h 10 – 04 90 25 63 48

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