Le jeu d’Anatole ou les manèges de l’amour

Le spectacle musical créé par Tom Jones à partir d’une pièce d’Arthur Schnitzler permet de découvrir au Lucernaire un moment pétillant et joyeux. L’adaptation de Stéphane Laporte et la mise en scène Hervé Lewandowski font merveille et permettent à quatre excellents comédiens-chanteurs de donner le meilleur.

Disons-le d’entrée de jeu, c’est moins la genèse assez curieuse de ce spectacle (une double adaptation au final) que le résultat, plébiscité et enthousiasmant, qui importe. Le nom d’Arthur Schnitzler est en France probablement plus connu que son œuvre. Il n’en reste pas moins l’un des grands auteurs de langue germanique, qui présenta l’originalité d’être à la fois écrivain et médecin (proche de Freud) ce qui lui permit de donner à ses œuvres une indéniable dimension psychologique. Tom Jones s’empara d’Anatole, grand coureur de jupons et décida de présenter cette pièce en 5 tableaux se déroulant entre 1910 et 1990 sous une forme musicale largement empruntée à Offenbach.

Voici donc les rapports homme-femme et le complexe du séducteur masculin placés sous le signe d’une bonne humeur et d’une légèreté salvatrices. Oubliez la psychologie et l’étude de personnages, abandonnez Schnitzler et Freud dans un coin de votre bibliothèque et laissez-vous entrainer par un quatuor de comédiens doués et plein de vie venus balayer des époques et des situations différentes, en piratant et revisitant Offenbach, le plus vivant des compositeurs. Le public s’amuse et le mot comédie-musicale est ici parfaitement adéquat ! Gaëtan Borg, avec brio, allie profondeur et charme pour incarner ce rôle titre de séducteur impénitent que l’excellent et énergique Yann Sebile, en meilleur ami faisant parfois penser à Sganarelle, peine à canaliser. Mélodie Molinaro contribue à nourrir ce spectacle avec ses différentes femmes, plus ou moins fatales qu’elle prend plaisir à incarner… à la perfection ! Guillaume Sorel quant à lui, nous régale de quelques personnages secondaires truculents dont on ne saurait se passer. Accompagnés au piano par Sébastien Ménard, ils savent donner à cette comédie d’irrésistibles accents et provoquer les rires, sans se départir d’une grande finesse. Puisqu’ils savent si bien nous captiver dans ce jeu de l’amour, où le hasard a toujours toute sa place, laissez-vous porter jusqu’au Lucernaire, vous ne le regretterez pas !

Philippe Escalier

Photo © Noémie Kadaner

L’importance d’être Constant

Cette pièce d’Oscar Wilde est un irrésistible moment de grâce porté par d’excellents comédiens mis en scène par Arnaud Denis au Théâtre Hébertot.

Rarement le théâtre aura autant ressemblé à une conversation brillante qu’avec le célèbre auteur irlandais. Toutes ses qualités font merveille : son goût du verbe et de la provocation, son esprit mordant, ses irrésistibles aphorismes bien sentis, toujours un peu exagérés mais plein de réalisme, faisant penser à la célèbre formule de Cocteau « Je suis un mensonge qui dit la vérité ». Le récit avance tambour battant tenant en haleine le spectateur qui alterne rire et sourires. Dans «L’importance d’être Constant » l’on retrouve les thèmes de prédilection de Wilde, l’hypocrisie de la bonne société, une frivolité cultivée comme un art de vivre et les inénarrables rapports homme-femme, teintés par moment d’une dose de féminisme qui peut surprendre pour l’époque (ici ce sont les femmes qui ont du caractère et mènent leur barque où bon leur semble). Le sujet, aussi improbable dans son thème et ses rebondissements que celui d’une comédie de Molière, se développe autour de deux jeunes dandys qui s’inventent un alter ego pour échapper à leurs nombreuses obligations mondaines, avant de payer le prix de leur stratagème, quoique tout finisse pour le mieux dans cette comédie aux forts accents de marivaudage.
Il faut du panache pour jouer Oscar Wilde et elle n’en manque la troupe qu’Arnaud Denis (assisté d’Ariane Echallier) a mis en scène de la plus belle des manières. Très stylé et débordant d’humour, son travail sied parfaitement à cette pièce pétillante et délirante où il interprète le rôle de Jack. Face à lui, Evelyne Buyle nous enchante avec sa magnifique, tyrannique et fantasque Lady Bracknell obnubilée par son rang, Olivier Sitruk est un grand Algernon jouisseur et égoïste, Delphine Depardieu donne une impressionnante Gwendolen quasi lubrique par moment. Marie Coutance incarne une belle Cecily, femme enfant qui se révèle fort déterminée alors que Nicole Dubois joue une frêle Miss Prism attirée par le révérend Chasuble de Fabrice Talon. Jean-Pierre Couturier et Gaston Richard jouent deux domestiques stylés. Somptueusement habillés par Pauline Yaoua Zurini, tous s’accordent à la perfection, visiblement complices et mus par un désir évident de donner du plaisir au public. Le but est atteint et au delà !

Il est impossible d’assister à ce délicieux feu d’artifice sans penser à la terrible destinée de celui qui en fut à l’origine. « Il n’y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne », le triste adage romain n’a jamais paru plus adapté qu’en 1895 quand Oscar Wilde, devenu la coqueluche de Londres, triomphe avec ses deux dernières pièces, « L’importance d’être Constant » et « Un mari idéal », immédiatement suivies par une déchéance complète née d’un procès pour atteinte aux bonnes mœurs qui le condamne à deux terribles années de travaux forcés pour homosexualité. De fait, se trouve tristement contredite l’une des répliques, véritable hymne à la liberté, que l’on peut entendre dans sa pièce :« Les principes de haute moralité n’ont jamais rendu personne heureux, ni bien portant ». Pour le paraphraser, disons simplement ici, en conclusion, que son théâtre, contrairement « aux principes de haute moralité », nous a toujours rendu heureux. En particulier avec une si éblouissante interprétation !

Texte et photo aux saluts : Philippe Escalier

Edith Piaf : « Je me fous du passé »

Autour de la figure mythique de La Môme, Victor Guéroult a écrit une œuvre théâtrale où réalité et fiction se mêlent dans un grand tourbillon musical. Ce beau spectacle en forme d’hommage est actuellement à l’affiche du Studio Hébertot.

En 1937, Thérèse, une jeune chanteuse profite de sa ressemblance physique et vocale avec Piaf pour se produire dans un petit cabaret où elle se fait passer pour l’artiste, renflouant au passage les caisses d’un patron peu scrupuleux. Juste après la guerre, Monsieur Louis, l’impresario d’Edith Piaf, découvre l’existence de cette supercherie et demande à rencontrer l’imitatrice douée qui craint alors d’être traduite devant les tribunaux. Elle est extrêmement surprise quand elle découvre que le manager de la star a d’autres idées en tête qui pourraient changer sa vie.

La réussite de ce spectacle tient d’abord à un récit dont la structure aboutie et inventive promène avec agilité le spectateur sur les chemins suivis par les deux héroïnes, l’une célèbre et adulée, l’autre sortie tout droit de l’imagination de l’auteur. Elle est aussi due à une distribution qui s’est visiblement appropriée l’œuvre en donnant le meilleur d’elle-même. Bonnes comédiennes, Béatrice Bonnaudeau (Piaf) et Léa Tavarès (Thérèse) régalent nos oreilles de leurs magnifiques voix. Lionel Losada joue le patron du cabaret tout en assurant la direction musicale et la partition pianistique. Gérald Cesbron interprète Monsieur Louis tandis que Franck Jazédé assume deux rôles, tour à tour féminin et masculin. Enfin, Nicolas Soulié revêt les habits du jeune militaire amant de Thérèse. Tous sont dirigés par Loïc Fieffé qui a su rendre vivants les multiples tableaux d’un spectacle au rythme énergique (quasi cinématographique), permettant d’entendre quelques-uns des grands tubes ayant émaillé la carrière de la chanteuse, entre 1936 et 1960. L’ensemble explique aisément que le public goute avec gourmandise les recettes minutieusement concoctées par Victor Guéroult, joliment servies par une troupe aux multiples talents. En leur compagnie, au Studio Hébertot, Piaf peut continuer à nous enchanter !

Texte et photos : Philippe Escalier

Studio Hébertot :78, bis boulevard des Batignoles 75017 Paris
Du jeudi au samedi à 21 h et dimanche à 14 h 30
http://www.studiiohebertot.com – 01 42 93 13 04

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