Downton Abbey : The Grand Finale

Le chant du cygne d’une saga

Quinze ans après le tout premier épisode diffusé sur ITV en septembre 2010, treize ans après la fin de la série, six après le coup d’essai cinématographique de Michael Engler et trois après Une nouvelle ère signé Simon Curtis, l’écrivain et scénariste Julian Fellowes achève la saga des Crawley sur grand écran avec Downton Abbey: The Grand Finale. Réalisé par Simon Curtis pour la deuxième fois consécutive, le film a connu sa première mondiale à Londres le 3 septembre 2025, avant une sortie britannique et américaine le 12 septembre, et française le 10 septembre, distribué par Focus Features et, sur le territoire hexagonal, par Universal Pictures International France. Tourné de mai à août 2024 entre le Yorkshire du Nord et l’ouest de Londres, doté d’un budget net de cinquante millions de dollars, le long métrage de deux heures et quatre minutes a totalisé un peu plus de cent trois millions de dollars de recettes mondiales, dont près de quarante-cinq aux États-Unis et au Canada. Sa partition musicale, comme toujours, est l’œuvre de John Lunn, fidèle architecte du climat sonore de la saga depuis son origine.

L’action se situe à l’été 1930, deux ans après les événements de Une nouvelle ère et la disparition de Lady Violet, comtesse douairière de Grantham. Le Royaume-Uni encaisse les contrecoups du krach boursier de Wall Street, et la famille Crawley se trouve fragilisée sur trois fronts simultanés. D’abord par le divorce de Lady Mary Talbot, incarnée par Michelle Dockery, qui revient à Downton entachée d’un scandale dont les comtés voisins se font l’écho jusqu’à fermer leurs salons à la jeune femme. Ensuite par l’arrivée inopinée d’Harold Levinson, frère américain de Lady Cora interprété par Paul Giamatti, porteur d’une nouvelle accablante, la fortune maternelle a été dilapidée par de mauvais placements après la chute de 1929. Accompagné de son conseiller financier Gus Sambrook, joué par Alessandro Nivola avec un sourire qui inquiète d’emblée, l’oncle d’Amérique propose d’investir les derniers avoirs du domaine dans des placements aussi risqués que prometteurs. Enfin par la décision, intimement douloureuse, de Lord Grantham, campé par Hugh Bonneville, de transmettre les rênes de Downton à sa fille aînée, alors même que celle-ci paraît la moins apte, socialement, à porter le flambeau.

Cette ligne dramatique principale s’entrelace avec une frise de départs annoncés à l’office. Mr Carson, le majordome incarné depuis l’origine par Jim Carter, prend sa retraite et passe la main au jeune Andy, joué par Michael Fox, tandis que Mrs Patmore, sous les traits de Lesley Nicol, cède sa cuisine à Daisy, à laquelle Sophie McShera prête sa fraîcheur. Autour de ces transmissions s’organisent les grandes scènes mondaines du film, la course d’Ascot, le bal Petersfield et la foire annuelle du comté, sans oublier la réception donnée au château en l’honneur du dramaturge Noël Coward, occasion pour Julian Fellowes de retrouver Guy Dexter, l’acteur incarné par Dominic West, et Thomas Barrow, devenu son secrétaire et compagnon, sous les traits de Robert James-Collier.

Affiche de 'Downton Abbey : Le Grand Finale', présentant une grande réunion de personnages devant un manoir historique au coucher du soleil.

Plus encore qu’une intrigue, The Grand Finale développe une méditation sur le passage de témoin et l’acceptation de la fin. La thématique court à tous les étages de la maison, des chambres aristocratiques aux cuisines, et c’est dans ce parallélisme entre l’aristocratie qui doit céder à la génération suivante et les domestiques qui cèdent à des cadets formés à leur école que le film trouve sa cohérence. Le scénario travaille à la manière d’un compendium qui distillerait quinze années de récit en deux heures, refermant les arcs narratifs des personnages les plus aimés, des sœurs Mary et Edith aux Bates, en passant par Tom Branson, l’ancien chauffeur révolutionnaire devenu pleinement Crawley, qu’Allen Leech accompagne depuis la première saison. La chronique sociale se double d’un portrait crépusculaire de cette noblesse anglaise qui doit composer avec un monde de bourgeois enrichis, de financiers américains et de mœurs assouplies. Julian Fellowes y répète une obsession qui traverse son œuvre, le couple Robert et Mary y rejoue la passation à laquelle Violet et Robert s’étaient livrés naguère, et l’on devine en filigrane la matière du Gilded Age, la série américaine que le scénariste consacre à la haute société new-yorkaise du XIXᵉ siècle, où la même question du bannissement des femmes divorcées affleure parallèlement.


Le geste d’écriture, plus apaisé que celui du précédent opus, opte pour la soustraction. Moins de coups de théâtre, moins de coïncidences artificielles, davantage de scènes où les personnages se contentent d’exister et de se dire au revoir. Cette retenue confère au film son ton élégiaque, que les fidèles reconnaîtront comme la signature mélancolique des dernières saisons de la série. Le plan séquence d’ouverture, qui descend des nuages de Londres vers les rues de Mayfair, et la révélation tardive du château dans une vue aérienne, retardée par la mise en scène pour laisser monter l’émotion, témoignent du soin apporté à ces retrouvailles ultimes.


Pour comprendre où s’inscrit ce Grand Finale, il faut le replacer dans la chronologie d’une œuvre qui a pris des formes successives. La série originelle, diffusée de septembre 2010 à décembre 2015 sur ITV au Royaume-Uni et sur PBS aux États-Unis, comprend six saisons et cinquante deux épisodes, du naufrage du Titanic en avril 1912 au réveillon du Nouvel An 1925. Quatre ans après le générique de fin, Julian Fellowes et le producteur Gareth Neame, fondateur de Carnival Films, rappelaient toute la distribution pour un premier long métrage simplement intitulé Downton Abbey, sorti en septembre 2019, réalisé par Michael Engler et bâti autour de la visite officielle du roi George V et de la reine Mary au domaine en 1927. Ce premier film fut un succès massif, près de cent quatre vingt quatorze millions de dollars de recettes, qui valida l’idée d’un prolongement cinématographique régulier.

Le deuxième volet, Downton Abbey : A New Era, sortit en mai 2022 sous la direction de Simon Curtis, qui prit le relais à la réalisation. Le film, doté de quatre vingt douze millions de dollars de recettes mondiales, se déployait sur deux fronts, le tournage d’un film hollywoodien dans les murs du château et l’expédition d’une partie de la famille dans une villa du sud de la France léguée à Lady Violet par un mystérieux donateur français. Surtout, le second opus inscrivait dans le récit la mort de la comtesse douairière, anticipant par une providentielle coïncidence le décès de Maggie Smith deux ans plus tard. Le troisième film, The Grand Finale, fait donc figure de coda véritable, là où A New Era paraissait déjà clore la saga, et il s’inscrit dans l’arc général du récit comme la dernière marche d’une lente descente dans le XXᵉ siècle, du couronnement édouardien à la veille du second conflit mondial.

L’événement majeur, qui n’est pas écrit dans le scénario mais s’impose à chaque scène, est l’absence de Maggie Smith. La grande dame du théâtre britannique, qui avait incarné Lady Violet à travers les six saisons et les deux premiers films, est morte le 27 septembre 2024, à quatre vingt neuf ans, quelques semaines après la fin du tournage. Julian Fellowes a donc dû composer avec une comtesse douairière déjà disparue à l’écran, et le film en assume l’évidence. Un portrait de Lady Violet veille depuis les murs du château, mentionnée à de multiples reprises dans les dialogues, et une dédicace finale lui est consacrée au générique. Plusieurs critiques ont relevé que cette absence, paradoxalement, donne au film son ressort émotionnel le plus puissant, comme si chaque réplique était indirectement adressée à la disparue.


L’accueil critique a été nettement favorable, ce qui n’allait pas de soi pour un troisième opus venant après une longue saga. Sur le site agrégateur Rotten Tomatoes, quatre vingt onze pour cent des cent quarante quatre avis recensés sont positifs, le consensus évoquant une conclusion digne et apaisée. Sur Metacritic, le film obtient soixante six sur cent, score qualifié de « généralement favorable », nuance qui rend bien compte de la teneur des chroniques anglo-saxonnes.
Au Guardian, Peter Bradshaw, fidèle de la saga, signe une critique malicieuse qui célèbre la puissance du divertissement tout en moquant gentiment ses tics, suggérant qu’aucune raison sérieuse n’empêcherait Julian Fellowes de prolonger encore le récit à travers la montée du fascisme et les orages d’un nouveau conflit. Au Times, Kevin Maher constate sobrement qu’il s’agit, à n’en pas douter, du grand final promis. Le Daily Telegraph, sous la plume de Leigh Paatsch, juge le film passablement encombré de sous intrigues mais salue l’émotion douce amère de ses dernières minutes. Outre Atlantique, Justin Chang sur les ondes de NPR juge The Grand Finale nettement supérieur à A New Era, louant la décision de Julian Fellowes de revenir aux dynamiques émotionnelles plutôt qu’aux rebondissements alambiqués. Le site de Roger Ebert souligne la maestria de Simon Curtis dans l’art désuet et précieux du récit choral et compare la révélation du château en plan aérien à la mythique apparition de l’Enterprise dans Star Trek: The Motion Picture. Pete Hammond, sur Deadline, retient une fin « élégante et douce amère, digne de la saga ». Frank Scheck, dans The Hollywood Reporter, parle d’un film « surchargé mais attachant », analyse fréquente chez les critiques américains qui regrettent une distribution trop fournie pour deux heures.


En France, la presse se montre globalement bienveillante, parfois enthousiaste, mais relève les mêmes nuances. Télérama salue une saga flamboyante qui se referme en 1930 sur un monde nouveau et offre à ses fidèles un baroud d’honneur émouvant. Le Figaro défend un scénario solide entre crépuscule et résilience, capable de combler les amateurs de la série tout en avertissant que les néophytes resteront à la porte. Le Parisien embrasse l’ensemble en évoquant un final grandiose. Première applaudit la beauté de la direction artistique, la précision de l’écriture des personnages et le flegme typiquement britannique des dialogues. Le Journal du Dimanche modère l’éloge en jugeant le film honnête mais trop sage pour un titre aussi solennel. Sur SensCritique, plusieurs chroniqueurs amateurs et professionnels, tout en reconnaissant la beauté formelle, regrettent que la franchise ne se réinvente pas davantage et soulignent que le film n’a de teneur que par référence à son ancrage sériel. La cinéphilie française aura noté que l’œuvre confirme l’art consommé de Julian Fellowes dans la conduite des récits choraux, déjà célébré à l’époque de Gosford Park, son scénario auréolé d’un Oscar pour Robert Altman en 2002.

Un groupe de six personnes élégamment vêtues marche sur un champ pendant un événement en plein air, avec des gens en arrière-plan portant des chapeaux et des vêtements formels.


Au delà de l’œuvre elle même, The Grand Finale est aussi l’histoire d’une famille de comédiens dont les liens véritables nourrissent le film d’une émotion qu’aucun script ne saurait fabriquer. La plus emblématique de ces amitiés est celle qui unissait Maggie Smith à Penelope Wilton, interprète de la pétulante Isobel Crawley, partenaire privilégiée de la comtesse douairière dans ces joutes verbales devenues marque de fabrique de la série. Les deux comédiennes avaient déjà tourné ensemble dans Indian Palace, et Penelope Wilton confiait combien il fallait être prête à renvoyer la balle avec une amie capable de mordre comme nulle autre. Maggie Smith entretenait également une complicité tendre avec Michelle Dockery et Laura Carmichael, ses petites filles à l’écran, au point qu’elles partageaient toutes trois, selon Allen Leech, un groupe WhatsApp où elles continuaient à se taquiner entre deux tournages.

Hugh Bonneville, qui jouait le fils de Maggie Smith, lui a consacré en 2022 dans son recueil « Playing Under the Piano: From Downton to Darkest Peru » un chapitre où il évoque la scène de la mort de Lady Violet. Au moment de la prise, l’actrice, demeurée toujours d’une rigueur professionnelle absolue, prit pour la première fois en treize ans la main de Hugh Bonneville et la serra doucement. Aucun jeu, après cela, ne fut nécessaire. Ce témoignage prit, après septembre 2024, une résonance d’adieu.

L’amitié entre Michelle Dockery et Laura Carmichael, les sœurs Mary et Edith, dépasse depuis longtemps les murs de Highclere Castle. Issues toutes deux d’une famille de trois sœurs, elles ont noué dès la première saison une connivence qui perdure. Laura Carmichael fut la demoiselle d’honneur de Michelle Dockery lors de son mariage avec Jasper Waller Bridge, frère de l’actrice et auteure Phoebe Waller Bridge, en septembre 2023, à St Nicholas Church de Chiswick. Michelle Dockery avait été frappée par le deuil prématuré de son fiancé John Dineen, mort d’un cancer en 2015 à trente quatre ans, et c’est Allen Leech, complice de la première heure dans la peau de Tom Branson, qui lui avait jadis présenté ce dernier. Hugh Bonneville et Elizabeth McGovern, qui forment à l’écran le couple Robert et Cora Crawley depuis 2010, sont également proches dans la vie, au point d’organiser régulièrement des dîners de retrouvailles. L’acteur britannique aime à rappeler qu’ils ont incarné des époux à trois reprises, dans Freezing, dans Thursday the 12th et dans Downton Abbey, et qu’aucune autre comédienne n’aura été à l’écran sa femme aussi longtemps.

Homme mature en costume rayé avec une cravate à pois, souriant devant un fond décoré pour un événement artistique.

À ces complicités s’ajoute la fidélité des nouveaux venus, Paul Giamatti et Dominic West, qui prolongent dans The Grand Finale des apparitions déjà fortes, et l’arrivée discrètement remarquée de Simon Russell Beale, immense comédien du théâtre britannique, et de Joely Richardson, fille de Vanessa Redgrave et de Tony Richardson, dont la présence ajoute une nuance supplémentaire à cette galerie déjà nourrie.

Reste la question dont nul ne tranche véritablement, celle d’un quatrième film. Lors de la première londonienne, Gareth Neame a évoqué, sans se compromettre, l’absence de « projets concrets » mais l’impossibilité de prédire l’avenir. La presse anglo saxonne, Peter Bradshaw en tête, parie déjà sur une suite qui verrait les Crawley affronter les nuages noirs des années 1930, la montée des fascismes et l’imminence de la guerre. Quant à Julian Fellowes, il continue à décrire la haute société, mais sur la rive américaine, à travers les saisons successives de The Gilded Age dont la cinquième est en préparation.

Pour l’heure, The Grand Finale fait office de point d’orgue. Le film, déjà disponible sur Peacock depuis novembre 2025, sur Netflix depuis mars 2026, et programmé en clair sur Canal+ le 21 avril 2026, offre à la saga ce que les Anglais appellent justement une « curtain call », l’instant suspendu où la troupe revient saluer, et où la salle, debout, prolonge l’ovation. Que l’on partage ou non la fascination pour cette aristocratie crépusculaire, on aura suivi pendant quinze ans une œuvre qui aura raconté, à travers le destin d’une famille et de sa domesticité, l’agonie d’un monde et le lent enfantement du nôtre. Le mérite n’est pas mince.

Philippe Escalier

Manon Mafrici et Pasquale Fortunato

Le feu et la grâce

Danseurs et chorégraphes, tout semblait les éloigner. Le sol et le ciel, le breakdance et la contorsion, la rigueur du muscle et celle de l’arabesque. Du studio d’Hervé Koubi aux trottoirs de Margherita di Savoia, en passant par le festival Komidi à La Réunion et les scènes internationales, Manon Mafrici et Pasquale Fortunatoont été réunis par une même obsession, faire de la scène un espace de rêve et de partage. Portrait croisé des deux fondateurs de la compagnie Gipsy Raw qui font rayonner une bien belle idée de la danse.

Un duo, deux instincts

Lorsqu’on les voit ensemble, sur scène ou simplement à la lisière d’un plateau, on saisit aussitôt ce qui les distingue et ce qui les rassemble. Pasquale Fortunato porte la matière. Chorégraphe dans l’âme, sa danse vient du sol, du muscle, de l’élan brut du breakdance. Manon Mafrici porte la ligne. Sa danse vient de la verticalité du classique, de la souplesse infinie de la contorsion, d’une intelligence du mouvement nourrie par la kinésithérapie. Lui parle peu et va droit à l’essentiel. Elle développe, contourne, cherche les arabesques de la pensée comme celles du corps. Pasquale dit qu’il aime suivre son instinct. Manon, plus cérébrale, ne cesse de viser l’originalité. La compagnie Gipsy Raw, qu’ils ont fondée à Valenciennes, vit de ce frottement permanent, d’une respiration commune mise au service d’une danse poétique, hybride, ouverte au cirque, à l’illusion et à la contorsion.

Ils n’auraient peut-être jamais dû se rencontrer. Lui, élevé dans une école de danse du sud de l’Italie par une mère interprète et des sœurs danseuses, voyageait déjà dans les loges et les studios avant de savoir parler. Elle, fille de soignants, avait choisi la kinésithérapie avant que la danse ne reprenne ses droits. Ils se sont pourtant retrouvés sous l’aile du chorégraphe Hervé Koubi, dans un même corps de ballet, jusqu’au jour où ils ont décidé de créer leur propre langue. Ce langage, ils le parlent désormais sur les scènes d’Europe, d’Asie, de l’océan Indien et des Pouilles, où ils dirigent l’un des festivals d’arts de rue les plus singuliers de la péninsule.

Un homme aux cheveux bouclés portant une chemise noire se tient debout dans un environnement intérieur coloré avec des œuvres d'art vibrantes et des souvenirs visibles en arrière-plan.

Pasquale Fortunato, l’enfant de Cerignola

Pasquale Fortunato a, pour ainsi dire, grandi dans une école de danse. Sa mère, danseuse, dirige à Cerignola, dans la province de Foggia, l’académie Scarpette Rosa, qui appartient à l’identité familiale autant que professionnelle. Ses sœurs ont suivi la même voie, et son père, professeur de théologie, ajoute à cette trajectoire un éclairage moins attendu. Il fut joueur de football professionnel, mariant ainsi la rigueur de l’esprit, la grâce du corps et la puissance physique.

L’enfance de Pasquale se passe en partie sur les routes, dans les voyages de sa mère. Il prend, comme il se doit, des cours de danse classique. La discipline de la barre et de l’en-dehors lui est familière, presque congénitale. Mais le déclic viendra d’ailleurs. Il a un peu plus de vingt ans lorsque le breakdance s’impose à lui avec la force d’une révélation. Il s’y plonge sans réserve, jusqu’à six heures d’entraînement et de musculation par jour. Il devient, sous le nom de scène de BBoy Paco l’un des breakers européens les plus identifiés de sa génération. On le reconnaît à ses powermoves spectaculaires, en particulier au ninety, ces tours sur la main dont il détient l’un des records mondiaux, avec vingt-six rotations enchaînées.

Pour ses parents, le passage du classique au breakdance ne fut pas une rupture mais un déplacement. La danse demeurait, sous une autre forme. Le futur de l’académie familiale paraissait sauf. C’est dans cet équilibre, entre fidélité aux origines et envol singulier, que Pasquale Fortunato construit son parcours.

De Cerignola aux scènes du monde, Notre-Dame de Paris

L’épisode décisif de sa carrière de danseur, avant la fondation de Gipsy Raw, restera son entrée dans la troupe de la comédie musicale Notre-Dame de Paris, signée Luc Plamondon et Riccardo Cocciante. De 2012 à 2019, sept années durant, Pasquale Fortunato y tient le rôle principal de breakdancer aux côtés du Français Alex Besnier. Ce n’est en rien une figure secondaire. La mise en scène de Gilles Maheu accorde au breakdance une place centrale, et ce sont, chaque soir, quelques minutes de pyrotechnie chorégraphique dont la troupe parle encore comme d’un sommet d’exigence physique.

Sept ans à porter ce rôle, à voyager sur trois continents, à danser devant des publics renouvelés, ont façonné chez Pasquale Fortunato un rapport très particulier à la salle, à l’endurance, à la précision. La virtuosité n’est plus chez lui un objectif mais un seuil. Ce qui se cherche au-delà, c’est le contact, la circulation, la complicité. Cette philosophie nourrira tout son travail à venir.

Portrait d'une femme souriante avec des cheveux longs, portant un gilet sans manches, en arrière-plan flou.

Manon Mafrici, la kinésithérapeute devenue danseuse

Manon Mafrici vient d’un univers très éloigné de la scène. Rien dans son environnement immédiat ne paraît la vouer à la danse qui, pourtant, l’accapare très tôt. Elle se forme d’abord au classique et au jazz selon la technique Mattox, sous l’autorité d’une professeure dont elle parle aujourd’hui encore comme de sa référence, Sonia Driouch. En parallèle, très jeune, elle s’initie au hip-hop en autodidacte, avec cette curiosité boulimique qui caractérisera l’ensemble de son parcours.

Adolescente, elle mène de front la passion et les études. Elle s’inscrit en kinésithérapie, brillamment. Tout pourrait suivre une ligne droite. Une blessure vient brutalement bouleverser cette trajectoire. Six mois d’arrêt, et l’évidence d’un manque que rien ne pouvait combler. Le verdict s’impose. Malgré la réussite des examens, c’est la scène, et elle seule, qui appelle. À dix-sept ans, Manon Mafrici tente l’audition de la compagnie qu’elle admire depuis l’enfance, Art Move Concept, fondée en 2013 par Soria Rem et Mehdi Ouachek, deux figures majeures du hip-hop français issues de la grande génération du Wanted Posse et du break de compétition. Elle est choisie parmi de nombreuses candidates. À dix-huit ans, elle entre officiellement dans la compagnie, et y demeure depuis neuf saisons, ce qui est considérable dans un milieu où les contrats se renouvellent au gré des productions.

New York, Alvin Ailey et le choix de la France

Son appétit la pousse vers New York. À deux reprises, elle réussit les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey, l’un des hauts lieux de la danse contemporaine et du jazz nord-américain. Mais, ce sera pour elle, un choix mûri, elle préfère la voie professionnelle française, jugeant qu’elle a davantage à apprendre en plongeant dans la vie de compagnie que dans une nouvelle scolarité. Cette décision raconte beaucoup d’elle, la fidélité au terrain, le pragmatisme, le refus de la collection des labels.

La contorsion, ou la kinésithérapie réinventée

C’est plus tard qu’elle découvre la contorsion, et qu’elle décide d’en faire l’un des piliers de sa pratique. Elle obtient un diplôme dans la discipline. Manière, dit-elle, de prolonger autrement sa formation médicale, de comprendre par le dedans ce qu’elle apprenait jadis dans les manuels d’anatomie. La contorsion est sans doute, parmi toutes les disciplines du spectacle, celle qui exige la rigueur la plus impitoyable. Manon Mafrici impose à son corps deux heures d’assouplissement quotidien au minimum, qu’elle soit en tournée, en transit, dans une salle d’aéroport ou dans une chambre d’hôtel. La souplesse et le cardio sont les deux qualités qui se perdent le plus vite, explique-t-elle, et il n’est aucune négociation possible avec le temps.

Chez Hervé Koubi elle achève d’asseoir sa technique en breakdance et en acrobatie. Le chorégraphe d’origine algérienne, connu pour ses pièces où se rassemblent des danseurs venus de tous horizons, l’engage pour Odyssée, l’un de ses jalons. Manon Mafrici fait partie des quatre premières filles à intégrer cette compagnie longtemps masculine. C’est sur ce plateau qu’elle croise la route de Pasquale Fortunato.

Un homme et une femme souriant, posant ensemble en tenue décontractée. L'arrière-plan est lumineux et flou.

La rencontre, Hervé Koubi et Kader Attou

L’atelier Koubi se prête à toutes les cohabitations stylistiques. Le chorégraphe y mêle les corps, les origines, les vocabulaires chorégraphiques, sans hiérarchie ni système. Pasquale, sortant des années Notre-Dame de Paris, y apporte sa puissance et son sens du sol. Manon, fraîchement consacrée par ses années Art Move Concept, y arrive avec sa souplesse et son goût de la contorsion. Le coup de foudre, professionnel d’abord, puis personnel, est immédiat. Ils dansent ensemble, ils se reconnaissent, ils savent qu’il y a là, entre eux, quelque chose de bien plus fort qu’une simple convergence d’intérêts.

En 2023, Pasquale intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots. Depuis cette date, le chorégraphe et danseur français de hip-hop et de danse contemporaine qui a dirigé le Centre chorégraphique national de la Rochelle entre 2009 et 2021 suit avec beaucoup d’attention le travail du couple. Il a notamment beaucoup encouragé leur présence au festival d’Avignon Off 2025 où Après tout était programmé au théâtre Golovine.

L’idée de fonder une compagnie commune naît rapidement, mais elle ne deviendra concrète qu’à la faveur d’un événement collectif, la pandémie de Covid-19. Le confinement fige le monde entier, suspend les saisons théâtrales, immobilise les troupes. Il leur offre le temps de penser. Le nom de la compagnie s’impose alors, Gipsy, qui dit la migration, le voyage, le métissage, le refus des frontières. Le lancement effectif aura lieu en 2022, le temps que reprenne la programmation des théâtres, après des mois d’embolie sanitaire.

Gipsy Raw, naissance d’une langue

Basée à Valenciennes, la compagnie Gipsy Raw, désignation officielle qu’ils retiennent finalement, se présente comme une formation franco-italienne articulée autour de trois axes, danse, cirque, contorsion. Ses fondateurs entendent encourager des interprètes venus d’horizons très différents à conjuguer leurs spécialités plutôt qu’à les fondre dans un style unique. À cette philosophie héritée d’Art Move Concept et d’Hervé Koubi, ils ajoutent une dimension proprement poétique, l’envie déclarée de proposer des spectacles « bons pour l’âme », formule qu’ils assument et qui sonne comme un manifeste.

Très vite, Gipsy Raw s’installe sur des scènes attentives. La compagnie joue à Arras au Pharos, à Douchy-les-Mines à L’Imaginaire, à Maubeuge à la Scène nationale, et essaime dans plusieurs festivals européens. Elle accueille en son sein des interprètes venus du Venezuela, d’Italie ou de Belgique, parmi lesquels Carlos, Martina Tondo, Daniel, Fabio rencontré dans Notre-Dame de Paris, Tips l’acrobate belge ou encore Maxime, issu du Pockemon Crew. Une famille élargie, en somme, qui répond pleinement à l’idéal de mobilité que porte le nom même de la compagnie.

Tu, Lei & Io, le manifeste fondateur

La première création majeure du jeune duo s’intitule Tu, Lei & Io. Présentée pour la première fois en 2022-2023, elle est conçue comme un trio, dans lequel Manon Mafrici et Pasquale Fortunato s’adjoignent un troisième complice, Carlos. La scénographie est volontairement réduite à l’essentiel, une simple valise, qui sert à elle seule de paysage, d’objet, de prétexte chorégraphique. Le spectacle se conçoit à la manière d’un art de la rue, pour pouvoir être joué partout où le public se trouve. Il vise les familles à partir de trois ans.

L’enjeu, après les mois étouffants du confinement, est limpide, retrouver le public, les rires, les larmes, le geste élémentaire du partage scénique. La pièce mêle danse, cirque et magie. C’est un acte fondateur, à la fois modeste dans ses moyens et ambitieux dans son intention. Elle dessine la silhouette de tout ce qui va suivre.

Deux danseurs exécutant une danse contemporaine sur scène, éclairée par des lumières violettes.

Après tout, la pièce de la maturité

C’est avec la deuxième création, Après tout, que Manon Mafrici et Pasquale Fortunato gagnent leur place dans le paysage de la danse française. La pièce est créée durant la saison 2023-2024 et se présente comme un duo, plus intime que Tu, Lei & Io, plus introspectif aussi. Elle interroge la notion de temps. Le temps des heures de répétition silencieuses, le temps des voyages qui éloignent des familles, le temps qui nous est compté mais qui n’a pas de fin. Elle interroge également ce que produisent ces interruptions redoutées par les interprètes et qui, paradoxalement, sont devenues pour le couple un moteur de création. Les blessures, confie Pasquale Fortunato, obligent à réfléchir à la suite, à imaginer ce que serait la vie si la danse devait s’arrêter. Sans elles, le duo n’aurait pas développé certaines choses, à commencer par la dimension clownesque qui irrigue la pièce.

Cette dimension burlesque, justement, fut au départ un obstacle. La compagnie a souffert d’un déficit de crédibilité institutionnelle, certains professionnels les classant un peu trop rapidement parmi les artistes de divertissement. Pour répondre à cette injustice, ils décident de relever un défi de haut niveau, participer en avril 2022 au concours Dialogues organisé par Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées. C’est dans ce cadre prestigieux qu’ils présentent une version courte d’Après tout, alliant la danse à un art de l’illusion qui deviendra leur signature, ces doigts lumineux que Manon Mafrici manie comme une calligraphie nocturne. Ils en repartent avec le Prix du Public.

Ce sera une constante. En octobre 2023, ils remportent à nouveau le Prix du Public au concours Les Synodales. En juillet 2024, ils décrochent la quatrième place du concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, en Espagne. En avril 2025, le jury et le public de Taïpéi leur attribuent le Prix du festival Want to Dance. Après tout a depuis tourné dans toute l’Europe, en Asie, en Afrique du Nord, dans les festivals comme dans les théâtres. Il figure désormais parmi les pièces emblématiques du duo et a fait la joie des spectateurs du festival Komidi 2026.

Au-delà des nuages, un faux solo signé Manon Mafrici

La création suivante, Au-delà des nuages, inaugurée en 2025, prend la forme d’un solo de Manon Mafrici. Du moins en apparence. La danseuse s’y produit seule en scène, entourée d’un nuage géant qui fait office de partenaire silencieux et de protagoniste métaphorique. Elle y mêle danse, contorsion et art de l’illusion, dans une écriture qui s’inspire de la maxime de Walt Disney sur la persévérance et la conquête des rêves.

En réalité, Pasquale Fortunato n’a pas quitté la pièce. Il opère dans l’ombre, gère l’illusion, manipule l’armoire mobile qui structure l’espace scénique. Le solo de Manon Mafrici est en vérité un duo invisible, dans lequel le partenaire absent est aussi déterminant que celui qui occupe la lumière. Cette construction inversée, qui inscrit dans la dramaturgie même la complicité du couple, dit quelque chose d’essentiel sur leur manière de travailler. Rien n’est jamais individuel chez Gipsy Raw. Tout est partagé, jusque dans les apparences contraires.

La pièce s’adresse aux familles et au jeune public. Elle joue sur l’émerveillement, la surprise, la prise de risque chorégraphique, autant que sur cette conviction tranquille qui traverse tout le travail du duo : la danse est avant tout un endroit de transmission d’émotions complexes.

Un homme et une femme, dos à dos, souriant. L'homme porte une chemise noire et a des cheveux bouclés, tandis que la femme a de longs cheveux bruns et porte une robe noire. En arrière-plan, un mur en pierre et des œuvres d'art colorées.

Une philosophie du travail, le public comme seul juge

Si l’on devait résumer en une phrase ce qui anime Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ce serait sans doute la formule qu’utilise le second avec un sourire, ils n’ont jamais remporté le prix du jury, mais toujours celui du public. Le détail compte. Il dit le rapport qu’ils entretiennent avec la salle, la rue, le hors-théâtre. Pour eux, la légitimité d’un spectacle se mesure dans le silence qui s’installe, le rire qui éclate, les larmes qui échappent à tout contrôle. Pas dans les distinctions officielles ni dans les colloques. Mais cela viendra aussi.

Cette conviction nourrit tous leurs choix. Elle explique qu’ils aient privilégié la rue, qu’ils aient choisi des spectacles ouverts à tous les âges, qu’ils défendent farouchement la gratuité dans le festival qu’ils dirigent. Elle explique aussi qu’ils accordent une importance considérable au regard des enfants, leurs spectateurs les plus exigeants et les plus justes. Sans filtre, sans grille de lecture, ces derniers voient ce que les autres ne voient plus, l’âme, le feu, l’amour.

Manon Mafrici et Pasquale Fortunato défendent enfin une idée précieuse, celle de la singularité comme matière chorégraphique. Pasquale confie d’ailleurs que ce qu’il aima d’abord chez Manon, ce furent « les défauts » qui la rendaient unique. Le mot, paradoxal dans un milieu où la perfection est partout réclamée, mérite d’être souligné. Il signe une éthique. Et il fait de leurs spectacles des leçons silencieuses de confiance en soi.

Lakadémi Komidi, une semaine décisive à La Réunion

Au printemps 2026, le duo a été invité à La Réunion par le festival Komidi, plus grand rendez-vous de théâtre de l’océan Indien, qui a tenu cette année, du 21 avril au 2 mai, sa dix-huitième édition. Né en 2008 à Saint-Joseph et désormais étendu à treize communes, le festival accueille cinquante-deux spectacles portés par cinquante compagnies, dont vingt-trois réunionnaises, vingt-trois hexagonales et quatre internationales, pour un total de deux cent trente représentations sur dix-neuf scènes. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont présenté Après tout à plusieurs reprises et notamment dans le cadre du temps fort Komidi Mouv’, organisé sous la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph les 25 et 26 avril, avec battles de hip-hop, échassiers et jongleurs.

Mais leur passage ne s’est pas limité à la performance. Le festival leur a confié une semaine de formation auprès d’une troupe de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, l’académie pédagogique du festival qui propose chaque année des ateliers à de jeunes artistes. Pour le duo, c’était une première, enseigner la danse à des non-danseurs, à des comédiens dont la culture du plateau est avant tout celle du texte et du jeu.

L’approche choisie a été celle de l’improvisation, afin que le mouvement parte des comédiens eux-mêmes, sur des bases concrètes adaptées aux gens de théâtre. Travail de contact, du binôme au trio, puis au groupe ; pliés, contrepoids, écoute de l’autre. Les deux premiers jours ont fait office de test, pour les apprenants comme pour les enseignants, avant que l’atelier ne bascule dans la création proprement dite. Objectif fixé, aboutir à une pièce de treize minutes, suffisamment construite pour pouvoir être emportée sur d’autres scènes, et notamment en Italie, l’été suivant. La promesse a été tenue.

Dans la salle, la complémentarité du couple a fonctionné à plein. Pasquale Fortunato apporte la précision technique et va droit au but ; Manon Mafrici reformule, commente, enrobe la consigne d’arabesques pédagogiques. Ils ont insisté sur une qualité essentielle dans la vie d’une compagnie, la capacité à travailler vite, sans parler, à comprendre instantanément ce que cherche le chorégraphe. Et ils ont laissé une grande place au ressenti des interprètes, en bons héritiers de la tradition Koubi : « Si c’est juste pour vous, ce le sera pour le public. » Le seul écueil rencontré tient à un travers presque inévitable, le comédien glisse spontanément vers le théâtre physique, où le corps reste au service du sens narratif. Il a fallu, régulièrement, recentrer les apprenants sur le geste pur, leur apprendre à laisser parler le corps. Au troisième jour, la bascule était nette. Les duos esquissaient de réelles chorégraphies, les corps avaient pris confiance, les participants arrivaient en avance pour s’échauffer. Pari gagné, la semaine, commencée dans l’appréhension, s’est achevée dans la fierté d’un rêve commun, monter sur scène en tant que danseurs.

Un groupe d'enfants entourant un adulte lors d'un événement en plein air, avec une foule en arrière-plan et des palmiers.

Le festival Salinstrada, l’autre fierté de Manon et Pasquale

Parallèlement à leurs tournées et à leurs créations, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato dirigent depuis trois ans, à Margherita di Savoia, dans la province de Barletta-Andria-Trani, un festival d’arts de rue qui leur ressemble, Salinstrada. Le nom dit la salinité, la rue, la franchise. Margherita di Savoia, station balnéaire des Pouilles située à une heure de Bari et à une heure trente de Naples, abrite la plus vaste saline d’Europe, et son patrimoine thermal est reconnu pour les vertus thérapeutiques de ses eaux. Le décor, marin, lumineux, ouvert au ciel, se prête à merveille à la philosophie du festival.

L’ambition est claire, mettre le spectacle dans la rue et faire venir au théâtre des Italiens qui n’y ont pas accès. Dans le sud de la péninsule, l’engagement culturel est moins développé que dans le nord. Aller au spectacle ne fait pas partie du quotidien de la majorité des habitants. Les deux fondateurs de Gipsy Raw se sont fixés pour mission de combler cet écart. La rue comme scène, la gratuité comme principe, la qualité comme exigence absolue. Chaque compagnie invitée doit présenter une pièce accessible aux enfants comme aux adultes, capable de tenir le public le plus exigeant qui soit, celui de la rue.

Chaque soir du festival, à 20 h 30, sur la Piazza Libertà, place principale de la ville, s’installe une scène entièrement équipée, dotée d’un éclairage professionnel, autour de laquelle le public peut prendre place à 360 degrés, sur des chaises, au sol ou simplement debout. Trois jours durant, se succèdent spectacles de compagnies professionnelles, démonstrations d’écoles de danse et de compagnies préprofessionnelles venues du monde entier, battles de breaking pour les enfants comme pour les adultes, et workshops avec les artistes invités.

En deux éditions seulement, Salinstrada a déjà rassemblé deux cents artistes, douze mille spectateurs, et accueilli des compagnies issues de douze pays, Portugal, Taïwan, Maroc, France, Belgique, Israël, Roumanie, Chine, Italie, Espagne, Serbie et Russie. Le festival s’est associé à l’équipe visuelle française Moovance, spécialisée dans les vidéos de danse, qui filme l’ensemble de l’événement et fournit gratuitement aux compagnies invitées le matériel promotionnel correspondant. Un sponsor officiel, Orto Frutta BM, accompagne le projet, tandis que le restaurant Lo Sfizietto fait office de cantine du festival.

Mais Salinstrada est plus qu’un festival d’arts de rue. C’est aussi une plateforme professionnelle d’échanges. En deux éditions, on y a vu défiler le directeur du Théâtre Le Manège de Givet, un représentant du Festival international du Jeune Public de Tétouan au Maroc, un délégué de la Maikawa Dance Cup en Chine et un programmateur du festival Komidi de La Réunion, dont le passage a précisément ouvert la voie à la collaboration de cette année.

Un duo musical en extérieur, une femme tenant un violon, et un homme avec un handpan, tous deux souriant sous un auvent.

La troisième édition, du 19 au 21 juin 2026

C’est dans cette dynamique que se prépare la troisième édition de Salinstrada, qui se tiendra du 19 au 21 juin 2026, toujours à Margherita di Savoia. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y ont conçu une programmation ambitieuse, faisant la part belle aux compagnies internationales rencontrées tout au long de l’année lors de leurs propres tournées avec Gipsy Raw. La programmation continuera de mêler théâtre, cirque, danse, musique et arts visuels.

Parmi les projets en gestation, une ball Freestyle Battle, confrontation chorégraphique inédite entre breakers au sol et footballeurs freestyle, dans un format duo deux contre deux ainsi qu’un Tour des Pouilles Salinstrada, tournée préparatoire qui rassemblera, dans plusieurs villes de la région, les artistes des précédentes éditions. Chaque soirée prendra la forme d’un Showcase collectif et culminera, à Margherita di Savoia, par l’ouverture officielle du festival. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato envisagent enfin une déclinaison à l’étranger, à la suite de demandes reçues de plusieurs villes hors d’Italie. Une version courte du festival est en cours d’élaboration, exportable, adaptable, mais fidèle à l’esprit d’origine.

Lakadémi Komidi à Margherita di Savoia

Le geste le plus symbolique de cette édition tiendra à la présence des comédiens réunionnais formés à La Réunion durant la semaine d’avril. La continuité pédagogique est inscrite dans le projet. Le groupe arrivera en amont du festival et restera après, pour poursuivre l’apprentissage durant trois jours auprès des danseurs de Gipsy Raw. Au programme, initiation à d’autres styles, classique, flamenco, travail avec des musiciens français. Et surtout, la présentation des treize minutes étonnantes créées à La Réunion, en première partie de toutes les soirées. Une trajectoire qui va de l’océan Indien à la Méditerranée, du théâtre vers la danse, de l’élève vers l’interprète. Une preuve concrète, aussi, que Salinstrada est bien un atelier, un lieu de fabrication et de circulation, où les liens noués un soir donnent lieu, plusieurs mois plus tard, à des créations communes.

Un groupe de danseurs en tenue de danse effectuant une performance sur scène, avec des spectateurs en arrière-plan.

Une danse pour l’âme

À les écouter, à les voir travailler, à suivre les méandres de leur compagnie comme ceux de leur festival, on comprend que ce qui guide Manon Mafrici et Pasquale Fortunato c’est une exigence simple et rare, la conviction que la danse est un art du don, et que le don n’a de sens que s’il rejoint le public. Chaque pièce, chaque festival, chaque atelier est une variation sur ce thème unique. Chaque rencontre, qu’elle ait lieu chez Hervé Koubi, à La Réunion ou sur la Piazza Libertà, vient s’ajouter à cette construction patiente d’une langue commune.

À l’âge où certains de leurs pairs cherchent à se faire un nom, eux construisent une compagnie comme on bâtit un foyer. Et ce foyer, on le devine, ne cessera de s’agrandir. Reste à imaginer, l’été prochain, la valise de Tu, Lei & Io posée sur les pavés tièdes de la Piazza Libertà, comme un emblème de cette compagnie franco-italienne qui a fait de la rue son théâtre, et de la rencontre sa seule méthode.

Philippe Escalier


Chronologie

1998. Création à Paris, au Palais des Congrès, de la comédie musicale Notre-Dame de Paris de Luc Plamondon et Riccardo Cocciante.

2009 et 2013. Soria Rem et Mehdi Ouachek fondent la compagnie Art Move Concept, où Manon Mafrici se formera bientôt.

2012. Pasquale Fortunato, formé à Cerignola dans l’académie familiale Scarpette Rosa, intègre la troupe internationale de Notre-Dame de Paris comme b-boy principal.

2017 et 2018. Manon Mafrici, jusque-là engagée dans des études de kinésithérapie, réussit l’audition de la compagnie Art Move Concept et y entre officiellement à dix-huit ans.

2018 et 2019. Manon Mafrici réussit à deux reprises les auditions d’entrée à l’école Alvin Ailey de New York, puis fait le choix de la voie professionnelle française.

2019. Pasquale Fortunato achève sept ans d’engagement dans Notre-Dame de Paris, après des représentations sur trois continents.

2020. Manon Mafrici intègre la compagnie d’Hervé Koubi pour la création Odyssée, parmi les quatre premières interprètes féminines de la troupe ; elle y rencontre Pasquale Fortunato.

2021. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 fige la vie scénique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato décident de fonder leur propre compagnie sous le nom de Gipsy.

Avril 2022. Le duo participe au concours Dialogues de Mourad Merzouki au Théâtre des Champs-Élysées et y remporte le prix du public avec une version courte d’Après tout.

2022 et 2023. Création de la première pièce du duo, Tu, Lei & Io, trio avec le danseur Carlos, conçu comme un spectacle de rue à partir d’une simple valise. En 2023, Pasquale Fortunato intégre intègre trois spectacles de Kader Attou, Allegria, Les Autres et The Roots.

2023 et 2024. Création du duo Après tout, pièce sur la notion de temps, mêlant breakdance, contorsion et art de l’illusion.

Octobre 2023. Prix du public au concours Les Synodales.

Juillet 2024. Quatrième place au concours international CIC BUNY & Nuova York à Burgos, Espagne, pour Après tout.

Été 2024. Première édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, Italie.

Février 2025. Création par Manon Mafrici du faux solo Au-delà des nuages, pour familles et jeune public, où Pasquale Fortunato opère dans l’ombre.

Avril 2025. Prix du festival Want to Dance à Taipei, Taïwan, pour Après tout.

Été 2025. Deuxième édition de Salinstrada. Au-delà des nuages y est programmé.

Du 21 avril au 2 mai 2026. Dix-huitième édition du festival Komidi à La Réunion. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato y présentent Après tout lors du temps fort Komidi Mouv’ à la halle François-Mitterrand de Saint-Joseph, et conduisent durant une semaine une formation de comédiens dans le cadre de Lakadémi Komidi, aboutissant à une pièce chorégraphique de treize minutes.

Du 19 au 21 juin 2026. Troisième édition du festival Salinstrada à Margherita di Savoia, avec arrivée des comédiens réunionnais formés à La Réunion, lancement de la Football Freestyle Battle et préfiguration d’un Tour des Pouilles Salinstrada.


Pour suivre la compagnie Gipsy Raw

Site officiel de la compagnie : www.gipsyraw.com

Festival Salinstrada : page Instagram officielle, contact festivalsalinstrada@gmail.com

Direction artistique : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato

Équipe vidéo associée : Moovance

Michel-Ange et Rodin face à face au Louvre

Le sacre du corps vivant

Sous la pyramide, le Hall Napoléon accueille jusqu’au 20 juillet 2026 l’une des confrontations les plus attendues de la saison. Avec « Michel-Ange Rodin. Corps vivants », le musée du Louvre, en collaboration exceptionnelle avec le musée Rodin, réunit deux cents œuvres autour de deux maîtres que séparent près de quatre siècles. Marc Bormand, conservateur général au département des Sculptures, et Chloé Ariot, conservatrice au musée Rodin, signent un parcours en cinq actes qui interroge ce qui rapproche le Florentin de la Renaissance et le sculpteur du « Monument des Bourgeois de Calais ». Ni bilan d’influences ni simple comparaison, le propos affirme une mise en regard portée par une même quête, donner à voir l’énergie intérieure du corps.

Une rotonde fondatrice

Dès l’entrée, cinq figures masculines installées en cercle imposent le ton. « L’Esclave mourant » et « L’Esclave rebelle » de Michel-Ange, chefs-d’œuvre du Louvre, dialoguent avec « L’Âge d’airain », « Adam » et le « Jean d’Aire nu » détaché du « Monument des Bourgeois de Calais » de Rodin. Tournés vers le visiteur, ces corps tendus, palpitants, semblent prêts à s’animer. Le fil rouge du parcours surgit aussitôt, la sculpture comme membrane vibrante, peau de l’âme. Le marbre de Carrare se mesure au bronze d’Alexis Rudier, l’idéal renaissant à la vérité moderne, sans qu’aucun ne l’emporte. Les marbres de Michel-Ange voyageant peu, le commissariat a su pallier cette contrainte par d’audacieux moulages d’époque et par les œuvres maniéristes inspirées du maître florentin, signées Vincenzo Danti, Vincenzo de Rossi, Pierino da Vinci ou Bonacolsi avec son « Hercule et Antée ».

Le non finito, secret partagé

Cœur du dispositif, la section consacrée au non finito justifie à elle seule la visite. Cette esthétique de l’inachevé, par laquelle Michel-Ange laissait sourdre la forme du marbre comme l’âme du corps, fascina Rodin au point d’en faire une signature. Un petit Christ en croix en bois, prêt exceptionnel de la Casa Buonarroti de Florence, voisine avec « La Main de Dieu », marbre saisissant où Rodin figure la divinité modelant Adam et Ève dans une matière encore brute. Plus loin, l’« Albero di 7 metri » de Giuseppe Penone, poutre retaillée pour retrouver l’arbre dissimulé en son cœur, prolonge la méditation jusqu’à notre époque. Les dessins à la sanguine et à l’estompe, prêtés notamment par le British Museum, font vibrer les contours sur le papier comme la lumière sur la surface du bronze.

Corps, âme, énergie

Le dernier mouvement célèbre la psyché incarnée. La copie du « Jugement dernier » par Robert le Voyer, montrée dans son état antérieur aux repeints, dévoile le bouleversant Saint Barthélémy tenant sa propre peau, où Michel-Ange aurait glissé son autoportrait. Lui répondent le « Balzac » monumental de Rodin, drapé d’un épuisement créateur, « Le Penseur » et la maquette de « La Porte de l’Enfer ». Joseph Beuys avec sa « Peau » et Jana Sterbak avec sa robe de chair pour albinos anorexique prolongent l’enquête sur l’enveloppe charnelle. Le voyage fondateur de Rodin à Florence en 1876, ses lettres à Rose Beuret évoquant ce « magicien » qui semble lui livrer un peu de ses secrets, sont rappelés à travers documents et moulages des allégories des tombeaux Médicis. À la sortie, le moulage de la main de Rodin, réalisé trois semaines avant sa mort, scelle ce dialogue posthume avec le « divin » Michel-Ange.

Philippe Escalier

« Michel-Ange Rodin. Corps vivants », du 15 avril au 20 juillet 2026, Hall Napoléon, musée du Louvre, 75001 Paris. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h à 18 h, nocturnes les mercredis et vendredis jusqu’à 21 h. Commissariat de Marc Bormand et Chloé Ariot. Catalogue coédité par le musée du Louvre et Gallimard. Documentaire « Rodin et Michel-Ange, le chant des statues » de Jérôme Prieur et Renaud Personnaz, diffusé sur Arte. Cycle de concerts « Musiques du corps et de l’âme » à l’auditorium Michel-Laclotte, du 15 avril au 30 mai.

Chansons impossibles, jubilation à l’Essaïon

Joute musicale jubilatoire à l’Essaïon

Dans la cave voûtée de l’Essaïon, deux complices s’affrontent à la chanson comme on s’affronte au sabre, l’arme blanche remplacée par le micro et le piano. Flannan Obé et Vincent Gaillard ont eu cette idée délicieuse de partir à la recherche de la « chanson impossible », trésor enfoui sous les sédiments de la mémoire collective, refrains que l’on croyait disqualifiés par le bon goût et qui, soudain, retrouvent leur lustre. Le résultat est désopilant, savant et léger comme une bulle de champagne.

L’art de la perle rare

Mais qu’est-ce donc qu’une chanson impossible ? Trop bête peut-être, trop triste ou trop tendre, trop kitsch ou trop datée. Ne comptez pas sur ce tandem qui n’est d’accord sur rien pour trancher, et c’est précisément ce flou qui fait merveille. Les deux artistes plantent leurs camps avec une mauvaise foi assumée. Vincent Gaillard pioche du côté de Bourvil, de Richard Gotainer ou de Patricia Carli, quand Flannan Obé ne jure que par Arletty, Francis Blanche et son cher Francis Lopez. Sur Claude Nougaro ou Marie-Paule Belle, l’armistice se signe le temps d’un duo. Pour le reste, les escarmouches reprennent de plus belle.

Le répertoire convoqué traverse les époques avec une santé insolente. De Berthe Sylva, larmoyante à souhait avec « Mon vieux Pataud », à Fatal Bazooka et son irrévérencieux « J’aime trop ton boule », de Dranem à Boby Lapointe, de Fernandel à Philippe Katerine, c’est un florilège qui balaie un siècle de chanson française avec une gourmandise communicative. Les opérettistes Francis Lopez et Georges Guétary y croisent Francis Blanche. Là où l’on attendait un musée poussiéreux surgit un cabaret étonnant et rutilant.

Une jubilation très écrite

La mise en scène, signée à quatre mains par les interprètes eux-mêmes, joue de la fausse improvisation avec un métier consommé. Tout paraît surgir au hasard de la conversation, alors que chaque réplique, chaque transition, chaque silence est ciselé. Vincent Gaillard, au piano, distille une fantaisie joueuse capable de virer à la confidence murmurée. Flannan Obé tire de sa voix de ténor un phrasé tranchant, une diction d’orfèvre, qui rendent honneur aux paroliers les plus injustement oubliés. Une touche d’humour queer affleure ici et là, jamais soulignée, toujours efficace. L’heure et quart file à la vitesse d’un bolide. Le public rit beaucoup, écoute encore davantage, et sort, sourire aux lèvres en pensant à ces curieux refrains d’une autre époque.

Flannan Obé, le lettré du music-hall

Voilà plus de vingt ans que Flannan Obé arpente la scène française avec cette élégance studieuse qui le caractérise. Fils du comédien Jean Obé, formé au conservatoire de Pantin et au Cours Florent, il a complété son apprentissage dramatique par le chant lyrique, à La Rochelle puis à Paris, avant d’y ajouter claquettes et modern jazz. Cette panoplie complète en a fait l’un des chanteurs comédiens les plus recherchés de sa génération.

Sept saisons durant, il fut Gaston dans le trio « Lucienne et les Garçons », formation qui lança véritablement sa carrière. Il a depuis sillonné la galaxie de l’opérette, de « Arsène Lupin banquier » avec la compagnie Les Brigands à « La Grande-Duchesse de Gerolstein » d’après Jacques Offenbach, en passant par « La Vie parisienne » dans la fastueuse production conçue par Christian Lacroix. Olivier Py lui a confié le Jardinier de « L’Amour vainqueur » puis le Ministre de la Culture de « Ma jeunesse exaltée », tandis que la Fabrique Opéra de Grenoble lui offrait, en 2022, le rôle du Maître de cérémonie de « Cabaret » de John Kander et Fred Ebb, dans la mise en scène de Philippe Arlaud. Auteur et metteur en scène, il signe également plusieurs spectacles musicaux, parmi lesquels « Les Swinging Poules » et « Les Caroline » conçus avec Caroline Loeb. Au cinéma et à la télévision, il fut le Lucien de Rubempré de « Rastignac ou les Ambitieux » d’après Honoré de Balzac, et l’on a pu le voir dans « Monsieur Batignole » de Gérard Jugnot ainsi que dans la série « Avocats & Associés ».

À ses côtés, Vincent Gaillard appartient à cette espèce précieuse des musiciens qui sont aussi comédiens. Pianiste, chanteur, compositeur et auteur, il a fait ses premières armes à la Maîtrise de l’Opéra d’Avignon où, enfant, il foula la scène dans « Carmen », avant de parfaire sa formation au conservatoire de la même ville. Le théâtre musical s’est aussitôt imposé comme son territoire d’élection. Le Théâtre de la Ville l’accueillit en 2014 dans « Palermo Palermo » de Pina Bausch, le Lucernaire l’année suivante dans « Argent, dette et music-hall ». La cave de l’Essaïon lui est familière depuis « L’Éventreur » qu’il joua aux côtés de François Lis et de Delphine Guillaud. Membre de la troupe du cabaret « Le Secret », il accompagne au piano Caroline Loeb dans « Chiche ! » depuis 2021. C’est précisément dans « Les Caroline », autour de Caroline Loeb et Caroline Montier, sous la direction de Flannan Obé, que naquit la complicité dont « Chansons impossibles » est aujourd’hui le prolongement. Leur duo a la fluidité des amitiés vraies et la science des comédies ciselées.

La folie du mercredi soir

Ces chansons que l’on croyait perdues, ces couplets sur lesquels l’air du temps avait tiré le rideau, retrouvent une seconde jeunesse pleine de mordant par la grâce de deux interprètes hors pair. Le mercredi soir, dans la salle voutée de l’Essaïon, ils font un peu mentir le proverbe. À l’impossible, dit la sagesse, nul n’est tenu. Nos deux compères s’y tiennent pourtant, et avec une efficacité et un brio qui forcent l’admiration.

Philippe Escalier – Photos © Bernard Garichot

« Chansons impossibles » de Flannan Obé et Vincent Gaillard. Mise en scène de Flannan Obé et Vincent Gaillard. Avec Flannan Obé et Vincent Gaillard. Théâtre Essaïon, salle Cabaret, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris. Tous les mercredis à 19 h, jusqu’au 24 juin 2026.

Young Sherlock, la jeunesse réinventée du détective de Baker Street

Avant d’être la légende de Baker Street, Sherlock Holmes fut un jeune homme. C’est ce moment fragile, trouble, encore incandescent, que Young Sherlock choisit d’explorer. Lancée sur Prime Video le 4 mars 2026, la série imagine un Sherlock de dix-neuf ans, précipité dans un Oxford gothique et fiévreux où l’apprentissage du monde passe par le soupçon, la disgrâce et le crime.

Imaginée par le scénariste britannique Matthew Parkhill, mise en scène pour ses deux premiers épisodes par Guy Ritchie, qui en assure également la production exécutive, elle adapte librement les huit romans d’Andrew Lane, Les Premières Aventures de Sherlock Holmes. Déjà reconduite pour une deuxième saison en avril 2026, portée par Hero Fiennes Tiffin et une distribution prestigieuse où brillent notamment Joseph Fiennes, Colin Firth, Natascha McElhone et Max Irons, elle propose moins une simple origin story qu’une relance romanesque du mythe. Voici, en trois volets, ce qu’il faut savoir avant d’entrer dans cet Oxford de 1871, entre initiation, conspiration et vertige gothique.

Sherlock Holmes, naissance et postérité d’un mythe

Lorsque Arthur Conan Doyle publie « Une étude en rouge » en 1887 dans le magazine Beeton’s Christmas Annual, il ignore encore qu’il vient d’inventer la silhouette la plus reproduite du roman policier moderne. Médecin écossais formé à Édimbourg auprès du docteur Joseph Bell, dont la prodigieuse faculté d’observation lui inspire son personnage, Arthur Conan Doyle façonne en Sherlock Holmes un détective consultant londonien doué d’une logique implacable, d’une mémoire encyclopédique et d’un goût prononcé pour les déguisements, le violon et la cocaïne en solution à sept pour cent. À ses côtés, le docteur John Watson, ancien chirurgien militaire revenu blessé d’Afghanistan, joue le rôle du chroniqueur fidèle.

L’écrivain donne quatre romans et cinquante-six nouvelles à son personnage dont chaque détail nourrit aujourd’hui encore une exégèse passionnée. La célébrité de Sherlock Holmes franchit très vite la frontière entre fiction et réalité : des admirateurs adressèrent leur courrier au 221B Baker Street, adresse qui n’existait alors pas encore et qui finit par recevoir un statut postal officiel. Lorsque Arthur Conan Doyle, lassé de sa créature, tente de l’éliminer dans « Le Dernier Problème » en 1893, faisant tomber Sherlock Holmes et son ennemi juré le professeur James Moriarty dans les chutes du Reichenbach, mal lui en pris ! Le tollé fut tel qu’il lui faut consentir, à contre-cœur, de le ressusciter dix ans plus tard.

Du cinéma muet de William Gillette aux superproductions de Guy Ritchie, en passant par le légendaire Basil Rathbone des années quarante, le Jeremy Brett de la Granada Television ou le Sherlock contemporain incarné par Benedict Cumberbatch dans la série de la BBC, l’inventaire des incarnations occuperait à lui seul un volume entier. Sherlock Holmes demeure, selon le Livre Guinness des records, le personnage de fiction le plus joué de l’histoire du septième art. C’est dans cette galerie déjà foisonnante que Hero Fiennes Tiffin vient prendre place, avec la particularité d’incarner un Sherlock Holmes inédit : celui de ses dix-neuf ans.

Young Sherlock, le pari d’une origine

L’idée de revisiter la jeunesse du détective n’est pas neuve. En 1985, le film de Barry Levinson « Le Secret de la pyramide », produit par Steven Spielberg, imaginait un Holmes adolescent croisant Watson dans un pensionnat hanté. Plus récemment, la saga « Enola Holmes » lancée en 2020 sur Netflix avec Millie Bobby Brown explorait la sœur cadette du détective. La singularité de « Young Sherlock » réside dans son ancrage romanesque, l’œuvre d’Andrew Lane offrant un cadre déjà solidement balisé, et dans son partenariat artistique avec Guy Ritchie, dont les deux longs métrages portés par Robert Downey Jr. en 2009 et 2011 avaient durablement modernisé l’image du personnage.

Le récit s’ouvre en 1871. Sorti de prison après un méfait juvénile, Sherlock Holmes est expédié à Oxford par son frère aîné Mycroft pour y rentrer dans le rang. Privé de tout statut d’étudiant en raison de sa disgrâce, il y est employé comme valet du doyen, position humiliante pour un cadet de bonne famille. Un meurtre survenu dans la prestigieuse université fait basculer le jeune homme dans le rôle de principal suspect ; pour blanchir son nom et sauver sa tête, il devra mener sa toute première enquête. Le fil rouge le conduit bientôt vers une conspiration internationale qui le mène en Espagne, en France pendant les heures sombres de la Commune de Paris, en Chine impériale, et le confronte à un trafic d’armes chimiques au plus haut niveau de l’État victorien.

Le parti pris dramaturgique est résolument iconoclaste. Watson, présence cardinale du canon, brille ici par son absence, remplacé par James Moriarty en compagnon de jeunesse, double presque jumeau, complice avant d’être ennemi. Cette inversion fait du futur duel le plus célèbre de la littérature policière une amitié contrariée, dont la rupture nourrit toute la matière tragique de la saison. À ce duo masculin s’adjoint la princesse chinoise Gulun Shou’an, érudite oxfordienne et redoutable pratiquante d’arts martiaux, qui s’y frotte s’y pique ! Autour d’eux gravitent les figures de la maison Holmes, ici largement réinventées par rapport à Arthur Conan Doyle : un père Silas, patriarche machiavélique impliqué dans la conspiration, une mère Cordelia internée après un drame familial, une petite sœur Béatrice morte dans des circonstances mystérieuses dont l’enquête éclairera les zones d’ombre.

Visuellement, la série porte la signature d’un Guy Ritchie au mieux de sa veine, mêlant ralentis virtuoses dans les scènes de déduction, montage saccadé pour les séquences d’action, photographie chaude tirant sur les cuivres et les pourpres. Les décors furent tournés à Bristol et à Cardiff, mais aussi en Andalousie où Jerez, Cadix et Séville composent un Oxford et un Paris communard d’une lumière inattendue.

Une distribution flamboyante

Le rôle-titre revient à Hero Fiennes Tiffin. Né à Londres le 6 novembre 1997, fils de la réalisatrice Martha Fiennes et du chef opérateur George Tiffin, neveu de Ralph Fiennes, de Joseph Fiennes et du compositeur Magnus Fiennes, l’acteur appartient à une dynastie artistique singulière, descendante de la famille Twisleton-Wykeham-Fiennes. Sa première apparition à l’écran remonte à 2008, dans le film indépendant « Bigga Than Ben ». L’année suivante, à onze ans, il prête ses traits troublants au jeune Tom Jedusor, futur Lord Voldemort, dans « Harry Potter et le Prince de sang-mêlé », rôle obtenu pour sa ressemblance avec son oncle, l’interprète de l’incarnation adulte du sorcier. Mannequin pour Dolce & Gabbana, Montblanc et Salvatore Ferragamo, Hero Fiennes Tiffin connaît la consécration populaire en 2019 avec le rôle de Hardin Scott dans la saga romanesque « After », adaptation des romans d’Anna Todd. Il retrouve Guy Ritchie sur le tournage de « The Ministry of Ungentlemanly Warfare » en 2024, expérience qui scelle l’alliance dont naîtra « Young Sherlock ».

Face à lui, Dónal Finn compose un James Moriarty appelé à devenir, sans doute, l’une des grandes incarnations du personnage. Né le 31 août 1995 à Dromina, dans le comté de Cork, ce fils de fermiers irlandais grandit dans une fratrie de huit enfants. Une bourse de la fondation Overstall lui permet d’intégrer la London Academy of Music and Dramatic Art, dont il sort diplômé en 2018. La scène l’accueille très tôt, avec l’expérience marquante d’« Hadestown », spectacle musical signé Anaïs Mitchell, où il est le premier interprète londonien d’Orphée. À l’écran, on le découvre dans « The Witcher », « Fantastic Beasts : The Secrets of Dumbledore » et surtout « The Wheel of Time » sur Prime Video, où il succède à Barney Harris dans le rôle de Mat Cauthon à partir de la deuxième saison. Sa composition d’un Moriarty teinté d’accents irlandais, pétri de fragilité autant que d’intelligence vénéneuse, recueille les éloges les plus unanimes de la critique. Et ce n’est pas nous qui dirons le contraire !

Zine Tseng apporte à la princesse Gulun Shou’an une présence martiale et énigmatique. Née en 1993 à Tamsui, dans la banlieue de Nouveau Taipei, d’un père taïwanais et d’une mère originaire du Hunan, elle s’initie aux arts martiaux dès l’enfance sous l’influence de son grand-père, étudiant la mante religieuse du Nord et le maniement du nunchaku. Après des études cinématographiques à l’University of Southern California, elle entame un Master of Fine Arts en jeu théâtral lorsqu’elle est sélectionnée, parmi trois mille candidates, par le réalisateur Derek Tsang pour la série Netflix « Le Problème à 3 corps ». Son interprétation de la jeune Ye Wenjie, astrophysicienne marquée par la Révolution culturelle, lui vaut le prix de la révélation dramatique aux premiers Gotham TV Awards. « Young Sherlock » est son deuxième rôle à l’écran.

Joseph Fiennes, oncle maternel de Hero Fiennes Tiffin, incarne le redoutable Silas Holmes. Né le 27 mai 1970 à Salisbury, frère cadet de Ralph Fiennes et jumeau de l’écologiste Jacob Fiennes, formé à la Royal Academy of Dramatic Art, Joseph Fiennes accède à la célébrité avec deux rôles concomitants en 1998 : Robert Dudley, comte de Leicester, dans « Elizabeth » de Shekhar Kapur, et William Shakespeare lui-même dans « Shakespeare in Love » de John Madden, lauréat de l’Oscar du meilleur film. Il s’illustre depuis 2017 dans le rôle glaçant du commandant Fred Waterford dans « The Handmaid’s Tale ». Sur scène, sa composition de Gareth Southgate dans « Dear England » au National Theatre en 2023 a confirmé une stature qui n’a cessé de gagner en gravité. Dans « Young Sherlock », il offre au père de Sherlock une dimension shakespearienne qui infuse de tragédie l’ensemble de la saison. Il s’agit, fait notable, de sa première collaboration à l’écran avec son neveu.

Natascha McElhone prête à Cordelia Holmes une beauté blessée et une élégance souveraine. Née à Walton-on-Thames, dans le Surrey, formée à la London Academy of Music and Dramatic Art, l’actrice s’est imposée dès 1996 dans le rôle de Françoise Gilot face à Anthony Hopkins dans « Surviving Picasso » de James Ivory. Elle joue ensuite aux côtés de Jim Carrey dans « The Truman Show » de Peter Weir en 1998, donne la réplique à Robert De Niro dans « Ronin » de John Frankenheimer la même année, puis traverse les séries « Halo », « Designated Survivor » et « Californication ». Sa Cordelia, mère meurtrie par la perte de Béatrice et internée par son époux, constitue l’un des centres de gravité émotionnels du récit.

Max Irons complète la maisonnée Holmes dans le rôle de Mycroft. Fils du grand acteur Jeremy Irons et de l’actrice irlandaise Sinéad Cusack, formé au Guildhall School of Music and Drama, il s’est imposé dans la série d’espionnage « Condor », adaptée du roman « Six Days of the Condor » de James Grady, ainsi que dans « The White Queen », « The Wife » de Björn Runge face à Glenn Close, et plus récemment « Miss Austen » en 2025. Son Mycroft, jeune fonctionnaire du Foreign Office déjà passé maître dans l’art des arrangements officieux, joue avec subtilité de l’autorité fraternelle et du flegme britannique.

Last but not least, Colin Firth, interprète sir Bucephalus Hodge, figure trouble de l’establishment oxonien. Né le 10 septembre 1960 à Grayshott, dans le Hampshire, formé à la Drama Centre London, Colin Firth a marqué la mémoire collective avec le Mr Darcy de l’adaptation de « Pride and Prejudice » réalisée par Simon Langton pour la BBC en 1995. Suivirent « The English Patient » d’Anthony Minghella en 1996, la saga « Bridget Jones », « A Single Man » de Tom Ford en 2009 et surtout « Le Discours d’un roi » de Tom Hooper en 2010, qui lui valut l’Oscar du meilleur acteur pour son interprétation du roi George VI. La saga « Kingsman » de Matthew Vaughn lui a offert un nouveau registre, plus ironique et plus athlétique. Sa présence en cinq épisodes de « Young Sherlock » apporte une autorité immédiate à un personnage dont les ambiguïtés constituent l’un des moteurs scénaristiques de la saison.

Ainsi composée, la série offre, au-delà de l’enquête, un véritable concert d’acteurs où chaque génération du théâtre et du cinéma britanniques trouve sa partition. Reste à voir si la deuxième saison, dont la mise en chantier est confirmée et dont Guy Ritchie réalisera le premier épisode, saura confirmer la promesse d’une réinvention durable du mythe créé par Arthur Conan Doyle. Suspens…

Philippe Escalier

« Young Sherlock », série créée par Matthew Parkhill, développée par Peter Harness et Guy Ritchie. Réalisation : Guy Ritchie, Anders Engström et Tricia Brock. Avec Hero Fiennes Tiffin, Dónal Finn, Zine Tseng, Joseph Fiennes, Natascha McElhone, Max Irons, Colin Firth, Numan Acar et Scott Reid. Production : Inspirational Entertainment, Motive Pictures et Amazon MGM Studios. Huit épisodes diffusés sur Prime Video depuis le 4 mars 2026. Saison 2 confirmée en avril 2026.

Festival Komidi 2026, le bilan d’une dix-huitième édition

Une île au trésor pour les spectateurs de demain

Le festival Komidi a refermé ses portes le 2 mai 2026, après douze jours de représentations et près de quarante mille spectateurs accueillis sur l’ensemble de ses scènes. La saveur de cette édition tient à un équilibre savamment dosé. Entre retours triomphaux et paris tenus, la programmation a confirmé que l’aventure réunionnaise sait vieillir sans se figer, autour de Philippe Guirado, de son équipe et de la centaine de bénévoles, tous passionnément investis.

Les temps forts

L’ouverture, le 22 avril à Saint-Joseph, est revenue à « Kermesse » du Collectif La Cabale, joyeuse déflagration collective qui a donné le ton. La création internationale, à la couleur italienne cette année, a été emmenée par « Après tout » de la compagnie Gipsy Raw, une heure suspendue qui a fasciné le public. Du reste, ses deux interprètes, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, ont été choisis pour donner une formation aux académiciens de la Lakadémi Komidi, dirigée par Éric Bouvron. Quant à « Quintetto » de Marco Augusto Chenevier offrait une malicieuse réflexion sur la survie de l’art vivant.

La création réunionnaise a tenu son rang avec « BorAnBor » de la compagnie Flamenco974, dialogue magnétique entre maloya et flamenco porté par Gwendoline Absalon et Lea Llinares, et avec « Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet sur une idée originale de Léone Louis, récompensé à Momix 2026 par le double prix du jury professionnel et du jury junior. Les itinéraires intimes ont trouvé leurs interprètes avec, pour n’en citer que quelques-uns, « Sur nos routes » de Florient Jousse, « J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » d’Adèle Fugère, « Iphigénie à Splott » de Gary Owen, « Algorithme » de Barbara Lambert, « Je vis avec Freddie Mercury » de Thierry Margot. Le théâtre social a trouvé sa voix dans « Le Chœur des femmes » d’après Martin Winckler et « Deux rien », éloquent dialogue silencieux signé Caroline Maydat et Clément Belhache. Et puis il y a eu « Courgette », de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot, qui a refermé à La Réunion, le 1er mai, sa 366e et dernière représentation, après quatre ans de tournée. Une page se tournait, dans la joie mais aussi un peu dans les larmes. Enfin, le festival n’aurait pas été complet sans sa soirée de clôture, « Kabar…et » animé avec brio par Vincent Rocca et Éric Bouvron.

L’esprit qui demeure

La couverture nationale s’est étoffée, notamment avec un long reportage de Laurent Decloitre dans Libération du 30 avril et plusieurs sujets sur Sceneweb. La résonance médiatique permet de mesurer le succès du festival. Mais c’est à la « Caverne des Hirondelles » que l’on en prend la mesure intime, là où, chaque soir, les compagnies se retrouvent dans un brouhaha bien sympathique pour partager un repas et une passion commune…sans oublier le verre de rhum ! À l’heure où la culture s’inquiète à juste titre de ses moyens, Komidi continue de prouver qu’un théâtre populaire et exigeant peut tenir ses promesses, par la seule alliance d’une équipe solide et convaincue et d’un public curieux, attentif, répondant présent. Saint-Joseph s’est déjà donné rendez-vous pour 2027.

Philippe Escalier

BorAnBor : la compagnie Flamenco974 à Komidi

L’Espagne et La Réunion bord à bord

Sous les voûtes de l’Auditorium de Saint-Joseph, la compagnie Flamenco974 a offert l’un des beaux moments du festival Komidi 2026. Le titre, « BorAnBor », qui sonne comme une formule créole, dit déjà l’essentiel, et rivage contre rivage, soude La Réunion et l’Espagne. Deux musiques nées de la douleur, devenues au fil du temps des chants de résistance, le maloya et le flamenco, s’y répondent comme deux sœurs longtemps séparées qu’une rencontre artistique réunit enfin.

Le travail mené par Lea Llinares, qui signe la mise en scène et danse au plateau, refuse tout effet de simple juxtaposition. Le compás andalou épouse les pulsations du roulèr, la voix créole s’ouvre au cante jondo, et de cette traversée naît une langue commune, faite de battements, de souffles et d’appels. Tout est tenu, précis, ciselé, sans rien perdre de la chaleur ni de l’urgence propres aux deux traditions convoquées. La scénographie, sobre, laisse toute sa place au geste, au rythme et à la voix.

Lea Llinares danse avec une intensité magnétique, chaque pose, chaque taconeo semblant prolonger la note d’un instrument. Gwendoline Absalon, dont la voix rayonne bien au-delà de l’océan Indien, déploie un timbre d’une rare beauté, capable de passer du maloya le plus charnel à la mélopée flamenca avec une justesse remarquable. À ses côtés, Alex Carrasco et Guillermo Guillén, musiciens d’une écoute exemplaire, tissent une trame sonore où guitare, percussions et voix dialoguent sans relâche avec la danse, dans un jeu d’échos et de reprises d’une grande finesse.

Le spectacle s’achève par une longue ovation. Le public, debout, salue l’évidence d’une rencontre où l’île intense et l’Andalousie semblent enfin se reconnaître, comme si l’océan avait toujours rapproché ce que l’Histoire avait disjoint.

Philippe Escalier

« BorAnBor » par la compagnie Flamenco974. Mise en scène de Lea Llinares. Avec Gwendoline Absalon, Lea Llinares, Alex Carrasco et Guillermo Guillén. Auditorium de Saint-Joseph, 97480 Saint-Joseph (La Réunion). Représentation donnée dans le cadre du festival Komidi 2026.

Courgette, l’adieu au Festival Komidi

Le foyer des cœurs recousus s’incline une dernière fois à La Réunion

Le Festival Komidi accueillait, ce 1er mai 2026 à La Réunion, la 366e et dernière représentation d’un long compagnonnage. Quatre ans après la création de la pièce au Théâtre Gaston Bernard de Châtillon-sur-Seine, le 9 mai 2022, « Courgette » a refermé son livre devant une salle bouleversée, debout, comme refusant de laisser partir la troupe. Adapté par Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot du roman de Gilles Paris, « Autobiographie d’une Courgette », le spectacle, nommé sept fois aux Molières 2024, retrouvait pour cet adieu la 18e édition du plus grand festival de théâtre de l’océan Indien.

Tout commence par un drame. Icare, surnommé Courgette, dix ans, vit seul avec une mère meurtrie et alcoolisée. Un mercredi, l’enfant trouve un revolver. Un coup part. Placé aux Fontaines, foyer pour enfants écorchés, le garçon découvre Simon, Ahmed, la mystérieuse Camille, Rosy l’éducatrice, et Raymond, ce gendarme bourru qui finira par se faire père de substitution. Sur cette matière, le film d’animation de Claude Barras, deux Césars en 2017 et nommé aux Oscars, avait imposé une mémoire iconique. Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot ont su l’éclipser sans jamais l’imiter.

La mise en scène opère un saisissant geste de transposition. Pamela Ravassard puise dans la musique vivante l’énergie d’une enfance qui résiste. Les interprètes chantent, jouent des instruments, dansent, redeviennent enfants en quelques secondes pour saisir un balai et le transformer en cheval, en colère, en confidence. Le tempo est celui d’une comédie folk et rock, traversée d’arrangements doux quand l’émotion exige le silence. La parole de l’enfant, candide et précise, organise la narration et tient à distance le pathos. Ce qui pourrait broyer le spectateur le soulève au contraire et nous retrouvons la matière vive du roman, une langue d’enfant à la fois naïve, exacte, cabossée, qui regarde la violence sans l’appuyer et laisse toujours une place à l’élan.

Garlan Le Martelot incarne Courgette avec une justesse et une sobriété remarquables, faites d’élans gauches, de regards graves, d’éclats de joie subite. Il habite l’ingénuité du personnage. Léopoldine Serre confère aux figures féminines une présence vibrante, mère puis éducatrice, sans bascule appuyée. Lola Roskis Gingembre apporte à Camille une fragilité tendue qui éclaire toute la deuxième partie. Antoine Schoumsky et Vincent Viotti complètent la troupe avec cette polyvalence d’acteurs musiciens devenue rare, chacun servant tour à tour la fiction et la partition.

Au-delà du fait divers, « Courgette » parle de ce qu’aucun déterminisme ne saurait verrouiller. La rencontre, la fraternité de hasard, le rire malgré tout deviennent les véritables forces de redressement. Le spectacle affirme que la résilience suppose un travail collectif, fait de patience, de gestes minuscules, d’adultes capables de cesser d’être abstraits. La fidélité à l’âpre douceur de Gilles Paris irrigue la scène entière.

La scénographie d’Anouk Maugein, les costumes d’Hanna Sjödin, la création sonore de Frédéric Minière et la chorégraphie de Johan Nus composent un écrin où chaque détail concourt à l’élan général, tandis que la lumière sensible de Cyril Manetta sculpte les passages d’ombre et de chaleur, soutenue à la régie par Cécilie Cuttat et Clément Girault.

À onze mille kilomètres de Paris, sous les applaudissements d’une salle réunionnaise debout, l’ultime salut a pris la couleur d’une promesse tenue. La Compagnie Paradoxe(s) est venue refermer ici un cycle commencé en Bourgogne, et la générosité de cette traversée laissera longtemps sa trace. Quatre ans de tournée, sept nominations aux Molières, une dernière à Saint-Joseph, le Komidi 2026 vient d’écrire l’une des plus belles pages de sa 18e édition.

Philippe Escalier

« Courgette », d’après « Autobiographie d’une Courgette » de Gilles Paris. Adaptation de Pamela Ravassard et Garlan Le Martelot. Mise en scène de Pamela Ravassard. Avec Garlan Le Martelot, Léopoldine Serre, Lola Roskis Gingembre, Antoine Schoumsky et Vincent Viotti. Production Compagnie Paradoxe(s). Festival Komidi, 18e édition, du 21 avril au 2 mai 2026, La Réunion.

J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort

Thomas Drelon, l’enfance transfigurée

Au festival Komidi, à La Réunion, Thomas Drelon porte à la scène une épopée intime tirée du premier roman d’Adèle Fugère, paru chez Buchet-Chastel. Le point de départ a l’éclat des fables qui osent l’improbable : Rosalie Pierredoux, huit ans, accablée par une tristesse trop vaste pour son âge, découvre un matin sur sa lèvre supérieure la fameuse moustache de Jean Rochefort. Avec elle surgit l’esprit malicieux du grand acteur disparu en 2017. Dès lors, tout se déplace, et le théâtre trouve dans ce léger décrochement du réel une mythologie à hauteur d’enfance.

Ce qui aurait pu n’être qu’une fantaisie charmante devient ici un authentique geste théâtral. Morgan Perez signe une mise en scène d’une sobriété inspirée, qui partage l’espace entre la chambre de l’enfant et un territoire mental ouvert aux apparitions, aux souvenirs, aux voix intérieures. Tout procède par suggestion et le spectacle fait confiance à la langue d’Adèle Fugère, vive, ciselée, condensée, rétive au pathos. Cette prose à la fois enfantine et souverainement lucide donne au récit sa cadence, sa tenue et sa nécessité.

Confier à un acteur adulte le rôle d’une fillette est un pari. Thomas Drelon le relève avec un tact admirable et un brio indéniable. Il ne cherche jamais à imiter l’enfance ; il en restitue le rythme secret, les brusques embardées, la gravité nue. Le passage de Rosalie à son double moustachu se joue presque à rien, dans une inflexion, un battement de cils, un changement de souffle. C’est là que naît l’émotion. Chez Thomas Drelon, Jean Rochefort n’est pas convoqué comme une relique, il redevient une allure, une ironie tendre, une élégance morale.

Sous la fantaisie affleure un sujet autrement sérieux, celui de la mélancolie enfantine. Le spectacle a l’intelligence de ne jamais l’énoncer pesamment. Il la contourne, l’éclaire, la métamorphose. La moustache agit comme un nez de clown ou une cape de super-héros, elle n’efface pas le chagrin, mais offre à Rosalie la distance nécessaire pour recommencer à habiter le monde. Cette fable oppose au sérieux du monde une liberté de ton, un sens du jeu, une vraie délicatesse.

L’écrin scénique accompagne ce mouvement avec une délicatesse constante. La scénographie de Capucine Grou-Radenez dessine un territoire mental où peuvent surgir les apparitions, les costumes de Bérengère Roland soulignent les bascules de Rosalie sans jamais les appuyer, les vidéos d’Édouard Granero font affleurer un hors-champ furtif. Les lumières de Patrick Touzard et la musique de Théo Glaas prolongent l’oscillation du spectacle entre confidence, drôlerie et léger vertige. Leur retenue donne au spectacle sa profondeur discrète.

« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » nous permet de rencontrer un texte qui pense, un acteur qui porte haut la nuance et un théâtre qui demeure vivant parce qu’il choisit la simplicité sans renoncer à l’invention. Longtemps persiste l’image de Thomas Drelon, seul en scène, comme s’il soufflait à chacun qu’un salut demeure possible, quand bien même il prendrait, contre toute attente, la forme d’une moustache.

Philippe Escalier

« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort », d’Adèle Fugère. Mise en scène : Morgan Perez. Avec Thomas Drelon. Production : Théâtre des Béliers. Festival Komidi, La Réunion. Durée : 1 h 15.

Deux rien, l’éloquence du silence

Au festival Komidi, deux clowns vagabonds réinventent le théâtre du monde sur la surface d’un banc.

Sur l’île de la Réunion, où le festival Komidi célèbre sa dix-huitième édition en investissant treize communes, peu de propositions auront frappé le spectateur avec autant de douceur que ce duo singulier signé par la compagnie francilienne Comme Si. Caroline Maydat et Clément Belhache défendent une œuvre courte et magnétique, qui se passe entièrement de la parole. La salle, d’abord intriguée, s’abandonne très vite à ce que la rumeur du festival annonçait depuis plusieurs saisons en métropole : un objet rare, à la frontière de la danse, du mime et du clown, où l’on rit de bon cœur avant de se sentir, soudainement, étrangement remué.

Deux silhouettes au bord du chemin

Tout commence sur un banc. Un banc à peine assez large pour les accueillir tous les deux, posé dans une lumière douce, comme égaré au milieu de nulle part. Deux silhouettes y sont assises, bonnet vissé sur la tête, veste fatiguée, godillots usés. Deux clochards, ou peut-être deux clowns que la vie a oubliés là. Ils observent le public, surpris de ces visages qui leur font face. Leurs corps s’animent ensuite, hésitent, s’ennuient, s’inventent des jeux. Ils se chamaillent, se réconcilient, rêvent. Le banc devient tour à tour, abri, chambre, balançoire. La vie passe et ne les voit plus, mais eux se regardent, et cela suffit à peupler le monde.

Une partition gestuelle d’une infinie précision

La mise en scène, signée à quatre mains par Caroline Maydat et Clément Belhache, repose sur une épure radicale. Le décor se réduit à ce banc et à un voile noir, la lumière finement ciselée par Karl-Ludwig Francisco enveloppe les silhouettes comme un clair-obscur de cinéma muet, la création sonore de Michael Bugdahn fait dialoguer les minimalismes mélancoliques de Wim Mertens avec la voix chaude d’Yves Montand chantant « Trois petites notes de musique ». Tout le reste est affaire de corps, de regards, de respirations. La gestuelle des deux interprètes a quelque chose de métronomique, d’absolument réglé, et pourtant elle laisse passer cette respiration qui fait la différence entre l’exercice de style et l’art véritable. Rien n’y est laissé au hasard. Chaque inclinaison de tête, chaque tremblement de doigt, chaque oscillation de buste participe d’une partition dont la rigueur épate autant qu’elle émeut.

Deux interprètes qui ont fait du mouvement leur langue

Caroline Maydat et Clément Belhache se sont rencontrés sur les bancs de l’École Départementale de Théâtre de l’Essonne, à Évry, où ils ont reçu une formation pluridisciplinaire mêlant le théâtre de texte et le théâtre gestuel. De cette école, qui forme à la fois comédiens et danseurs, ils ont conservé une certitude : le corps précède la parole, et parfois la rend inutile. Clément Belhache a poursuivi son chemin auprès des compagnies La Rumeur et À fleur de Peau, avant d’intégrer la Cie du 7ème étage. Caroline Maydat, de son côté, a multiplié les expériences en danse contemporaine, en mime corporel et en théâtre clownesque. Ensemble, ils ont fondé la compagnie Comme Si, devenue depuis un atelier de recherche permanent autour de la chorégraphie narrative. Au plateau, ils sont d’une complicité confondante, lui longiligne et tendrement maladroit, elle, plus terrienne, à l’aspect volontaire. Leur duo a déjà été distingué au concours Les Synodales en 2016 et au festival Cortoindanza en 2017, où ils ont reçu le premier prix de l’écriture chorégraphique.

L’origine d’un geste

L’inspiration de « Deux rien » naît d’un désir simple, rapporté par les artistes eux-mêmes au fil de leurs interviews : raconter la solitude et le besoin de l’autre dans un langage qui leur appartienne en propre. Ils ont voulu prendre la figure du sans abri non comme un sujet social à dénoncer, mais comme un personnage poétique, héritier des grands vagabonds du burlesque. La filiation de Charlie Chaplin saute aux yeux, dans la silhouette autant que dans le rapport à la dureté du monde traversée par la tendresse. Les figures issues de l’univers de Beckett ne sont jamais bien loin non plus, ces êtres surgis du vide et toujours sur le point d’y retourner. Mais Caroline Maydat et Clément Belhache ont trouvé un ton qui n’appartient qu’à eux, où la mélancolie ne pèse jamais et où le rire affleure toujours. Le choix du registre comique ne dilue pas la gravité du propos. Il la rend supportable, partageable, universelle. Lorsqu’ils s’asticotent comme deux enfants ou qu’ils s’embarquent dans une rêverie maritime imaginaire, c’est l’humanité dans ce qu’elle a de plus essentiel, et de plus fragile, qui surgit sur le plateau.

L’art de remplir le vide

Voilà sans doute ce qui rend ce spectacle si surprenant. À l’heure où la scène française produit volontiers des objets bavards, saturés de discours et d’effets, « Deux rien » avance avec une humilité presque déconcertante. Il fait confiance au regard du spectateur, à sa capacité à compléter le geste, à inventer le récit, à reconnaître dans ces deux clochards célestes une part de lui-même. Au festival Komidi, où la jeunesse est reine et où des milliers d’élèves découvrent chaque année le théâtre, le spectacle a trouvé son public idéal. Les enfants rient sans réserve (parfois trop, mais comment leur en vouloir ?), les parents s’émeuvent à mi-voix, et tous repartent avec ce sentiment rare d’avoir assisté à quelque chose qui résiste au commentaire. Caroline Maydat et Clément Belhache offrent une leçon discrète mais magistrale : on peut faire un théâtre du monde avec deux silhouettes, un banc, une bande son et la conviction qu’aucune solitude ne pèse vraiment lorsqu’on est deux à la regarder en face.

Philippe Escalier

« Deux rien » / Conception, mise en scène, chorégraphie et interprétation Caroline Maydat et Clément Belhache. Création lumières Karl-Ludwig Francisco. Création sonore Michael Bugdahn. Musiques Wim Mertens et Yves Montand. Production Compagnie Comme Si.

Festival Komidi, 18ème édition, du 21 avril au 2 mai 2026. Île de la Réunion. Spectacle tout public à partir de 5 ans, durée 1 heure.

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