Chansons impossibles, jubilation à l’Essaïon

Joute musicale jubilatoire à l’Essaïon

Dans la cave voûtée de l’Essaïon, deux complices s’affrontent à la chanson comme on s’affronte au sabre, l’arme blanche remplacée par le micro et le piano. Flannan Obé et Vincent Gaillard ont eu cette idée délicieuse de partir à la recherche de la « chanson impossible », trésor enfoui sous les sédiments de la mémoire collective, refrains que l’on croyait disqualifiés par le bon goût et qui, soudain, retrouvent leur lustre. Le résultat est désopilant, savant et léger comme une bulle de champagne.

L’art de la perle rare

Mais qu’est-ce donc qu’une chanson impossible ? Trop bête peut-être, trop triste ou trop tendre, trop kitsch ou trop datée. Ne comptez pas sur ce tandem qui n’est d’accord sur rien pour trancher, et c’est précisément ce flou qui fait merveille. Les deux artistes plantent leurs camps avec une mauvaise foi assumée. Vincent Gaillard pioche du côté de Bourvil, de Richard Gotainer ou de Patricia Carli, quand Flannan Obé ne jure que par Arletty, Francis Blanche et son cher Francis Lopez. Sur Claude Nougaro ou Marie-Paule Belle, l’armistice se signe le temps d’un duo. Pour le reste, les escarmouches reprennent de plus belle.

Le répertoire convoqué traverse les époques avec une santé insolente. De Berthe Sylva, larmoyante à souhait avec « Mon vieux Pataud », à Fatal Bazooka et son irrévérencieux « J’aime trop ton boule », de Dranem à Boby Lapointe, de Fernandel à Philippe Katerine, c’est un florilège qui balaie un siècle de chanson française avec une gourmandise communicative. Les opérettistes Francis Lopez et Georges Guétary y croisent Francis Blanche. Là où l’on attendait un musée poussiéreux surgit un cabaret étonnant et rutilant.

Une jubilation très écrite

La mise en scène, signée à quatre mains par les interprètes eux-mêmes, joue de la fausse improvisation avec un métier consommé. Tout paraît surgir au hasard de la conversation, alors que chaque réplique, chaque transition, chaque silence est ciselé. Vincent Gaillard, au piano, distille une fantaisie joueuse capable de virer à la confidence murmurée. Flannan Obé tire de sa voix de ténor un phrasé tranchant, une diction d’orfèvre, qui rendent honneur aux paroliers les plus injustement oubliés. Une touche d’humour queer affleure ici et là, jamais soulignée, toujours efficace. L’heure et quart file à la vitesse d’un bolide. Le public rit beaucoup, écoute encore davantage, et sort, sourire aux lèvres en pensant à ces curieux refrains d’une autre époque.

Flannan Obé, le lettré du music-hall

Voilà plus de vingt ans que Flannan Obé arpente la scène française avec cette élégance studieuse qui le caractérise. Fils du comédien Jean Obé, formé au conservatoire de Pantin et au Cours Florent, il a complété son apprentissage dramatique par le chant lyrique, à La Rochelle puis à Paris, avant d’y ajouter claquettes et modern jazz. Cette panoplie complète en a fait l’un des chanteurs comédiens les plus recherchés de sa génération.

Sept saisons durant, il fut Gaston dans le trio « Lucienne et les Garçons », formation qui lança véritablement sa carrière. Il a depuis sillonné la galaxie de l’opérette, de « Arsène Lupin banquier » avec la compagnie Les Brigands à « La Grande-Duchesse de Gerolstein » d’après Jacques Offenbach, en passant par « La Vie parisienne » dans la fastueuse production conçue par Christian Lacroix. Olivier Py lui a confié le Jardinier de « L’Amour vainqueur » puis le Ministre de la Culture de « Ma jeunesse exaltée », tandis que la Fabrique Opéra de Grenoble lui offrait, en 2022, le rôle du Maître de cérémonie de « Cabaret » de John Kander et Fred Ebb, dans la mise en scène de Philippe Arlaud. Auteur et metteur en scène, il signe également plusieurs spectacles musicaux, parmi lesquels « Les Swinging Poules » et « Les Caroline » conçus avec Caroline Loeb. Au cinéma et à la télévision, il fut le Lucien de Rubempré de « Rastignac ou les Ambitieux » d’après Honoré de Balzac, et l’on a pu le voir dans « Monsieur Batignole » de Gérard Jugnot ainsi que dans la série « Avocats & Associés ».

À ses côtés, Vincent Gaillard appartient à cette espèce précieuse des musiciens qui sont aussi comédiens. Pianiste, chanteur, compositeur et auteur, il a fait ses premières armes à la Maîtrise de l’Opéra d’Avignon où, enfant, il foula la scène dans « Carmen », avant de parfaire sa formation au conservatoire de la même ville. Le théâtre musical s’est aussitôt imposé comme son territoire d’élection. Le Théâtre de la Ville l’accueillit en 2014 dans « Palermo Palermo » de Pina Bausch, le Lucernaire l’année suivante dans « Argent, dette et music-hall ». La cave de l’Essaïon lui est familière depuis « L’Éventreur » qu’il joua aux côtés de François Lis et de Delphine Guillaud. Membre de la troupe du cabaret « Le Secret », il accompagne au piano Caroline Loeb dans « Chiche ! » depuis 2021. C’est précisément dans « Les Caroline », autour de Caroline Loeb et Caroline Montier, sous la direction de Flannan Obé, que naquit la complicité dont « Chansons impossibles » est aujourd’hui le prolongement. Leur duo a la fluidité des amitiés vraies et la science des comédies ciselées.

La folie du mercredi soir

Ces chansons que l’on croyait perdues, ces couplets sur lesquels l’air du temps avait tiré le rideau, retrouvent une seconde jeunesse pleine de mordant par la grâce de deux interprètes hors pair. Le mercredi soir, dans la salle voutée de l’Essaïon, ils font un peu mentir le proverbe. À l’impossible, dit la sagesse, nul n’est tenu. Nos deux compères s’y tiennent pourtant, et avec une efficacité et un brio qui forcent l’admiration.

Philippe Escalier – Photos © Bernard Garichot

« Chansons impossibles » de Flannan Obé et Vincent Gaillard. Mise en scène de Flannan Obé et Vincent Gaillard. Avec Flannan Obé et Vincent Gaillard. Théâtre Essaïon, salle Cabaret, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris. Tous les mercredis à 19 h, jusqu’au 24 juin 2026.

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