Il y a des histoires qui ne cherchent pas à reconstituer le passé mais à en faire sentir le poids. C’est précisément l’ambition de « Luna, le secret de Jean », création théâtrale et musicale que Hervé Domingue signe à la fois comme auteur et metteur en scène, et qui sera donnée en représentation exceptionnelle le lundi 27 avril 2026 à La Scène Libre.
Le point de départ est saisissant : Tel-Aviv, 1983. Jean Edelstein, compositeur de renommée internationale, accepte pour la première fois de parler. Il évoque deux années passées au fond d’une cave allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, aux côtés d’un autre Français prénommé Lucien. Deux musiciens contraints de jouer chaque jour pour l’épouse mélomane d’un colonel nazi. Ce que la pièce explore n’est pas l’événement historique en lui-même mais ce que deux hommes ont construit dans l’obscurité, un lien indicible, fait de survie, de honte, de courage et d’un amour que l’époque rendait impensable. La résonance avec notre présent est évidente.
La musique structure le récit. Hervé Domingue a fait le choix de confier les chansons d’Édith Piaf à deux voix masculines, et de n’évoquer la chanteuse qu’en creux, par ses thèmes, son souffle, la vérité brûlante de ses textes. L’accordéon, joué en direct, incarne à lui seul un troisième personnage, celui de Paris, de l’exil et de la mémoire.
Hervé Domingue : une vie entre scène et écriture
Né à Marseille, Hervé Domingue a débuté sur la scène des Folies Bergère dès l’âge de dix-neuf ans, repéré lors d’un karaoké par le metteur en scène Roger Louret. Sa carrière l’a conduit durablement dans l’univers de la comédie musicale, avec des spectacles comme « Les Z’années Zazous » ou « Les Années Twist », couronné d’un Molière du meilleur spectacle musical. On l’a vu partager la scène avec Jean Marais dans « L’Arlésienne », qui fut l’ultime rôle du grand comédien, le 28 janvier 1997 aux Folies Bergère, dans une mise en scène de Roger Louret. Le théâtre classique, Molière, Musset, lui est aussi familier. En 2014, un diagnostic de rétinite pigmentaire bouleverse sa trajectoire, maladie dégénérative de la vue qui l’oblige progressivement à réorienter sa vie artistique vers l’écriture. C’est de cette contrainte que naît une vocation : il écrit des pièces, des paroles de chansons pour d’autres interprètes, puis un album autobiographique, « Après l’Éclipse », paru en 2023. En 2023 également, sa participation à « The Voice » sur TF1 marque un retour visible sur la scène publique, porté par la volonté de témoigner qu’un artiste ne renonce pas. En outre, depuis deux ans, il exerce ses talents de coach vocal au Cours Florent. « Luna, le secret de Jean » est aujourd’hui sa première mise en scène professionnelle assumée, et le projet le plus personnel qu’il ait jamais défendu.
Julien Lamassonne et Édouard Collin : deux artistes à la mesure du projet
Julien Lamassonne, qui incarne Jean Edelstein, est l’une de ces figures discrètes et solides du spectacle vivant parisien : comédien, chanteur, multi-instrumentiste, auteur et réalisateur, il a traversé des univers très divers, du rock des scènes de bar à la comédie musicale populaire. Sa voix est connue de toute une génération comme celle du générique de « Code Lyoko ». Face à lui, Édouard Collin campe Lucien avec une présence que sa filmographie prépare idéalement à ce type de rôle intérieur. Révélé au cinéma en 2004 dans « Crustacés et Coquillages », il a depuis nourri une double carrière entre le boulevard, où il s’est imposé dans de nombreuses comédies, et des engagements plus personnels, comme son seul en scène « Mes Adorées », créé en 2021, portrait bouleversant d’une enfance marquée par l’addiction maternelle.
À ces deux interprètes répond l’accordéon de Sébastien Debard, musicien accompli formé au Conservatoire National, dont le parcours scénique et les collaborations avec des artistes comme Charles Aznavour ou Line Renaud garantissent une présence musicale à la hauteur de l’enjeu dramaturgique.
Philippe Escalier
« Luna, le secret de Jean », histoire originale, texte et mise en scène d’Hervé Domingue. Avec Julien Lamassonne et Édouard Collin. Accordéon : Sébastien Debard. / La Scène Libre 4 bd de Strasbourg 75010 Paris. Représentation exceptionnelle lundi 27 avril 2026 à 20 h.
Il y a des soirées de théâtre dont on sort avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose d’unique, d’impossible à classer dans les catégories habituelles du spectacle vivant. « L’Affaire Dussaert », que Jacques Mougenot joue en ce moment à l’Essaïon, est de celles-là. Étonnant, espiègle, subtil, piquant et tellement drôle, ce texte d’une intelligence rare nous dépeint le monde de l’art contemporain avec une jubilation communicative, prenant les spectateurs par surprise dès les premières minutes pour les mener ensuite sur des chemins aussi inattendus qu’inoubliables. Le moment est littéralement délicieux !
Un auteur-comédien hors du commun
Pour comprendre la singularité de ce spectacle, il faut d’abord parler de l’homme qui en est l’âme. Jacques Mougenot est de ces artistes complets que le théâtre français produit trop rarement. Formé au cours Jean-Laurent Cochet au début des années quatre-vingt, il y a acquis cette rigueur de l’interprétation et ce sens du texte qui distinguent les grands acteurs. Auteur dramatique autant que comédien, six de ses pièces ont été représentées à Paris, parmi lesquelles il faut citer le savoureux « Cas Martin Piche » qui continue de faire des émules, passionné de peinture au point d’avoir écrit la biographie du peintre Maurice Mazo. Son « Proust en clair », seul en scène qu’il joue également à l’Essaïon et dans lequel il dit et raconte Proust avec une grâce lumineuse, confirme l’étendue d’un talent que chaque nouveau spectacle révèle davantage. Lorsqu’il s’attaque au monde de l’art contemporain, il le fait en connaisseur, avec la lucidité de quelqu’un qui aime trop la peinture pour tolérer ses impostures. Et ce, pour notre plus grand plaisir !
Mais quelle affaire !
L’histoire dont Jacques Mougenot est celle de Philippe Dussaert, plasticien né en 1947 et disparu en 1989, fut l’initiateur du mouvement vacuiste dans les années quatre-vingt, courant dont le nom dit déjà tout, ou plutôt ne dit rien, ce qui revient au même. Lors de son ultime exposition, quelques mois avant sa mort, Dussaert présenta une œuvre étonnante « Après tout », qui eut des répercutions importantes dans le domaine de l’art. Né de la complicité entre Jacques Mougenot et Peggy d’Argenson, galeriste ayant exposé et promu l’œuvre de Dussaert, le spectacle tient là l’un des scandales les plus révélateurs de ce que le marché de l’art peut produire lorsqu’il se laisse griser par ses propres mécanismes.
Le génie de la forme
Tout dans « L’Affaire Dussaert » est magique, à commencer par le dispositif lui-même. Jacques Mougenot adopte la posture du conférencier, décryptant avec toute la componction requise les incidentes, les digressions et les tics de langage propres au spécialiste d’art contemporain. Il installe ainsi une ambiguïté délicieuse : sommes-nous au théâtre ou dans une vraie conférence ? La frontière se brouille à dessein, et c’est dans cet espace indécis que l’humour opère avec le plus de férocité. Lorsque arrive enfin le moment de conclure, lorsque l’on découvre le fin mot de l’histoire, on prend conscience d’avoir été tenu en haleine pendant plus d’une heure par un homme seul sur scène, armé de sa seule parole et de son sens inné du récit et du suspens. C’est cela, le prodige de « L’Affaire Dussaert » : un spectacle passionnant, faisant rire sans jamais verser dans la facilité, et touchant à quelque chose d’universel, cette capacité de l’art à se moquer de lui-même avec une tendresse corrosive. Plus de 850 représentations, des prix en France et à l’étranger, une traduction en cinq langues : les chiffres disent à leur manière l’évidence que la salle confirme chaque soir.
Philippe Escalier
« L’Affaire Dussaert » de et avec Jacques Mougenot. Théâtre Essaïon, 6 rue Pierre-au-Lard, Paris 75004. Du 21 février au 18 avril 2026
Bonne nouvelle pour les festivaliers d’Avignon OFF 2026, Jacques Mougenot revient après une année d’absence avec deux spectacles, « L’Affaire Dussaert » (13h25) et « Le cas Martin Piche » (17h) à L’Essaïon Avignon.
Cette pièce de Jean-Luc Voulfow, créée au festival d’Avignon en 2024, retrace de façon originale la passion qui a uni, durant la guerre, Arletty à un officier allemand.
Dans les années 70, un jeune journaliste interprété par François Nambot (il signe aussi une mise en scène limpide), a rendez-vous pour une interview avec Arletty à laquelle Béatrice Costantini prête ses traits. La rencontre est un peu houleuse, le jeune homme voulant d’entrée aborder le sujet de cette ancienne romance condamnée à la Libération, ce qui rebute l’actrice. Pourtant, en lui présentant certaines de ses lettres écrites trente ans plus tôt, il parvient à l’amadouer avant de l’émouvoir. Ces courriers permettent de restituer le climat passionnel d’une liaison dévorante qui a fait oublier aux deux amants, et leur nationalité, et l’état de leurs deux pays, l’un défait et occupé, l’autre vainqueur et détesté.
Arletty, qui vient de tourner avec Marcel Carné en 1942 et 1943 les deux chefs d’œuvre que sont « Les Visiteurs du soir » et « Les Enfants du paradis », est la plus grande actrice française. En 1941, à 42 ans, elle rencontre Hans Jürgen Soehring, de dix ans son cadet, officier, fils de diplomate, lettré, raffiné. Entre eux, c’est le grand amour. Il va s’exprimer aussi dans de très nombreux échanges épistolaires. C’est sur la base de ces courriers que Jean-Luc Voulfow a construit sa pièce.
Le spectateur d’aujourd’hui ne peut que comprendre le déchirement engendré par cette liaison dangereuse où la force des sentiments s’avère plus forte que tout. Les deux comédiens, si parfaits dans l’incarnation de leur personnage, Béatrice Costantini, une Arletty plus vraie que nature et François Nambot apportant la fraicheur et l’affection d’un jeune homme qui sait observer le passé de son aînée avec bienveillance, nous captivent durant toute l’heure quinze que dure ce spectacle. Et outre la découverte de tout un contexte, nous écoutons un récit qui ne manque pas de surprises avec l’impression troublante de revivre, avec intensité, une grande histoire d’amour inscrite dans notre passé récent.
Voila un spectacle qui tombe à pic ! Avec « A Simple Space », la compagnie australienne Gravity & Other Myths, à Bobino nous dit d’entrée de jeu combien elle se moque de la gravité. Fondée à Adélaïde en 2009, cette troupe d’acrobates et de musiciens a depuis parcouru le monde, laissant partout le même sillage d’enthousiasme et d’incrédulité. Leur spectacle à nul autre pareil, (oubliez tout ce que vous savez du cirque contemporain), est un bien belle surprise !
L’espace du possible
Le titre dit tout, ou presque. Un espace simple : un plateau nu, deux petites colonnes de lumières blanches qui délimitent l’aire de jeu, et rien d’autre, sinon les sièges des spectateurs qui vont pouvoir assister au spectacle sur scène. Pas de décor, pas de maquillage, pas de machinerie dissimulée dans les cintres. Ce dépouillement radical n’est pas une contrainte budgétaire mais un parti pris esthétique d’une cohérence absolue. Ce que la compagnie affiche ainsi, c’est sa confiance totale dans le corps humain comme matière première et instrument du spectacle. La scénographie, si l’on peut appeler ainsi cette absence revendiquée, oblige le regard à se concentrer sur l’essentiel : la chair, le souffle, l’équilibre et sa rupture. Christopher Lacopetta, seul musicien de la soirée, tient la pulsation de l’ensemble depuis son poste de percussionniste, guidant les enchaînements avec une précision et une énergie qui transforment la musique en colonne vertébrale invisible du spectacle. La composition d’Elliot Zoerner, mérite d’être saluée : elle sait accompagner l’effort avec toute l’énergie qui convient.
Sept corps, une seule pensée
Ashley Youren, David Trappes, Emily Gare, Georgia Webb, Hamish McCourty, Leann Gingras, Skip Walker-Milne débarquent sur scène comme une bande de copains. On sent que ces artistes se connaissent, qu’ils ont appris ensemble à tomber et à se relever, que la confiance entre eux n’est pas un effet de scène mais une réalité profondément vécue. Certains se connaissent depuis l’enfance, d’autres ont rejoint la compagnie en cours de route, mais tous partagent cette qualité rare : une présence totale, sans calcul ni distance. Avec cette décontraction solaire (très australienne) qui irrigue tout le spectacle, ils enchaînent les figures avec une fluidité déconcertante, portés, renversés, projetés, rattrapés au dernier instant, et ce qui pourrait n’être qu’une démonstration de virtuosité physique devient quelque chose de plus trouble et de plus beau, une conversation muette sur la confiance, la vulnérabilité et l’abandon consenti. L’humour surgit là où on ne l’attend pas, dans un regard échangé après une figure réussie, dans la feinte d’un échec qui n’en est pas un, dans ce concours de saut à la corde où chaque faute conduit à enlever un vêtement, bref, dans cette façon qu’ont ces sept acrobates de ne jamais se prendre au sérieux tout en donnant le meilleur d’eux-mêmes.
La proximité comme vertige
Ce qui distingue « A Simple Space » de bien des spectacles de cirque contemporain, c’est la nature de la relation qu’il instaure avec le public. La salle de Bobino, configurée pour rapprocher les spectateurs de la scène, amplifie encore cette intimité voulue, revendiquée, travaillée. On perçoit la respiration des acrobates, on ressent presque la chaleur dégagée par leurs corps en effort, on vit de l’intérieur le risque pris à chaque figure. Il n’y a plus de quatrième mur, plus de convention théâtrale qui protégerait le spectateur de ce qu’il voit : simplement des êtres humains qui repoussent leurs limites de l’équilibre et de l’agilité et cette honnêteté désarmante qui est la marque de fabrique de la compagnie.
Ce que Gravity & Other Myths offre à Paris en ce printemps 2026, c’est une leçon d’humanité déguisée en exploit physique. Rarement le cirque contemporain aura semblé aussi proche et aussi nécessaire.
« A Simple Space », création collective de la compagnie Gravity & Other Myths. Avec Ashley Youren, David Trappes, Emily Gare, Georgia Webb, Hamish McCourty, Leann Gingras, Skip Walker-Milne. Musiciens en alternance : Mik Lavage et Christopher Lacopetta. Composition musicale : Elliot Zoerner. Bobino, 14-20 rue de la Gaîté, 75014 Paris. Du 26 mars au 23 avril 2026. Durée : 1 h
Il y a dans le parcours de Matyas Simon quelque chose qui ressemble à une géographie intérieure aussi riche qu’inattendue. Un père hongrois, une enfance passée en Martinique, une arrivée à Paris en 1999 et, dès lors, une obstination tranquille à habiter le théâtre. Sa trajectoire révèle une cohérence rare, traversant Molière et Dostoïevski, le boulevard et la création contemporaine, les planches intimistes du Théâtre Michel et les vastes plateaux de tournée, jusqu’à s’imposer durablement dans le paysage du théâtre privé parisien avec « La Machine de Turing », rôle qu’il défend depuis 2019 devant des salles combles.
Matyas Simon : des racines familiales remarquables
Sa généalogie est, à elle seule, un roman. Du côté maternel et français, un arrière-arrière-grand-père du nom d’Émile Pathé, à qui l’on doit, entre autres le développement commercial du phonographe. Du côté paternel et hongrois, une figure littéraire majeure : Zsigmond Móricz (1879-1942), l’un des écrivains les plus considérables de la littérature hongroise du XXe siècle, dont l’œuvre réaliste et sociale est souvent rapprochée, par l’ampleur et l’exigence, de celle d’Émile Zola en France. Être l’arrière-petit-fils d’un tel auteur, pilier de la prose d’Europe centrale, ne saurait rester sans conséquence sur celui qui, précisément, consacre sa vie à la force des textes et à l’exploration de l’âme humaine.
Matyas Simon entretient cet héritage avec soin et conscience. Il participe régulièrement aux activités de l’Institut Culturel Hongrois à Paris, prêtant sa voix à des lectures de textes traduits ou non, cultivant la langue de son père avec le sentiment que certains legs méritent d’être maintenus vivants par un effort actif, non par simple transmission passive. Quant à la culture, la langue et les traditions antillaises, elles restent ancrées en lui, ressources profondes auxquelles il puise à loisir.
Le déclic et les apprentissages fondateurs
Le goût du spectacle naît au lycée, dans le cadre d’une option cinéma et audiovisuel qui lui ouvre des horizons qu’il n’avait pas envisagés. La fascination pour le monde du cinéma vient aussi, et peut-être surtout, d’un oncle, son parrain, ingénieur du son, dont les récits de tournage et de voyages autour du monde pour des films et des productions télévisuelles l’électrisent durablement. Ce n’est donc pas d’abord le plateau de théâtre qui attire le jeune homme, mais l’idée d’un métier habité par le mouvement, la rencontre, la création. Le théâtre viendra ensuite, comme une évidence progressive.
Arrivé dans la capitale en 1999, il mène de front trois apprentissages simultanés : une licence de Lettres modernes à Paris IV Sorbonne, les cours de Jean-René Lemoine et de Françoise Roche au Cours Florent, et un travail au Conservatoire d’art dramatique du VIIe arrondissement sous la direction de Daniel Berlioux. Une fois sa licence obtenue, c’est le travail de l’acteur qui s’impose comme voie unique et définitive. La littérature ne le quitte pourtant jamais vraiment ; elle demeure le substrat invisible de tout ce qu’il entreprend.
Parcours théâtral : du classique à la création contemporaine
L’itinéraire de Matyas Simon se déploie sur plus de deux décennies avec une cohérence qui tient moins à un style particulier qu’à une curiosité constamment renouvelée. Il aborde Molière et les auteurs contemporains, passe de la comédie au drame historique, du boulevard à la création originale, sans jamais chercher à se définir par un territoire exclusif. Son travail s’étend du répertoire classique aux textes les plus récents, en passant par les fictions télévisuelles et les exercices de voix qu’il considère comme l’un des fondements du métier.
Parmi les productions significatives de ses premières années, « Araberlin » de Jalila Baccar, mis en scène par Claire Fretel en 2008, marque une étape dans son affirmation scénique. Plusieurs saisons au festival d’Avignon puis en tournée lui permettent d’aborder des œuvres aussi différentes que « L’École des femmes » de Molière, « Candide » de Voltaire et « Le Tailleur pour dames » de Georges Feydeau. En 2017, il participe à « Miracle en Alabama » de William Gibson, où il incarne le Capitaine Keller, père éperdu face à l’isolement sensoriel de sa fille Helen Keller, dont la pièce retrace les prémices d’un destin douloureux mais en définitive, exceptionnel. Puis vient « I.D. » de Rasmus Lindberg, pièce suédoise portée par une mise en scène à deux voix, créée au Ciné XIII Théâtre.
En 2018, une aventure d’un genre nouveau s’ouvre avec sa participation au Palais des Sports à la comédie musicale « Bodyguard », au sein d’une distribution d’une trentaine d’interprètes mêlant chanteurs, danseurs et comédiens. La méthode de travail anglo-saxonne, très différente de ses habitudes françaises, le saisit et l’enrichit. C’est là qu’il rencontre Aliocha Itovitch, avec qui il travaille régulièrement depuis.
Au Festival d’Avignon, il incarne plusieurs personnages dans « Une sale histoire », adaptation très originale de Dostoïevski signée Benjamin Brenière et jouée au Théâtre des Béliers, sous la direction de Julie Cavanna. En 2022, il incarne Sherlock Holmes dans « Sherlock Holmes et l’aventure du diamant bleu » de Christophe Delort au Grand Point-Virgule, exercice de style dans lequel il démontre une aisance particulière pour les figures de l’intelligence solitaire et singulière. Son travail auprès de Philippe Adrien, Xavier Durringer et Anne Bourgeois, parmi d’autres, nourrit en continu un acteur qui considère la formation comme un processus jamais vraiment achevé.
La Machine de Turing : la consécration au théâtre
C’est néanmoins dans la pièce de Benoît Solès mise en scène par Tristan Petitgirard, qui impose durablement Matyas Simon comme l’une des figures solides du théâtre privé parisien. La pièce, créée en 2018 au Théâtre Michel, remporte quatre Molières en 2019 et connaît une longévité remarquable. À partir du 18 juin 2019, il reprend le rôle-titre d’Alan Turing, habitant un personnage créé par son auteur lui-même, ce qui représente toujours un défi particulier.
Comment envisage-t-il ce mathématicien de génie, grand sportif et quelque peu inadapté au monde qui l’entourait, vivant dans sa propre bulle ? Par l’enfance, répond-il en substance : retrouver l’âme d’enfant d’Alan Turing, ce qu’il devait être fondamentalement, ce qui le rend sympathique et permet au spectateur d’entrer en empathie avec lui. Ce parti pris, loin d’amoindrir la complexité du personnage, en révèle au contraire la profondeur singulière. Et Matyas Simon de souligner, après plus de six cents représentations, le plaisir resté intact, soir après soir, comme en témoignent les réactions toujours enthousiastes du public.
Avec Gregory Benchenafi, Jules Dousset, Éric Pucheu et Antoine Ferey pour partenaires, il arpente la petite scène étroite du Théâtre Michel, où les projections au fond de scène, calculs et dates, répondent aux mots sans aucun temps mort. L’exercice est celui du théâtre réduit à son essence : deux acteurs, un espace, une langue précise. « La Machine de Turing » continue de s’afficher au Théâtre Michel en cette saison 2025-2026 avec une vitalité intacte, Matyas Simon y tenant le rôle d’Alan Turing en alternance avec Benoît Solès et Brice Hillairet, la pièce étant programmée jusqu’au 2 mai 2026. Cette longévité remarquable, depuis 2018, dit beaucoup sur la force du texte et sur la qualité de ses interprètes successifs.
Cléopâtre, César et Marc-Antoine : l’appel de l’Antiquité
L’aventure de « Cléopâtre » s’ouvre à travers une rencontre improbable et fondatrice : celle avec l’auteur et metteur en scène Éric Bouvron, au festival « Komidi » de La Réunion, où il venait présenter « La Machine de Turing » et où Éric Bouvron, très implanté sur l’île, a créé une école et présente régulièrement ses créations. Quelques échanges, un mois d’intervalle, et voilà la proposition formulée. Après quelques hésitations autour du rôle de César, c’est finalement Marc-Antoine que Matyas Simon incarne, choix qui lui correspond et qui lui donne à explorer des registres nouveaux.
Ce qui le séduit dans le travail d’Éric Bouvron, c’est une esthétique de la dépossession : aucun décor, rien que les corps, les voix et l’imaginaire du spectateur sollicité en permanence. Une méthode héritée de la tradition russe, pour laquelle le corps est aussi important que le texte et le verbe. Tout raconter avec rien, selon sa propre formule, telle est la beauté et l’exigence de cette approche scénique. C’est au Festival d’Avignon que la pièce sera vue par la dramaturge Violaine Arsac, ce qui génère une nouvelle collaboration.
Violaine Arsac et « J’ai déjà vu un mur tomber »
La rencontre avec Violaine Arsac appartient à cette catégorie de complicités qui se construisent lentement, par admiration réciproque et patiente. Matyas Simon a vu plusieurs de ses pièces, notamment « Les Passagers de l’aube ». Après l’avoir vu dans « Turing » puis dans « Cléopâtre » au Festival d’Avignon, la dramaturge lui propose de passer un casting. La collaboration se concrétise avec « J’ai déjà vu un mur tomber », une création qui va retracer l’histoire de Lily, Luca et Max, jeunes étudiants au conservatoire à Berlin, contraints par le rideau de fer qui sépare les deux Allemagnes à des choix déchirants entre la musique, la liberté et l’amour. Pour cette première collaboration avec Violaine Arsac, le comédien retrouve dans cette nouvelle aventure Hélène Degy, Charline Freri et Aliocha Itovitch, compagnons de scène avec lesquels des liens solides se sont formés.
Une polyvalence discrète, du plateau à l’écran
Sans jamais délaisser la scène, Matyas Simon mène en parallèle une carrière à l’écran, dans des registres variés et souvent complémentaires. Il tourne dans des séries comme « Profilage » et « Tandem », ainsi qu’au film « Budapest » de Xavier Gens. Il faut mentionner aussi sa participation au téléfilm « Marie Humbert, le secret d’une mère » de Marc Angelo, aux côtés de Florence Pernel. Plus récemment, il apparaît dans « Elyas » et « Confinés » en 2024, et dans « Outrage » en 2023. À cela s’ajoute un travail de doubleur de longue date, activité dans laquelle sa voix, souple et modulable, trouve une application naturelle et régulière.
L’apiculteur, ou la vie hors des planches
Il serait incomplet de ne pas évoquer une passion qui dit beaucoup sur son tempérament : l’apiculture. Ses ruches sont installées à Boissy-Saint-Léger, dans le Val-de-Marne, et cet engagement discret mais sérieux pour le monde des abeilles dit quelque chose de l’homme. Le choix de cette activité, qui exige patience, observation, respect du vivant et tolérance à l’imprévu, est à sa manière un prolongement de sa philosophie d’acteur : une attention profonde et continue au monde qui l’entoure.
Un artiste en mouvement
Ce qui caractérise Matyas Simon, au fond, c’est une disponibilité sans ostentation. Il n’appartient à aucune école exclusive, ne revendique pas de chapelle esthétique, et semble trouver dans la diversité même de ses engagements la condition de son équilibre artistique. Il lit beaucoup, fréquente assidûment le théâtre et le cinéma, cultive ses langues comme on entretient des jardins différents, et continue d’alimenter ses ressources d’acteur par une curiosité jamais assoupie.
Parfois, confie-t-il volontiers, les rôles sont des thérapies pour les comédiens. Alan Turing lui a permis de redécouvrir l’enfant qui était en lui, une expérience dont il parle avec une gratitude sincère, au même titre que le plaisir renouvelé de chaque représentation, soir après soir. Ce rapport au métier, où l’investissement personnel et le service du texte se confondent, est peut-être ce qui le définit le mieux. Un acteur qui avance sans fracas, construisant une œuvre à force de présences successives et d’interprétations soignées, convaincu que le théâtre se mérite autant qu’il se conquiert.
Naissance le 2 décembre 1981 — Père hongrois, mère française. Enfance passée en Martinique.
1999 — Arrivée à Paris. Inscription simultanée à la licence de Lettres modernes de Paris IV Sorbonne, au Cours Florent (classes de Jean-René Lemoine et Françoise Roche) et au Conservatoire d’art dramatique du VIIe arrondissement (direction Daniel Berlioux).
Début des années 2000 — Obtention de la licence de Lettres modernes. Orientation définitive vers le métier de comédien.
2008 — « Araberlin » de Jalila Baccar, mis en scène par Claire Fretel.
2008-2015 (env.) — Plusieurs saisons au Ciné XIII Théâtre : « L’École des femmes » de Molière, « Candide » de Voltaire, « Le Tailleur pour dames » de Georges Feydeau.
2017 — « Miracle en Alabama » de William Gibson (Compagnie Ultreia, tournée). Rôle du Capitaine Keller. « I.D. » comédie absurde du dramaturge Rasmus Lindberg.
2018 — Création de « La Machine de Turing » de Benoît Solès, mise en scène de Tristan Petitgirard, au Théâtre Michel. Participation à la comédie musicale « Bodyguard » au Palais des Sports. Rencontre avec Aliocha Itovitch.
2019 — « La Machine de Turing » reçoit quatre Molières. Le 18 juin 2019, Matyas Simon reprend le rôle-titre d’Alan Turing en remplacement de Benoît Solès.
2022 — Incarnation de Sherlock Holmes dans « Sherlock Holmes et l’aventure du diamant bleu » de Christophe Delort au Grand Point-Virgule.
2023 — Festival d’Avignon : « Une sale histoire », adaptation de Dostoïevski par Benjamin Brenière, mise en scène de Julie Cavanna, au Théâtre des Béliers.
2022-2026 — Suite des représentations de « La Machine de Turing » entre le Théâtre Michel et le Théâtre du Palais-Royal. Matyas Simon joue le rôle-titre en alternance avec Benoît Solès et Brice Hillairet. Programmée jusqu’au 2 mai 2026 au Théâtre Michel. « Cléopâtre », mise en scène d’Éric Bouvron. Rôle de Marc-Antoine.
2023 — « Outrage », film franco-américain de Mathieu Bonzon
2024 — « Elyas » de Florent-Emilio Siri.
En cours — « J’ai déjà vu un mur tomber » de Violaine Arsac, première collaboration avec la dramaturge. Aux côtés de Hélène Degy, Charline Freri et Aliocha Itovitch.
Activités parallèles — Doublage (voix). Apiculture à Boissy-Saint-Léger. Lectures à l’Institut Culturel Hongrois de Paris.
Au cinéma et à la télévision (sélection) — « Budapest » de Xavier Gens (rôle du policier hongrois). « Marie Humbert, le secret d’une mère » de Marc Angelo, avec Florence Pernel. Séries « Profilage » et « Tandem ».
Il y a quelque chose d’un peu vertigineux, au sens propre comme au figuré, à voir surgir la fureur d’une mégalopole imaginaire dans l’écrin feutré du Théâtre Montparnasse. Les moulures dorées, les velours bordeaux, l’architecture bourgeoise de la salle à l’italienne : tout cela jure superbement avec ce qui, dès les premières secondes, envahit la scène. Le Cirque Éloize ne s’installe pas ; il déferle.
Quatorzième spectacle en tournée mondiale
La compagnie québécoise dirigée par Élise Charbonneau et mise en scène par Jeannot Painchaud, avec la complicité chorégraphique d’Elon Hoglund, ne se contente pas de revisiter iD-Evolution, le show culte créé il y a plus d’une décennie : il en fait franchir un seuil décisif, ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire d’Éloize. La scénographie, résolument urbaine et traversée d’accents rétrofuturistes, est portée par un environnement sonore entièrement repensé, dont la densité et la précision confèrent au spectacle une dimension quasi cinématographique. Au centre, une armature métallique résume toute l’architecture de ce monde : une jungle d’acier autour de laquelle s’organisent les conquêtes, les défis et les célébrations d’une troupe de neuf artistes d’une incomparable virtuosité.
C’est peut-être dans l’art du mouvement urbain que la troupe révèle le mieux son identité collective. Kayden Woodridge s’empare du mât chinois avec une autorité athlétique fascinante, enchaînant poses horizontales et verticales dans une maîtrise du corps qui nous laisse pantois. Alexia Medesan ouvre des parenthèses de grâce pure dans son grand numéro de contorsionniste auquel participe Adam Dransfield, bboy et époustouflant funambule de l’équilibre sur mains. « Slinky » Bryan Boyer et « Kiki » Lakesshia Pierre, dont le hip-hop et le waacking électrisent chaque transition, incarnent cette énergie de rue que la compagnie québécoise a su transformer en langage scénique exigeant. Christophe Bate, suspendu aux sangles puis tournoyant dans sa roue Cyr lumineuse, semble échapper à toute loi physique connue.
Le prodige au guidon
Difficile, pourtant, de ne pas réserver une mention particulière à Trevor Bodogh et à son vélo de trial. Ce cheval d’acier déboule sur scène comme une aparition, frôle les corps immobiles, franchit des obstacles avec une désinvolture calculée qui arrache aux spectateurs autant de cris que d’éclats de rire nerveux. À un centimètre des premiers rangs, il s’arrête. Le silence d’après est aussi éloquent que l’exploit lui-même.
JP Deltell, enfin, tient le rôle inclassable du spectacle : comédien, danseur, jongleur, trampoliniste, il est à la fois le liant dramaturgique et le bouquet final de la soirée, jonglant avec une dizaine de balles entre des parois de verre dans un numéro dont la précision hallucinante laisse la salle sans voix avant de déclencher une ovation méritée.
La griffe Éloize
La cohésion, l’enthousiasme, l’élégance et l’éclatant brio de cette troupe pour laquelle tout parait si facile, constitue le véritable miracle du spectacle. Ce qui distingue fondamentalement Éloize de bien d’autres compagnies de cirque contemporain, c’est son refus d’opposer le spectaculaire à l’intime. Chaque numéro porte une intention dramatique, chaque virtuosité technique s’inscrit dans une narration qui, sans jamais alourdir l’ensemble, lui confère une profondeur rare. L’interaction avec le public, sollicité, embarqué, entraîné dans les rythmes de la bande-son, n’est pas un artifice de style : elle est structurelle. La salle vibre, frappe dans ses mains, retient son souffle, et finit par se lever.
Trente ans après sa fondation, Éloize n’a rien perdu de l’audace des débuts. iD-Evolution en est la preuve éclatante : un spectacle qui réussit le prodige de réconcilier, le temps d’une soirée, les dorures de la vieille Europe avec la jeunesse insolente d’un monde qui ne tient plus en place. Et qui nous offre, avec une belle générosité, le meilleur de l’univers circassien.
Il arrive que les siècles se télescopent avec une évidence troublante. « L’École des femmes », que Frédérique Lazarini signe à l’Artistic Athévains, produit exactement cet effet : les alexandrins de Molière, écrits en 1662, résonnent ce printemps avec la force tranquille des choses que l’on croyait résolues et qui ne le sont pas. La metteuse en scène n’a pas cherché à actualiser la pièce par le détail du costume ou l’anecdote scénique. Elle en a, bien plus radicalement, exposé le cœur noir.
La scénographie de François Cabanat, conçue avec le vidéaste Hugo Givort, constitue à elle seule une déclaration. Agnès vit dans une cage de verre, vaste aquarium domestique où trois caméras mobiles captent ses moindres déplacements, de la chambre à la cuisine, de la salle de bain à la buanderie. Arnolphe surveille depuis son salon, devant une mosaïque d’écrans. La salle devient complice, voyeuse malgré elle, de cet enfermement pensé comme un système. Le dispositif dit ce que le texte suggère : le contrôle absolu n’est pas une métaphore, c’est une organisation. Frédérique Lazarini ne force pas le trait, elle le rend visible. Ce faisant, nous quittons le domaine de la comédie.
C’est dans ce cadre que Cédric Colas déploie ce qui constitue sans doute l’une des plus belles compositions de sa carrière. En costume trois pièces d’une élégance calculée, il incarne un Arnolphe dont la dangerosité tient précisément à sa séduction. Il n’est pas le barbon grotesque d’une lecture convenue mais un homme de pouvoir, conscient de son emprise, traversé pourtant par une souffrance qui le dépasse et le rend, par instants, presque humain. Cédric Colas passe de la maîtrise à l’effondrement avec une fluidité déconcertante, habitant subtilement chaque variation du personnage. C’est un jeu d’une intensité rare, qui tient le spectateur en haleine.
Face à lui, Sara Montpetit, comédienne québécoise d’une jeunesse qui semble naturelle au rôle, compose une Agnès d’une justesse saisissante. Fragile, enfantine, vêtue avec une naïveté affichée, elle porte en elle quelque chose que l’ignorance n’a pas réussi à éteindre, une intelligence du corps et du sentiment qui finira par avoir raison de tous les calculs d’Arnolphe. Hugo Givort, qui a également contribué à la scénographie, donne à Horace la candeur et l’élan nécessaires pour que l’amour, dans cette pièce sombre, reste une promesse crédible. Emmanuelle Galabru, Guillaume Veyre et Alain Cerrer complètent avec autorité une distribution sans faille.
Ce que Frédérique Lazarini réussit avec son talent habituel, c’est de maintenir simultanément le comique et le malaise, de faire rire sans jamais laisser oublier ce dont il s’agit. La pièce ne dénonce pas, elle montre. Les techniques ont changé, pas les mauvaises intentions et ce qu’elle laisse voir, depuis la cage de verre jusqu’aux écrans de surveillance, n’appartient malheureusement pas qu’au XVIIème siècle.
Philippe Escalier
« L’École des femmes » de Molière. Adaptation et mise en scène de Frédérique Lazarini. Avec Cédric Colas, Sara Montpetit, Hugo Givort, Emmanuelle Galabru, Guillaume Veyre et Alain Cerrer. Artistic Athévains, 45 rue Richard-Lenoir, Paris 75011. Du mardi au dimanche, jusqu’au 3 mai 2026.
Il y a quelque chose d’audacieux à s’attaquer à « Crime et Châtiment » avec trois interprètes, fussent-ils talentueux. Mais le Théâtre de la Huchette nous a habitué à ces défis et Dominique Scheer-Hazemann l’a magnifiquement relevé en signant une adaptation musicale d’une cohérence remarquable. Le pari est tenu : l’intimité de la Huchette, permet de révéler la substance la plus secrète roman : non le crime, mais ce qui vient après, et qui ne finit pas.
Le dispositif est celui d’une enquête inversée : le meurtrier est connu, la victime identifiée, le commissaire Porphyre en embuscade. Ce qui se joue alors n’est plus la résolution d’un crime mais l’exploration d’une conscience en décomposition. Rodion Raskolnikov, étudiant de vingt-trois ans persuadé d’avoir droit de vie et de mort sur une usurière qu’il juge inutile au monde, se retrouve rattrapé par ses propres failles qui tournent au cauchemar.
La mise en scène de Dominique Scheer-Hazemann traduit ce vertige intérieur avec une précision clinique, construisant un espace scénique où la proximité physique des interprètes et du public transforme chaque spectateur en témoin presque complice du naufrage moral. La scénographie de Bastien Forestier et les lumières de Guillaume Rouchet servent admirablement cette tension, créant une atmosphère fidèle à Dostoïevski, sans emphase superflue.
Ce qui frappe avant tout, c’est la place centrale dévolue à la musique. François Peyrony a composé une belle partition originale qui ne cherche jamais l’illustration mais, au contraire, prolonge le texte, amplifiant chaque fissure de la conscience de Raskolnikov avec une grande intelligence dramaturgique. La chorégraphie de Mariejo Buffon ajoute une couche supplémentaire de tension corporelle à l’ensemble.
La distribution est brillante. Jérémy Petit, formé à l’École Supérieure d’Art dramatique et rompu aussi bien au répertoire classique, Molière et Shakespeare, qu’aux grandes comédies musicales comme « Mamma Mia! » ou « Grease », incarne Raskolnikov avec une densité troublante, habitant la contradiction du personnage, son orgueil blessé et son effondrement progressif, sans jamais forcer l’effet. Milena Marinelli, que l’on retrouve toujours avec un immense plaisir, comédienne-chanteuse dont la carrière s’est construite à la Huchette même depuis « Kiki, le Montparnasse des années folles » et que l’on verra dans « Le Schpountz » à Avignon 2026 , apporte à ses multiples rôles féminins une souplesse et une acuité qui donnent chair à toutes les figures qu’elle incarne. Adrien Biry-Vicente, auteur, compositeur et interprète dont la curiosité artistique s’est exercée de la « Vie Parisienne » d’Offenbach à ses propres créations musicales en passant par « Cabaret » au Marigny, investit le commissaire Porphyre d’une présence à la fois retenue et implacable, faisant de ce personnage la conscience extérieure que Raskolnikov ne peut fuir.
Dostoïevski posait une question que le temps n’a pas abolie : à partir de quel point la certitude d’avoir raison autorise-t-elle à franchir la loi morale ? La réponse, ici, n’appartient qu’au spectateur, seul face à lui-même dans ce théâtre de poche où Raskolnikov lui tend un miroir qu’il serait difficile d’éviter.
« Crime et Châtiment » de Fiodor Dostoïevski / Adaptation, livret, mise en scène de Dominique Scheer-Hazemann. Avec Milena Marinelli, Jérémy Petit, Adrien Biry-Vicente. Musiques de François Peyrony. Chorégraphie de Mariejo Buffon. Scénographie de Bastien Forestier. Costumes de Julia Allègre. Lumières de Guillaume Rouchet. / Théâtre de la Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris. Jusqu’au 13 juin 2026.
Il y a dix-huit ans, dans le sud sauvage de La Réunion, une poignée d’enseignants de Saint-Joseph décidait de faire entrer le théâtre là où il n’existait pas. Aujourd’hui, le festival Komidi, fondé et présidé par Philippe Guirado, est devenu l’événement culturel majeur de l’île et, très certainement, le plus grand festival de théâtre des Outre-Mer. Sa dix-huitième édition se tient du 21 avril au 2 mai 2026, dans 13 communes, sur 19 scènes, pour 230 représentations et 52 spectacles, soit une expansion sans précédent qui atteint désormais les façades est et le centre de l’île.
L’ambition fondatrice n’a pas varié d’un degré : rendre le théâtre accessible à tous, sans exception. Chaque année, 13 000 élèves assistent gratuitement aux spectacles scolaires, et ce sont au total 153 000 jeunes qui ont découvert Komidi en salle depuis 2008. Ce mouvement ascendant vers le public scolaire produit un effet d’entraînement remarquable : les familles, toutes catégories sociales confondues, suivent. Pour le public général, soit quelque 30 000 spectateurs annuels, la politique tarifaire est délibérément solidaire : 33 % des places sont gratuites, 21 % proposées à 2 euros, 24 % à 6 euros. Le théâtre comme droit, non comme privilège.
Dans les 13 communes partenaires, Saint‑Joseph, Petite‑Île, Saint‑Pierre, L’Étang‑Salé, Les Avirons, Le Tampon, Saint‑Paul et Saint‑Denis, la programmation 2026 réunit 50 compagnies, parmi lesquelles 23 réunionnaises, 23 hexagonales et 4 européennes, venues de Belgique et d’Italie notamment. Aux côtés de créations locales portant une écriture réunionnaise vivante, on retrouve des titres venus d’Avignon et de Paris, comme « Les marchands d’étoiles », lauréat du Molière 2025 du comédien dans un spectacle privé, ou encore « Iphigénie à Splott » du Théâtre de Poche de Bruxelles, nommé au Prix Maeterlinck. Venue de la Vallée d’Aoste, la Cie Les 3 Plumes présente « Quintetto », une pièce de danse contemporaine signée et interprétée par Marco Augusto Chenevier, qui interroge avec malice la survie de l’art vivant dans un monde en crise, primée au Festival d’hiver de Sarajevo et au Be Festival de Birmingham. Des artistes comme Pamela Ravassard, Guillaume Meurice ou Aïla Navidi reviennent avec fidélité, convaincus de servir quelque chose qui dépasse le simple engagement contractuel.
Festival Komidi : 18 ans pour former, rayonner et durer
L’expansion de Komidi repose sur deux piliers structurels. La Lakadémi Komidi offre à une quinzaine d’artistes réunionnais une formation professionnelle gratuite sur trois ans, placée sous la codirection artistique d’Éric Bouvron et de Vincent Roca. Éric Bouvron, auteur, metteur en scène et comédien, lauréat du Molière du théâtre privé en 2016 pour « Les Cavaliers » d’après Joseph Kessel, apporte à cette formation l’exigence et l’envergure d’une carrière construite entre Avignon, Versailles et les grandes scènes parisiennes. Sa première promotion a créé « Un songe », réécriture libre du « Songe d’une nuit d’été » de William Shakespeare, coécrite à quatre mains avec Éric Bouvron, Florient Jousse, Elena Michielin-Flamminio et Vincent Roca, présentée en juin 2025 au Mois Molière dans les grandes écuries du château de Versailles, puis dans le cadre d’Avignon Off. Une réussite qui dit beaucoup de la qualité d’un enseignement conçu pour professionnaliser de véritables talents. Et tout au long de l’année, « Komidi en-scènes » maintient le lien avec le public par des propositions théâtrales régulières, soit en moyenne deux par mois : le festival ne se referme pas sur lui-même, il irrigue le territoire de façon continue.
Cette permanence de l’action culturelle n’est pas sans rappeler la question que pose Komidi, en creux, à chaque édition : pourquoi Philippe Guirado et sa dizaine d’enseignants fondateurs consacrent-ils l’intégralité de leur temps libre à organiser un tel événement ? Et comment parviennent-ils, chaque année, à mobiliser près de 130 bénévoles, avant et pendant le festival, dans un élan qui doit autant à la conviction qu’à la joie collective ? La réponse est peut-être dans les chiffres, mais surtout dans ce que les chiffres ne disent pas : l’atmosphère singulière d’un festival où l’humain prime sur toute autre considération.
Le théâtre à La Réunion : un maillage culturel sur toute l’île
Ce projet ne serait rien sans un tissu de soutiens soigneusement construit. La commune de Saint-Joseph, berceau et épicentre du festival avec ses dix scènes, en est le premier ancrage. Des partenaires privés comme Zeop, réseau internet local, ou le Fonds Réunion des Talents apportent un soutien financier décisif. Des scènes complices, telles que Lespas à Saint-Paul ou le Téat Champ-Fleuri à Saint-Denis, l’une des plus grandes salles de l’île avec ses 900 places, offrent à Komidi des espaces à la mesure de ses ambitions. Pour fêter ses 18 ans, l’édition 2026 inaugurera également le « Komidi Mouv’ », un week-end gratuit les 25 et 26 avril sous la Halle de Saint-Joseph, mêlant battles de hip-hop, cirque, théâtre et musique, avec notamment le groupe Ladylafée et la compagnie italienne Gipsy Raw, dont « Après tout », coup de cœur de la presse à Avignon Off 2025, convoque breakdance, contorsion et art de l’illusion pour une méditation espiègle et virtuose sur le temps, portée par deux interprètes, Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, dont la complicité scénique est saisissante. Cet ensemble exceptionnel forme un réseau humain et civique qui fait de Komidi bien davantage qu’un festival : une démonstration vivante que la culture peut être, lorsqu’on s’en donne les moyens, l’affaire de tous.
Il y a dans le retour du Béjart Ballet Lausanne à La Seine Musicale quelque chose qui tient à la fois de la fidélité et de l’impatience. La compagnie fondée par Maurice Béjart en 1987, aujourd’hui conduite par Julien Favreau, revient sur la Grande Seine du 11 au 15 mars 2026 avec un programme tripartite conçu comme une traversée du répertoire : « Béjart et nous », « L’Oiseau de Feu » et le « Boléro ». Trois œuvres, trois visages d’un même génie, et derrière ce retour très attendu, le pressentiment d’une année anniversaire qui s’annonce exceptionnelle, le centenaire de la naissance du chorégraphe devant mobiliser la salle en 2027 dans des proportions encore plus considérables.
De Maurice Béjart à Julien Favreau : la transmission d’un héritage
Julien Favreau n’est pas arrivé à la tête du Béjart Ballet Lausanne par hasard ni par ambition de rupture. Danseur formé au sein de la compagnie, il en connaît l’âme de l’intérieur, ayant interprété pendant des années les rôles que Maurice Béjart avait façonnés pour ses danseurs avec une précision quasi liturgique. Nommé directeur artistique par intérim en mars 2024, puis confirmé dans ses fonctions dès septembre de la même année, il a su imposer une ligne claire : préserver l’authenticité d’un héritage exigeant tout en l’irrigant d’une énergie résolument contemporaine. C’est cette double fidélité, à la lettre et à l’esprit, qui donne à sa direction sa cohérence et son autorité. Les représentations parisiennes de mars 2026 en offrent une illustration convaincante.
L’Oiseau de Feu et le Boléro : deux chefs-d’œuvre à La Seine Musicale
C’est Julien Favreau lui-même qui a conçu « Béjart et nous », proposition à la fois intime et panoramique qui fonctionne comme une déambulation chorégraphique à travers le legs du Maître. Solos, pas de deux, séquences d’ensemble : autant d’extraits surgis de partitions diverses du maître réunis sous une même soirée pour dessiner le portrait d’un créateur en perpétuel mouvement. Ce n’est pas une rétrospective figée que propose Julien Favreau, mais une immersion vivante dans une œuvre qui n’a rien perdu de sa capacité à saisir le public au vif. Trente-huit danseurs portent cette fresque avec l’énergie et la précision qui font depuis longtemps la signature de la compagnie, rappelant que le Béjart Ballet Lausanne reste, par sa diversité de nationalités et par son niveau technique, l’une des formations les plus singulières du panorama mondial de la danse.
Vient ensuite « L’Oiseau de Feu », porté par la partition volcanique d’Igor Stravinsky. Maurice Béjart en avait fait une méditation sur la renaissance et la splendeur du phénix, croisant la richesse de la culture russe avec une vision chorégraphique qui rompait délibérément avec les conventions du ballet académique. Là où les versions traditionnelles se nourrissaient d’un récit féerique, Maurice Béjart avait voulu une œuvre plus abstraite, plus physique, portée par la seule force du mouvement et de la musique.
Le finale de la soirée appartient au « Boléro » de Maurice Ravel, ballet hypnotique qui reste l’une des pièces les plus connues du répertoire du XXe siècle. L’interprète central y incarne une danse répétitive et incandescente, sur l’escalade inexorable d’une orchestration qui finit par tout engloutir. Maurice Béjart avait décrit lui-même cette mécanique envoûtante : une mélodie qui s’enroule inlassablement sur elle-même, augmentant en volume et en intensité jusqu’à dévorer l’espace sonore tout entier. Cinquante ans après sa création, l’effet reste intact.
Prélude au centenaire
Le retour à La Seine Musicale s’inscrit dans une dynamique plus large. Né le 1er janvier 1927 à Marseille, Maurice Béjart verra son centenaire célébré en 2027 par une série de manifestations d’envergure, dont La Seine Musicale sera l’un des lieux phares. La salle de l’île Seguin accueillera notamment, du 10 au 14 mars 2027, « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », absent de Paris depuis huit ans, porté par les musiques de Queen et de Mozart et par les costumes légendaires de Gianni Versace. Ces soirées de mars 2026 constituent ainsi bien plus qu’un passage ordinaire en tournée : elles inaugurent une période de célébration d’un créateur dont l’influence sur la danse du XXe siècle reste sans équivalent, et dont l’œuvre, entre les mains de Julien Favreau, continue de démontrer qu’elle n’a rien perdu de sa force de conviction.
Philippe Escalier
« Béjart et nous », « L’Oiseau de Feu », « Boléro » / Direction artistique : Julien Favreau. Avec Elisabet Ros, Oana Cojocaru, Jasmine Cammarota, Valerija Frank, Chiara Posca, Mari Ohashi, Olha Skrypchenko, Ana Ksovreli, Solène Burel, Bianca Stoicheciu, Clara Boitet, Floriane Bigeon, Min Kyung Lee, Gohar Mkrtchyan, Konosuke Takeoka, Emma Foucher, Carolina Fregnan, Kateryna Chebykina, Oscar Chacon, Masayoshi Onuki, Kwinten Guilliams, Denovane Victoire, Hideo Kishimoto, Cyprien Bouvier, Daniel Aguado Ramsay, Edoardo Boriani, Federico Matetich, Liam Morris, Angelo Perfido, Aubin Le Marchand, Efe Burak, Jule Deutschmann, Andrea Luzi, Oscar Frame, Zsolt Kovacs, Jeronimas Krivickas.
La Seine Musicale, Île Seguin, 92100 Boulogne-Billancourt. Du mercredi 11 au dimanche 15 mars 2026.
Maurice Béjart 1927-2007
Le chorégraphe qui fit entrer la danse dans les stades
Maurice-Jean Berger naît le 1er janvier 1927 à Marseille, dans un milieu singulier. Son père, le philosophe Gaston Berger, issu d’une famille aux racines sénégalaises, lui transmet une curiosité intellectuelle sans bornes. Sa mère, Germaine, disparaît de leucémie quand il n’a que sept ans, deuil fondateur que le chorégraphe sublimera bien plus tard dans une version personnelle de « Casse-noisette » où il se met lui-même en scène sous les traits de l’enfant qu’il fut. Il adopte le nom de Béjart en référence à Armande Béjart, l’épouse de Molière, signe d’un goût précoce pour les postures littéraires et les gestes symboliques.
Formé à Paris auprès de Madame Egorova, de Madame Rousanne et de Léo Staats, il fait ses premières armes comme danseur à Vichy, puis auprès de Janine Charrat et de Roland Petit, avant de rejoindre l’International Ballet à Londres. Une tournée en Suède avec le Cullberg Ballet en 1949 l’ouvre aux ressources de l’expressionnisme chorégraphique. De retour à Paris, il fonde les Ballets de l’Étoile, signe en 1955 une « Symphonie pour un homme seul » sur une musique de Pierre Henry et Pierre Schaeffer, et commence à construire un langage propre, ancré dans la modernité.
La France, pourtant, ne lui donnera jamais les moyens de ses ambitions. C’est à Bruxelles, en 1960, au Théâtre royal de la Monnaie, qu’il crée le Ballet du XXe siècle, la compagnie avec laquelle il va révolutionner la danse mondiale. Le « Sacre du printemps » d’Igor Stravinsky, le « Boléro » de Maurice Ravel en 1961, « Messe pour le temps présent » en 1967, « Nijinski, clown de Dieu » en 1971 : autant d’œuvres qui remplissent les palais des sports et les arènes antiques, ouvrant la danse contemporaine à un public de masse que nul avant lui n’avait su conquérir.
Sa vie intime est indissociable de son œuvre. Le danseur argentin Jorge Donn, rencontré en 1963, devient à la fois sa muse absolue et le grand amour de sa vie. Pendant trente ans, les deux hommes partagent une relation artistique et sentimentale d’une intensité rare, dont témoigne une correspondance d’une beauté saisissante. La mort de Jorge Donn du sida en 1992 le dévaste, et Maurice Béjart lui consacre en 1997 « Le Presbytère n’a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat », ballet bouleversant porté par les musiques de Queen et de Mozart, qui reste l’un des sommets de son répertoire.
En 1987, il transfère sa compagnie à Lausanne sous le nom de Béjart Ballet Lausanne et fonde l’école-atelier Rudra. Élu à l’Académie des beaux-arts en 1994, décoré de l’Ordre du Soleil Levant au Japon, il reste jusqu’à la fin un créateur insatiable. Il meurt le 22 novembre 2007 à Lausanne, peu avant la première de son ultime spectacle, entouré de ses danseurs. Ses cendres sont dispersées sur les plages d’Ostende, en Belgique, son pays d’adoption.