Cirque Éloize — iD-Evolution au Théâtre Montparnasse

Il y a quelque chose d’un peu vertigineux, au sens propre comme au figuré, à voir surgir la fureur d’une mégalopole imaginaire dans l’écrin feutré du Théâtre Montparnasse. Les moulures dorées, les velours bordeaux, l’architecture bourgeoise de la salle à l’italienne : tout cela jure superbement avec ce qui, dès les premières secondes, envahit la scène. Le Cirque Éloize ne s’installe pas ; il déferle.

La compagnie québécoise dirigée par Élise Charbonneau et mise en scène par Jeannot Painchaud, avec la complicité chorégraphique d’Elon Hoglund, ne se contente pas de revisiter iD-Evolution, le show culte créé il y a plus d’une décennie : il en fait franchir un seuil décisif, ouvrant un nouveau chapitre dans l’histoire d’Éloize. La scénographie, résolument urbaine et traversée d’accents rétrofuturistes, est portée par un environnement sonore entièrement repensé, dont la densité et la précision confèrent au spectacle une dimension quasi cinématographique. Au centre, une armature métallique résume toute l’architecture de ce monde : une jungle d’acier autour de laquelle s’organisent les conquêtes, les défis et les célébrations d’une troupe de neuf artistes d’une incomparable virtuosité.

Danseur en pleine performance, portant un haut rouge, s'étirant avec un bâton lumineux sur une scène éclairée par des lumières vives.

C’est peut-être dans l’art du mouvement urbain que la troupe révèle le mieux son identité collective. Kayden Woodridge s’empare du mât chinois avec une autorité athlétique fascinante, enchaînant poses horizontales et verticales dans une maîtrise du corps qui nous laisse pantois. Alexia Medesan ouvre des parenthèses de grâce pure dans son grand numéro de contorsionniste auquel participe Adam Dransfield, bboy et époustouflant funambule de l’équilibre sur mains. « Slinky » Bryan Boyer et « Kiki » Lakesshia Pierre, dont le hip-hop et le waacking électrisent chaque transition, incarnent cette énergie de rue que la compagnie québécoise a su transformer en langage scénique exigeant. Christophe Bate, suspendu aux sangles puis tournoyant dans sa roue Cyr lumineuse, semble échapper à toute loi physique connue.

Difficile, pourtant, de ne pas réserver une mention particulière à Trevor Bodogh et à son vélo de trial. Ce cheval d’acier déboule sur scène comme une aparition, frôle les corps immobiles, franchit des obstacles avec une désinvolture calculée qui arrache aux spectateurs autant de cris que d’éclats de rire nerveux. À un centimètre des premiers rangs, il s’arrête. Le silence d’après est aussi éloquent que l’exploit lui-même.

Un groupe de performers sur scène avec un artiste montant sur un vélo tout en effectuant une figure acrobatique, entouré de décors urbains et de graffitis.

JP Deltell, enfin, tient le rôle inclassable du spectacle : comédien, danseur, jongleur, trampoliniste, il est à la fois le liant dramaturgique et le bouquet final de la soirée, jonglant avec une dizaine de balles entre des parois de verre dans un numéro dont la précision hallucinante laisse la salle sans voix avant de déclencher une ovation méritée.

Trois artistes de cirque en performance, avec un jongleur au centre lançant des objets tout en étant entouré de deux partenaires, l'un en tenue de travail et l'autre portant un casque de sécurité, sur scène décorée de graffiti.

La cohésion, l’enthousiasme, l’élégance et l’éclatant brio de cette troupe pour laquelle tout parait si facile, constitue le véritable miracle du spectacle. Ce qui distingue fondamentalement Éloize de bien d’autres compagnies de cirque contemporain, c’est son refus d’opposer le spectaculaire à l’intime. Chaque numéro porte une intention dramatique, chaque virtuosité technique s’inscrit dans une narration qui, sans jamais alourdir l’ensemble, lui confère une profondeur rare. L’interaction avec le public, sollicité, embarqué, entraîné dans les rythmes de la bande-son, n’est pas un artifice de style : elle est structurelle. La salle vibre, frappe dans ses mains, retient son souffle, et finit par se lever.

Un artiste acrobate exécutant un saut spectaculaire en utilisant des sangles roses sur scène, dans une ambiance sombre et colorée.


Trente ans après sa fondation, Éloize n’a rien perdu de l’audace des débuts. iD-Evolution en est la preuve éclatante : un spectacle qui réussit le prodige de réconcilier, le temps d’une soirée, les dorures de la vieille Europe avec la jeunesse insolente d’un monde qui ne tient plus en place. Et qui nous offre, avec une belle générosité, le meilleur de l’univers circassien.


Philippe Escalier – © Photos : Caroline Thibault

Si vous avez aimé le Cirque Éloize, vous aimerez certainement « A Simple Space » ou le corps comme seul décor

iD-Evolution — Cirque Éloize / Théâtre Montparnasse, Paris (13-29 mars 2026)
 / Mise en scène : Jeannot Painchaud — Chorégraphie : Elon Hoglund
Avec : Alexia Medesan, Florence Amar, Kayden Woodridge, Trevor Bodogh, Christophe Bate, Adam Dransfield, Bryan « Slinky » Boyer, Lakesshia « Kiki » Pierre, JP Deltell


Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Sensitif.org

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture