Betty Pelissou plonge la tragédie humaniste de Robert Garnier dans les codes de l’heroic fantasy
Robert Garnier ? Le nom sonne comme celui d’un contemporain, prêt à voir son nom à l’affiche d’un théâtre parisien. La surprise s’avère grande, ce Robert Garnier étant mort en 1590. Et c’est lui, cent ans avant Jean Racine, qui le premier a fait monter sur la scène française l’amour fatal de Phèdre pour son beau-fils. Né vers 1545, magistrat et conseiller au Grand Conseil, ami des poètes de la Pléiade, il publia son Hippolyte en 1573, en pleine tourmente des guerres de religion. Son théâtre, salué de son vivant, a longtemps disparu des plateaux, comme effacé par l’éclat de Racine. Au Théâtre de l’Épée de Bois, la Compagnie Poqueline réveille cette parole oubliée avec une audace qui éclaire pourquoi tant de relectures sont nées de ce premier écrit.
Une langue qui vient de loin mais qui sonne parfaitement aujourd’hui
L’argument est connu. Pendant que Thésée s’est éclipsé, Phèdre, sa jeune épouse, s’enlise dans le tumulte foudroyant d’un amour défendu pour Hippolyte, le fils que son mari a eu d’Antiope, suivant en cela Sénèque, dont Garnier reprend la filiation. Encouragée par les murmures de sa nourrice, elle finit par avouer. Le jeune homme, d’une rectitude inflexible, la repousse sans ménagement. De cet aveu blessé naît un mensonge qui condamne et entraîne tout autour de lui. Garnier suit librement la Phèdre de Sénèque, mais c’est sa propre langue que l’on entend, des alexandrins mêlés au vieux français, saturés de chair et de morale, où les vers sonnent avec une vivacité que l’on ne soupçonnait pas. Moins classiques, moins structurés et solennels que les vers du XVIIème siècle, ceux de Garnier restent plus faciles à entendre, si l’on oublie les expressions anciennes qui, ça et là, peut déconcerter.
Une transposition en heroic fantasy assumée
Betty Pelissou ose le grand écart. Conquise par ce texte en 2020, elle a choisi de le situer dans un univers proche du Trône de fer ou des Dames du lac, où mythes, légendes et fantastique cohabitent sans se contrarier. L’Achéron, le Minotaure, les dieux, tout dans cette tragédie autorise un tel pont. Les décors minimalistes laissent affleurer plusieurs toiles de l’artiste américain R. F. Pangborn, à l’univers ésotérique et décalé donnant à voir de fort belles images. La musique de Thomas Déborde et Dracovallis balance entre classique et métal, et les costumes de Marie-Caroline Béhue jouent la même corde, entre coupes intemporelles et lignes contemporaines. Le pari fonctionne parce qu’il n’efface jamais le texte, dont il élargit au contraire la portée, comme si l’heroic fantasy n’était jamais qu’un avatar contemporain du grand répertoire mythique.

Cinq voix tenues, cinq présences
Lucille Arnaud porte Phèdre avec une intensité claire, ni hystérique ni dolente, tendue entre la fierté et la déroute. Damien Dufour campe un Hippolyte droit, presque coupant, dont la vertu ne cache pas tout à fait ce qu’elle s’interdit. Sébastien Ory donne à Thésée une stature où la colère ne mange jamais l’intelligence. Marion Saussol incarne la nourrice et lui prête une parole basse, insinuante, terriblement persuasive, qui rappelle que le mal s’écrit toujours sur le mode de l’attention bienveillante. Betty Pelissou, qui signe également la mise en scène, habite le plateau (Égée et le Messager) avec une présence qui tient l’ensemble.
Pourquoi ce premier Hippolyte parle à notre époque
Avant Racine, Garnier disait déjà la fragilité du désir et la solitude des femmes que la passion enferme. Il exprimait la façon dont une parole fausse, mais bien placée, ravage les liens. Sous le mythe affleurent l’autorité qui se dérobe, la rumeur qui condamne, le corps qui ne pardonne rien. Cette représentation rend à ces vers une vibration neuve, sans rien céder à la facilité. Pour qui veut entendre comment la langue française a commencé de chanter sa tragédie, et pourquoi elle continue d’avoir raison, le détour par la Cartoucherie s’impose. On en sort avec l’envie étrange de relire un classique que l’on ne savait pas avoir.
Philippe Escalier
Hippolyte de Robert Garnier. Mise en scène de Betty Pelissou. Avec Lucille Arnaud, Damien Dufour, Sébastien Ory, Marion Saussol et Betty Pelissou. Musique de Thomas Déborde, costumes de Marie-Caroline Béhue. Production Compagnie Poqueline, en coproduction avec le Théâtre municipal de Châteaudun et le Studio Hébertot. Théâtre de l’Épée de Bois, Cartoucherie, route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Du 11 au 28 juin 2026, du jeudi au samedi à 18 h 45, samedi et dimanche à 14 h.




Laisser un commentaire