Portrait du souverain qui sauva l’œuvre de Richard Wagner, bâtit trois palais contre son temps et mourut à quarante ans dans les eaux du lac de Starnberg
Entre 1872 et 1885, les théâtres de la Cour de Munich ont donné deux cent neuf représentations devant une salle vide. Un seul fauteuil était occupé, celui d’un homme qui payait tout, commandait tout et ne voulait être vu de personne. Les machinistes manœuvraient pour lui seul, les chanteurs saluaient un parterre de velours désert, et quand le rideau tombait, la voiture royale repartait dans la nuit vers un chantier de montagne. Quarante-quatre opéras, dont vingt-huit de Richard Wagner, onze ballets, cent cinquante-quatre pièces, une majorité d’entre elles consacrées à la France des Bourbons. Aucune image ne dit mieux ce que fut Louis II de Bavière, un souverain qui a voulu que l’art existe sans public, et qui y a englouti sa couronne.
La postérité lui a collé une étiquette commode, le roi fou, le roi des contes de fées. Elle arrange tout le monde. Elle dispense de regarder ce qu’il a réellement fait, et surtout ce qu’il a réellement coûté à ceux qui l’ont écarté. Car l’histoire est cruellement ironique. Les palais qui l’ont ruiné, et dont la dépense servit de prétexte à sa déposition, remboursèrent ses dettes dès 1920 et nourrissent depuis un siècle et demi le tourisme bavarois. Le 12 juillet 2025, réuni à Paris pour sa quarante-septième session, le Comité du patrimoine mondial les a inscrits sur la liste de l’Unesco sous l’intitulé « Les palais du roi Louis II de Bavière, Neuschwanstein, Linderhof, Schachen et Herrenchiemsee ». Cent trente-neuf ans après avoir été déclaré incapable de régner pour cause de folie bâtisseuse, le roi a obtenu gain de cause.
L’enfant de Hohenschwangau
Il naît le 25 août 1845 au château de Nymphenburg, aux portes de Munich, fils aîné du prince héritier Maximilien de Bavière et de la princesse Marie de Prusse. Son grand-père, le roi Louis Ier, impose son propre prénom et la date, celle de la Saint-Louis. L’enfant s’appellera donc Louis, comme le roi de France qu’il finira par vénérer, et naîtra un 25 août, comme si la coïncidence avait été commandée avec le reste.
En 1848, Louis Ier abdique, son père devient Maximilien II. La famille passe ses étés à Hohenschwangau, dans un château de conte que le nouveau roi avait fait relever quelques années plus tôt sur les ruines d’une forteresse médiévale, et dont les fresques racontent les légendes germaniques, le chevalier au cygne, le tournoi de la Wartburg, la quête du Graal. Un enfant solitaire élevé au milieu de ces murs peints n’en revient jamais tout à fait. Le décor précède le rêve, et le rêve précédera l’architecture.
L’éducation est militaire d’horaire et savante de contenu. Lever à cinq heures l’été, six heures l’hiver, repas expédiés, journées entières d’étude. Il excelle en littérature, en histoire, en langues, particulièrement en français. Il est très beau, très grand, presque un mètre quatre-vingt-treize à l’âge adulte, et déjà d’une timidité qui inquiète. Sa mère lui préfère ouvertement son cadet Othon, plus liant. Maximilien II, monarque scrupuleux et froid, le tient à distance. Le fils écrira plus tard que son père l’avait toujours traité de haut en bas. Ce constat, il l’aura partagé avec un autre héritier de cette famille élargie, Rodolphe de Habsbourg, fils de sa cousine Élisabeth.
Le 2 février 1861, à quinze ans, le prince héritier assiste à une représentation de Lohengrin au Théâtre de la Cour de Munich. Le 22 décembre suivant, c’est Tannhäuser, et son agitation est telle que des témoins croient à un malaise. Aucun garçon de cet âge n’a jamais reçu un coup pareil. Il vient de découvrir qu’un homme vivant écrit la musique de son enfance peinte, et que cet homme s’appelle Richard Wagner.

Ce que Louis II de Bavière entendait par régner
Maximilien II meurt le 10 mars 1864, emporté en trois jours. Le prince héritier a dix-huit ans et sept mois. La Bavière accueille avec ferveur ce très jeune souverain dont la beauté frappe les chroniqueurs, et qui reconduit les ministres de son père.
L’un des premiers actes du nouveau règne donne la mesure de l’homme. Le 4 mai 1864, dans la Résidence de Munich, Louis II de Bavière reçoit Richard Wagner. Le compositeur a cinquante et un ans, il est traqué par ses créanciers, poursuivi par les scandales, considéré comme fini. Il ressort de l’audience avec des dettes épongées, une pension et une maison. Le roi lui écrit qu’il veut lui ôter les soucis de la vie quotidienne pour qu’il déploie librement les ailes de son génie. Ce n’est pas une formule. C’est un programme, et il sera tenu.
Sur le reste, le roi apprend vite ce que régner voudra dire pour lui. Il aime les dossiers de clémence, les nominations, les questions économiques et religieuses, sur lesquelles il acquiert une compétence réelle. Il déteste les cérémonies, les parades, les banquets, tout ce que le métier compte de représentation. Sa dernière revue de troupes date du 22 août 1875, son dernier banquet de cour du 10 février 1876. Il gouverne ensuite par télégraphe et par courrier, depuis des chalets de montagne, avec un secrétaire de cabinet pour relais. On a beaucoup répété qu’il avait abandonné ses fonctions. Les archives disent autre chose, un souverain absent des salons et présent sur les actes, qui annote, signe, corrige et fait attendre.
Sa conception du pouvoir est celle d’un homme du dix-septième siècle égaré dans le siècle de Bismarck. Il tient la royauté pour une charge sacrée, reçue de Dieu, indivisible, et supporte mal le parlementarisme, les majorités et les partis. Il nomme des ministres nationaux-libéraux favorables à la Prusse alors que le pays vote pour un parti patriote catholique et antiprussien, et alors que ses propres sentiments vont dans le sens de ses électeurs. Le paradoxe est constant chez lui, il gouverne contre lui-même et se venge ailleurs, dans la pierre et dans la musique.
Le prix d’une couronne impériale
L’histoire politique de son règne tient en deux défaites. En 1866, la Bavière soutient l’Autriche contre la Prusse et se retrouve du côté des vaincus de Sadowa. Un traité de défense mutuelle avec Berlin en est le prix, et le pays perd la maîtrise de son destin militaire.
En 1870, la mécanique se referme. La Bavière entre en guerre aux côtés de la Prusse, ses troupes se battent en France, et la victoire prépare l’unité allemande. Il faut alors qu’un roi propose la couronne impériale à Guillaume Ier, pour que l’Empire naisse d’une offre et non d’une conquête. Otto von Bismarck rédige lui-même le texte de cette offre et charge le comte Maximilien von Holnstein, écuyer et ami d’enfance du roi, de la lui faire signer. Le 30 novembre 1870, à Hohenschwangau, Louis II de Bavière recopie de sa main la lettre impériale et l’amende à peine. Le 3 décembre, son oncle Luitpold la remet solennellement à Versailles.
Le 18 janvier 1871, dans la galerie des Glaces, Guillaume Ier est proclamé empereur allemand. Le roi de Bavière n’est pas là. Il a envoyé son frère Othon, qui lui décrira la froideur et la vacuité de la cérémonie. Il ne se remettra jamais de cette signature. La Bavière conserve son armée, ses uniformes bleu clair, sa diplomatie, un statut de faveur négocié pied à pied, mais elle a cessé d’être un royaume souverain, et son roi le sait.
Ce qui suit est plus trouble. À partir de 1873, une rente annuelle secrète, prélevée sur les biens séquestrés du roi de Hanovre déposé, transite par des banques suisses vers les comptes privés du souverain bavarois. Le comte Maximilien von Holnstein en prélève au passage un dixième. Les sommes varient selon les sources, plusieurs millions de marks-or au total. Cet argent, Louis II de Bavière ne l’a pas mis dans sa poche au sens vulgaire. Il l’a mis dans ses chantiers. Le fondateur du Reich a donc financé, sans le vouloir tout à fait, les palais du seul souverain allemand qui refusait son Empire.

Richard Wagner, une dette impossible à solder
La relation avec Richard Wagner est la matrice de tout. Elle dure dix-neuf ans, elle est faite d’adoration, de fâcheries, de sommes considérables, et de deux ruptures.
Les débuts sont fulgurants. Le 10 juin 1865, Tristan et Isolde est créé au Théâtre de la Cour de Munich, sous la direction de Hans von Bülow. L’œuvre passait pour injouable. Elle existe parce qu’un garçon de dix-neuf ans a décidé qu’elle existerait. Mais la ville se cabre. Le train de vie du compositeur, ses interventions dans les affaires de l’État, sa liaison avec Cosima von Bülow, épouse de son chef d’orchestre et fille de Franz Liszt, indignent la cour et la presse. Le 10 décembre 1865, le roi doit prier son musicien de quitter Munich. Il songe à abdiquer pour le suivre. On l’en dissuade. Il l’installe à la villa Tribschen, au bord du lac des Quatre-Cantons, et vient l’y voir incognito du 22 au 24 mai 1866, en pleine crise autrichienne.
Les créations continuent, contre le gré du compositeur lorsqu’il le faut. Les Maîtres chanteurs de Nuremberg le 21 juin 1868, L’Or du Rhin le 22 septembre 1869 et La Walkyrie le 26 juin 1870, ces deux dernières imposées par le roi qui exige d’entendre ce qu’il a payé, au grand dam de Richard Wagner qui réservait sa Tétralogie à un théâtre encore à construire. Le compositeur enrage, cède, et se venge en réussissant ailleurs.
Car il y a Bayreuth. Le projet initial était munichois. Louis II de Bavière avait commandé à Gottfried Semper un théâtre des festivals monumental sur les bords de l’Isar, que l’hostilité du gouvernement et de l’opinion finit par enterrer. Richard Wagner déplace alors son rêve en Franconie. La première pierre du Festspielhaus est posée le 22 mai 1872, jour de son cinquante-neuvième anniversaire. La souscription publique s’effondre, les patronages ne suivent pas, le chantier menace de rester une carcasse. En 1874, le roi accorde le prêt qui sauve l’entreprise, cent mille thalers, remboursés par la famille du compositeur jusqu’en 1906. Il finance également la villa Wahnfried.
Le premier festival s’ouvre le 13 août 1876 avec l’intégrale du Ring. Louis II de Bavière assiste à la répétition générale et au troisième cycle. Il s’arrange pour éviter la représentation inaugurale, où se pressent Guillaume Ier et l’Europe couronnée. Il est venu pour la musique, non pour être vu par ceux qui l’ont dépossédé. En 1882, le Théâtre de la Cour de Munich, c’est-à-dire son orchestre et ses chœurs, permet la création de Parsifal. Le roi n’y va pas. Il se le fera jouer chez lui, huit fois, en représentations privées.
Richard Wagner meurt à Venise le 13 février 1883. Le roi apprend la nouvelle et fait recouvrir de noir les pianos de tous ses châteaux. Il ne dira presque rien. Sans lui, la seconde moitié de l’œuvre wagnérienne n’aurait pas vu le jour, et le monde n’aurait ni la Tétralogie achevée, ni Parsifal, ni Bayreuth. C’est le mécénat le plus efficace de l’histoire de la musique occidentale, et il fut l’œuvre d’un adolescent devenu roi par accident.

Bâtir seul contre tous
Trois voyages fondent l’œuvre architecturale. En 1867, Louis II de Bavière visite le château de Pierrefonds que restaure Eugène Viollet-le-Duc, la Wartburg de Thuringe où Richard Wagner situe Tannhäuser, puis Versailles. Il revient de France ébloui et humilié, persuadé que la Bavière doit se donner un équivalent de cette splendeur.
Neuschwanstein sort de là. Les premiers dessins sont commandés en 1868 au peintre de décors de théâtre Christian Jank, l’architecte Eduard Riedel les traduit en plans, la première pierre est posée le 5 septembre 1869 sur un éperon rocheux dominant Hohenschwangau. Le roi voulait un château fort allemand du temps des chevaliers, il obtient un décor d’opéra en pierre, avec salle du trône byzantine, grotte artificielle dans les appartements et fresques tirées de Lohengrin, de Tannhäuser, de Tristan et Isolde, de Parsifal. Il n’y dormira pour la première fois qu’en mai 1884, dans les rares pièces achevées. Le trône ne sera jamais posé.
Linderhof, dans la vallée de Graswang, est le seul de ses palais qu’il ait vu terminé, en 1878. C’est un bijou rococo à la française, minuscule et somptueux, où le roi mange seul à une table qui monte des cuisines par un mécanisme, afin de ne croiser aucun domestique. Dans le parc, la grotte de Vénus reconstitue le premier acte de Tannhäuser, éclairée à l’électricité, chauffée, parcourue par une barque en forme de coquille et des jeux de lumière rouges, verts et bleus. Plus loin, la hutte de Hunding sort du premier acte de La Walkyrie, et l’ermitage de Gurnemanz du troisième acte de Parsifal. On a beaucoup ri de ces caprices. Ils constituent l’une des premières tentatives européennes de faire habiter un décor de théâtre par un homme vivant, avec les techniques les plus modernes de son temps, car ce prétendu passéiste raffolait de l’électricité, du béton, du verre et de l’acier.
Herrenchiemsee est le dernier et le plus démesuré. Le roi achète l’île des Messieurs en 1873, pose la première pierre le 21 mai 1878 et entreprend de rebâtir Versailles au milieu d’un lac bavarois, en hommage à Louis XIV. Il ne s’agit pas de copier, il s’agit d’ériger un monument à l’idée de monarchie absolue, au moment précis où l’Europe des parlements l’enterre. La galerie des Glaces y est plus longue que l’originale. L’escalier des Ambassadeurs, détruit à Versailles en 1752, y renaît à l’identique. Louis II de Bavière y aura séjourné une dizaine de jours à l’automne 1885.
Il faut ajouter la maison royale du Schachen, chalet de bois planté à mille huit cents mètres au-dessus de Garmisch, dont l’étage abrite une salle turque à divans, tapis et paons, où le roi fêtait la Saint-Louis dans la fumée des narguilés. Il faut ajouter le jardin d’hiver de la Résidence de Munich, immense vaisseau de verre et d’acier posé sur les toits, avec lac artificiel, barque, tente royale, hutte indienne, kiosque mauresque et panorama de l’Himalaya, démoli après sa mort. Il faut ajouter, enfin, tout ce qui n’a pas existé, un palais byzantin dans la vallée de Graswang, un palais chinois au bord du Plansee, la reconstruction du château de Falkenstein à Pfronten, dont la route et l’adduction d’eau furent réalisées en 1885 alors que les caisses étaient vides.
Le compte est vertigineux. Environ six millions de marks pour Neuschwanstein, huit millions et demi pour Linderhof, plus de seize millions pour Herrenchiemsee. En 1885, la dette personnelle du roi atteint quatorze millions de marks. Il refuse toute économie, réclame des prêts aux souverains d’Europe, envisage de renvoyer son gouvernement en bloc. Les ministres comprennent qu’il faudra choisir entre lui et eux.
Le théâtre pour lui seul
Le versant le moins connu de son règne est peut-être le plus révélateur. En 1867, Louis II de Bavière nomme Karl von Perfall à la direction des théâtres de la Cour et lui donne les moyens d’un répertoire ambitieux, Shakespeare, Calderón, Molière, Corneille, Schiller, Mozart, Gluck, Weber, Ibsen. Il dote Munich du théâtre du Gärtnerplatz, qui fonde une tradition durable de Singspiel et d’opérette. En 1877, il appelle Josef Rheinberger à la chapelle royale.
Puis vient l’invention des représentations privées, à partir du 6 mai 1872. Deux cent neuf spectacles montés dans les formes, avec troupe complète, orchestre et machinerie, pour un unique spectateur invisible dans sa loge. Coût total, quatre-vingt-dix-sept mille trois cents marks. Interrogé par le comédien et directeur Ernst von Possart, le roi explique qu’il ne peut éprouver aucune illusion tant que les gens le regardent, et qu’il souhaite voir sans être un spectacle pour la foule. La phrase mérite d’être prise au sérieux. Elle décrit une exigence esthétique, l’immersion totale, l’effacement de la salle, l’œuvre seule. Richard Wagner obscurcira la salle de Bayreuth et enfouira sa fosse d’orchestre pour la même raison. Le roi solitaire et le compositeur révolutionnaire poursuivaient le même objet.
Le répertoire de ces soirées dit le reste. Une majorité de pièces situées dans la France des Bourbons, où il cherchait moins un divertissement qu’un miroir. Il se voulait le roi de la Lune, reflet nocturne du Roi-Soleil, et avait pris l’habitude de vivre la nuit et de dormir le jour, dînant à trois heures du matin, parcourant la neige en traîneau doré derrière des laquais en livrée du dix-huitième siècle. Lui seul portait des vêtements de son époque, détail qui vaut toutes les analyses. Il ne jouait pas un rôle. Il regardait jouer.

Ce que le roi taisait
Il tient un journal à partir de 1858, et ce journal, avec sa correspondance privée, ne laisse aucun doute sur sa vie intérieure. Louis II de Bavière était homosexuel, il le savait, et il a passé sa vie à s’en punir. Les pages alternent les serments de chasteté, les rechutes, les prières, les dates entourées, les promesses recommencées. La Bavière avait dépénalisé les relations entre hommes dès 1813. L’unification allemande de 1871, sous hégémonie prussienne, y importe le paragraphe 175 du code pénal. Le roi qui a signé la lettre impériale a signé, sans le savoir, la criminalisation de son propre désir.
Les fiançailles de 1867 s’éclairent à cette lumière. Le 22 janvier, il annonce son engagement avec la duchesse Sophie-Charlotte en Bavière, sa cousine, sœur cadette de l’impératrice Élisabeth d’Autriche. Ils partagent une passion sincère pour Richard Wagner, il l’appelle Elsa comme l’héroïne de Lohengrin et signe Heinrich. Le 22 février, au bal officiel des fiançailles, il disparaît au bout d’une heure sans un mot et répète en voiture qu’il préférerait se jeter dans l’Alpsee. Il repousse la date, écrit à sa mère qu’il souhaiterait un mariage angélique, blesse la jeune fille avec une constance cruelle. Le duc Maximilien en Bavière finit par exiger une décision. Le 7 octobre 1867, la rupture est prononcée. Dans son journal, le roi note qu’il est délivré et qu’il aspirait à la liberté. Sophie-Charlotte en Bavière épousera en 1868 le duc Ferdinand d’Alençon, petit-fils de Louis-Philippe, et périra le 4 mai 1897 dans l’incendie du Bazar de la Charité, à Paris, en refusant de sortir avant les jeunes filles de son ouvroir.
Entretemps, en mai 1867, il a rencontré Richard Hornig, officier d’artillerie de réserve et écuyer, de trois ans son aîné, qui devient l’attachement le plus long et le plus solide de sa vie. Ils voyagent ensemble, à Paris en juillet 1867 notamment. Le mariage de Richard Hornig en 1870 blesse profondément le roi, qui lui offre pourtant plus tard une villa au bord du lac de Starnberg. Avant lui, il y avait eu le prince Paul de Tour et Taxis, aide de camp et compagnon d’adolescence, écarté en 1868. Il y aura, autour de lui, le baron Alfons Weber, le ténor Albert Niemann, le comédien Emil Rohde, et un personnel de confiance dont certains, comme le maître d’écurie Karl Hesselschwerdt, ont servi d’intermédiaires que ses lettres décrivent sans détour.
L’épisode le plus théâtral reste celui de Josef Kainz. Le 30 avril 1881, ce comédien de vingt-trois ans, né à Wieselburg en Hongrie, interprète Didier de Marion de Lorme de Victor Hugo devant le roi seul. Louis II de Bavière est bouleversé, confond l’acteur et le rôle, l’attache à sa personne comme lecteur, le convoque à toute heure du jour et de la nuit. L’été suivant, il l’emmène en Suisse sur les traces de Guillaume Tell et de la prairie du Grütli. Le voyage tourne court. Le comédien, épuisé, refuse un soir de déclamer encore. Le roi le renvoie, lui refuse une audience d’adieu, lui fait remettre une bague d’émeraude. Josef Kainz deviendra l’un des plus grands acteurs de langue allemande de son temps et mourra à Vienne le 20 septembre 1910. Il n’a jamais raconté ces semaines autrement qu’avec pudeur.
Une seule femme a compté, sa cousine Élisabeth d’Autriche. Ils se voyaient peu et s’écrivaient en se donnant des noms d’oiseaux, l’aigle et la mouette. Elle était la seule à ne rien lui demander, et il fut le seul, dans la famille, à ne rien lui reprocher. Elle le défendra jusqu’au bout, elle dira qu’il n’était pas fou, seulement un excentrique qui vivait dans un monde de rêve, et que l’on aurait pu le traiter avec plus de douceur.

Le complot de juin
En janvier 1886, les ministres passent à l’acte. Il leur faut une base constitutionnelle pour écarter le roi, et le prince Luitpold, son oncle, ne veut se saisir de la régence que sur preuve d’une aliénation irrémédiable. On fabrique donc la preuve.
Le comte Maximilien von Holnstein, l’homme de la lettre impériale devenu l’un des artisans de sa chute, recueille auprès des domestiques du roi les plaintes, les factures et les ragots. Le rapport médical s’appuie sur ces pièces. Il retient la timidité pathologique, la fuite des affaires publiques, les dépenses insensées, les repas pris dehors par grand froid, les manières de table, les brutalités envers les serviteurs. Il conclut à la paranoïa et à une incapacité définitive de gouverner.
Quatre psychiatres le signent, Bernhard von Gudden, directeur de l’asile de Munich, son gendre Hubert von Grashey, Friedrich Wilhelm Hagen et Max Hubrich. Aucun d’eux n’a examiné le roi. Bernhard von Gudden l’avait aperçu une fois, douze ans plus tôt. Le médecin personnel du souverain, Max Joseph Schleiss von Löwenfeld, qui le connaît depuis l’enfance, dément publiquement toute pathologie empêchant l’exercice du pouvoir. Otto von Bismarck lui-même, prévenu, hausse les épaules et parle des balayures de la corbeille à papier royale, ajoutant que les ministres veulent sacrifier le roi parce qu’ils n’ont aucun autre moyen de se sauver. Il ne fait rien pour les arrêter.
Le 9 juin 1886, l’incapacité est prononcée. Le 10, le prince Luitpold est proclamé régent, et une première commission se présente à Neuschwanstein à quatre heures du matin. Prévenu par son cocher Fritz Osterholzer, le roi fait arrêter les émissaires par la gendarmerie locale, avec le renfort d’une baronne armée d’une ombrelle, puis les relâche au bout de quelques heures. Il lance un appel au peuple bavarois, dénonçant la haute trahison de ses anciens ministres. Le gouvernement saisit les journaux et les affiches. Les paysans qui s’attroupent sont dispersés. La police du château est remplacée par trente-six hommes qui scellent les issues. Personne ne vient.
Le 12 juin, une seconde commission l’emmène. Il demande à Bernhard von Gudden comment il peut le déclarer fou sans l’avoir jamais vu ni examiné. Le médecin répond que les documents suffisent, et qu’ils sont accablants. Le roi est conduit au château de Berg, sur la rive orientale du lac de Starnberg.
Les eaux du lac de Starnberg
Le 13 juin 1886 est un dimanche de Pentecôte. L’après-midi, Bernhard von Gudden promène son patient dans le parc avec deux gardiens et se déclare satisfait. Après le dîner, vers dix-huit heures trente, le roi demande une seconde promenade. Le médecin accepte et donne aux surveillants la consigne, ambiguë jusqu’à aujourd’hui, de ne pas les accompagner.
Les deux hommes ne rentrent pas. On les cherche pendant plus de deux heures sous un orage violent. À vingt-deux heures trente, on les trouve tous les deux dans l’eau, à quelques mètres du bord, à un endroit où le lac atteint la taille d’un homme. La montre du roi s’était arrêtée à dix-huit heures cinquante-quatre.
L’autopsie du lendemain ne relève ni plaie ni trace de coups sur le corps royal, ce qui écarte la thèse de l’exécution. Elle constate surtout l’absence d’eau dans les poumons, autrement dit une mort qui n’est pas une noyade. Le corps du médecin, lui, porte des marques de coups à la tête et au cou, et des traces d’étranglement. Le roi était grand, athlétique, excellent nageur dans sa jeunesse. Il avait quarante ans, une dentition ravagée et un cœur fatigué.
Trois lectures se partagent depuis cent quarante ans. Le suicide, retenu officiellement, qui suppose qu’un homme se noie debout dans un mètre d’eau après avoir maîtrisé son gardien. L’hydrocution ou l’accident cardiaque lors d’une tentative de fuite, thèse que soutiennent l’autopsie, la température de l’eau et le repas qui venait d’être pris, et qui expliquerait la lutte avec Bernhard von Gudden. L’assassinat enfin, défendu jusqu’à nos jours par les Guglmänner, confrérie encapuchonnée qui monte chaque année la garde du souvenir, et qui s’appuie sur des témoignages tardifs, dont celui du pêcheur Jakob Lidl, tenu au silence par serment, et sur un manteau percé de deux trous qu’une comtesse munichoise montrait à ses invités. Aucune pièce d’archive ne l’étaie, et l’autopsie la contredit.
Il est enterré le 19 juin 1886 dans la crypte de l’église Saint-Michel de Munich. Sa cousine Élisabeth d’Autriche avait cueilli le jasmin blanc que l’on plaça dans sa main droite. Son cœur, selon l’usage des Wittelsbach, repose dans la chapelle de la Grâce d’Altötting, auprès de ceux de son père et de son grand-père. Trois ans après le drame, une chapelle votive fut élevée au-dessus du lieu de sa mort, et une croix plantée dans l’eau. On s’y rassemble chaque 13 juin.
Un mythe éternel
La suite appartient à l’ironie. Six semaines après sa mort, le gouvernement ouvre Neuschwanstein au public, le 1er août 1886, dans l’idée de prouver la démence du défunt et de rembourser ses dettes. L’effet est exactement inverse. Les visiteurs affluent, s’émerveillent, et le roi devient une légende alpine. Les dettes sont soldées en 1920. En 1923, le prince héritier Rupprecht cède les palais à l’État de Bavière. Neuschwanstein reçoit aujourd’hui environ un million quatre cent mille visiteurs par an et jusqu’à six mille personnes par jour l’été, chiffre qui aurait horrifié un homme dont le projet tenait en un mot, la solitude.
Son frère Othon fut roi de nom pendant vingt-sept ans, interné et absent, jusqu’à ce que le fils du régent le dépose en novembre 1913 pour devenir Louis III. La monarchie bavaroise s’acheva cinq ans plus tard. Sur l’île des Messieurs, du 10 au 23 août 1948, le convent constitutionnel réuni dans l’ancien monastère rédigea l’avant-projet de la Loi fondamentale allemande. La démocratie fédérale est née à quelques centaines de mètres du Versailles imaginaire d’un roi qui haïssait les parlements.
Le cinéma et la scène ne l’ont jamais lâché. Helmut Käutner lui a consacré un film en 1955 avec Otto Wilhelm Fischer, Hans-Jürgen Syberberg un poème funèbre en 1972, Ludwig, requiem pour un roi vierge. En 1973, Luchino Visconti a signé le portrait qui domine tous les autres, Ludwig, le crépuscule des dieux, avec Helmut Berger, quatre heures de déchéance somptueuse où le décor dévore le vivant. Vingt ans plus tard, les frères Fosco et Donatello Dubini ont retrouvé Helmut Berger pour Ludwig 1881, huis clos glacé sur le voyage suisse avec Josef Kainz. Marie Noëlle et Peter Sehr ont repris le sujet en 2012 avec Sabin Tambrea. À Füssen, au pied de Neuschwanstein, un théâtre construit pour lui donne depuis vingt ans une comédie musicale tirée de sa vie.
Le prochain chapitre est déjà tourné. De l’automne 2025 à février 2026, entre la Bavière, la Bohême et la Suisse, huit épisodes ont été mis en boîte sous le titre Ludwig, coproduction de W&B Television avec ARD Degeto Film, le Bayerischer Rundfunk, ServusTV et la SRF. Nina Vukovic et Sebastian Ko en signent la réalisation et l’écriture, avec Dominik Kempf et Marianne Wendt à la direction du scénario. Le parti pris rompt avec toute la tradition du sujet, celui d’une enquête criminelle. La mort du 13 juin 1886 y est traitée comme une affaire non élucidée, et le désir du roi comme le mobile que le dix-neuvième siècle avait interdit d’écrire. Luis Pintsch porte la couronne. Felix Mayr, comédien zurichois formé à l’école Ernst Busch de Berlin, tient le rôle de Gustav Zimmermann, commissaire spécial dépêché pour établir les circonstances du drame, et par les yeux duquel le spectateur avancera dans le dossier. Jonathan Kriener incarne le jeune officier Paul, Michael Epp joue Richard Wagner, Carlotta Bähre la duchesse Sophie, et l’on retrouve autour d’eux Tom Wlaschiha, Karl Markovics, Nikolai Kinski et Francis Fulton-Smith. La diffusion est annoncée pour 2027. Cent quarante et un ans après les faits, le roi passera enfin devant un enquêteur.
Le 13 juin 2026, cent quarante ans après, on s’est de nouveau retrouvé devant la chapelle votive de Berg, avec des Wittelsbach et des Bavarois en costume. Ce que l’on célèbre là n’est pas un roi fou. C’est un homme qui a refusé son siècle avec une constance de fanatique, qui a préféré la beauté au pouvoir, la nuit au jour, la musique aux ministres, et qui a payé ce refus au prix fort. Il écrivait vouloir rester une énigme éternelle pour lui-même et pour les autres. Sur ce point au moins, il a obtenu satisfaction.
Chronologie
1845 — Naissance le 25 août au château de Nymphenburg, fils aîné de Maximilien de Bavière et de Marie de Prusse. Baptisé Louis le 26 août.
1848 — Abdication de Louis Ier le 20 mars. Son père devient Maximilien II.
1849 à 1863 — Étés passés au château de Hohenschwangau.
1857 — Première lecture d’un texte de Richard Wagner.
1858 — Début du journal intime, tenu jusqu’à la fin de sa vie.
1861 — Découverte de Lohengrin le 2 février au Théâtre de la Cour de Munich, puis de Tannhäuser le 22 décembre.
1864 — Mort de Maximilien II le 10 mars, avènement à dix-huit ans. Première rencontre avec Richard Wagner le 4 mai à la Résidence de Munich. Pose de la première pierre d’un nouveau théâtre de Cour.
1865 — Création de Tristan et Isolde le 10 juin au Théâtre de la Cour de Munich. Départ forcé de Richard Wagner le 10 décembre.
1866 — Défaite de la Bavière aux côtés de l’Autriche. Visite à Richard Wagner à la villa Tribschen du 22 au 24 mai.
1867 — Fiançailles avec la duchesse Sophie-Charlotte en Bavière le 22 janvier, rupture le 7 octobre. Rencontre de Richard Hornig en mai. Voyages à Pierrefonds, à la Wartburg et à Versailles. Nomination de Karl von Perfall à la direction des théâtres de la Cour. Début du jardin d’hiver de la Résidence de Munich.
1868 — Création des Maîtres chanteurs de Nuremberg le 21 juin au Théâtre national de Munich. Premiers dessins de Neuschwanstein par Christian Jank.
1869 — Pose de la première pierre de Neuschwanstein le 5 septembre. Création de L’Or du Rhin le 22 septembre. Début des travaux de Linderhof et de la maison royale du Schachen.
1870 — Création de La Walkyrie le 26 juin. Signature de la lettre impériale le 30 novembre à Hohenschwangau.
1871 — Proclamation de l’Empire allemand le 18 janvier à Versailles, en son absence. L’unification entraîne l’application en Bavière du paragraphe 175 du code pénal allemand.
1872 — Première représentation privée le 6 mai. Pose de la première pierre du Festspielhaus de Bayreuth le 22 mai.
1873 — Acquisition de l’île des Messieurs sur le lac de Chiem. Internement de son frère Othon. Début des versements secrets prélevés sur les fonds guelfes.
1874 — Prêt de cent mille thalers pour l’achèvement du théâtre de Bayreuth. Second voyage à Paris en août.
1875 — Dernière revue de troupes le 22 août. Court séjour à Reims.
1876 — Dernier banquet de cour le 10 février. Ouverture du premier festival de Bayreuth le 13 août, présence du roi à la générale et au troisième cycle du Ring.
1877 — Nomination de Josef Rheinberger à la chapelle royale.
1878 — Achèvement de Linderhof. Pose de la première pierre de Herrenchiemsee le 21 mai. Achat de la maison mauresque à l’Exposition universelle de Paris.
1881 — Représentation privée de Marion de Lorme de Victor Hugo le 30 avril, avec Josef Kainz dans le rôle de Didier. Voyage en Suisse avec le comédien durant l’été, puis rupture.
1882 — Création de Parsifal à Bayreuth le 26 juillet, avec l’orchestre et les chœurs de la Cour de Munich.
1883 — Mort de Richard Wagner à Venise le 13 février. Projets pour le château de Falkenstein à Pfronten.
1884 — Premier séjour dans les appartements achevés de Neuschwanstein, en mai.
1885 — Séjour d’une dizaine de jours à Herrenchiemsee à l’automne. Dette personnelle de quatorze millions de marks.
1886 — Rapport médical signé par Bernhard von Gudden, Hubert von Grashey, Friedrich Wilhelm Hagen et Max Hubrich. Incapacité prononcée le 9 juin, régence du prince Luitpold le 10 juin. Première commission repoussée à Neuschwanstein le 10 juin, arrestation le 12 juin, internement au château de Berg. Mort dans le lac de Starnberg le 13 juin avec Bernhard von Gudden. Obsèques le 19 juin dans la crypte de Saint-Michel à Munich. Ouverture de Neuschwanstein au public le 1er août.
1889 — Élévation de la chapelle votive de Berg au-dessus du lieu de sa mort.
1913 — Déposition de son frère Othon en novembre, avènement de Louis III.
1920 — Extinction des dettes royales.
1923 — Cession des palais à l’État de Bavière par le prince héritier Rupprecht.
1948 — Convent constitutionnel de Herrenchiemsee du 10 au 23 août, avant-projet de la Loi fondamentale allemande.
1973 — Sortie de Ludwig, le crépuscule des dieux de Luchino Visconti, avec Helmut Berger.
2025 — Inscription des palais au patrimoine mondial de l’Unesco le 12 juillet, lors de la quarante-septième session du Comité réunie à Paris.
2026 — Commémorations du cent quarantième anniversaire de sa mort, en juin, à la chapelle votive de Berg.
Pour aller plus loin
L’administration bavaroise des châteaux, jardins et lacs gère l’ensemble des résidences royales et publie une documentation historique de référence sur www.schloesser.bayern.de, avec des sites dédiés à chacun des palais, www.neuschwanstein.de, www.schlosslinderhof.de, www.herrenchiemsee.de. Le musée Louis II, installé dans l’aile sud de Herrenchiemsee, conserve les plans des châteaux jamais construits ainsi que des objets personnels du souverain. La chapelle votive de Berg, sur la rive orientale du lac de Starnberg, et la croix plantée dans l’eau marquent le lieu de sa mort. Son tombeau se trouve dans la crypte de l’église Saint-Michel de Munich, son cœur dans la chapelle de la Grâce d’Altötting.



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