Repéré dans « Unorthodox », vu chez Polanski et dans « Senna », le comédien zurichois Felix Mayr tient dans « Ludwig » le rôle de l’enquêteur chargé d’élucider la mort de Louis II de Bavière
Trois langues, une demi-douzaine de dialectes, des accents anglais, américain, italien et français que les directeurs de casting consignent noir sur blanc. Le dossier professionnel de Felix Mayr s’ouvre sur un inventaire sonore, et cet inventaire tient lieu de biographie. Il raconte un comédien né sur les bords de la Limmat, formé dans l’école la plus rude de Berlin, domicilié aujourd’hui à Paris, et que trois agences se partagent entre l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. À trente et un ans, il s’apprête à porter le regard de l’une des séries les plus ambitieuses de la télévision de langue allemande, huit épisodes consacrés à la mort de Louis II de Bavière. Il y tient le rôle de celui qui cherche, celui par les yeux duquel le spectateur avancera dans l’énigme.
Un enfant de Zurich passé par l’école Ernst Busch
Felix Mayr naît le 29 avril 1995 à Zurich. Il y grandit, y suit sa scolarité à la Kantonsschule Stadelhofen, puis quitte la Suisse en 2014 pour Hambourg. L’Allemagne du Nord n’est qu’une étape. En 2015, il entre à la Hochschule für Schauspielkunst Ernst Busch de Berlin, où il restera quatre ans.
Le nom de cette école mérite que l’on s’y arrête, car il explique beaucoup. Héritière directe de la tradition théâtrale née autour de Bertolt Brecht, elle passe pour l’une des plus sélectives d’Europe et forme des acteurs de plateau avant de former des acteurs d’image. On y travaille le corps jusqu’à l’épuisement, la voix jusqu’à la portée, l’acrobatie, l’escrime, le combat scénique. Felix Mayr en sort en 2019 avec ces armes-là, qui se lisent encore dans la liste de ses aptitudes physiques, aïkido, acrobatie, escrime, ski alpin, plongée, et avec un saxophone dont il joue.
Un détail vient enrichir ce portrait d’élève berlinois. Felix Mayr a également suivi le coaching d’Ivana Chubbuck, dont la méthode, née à Los Angeles et popularisée par des acteurs comme Halle Berry ou Brad Pitt, travaille le comédien à partir de ses blessures personnelles et par la traduction du texte en objectifs intimes. Deux écoles, deux continents mentaux, la discipline formelle de Berlin, l’excavation intérieure de la côte ouest américaine. Peu de comédiens de sa génération assument aussi tranquillement cette double allégeance.
Le travail selon Felix Mayr
Voici le point où un portrait doit avouer sa limite. Felix Mayr ne donne pas d’entretiens, ou si peu que la presse de référence n’en garde pas trace. Aucune déclaration publique documentée ne vient exposer sa conception du métier, ses maîtres revendiqués, sa façon d’aborder un rôle. Ce silence est en soi un renseignement, il dit un acteur qui laisse parler les films et se garde de commenter son propre travail. Il oblige aussi à lire la méthode dans les œuvres, ce qui vaut mieux que de la deviner.
Ce que l’on observe alors est une constance. Sur une dizaine d’années, Felix Mayr n’a jamais construit un personnage sur l’éclat. Ses rôles sont ceux d’hommes jeunes qui écoutent, qui enregistrent, qui doutent, et dont l’intensité passe par la retenue. Le Mike d’Unorthodox, jeune Berlinois qui gravite autour d’une héroïne en fuite, occupe l’image sans jamais la voler. Le Joseph de Kitz appartient à cette jeunesse alpine que la série regarde avec une ironie froide. Même dans le divertissement à grand spectacle, dans En eaux très troubles, où il croise Jason Statham, ou dans The Palace de Roman Polanski, où il n’est qu’un plombier surgi d’une nuit de réveillon, il apporte une présence sans surenchère.
L’autre trait tenace est la langue. Un acteur qui passe du haut allemand au dialecte zurichois, du français à l’anglais, et qui se voit confier à Londres un rôle dans une production britannique, à Nairobi un rôle dans une série européenne, en Bavière celui d’un enquêteur du dix-neuvième siècle, travaille nécessairement l’oreille avant tout. La justesse d’accent devient chez lui un instrument de composition, au même titre que la démarche ou le regard.

De la Volksbühne de Berlin aux plateformes
La scène ouvre le chemin. Dès la saison 2017-2018, encore étudiant, Felix Mayr paraît au Ballhaus Ost dans Kabale und Liebe de Friedrich von Schiller, où il tient le rôle du musicien Miller. Confier à un garçon de vingt-deux ans ce père écrasé par la mécanique sociale relève du pari, et voilà un premier indice sur ce que ses metteurs en scène lisaient déjà en lui, une gravité disponible.
Puis vient la Volksbühne de Berlin, maison de tous les orages esthétiques allemands depuis les années quatre-vingt-dix. Il y participe à partir de 2018 à Madame Poverty. A set of emotion and sensation, mise en scène par Marius Schötz, et à Das 1. Evangelium monté par Kay Voges, artiste de la saturation visuelle qui mêle vidéo en direct, chœur et machinerie. En septembre 2020, alors que les salles allemandes rouvrent à peine, il joue dans une adaptation de Jedermann de Hugo von Hofmannsthal installée dans l’ancienne gare du Nordbahnhof, à Berlin, sous la direction de Lara Magdalena Tacke. Jouer la mort qui vient chercher l’homme riche, dans un lieu de départs et de séparations, en pleine année de pandémie, ne manquait pas d’à propos.
Le cinéma s’ouvre en 2019 avec Das melancholische Mädchen de Susanne Heinrich, film présenté à la Berlinale, comédie théorique et colorée sur le malaise d’une génération. L’année suivante, Unorthodox change l’échelle. La minisérie de Maria Schrader, tournée entre Berlin et New York, connaît une audience mondiale et fait entrer Felix Mayr dans le champ de vision des professionnels au-delà des frontières germanophones.
Suit alors une période que tout jeune acteur allemand connaît, celle des séries policières de la télévision publique, SOKO Leipzig, Notruf Hafenkante, Der Bergdoktor, Letzte Spur Berlin, WaPo Berlin, où l’on apprend le métier au rythme des plans de travail serrés. Il y ajoute en 2022 un rôle récurrent dans Wendehammer, chronique de banlieue pavillonnaire, et en 2021 celui de Joseph dans Kitz, produite par Netflix autour des ressentiments sociaux d’une station de ski autrichienne.
L’année 2023 le porte hors des frontières germanophones. The Palace de Roman Polanski, tourné dans les Alpes suisses, et En eaux très troubles de Ben Wheatley, superproduction de requins préhistoriques, l’installent dans des distributions où l’on parle anglais. La même année, le téléfilm Wolfsjagd lui confie le personnage de Rico Steinmetz. Puis vient une composition qui mérite l’attention, celle de Gerhard Berger dans Senna, la minisérie que Netflix consacre en 2024 au champion brésilien. Incarner le pilote autrichien, coéquipier et ami d’Ayrton Senna chez McLaren, suppose de tenir un personnage réel devant des millions de connaisseurs, exercice où l’approximation ne pardonne pas.
En 2024, il passe quatre mois au Kenya pour The Kollective, thriller européen de six épisodes réalisé par Assaf Bernstein et Randa Chahoud, inspiré par le journalisme d’enquête en source ouverte. Il y tient le rôle d’Aaron aux côtés de Natascha McElhone, Celine Buckens, Gregg Sulkin, Grégory Montel, Gijs Blom et Moritz Bleibtreu. La série est diffusée aux États-Unis en juin 2025, en Allemagne en février 2026. Entretemps, la deuxième saison de Hijack, série produite pour Apple TV+ autour d’Idris Elba, lui offre le personnage de Lukas.
Ludwig, l’enquêteur du royaume
Au mois d’octobre 2025, les caméras se sont mises en marche sur ce qui pourrait devenir le rôle décisif de sa carrière. La série s’intitule provisoirement Ludwig. Huit épisodes, produits par W&B Television en coproduction avec ARD Degeto Film, Bayerischer Rundfunk, ServusTV et la chaîne suisse SRF, avec Nina Vukovic et Sebastian Ko à la réalisation et à l’écriture, Dominik Kempf et Marianne Wendt à la direction du scénario, Jan Prahl à la photographie. Le tournage s’est achevé au début du mois de février 2026, entre la Bavière, la Bohême et les rives du lac des Quatre-Cantons. La diffusion est annoncée pour 2027.
Le projet repose sur un renversement. Le roi de conte de fées, le bâtisseur de Neuschwanstein, le mécène de Richard Wagner, cède la place à un homme dont le désir et l’identité n’avaient pas de place dans le dix-neuvième siècle. Sa mort dans les eaux du lac de Starnberg, le 13 juin 1886, est traitée comme une affaire criminelle non résolue. Et pour la traiter, il faut un enquêteur.
C’est Felix Mayr. Selon les premiers éléments communiqués par la production, il incarne Gustav Zimmermann, commissaire spécial dépêché pour établir les circonstances de la mort du souverain, homme scrupuleux dont la conscience professionnelle va se retourner contre lui. Zimmermann découvrirait les preuves d’une liaison entre Louis II et un jeune officier nommé Paul, écho romanesque du premier favori du souverain, Paul von Thurn und Taxis, et cette découverte le précipiterait dans un réseau d’intérêts politiques qui préféreraient le silence. (Sur un plan historique, il convient toutefois de noter que le favori à la conduite exemplaire qui partagea la vie du Roi pendant vingt ans viendra après et se nommait Richard Hornig). Le personnage porte le regard de la série, ce qui place l’acteur au centre du dispositif. Luis Pintsch tient le rôle du roi, Jonathan Kriener celui de l’officier Paul, Michael Epp celui de Richard Wagner, Carlotta Bähre celui de Sophie. Autour d’eux figurent Tom Wlaschiha, Karl Markovics, Nikolai Kinski, Francis Fulton-Smith, Aaron Friesz, Paul Winkler, Benedikt Kalcher, Julius Gause et Bettina Stucky.
Il y a une justice de calendrier dans cette distribution. Le comédien suisse joue l’homme venu du dehors, celui qui regarde la cour de Bavière avec la distance d’un fonctionnaire méthodique, et une partie du tournage s’est déroulée sur le lac des Quatre-Cantons, à quelques dizaines de kilomètres de sa ville natale.

Une génération sans frontières, un jardin secret
Deux choses lui appartiennent en propre, qu’il expose lui-même. Il dessine. Ses planches, improvisées, personnelles, denses, mêlent les encres et les matières, et procèdent par accumulation de traits. Il photographie également, cherchant dans le cadre une harmonie que la caméra des autres ne lui offre pas toujours. Un acteur qui pratique deux arts silencieux en marge du sien dit quelque chose de son rapport au travail, quelque chose qui a trait au retrait et à la patience. Reste la géographie, qui n’est pas neutre. Berlin conserve son attache professionnelle, Paris est devenu son domicile, Zurich demeure la langue première. Trois villes, trois agences, aucune assignation.
Felix Mayr appartient à la première génération d’acteurs de langue allemande formée entièrement dans le monde des plateformes. Ses aînés immédiats, Moritz Bleibtreu, Karl Markovics, Tom Wlaschiha, qu’il croise aujourd’hui sur les mêmes plateaux, ont dû conquérir l’international après avoir bâti une carrière nationale. Lui a commencé par une série mondiale, à vingt-cinq ans, avant même d’avoir accumulé les rôles allemands. L’ordre s’est inversé.
Cette génération connaît une contrepartie que l’on mesure encore mal. La visibilité arrive vite, la reconnaissance critique beaucoup plus lentement, car la presse culturelle continue de suivre le théâtre et le cinéma d’auteur, quand la carrière se joue désormais sur des catalogues consultés en silence. Felix Mayr n’a pas encore rencontré ce moment où la critique s’empare d’un acteur et lui fabrique une réputation. La série Ludwig, par son ambition et par son sujet, pourrait bien constituer ce moment.
Ce que l’on attend de 2027
Un acteur de trente et un ans qui a déjà tourné en allemand comme en anglais, en Suisse, en Bavière, en Bohême et au Kenya, dispose d’un capital rare, l’absence d’étiquette. Rien dans son parcours ne le fixe, ni le registre, ni le pays, ni le format. Cette liberté a un coût, celle d’une notoriété qui progresse par paliers discrets là où d’autres brûlent en une saison. En 2027, le public découvrira son Gustav Zimmermann parcourant les couloirs d’un palais où l’on ment, tenant un dossier que personne ne veut lire. Voilà un rôle qui va chercher l’acteur là où il est le plus juste, dans l’écoute et dans le doute.
Philippe Escalier – Photos @Cécile Dupois et © Elena Zaucke
Chronologie
1995 — Naissance le 29 avril à Zurich
2014 — Départ de Suisse et installation à Hambourg
2015 — Entrée à la Hochschule für Schauspielkunst Ernst Busch de Berlin
2017 — Saison 2017-2018 au Ballhaus Ost de Berlin, rôle de Miller dans Cabale et Amour de Friedrich von Schiller
2018 — Premières apparitions à la Volksbühne de Berlin, Madame Poverty. A set of emotion and sensation, mise en scène de Marius Schötz, et Das 1. Evangelium, mise en scène de Kay Voges.
2019 — Fin de la formation à l’école Ernst Busch. Rôle dans Das melancholische Mädchen de Susanne Heinrich, présenté à la Berlinale
2020 — Unorthodox, minisérie de Maria Schrader pour Netflix, rôle de Mike. Websérie Nr. 47: Die Diagnose. Épisode Druck de SOKO Leipzig, rôle de Philipp Uhlig. En septembre, Jedermann de Hugo von Hofmannsthal au Nordbahnhof de Berlin, mise en scène de Lara Magdalena Tacke.
2021 — Kitz, série Netflix, rôle de Joseph
2022 — Rôle récurrent de Lukas dans Wendehammer. Épisodes de Notruf Hafenkante, Der Bergdoktor, Letzte Spur Berlin et WaPo Berlin. Tournage de The Palace de Roman Polanski
2023 — En eaux très troubles de Ben Wheatley, rôle de Lance. Sortie de The Palace de Roman Polanski. Téléfilm Wolfsjagd, rôle de Rico Steinmetz
2024 — Rôle de Gerhard Berger dans Senna, minisérie Netflix. De février à juin, tournage de The Kollective au Kenya, rôle d’Aaron, réalisation d’Assaf Bernstein et de Randa Chahoud
2025 — Diffusion de The Kollective aux États-Unis en juin. En octobre, début du tournage de la série Ludwig dans le rôle de Gustav Zimmermann
2026 — Diffusion allemande de The Kollective en février. Fin du tournage de Ludwig au début du mois de février. Rôle de Lukas dans la deuxième saison de Hijack pour Apple TV+
2027 — Diffusion annoncée de Ludwig, huit épisodes.
2027 — Diffusion annoncée de Ludwig, huit épisodes




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