Fiches techniques, plans de feu, nerfs des artistes à ménager. Éric Gomez, régisseur au Théâtre Golovine d’Avignon, raconte une fonction que le spectateur ne voit jamais.
Le public s’installe, la salle s’éteint, une première lumière monte sur le plateau. Rien, dans cette évidence, ne trahit les heures qui l’ont précédée, le plan de feu vérifié perche par perche, la console chargée, le niveau de son repris deux fois, les câbles passés et sécurisés. Le régisseur habite cet écart, entre le chantier de l’après-midi et la fluidité du soir. Son travail se mesure à ce que personne ne remarque.
Une fonction, plusieurs métiers
Éric Gomez tient cette place au Théâtre Golovine, maison avignonnaise vouée à la danse depuis 1975, dont la programmation court toute l’année. Il travaille également au Théâtre du Sablier, à Orange, et à Campredon Centre d’art, à L’Isle-sur-la-Sorgue. Ses fonctions commencent bien avant les soirs de représentation, par l’entretien et le renouvellement du parc technique, puis par le traitement des demandes formulées par les compagnies attendues sur le plateau. Il lui revient de vérifier que les éclairages, le matériel et les installations demandés s’accordent avec ceux dont dispose la salle. À cela s’ajoute un regard porté sur la programmation elle-même, et pas seulement du seul point de vue de la faisabilité technique.
Un savoir de terrain, puis un diplôme
« Ma formation s’est faite dix ans durant, sur le terrain », résume Éric Gomez. Au bout de cette décennie d’apprentissage empirique, il a suivi neuf mois de formation à l’Institut supérieur des techniques du spectacle, à Avignon, installé dans l’ancien noviciat des jésuites de l’Espace Saint-Louis. L’objectif était double, obtenir un diplôme et mettre au clair des compétences accumulées sans nomenclature.
Le parcours avait commencé ailleurs, dans les concerts et l’événementiel, qu’il a longuement pratiqués avant de venir au théâtre voilà une dizaine d’années, et au Théâtre Golovine depuis cinq ou six ans. Dans les salles, Éric Gomez travaille uniquement pour la danse et pour le théâtre. Il intervient aussi sur des expositions d’art contemporain, à la Fondation Jean-Paul Blachère, à Apt, où sa mission est de mettre en valeur des œuvres par la lumière. Les tournées le rappellent de loin en loin, la dernière fois pour un remplacement au festival Komidi, à La Réunion, dont il garde le souvenir d’une ambiance de travail « idyllique ».

La fiche technique, contrat entre deux maisons
Les compagnies n’arrivent jamais les mains vides. Elles ont étudié les plans de la salle, dimensions, nombre et hauteur des perches, matériel disponible, et présentent un plan de travail déjà établi. Le dialogue s’engage sur ces documents, longtemps avant le déchargement du camion. L’été change l’échelle du problème. Pendant le festival, le théâtre accueille en général une compagnie par jour, et il faut alors traiter les fiches techniques en série, arbitrer les compatibilités entre les spectacles, calculer au plus juste les temps de montage et de démontage.
Le régisseur ne se tient pas toujours derrière la console au moment de la représentation. Lorsqu’une compagnie vient avec son propre technicien, Éric Gomez l’installe au mieux et lui explique le fonctionnement de la maison. D’autres se présentent sans régisseur, pour jouer ou pour une résidence, et il prend alors les choses en main.
La lumière comme lecture
De tous ses domaines de compétence, celui-là est son préféré. « La première chose consiste à comprendre ce que le spectacle raconte, pour que les lumières soient en adéquation avec lui », explique Éric Gomez. La formule dit l’essentiel d’un métier que l’on croit purement technique et qui relève d’abord de l’interprétation. Il y a trois ans, il a signé la création lumière de la compagnie ADT, avec laquelle il travaille régulièrement depuis.
Pannes, réseaux et assistants nouveaux
Le matériel s’est sophistiqué à mesure que les créations se sont complexifiées, et la panne guette. « On n’est jamais à l’abri d’une défaillance d’ordinateur ou d’interface audio ou vidéo », rappelle Éric Gomez. Pour parer à l’urgence, il s’est adjoint un renfort inattendu, l’intelligence artificielle, qu’il a nourrie de la configuration exacte de son parc et de ses habitudes de travail. Elle joue auprès de lui un rôle d’assistant et lui fait gagner un temps considérable. Le point mérite d’être noté, dans une profession réputée pour son artisanat.
Le facteur humain
Depuis l’épidémie de Covid, la profession connaît une pénurie que les théâtres constatent à chaque recrutement. Les bras manquent, les compétences aussi. Éric Gomez préfère pourtant déplacer la question. « À peu de chose près, les régisseurs possèdent tous les mêmes compétences techniques », observe-t-il. Ce qui distingue l’un de l’autre tient donc à autre chose.
« Je considère que mon rôle consiste à produire un spectacle dans les meilleures conditions possibles, et cela passe par l’humain. Il faut que tout le monde soit détendu, en confiance. C’est à moi d’apporter aux artistes la tranquillité dont ils ont besoin au moment où ils doivent jouer. » Voilà le métier ramené à son foyer. Derrière les gradateurs et les fiches techniques veille un homme qui reste dans l’ombre et dont la tâche consiste à rendre le spectacle possible et accessoirement, le trac supportable pour ceux qui sont dans la lumière. Le public, lui, ne saura jamais son nom.



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