Folies au manoir

Spécial Avignon Off 2024

Pour un coup d’essai, voilà bien un coup de maître. Jouée au théâtre du Roi René, cette première pièce de Louise Colette porte bien son nom : folle mais admirablement construite, cette comédie policière est portée par des comédiens excellentissimes qui font la joie du public !

© Franck Harscoët

Il n’est rien de plus difficile au théâtre que de réussir une comédie totalement déjantée, sans baisse de régime ni gags un peu à côté de la plaque. Louise Colette a parfaitement réussi son coup, elle qui sait rire de tout, y compris de ces conventions un peu ringardes dont le théâtre raffole. Basée sur un argument policier, construite autour de Jean-Eudes marié, avec maitresse, mais qui n’éprouve de passion que pour son Alpaga, personnage excentrique à souhait, interprété par Tchavdar qui donne ici toute la mesure de son talent comique, la pièce offre un défilé de situations ubuesques et se permet d’afficher deux personnages à double rôle (Louise Colette, et Stéphane Giletta dont c’est peu de dire qu’il est exceptionnel en valet et en commissaire). Benjamin Alazraki n’est pas en reste dans le rôle de l’amant qui ne parvient pas à ses fins (vous imaginez bien que rien ne marche normalement dans le scénario de cette pièce !).

Cette construction magistrale, soutenue par une brillante mise en scène de l’autrice qui ne se refuse aucun excès (on est saturé de rouge et de tissus à carreau et on adore !) entraine le public qui ne boude pas son plaisir, lui qui ne s’est jamais senti autant associé à un spectacle (il fallait bien un complice dans cette pièce policière !). L’on pourrait ainsi enchainer les compliments, mais il n’est pas d’éloges plus flatteurs que les rires incessants qui secouent une salle enflammée et qui ressort de « Folies au manoir » avec une bonne humeur que rien ne pourra entacher ! La pièce à elle seule justifierait un aller-retour Paris-Avignon. Nous l’attendons de pied ferme à Paris, où nous serons prêts à toutes les folies si elles se font dans de telles conditions !

Philippe Escalier

Funambules

Le spectacle proposé par la compagnie Circo a Vapore aux festivaliers d’Avignon Off 2024 dans la cour du Barouf est une magnifique surprise, un moment étonnant d’ingéniosité et d’humour offert par une troupe qui déborde de talent.

« Funambules », c’est le clown dans toute sa splendeur et dans toute sa magie. Six artistes formés à L’Accademia Internazionale di Teatro, portant nez rouge et sachant divertir avec un sens de la poésie hors du commun. Personne, comme eux, ne sait danser sur la corde fine de l’absurde. Cette troupe, formée à L’Accademia Internazionale di Teatro, basée Rome, mais jouant un peu partout dans le monde, vient nous proposer une série de sketches où l’imagination et le rire sont rois. Avec un jeu tout en subtilité, toujours d’une incroyable légèreté, ils nous proposent notamment un curieux tour de magie, un concours de dessin délirant, un match de tennis très particulier, un épisode de Roméo et Juliette doublé de façon irrésistible. Chaque moment est particulier, foncièrement jubilatoire et vient enchanter les grands enfants que nous sommes restés.

Avec eux, tout fonctionne miraculeusement ou bien tout échoue, dans tous les cas, c’est pour notre plus grand bonheur. S’ils sont déjantés, loufoques, ils restent en permanence d’une précision et d’une subtilité qui est la marque de ce que leur art produit de mieux. Tantôt furieux, tantôt ridicules, parfois maladroits ou interloqués, par moment amoureux, partageant une belle complicité avec le public, Beatrice Chiapelli, Michele Deiana, Claudio Fagiani, Davide Ingannamorte, Sara Viglianese et Alessia Zamperini nous font passer par tous les états et chacun de leurs épisodes est rythmé par les rires généreux du public. À la fin du spectacle, on a bien du mal à ne pas aller les embrasser tous pour les remercier du moment hors du temps qu’avec une folle générosité, ils nous ont offerts. Une chose est sûre : nous ne les oublierons pas !  

Texte et photos : Philippe Escalier

Robson Torinni dans « Tebas land » : la découverte du OFF 2024

« Tabas land », magnifique drame psychologique de Sergio Blanco, aborde un grave fait divers par le biais d’un reportage aux allures de thriller, comprenant une imbrication d’histoires avec un dénouement surprenant. Jouée en brésilien par deux excellents comédiens, dont Otto JR, ce texte a surpris et conquis les festivaliers. Rencontre avec Robson Torinni, l’un des deux protagonistes de ce huis-clos passionnant.

Robson, comment vivez-vous ce double rôle si difficile ?

Tout est difficile et c’est toujours le cas après six ans de représentation. Pour Martin, (le personnage principal), je dois changer ma voix, mes attitudes, ma gestuelle et puis, il me faut passer, en une seconde, au second personnage, qui emprunte mon vrai nom et qui est, bien sûr, très différent.

La concentration doit être au maximum. Quand j’ai fini de jouer, je suis exténué !  Je ne pense pas interpréter Martin, je suis Martin, c’est un véritable challenge, mais c’est ce que les acteurs (et le public) aiment !

Comment avez-vous rencontré ce texte ?

Tout a commencé avec mes cours de théâtre à l’université à Rio, puis, dans la foulée, en 2016, la création de ma propre compagnie, REG’s Produções Artística. En 2017, je suis tombé sur « Tebas land » avec le metteur en scène Victor Garcia Peralta. Pour nous, ce fut comme un coup de foudre. L’œuvre, écrite en espagnol, était très dense et demandait plusieurs heures de jeu. Nous l’avons adaptée en brésilien et l’auteur, Sergio Blanco, a été merveilleux, il nous a fait confiance et nous a autorisé à faire ce que nous souhaitions. Les premières représentations ont eu lieu en 2018 à Rio.

Le rôle de Martin vous a demandé beaucoup de travail ?

Oui. D’abord, je voudrais dire qu’il y a au Brésil, beaucoup de cas dramatique comme Martin.  Ils n’ont pas d’environnement familial (le père est absent, la mère travaille). Ils ne bénéficient d’aucune aide d’aucune sorte. Pour mon rôle, j’ai pu visiter des prisons. J’y ai rencontré tellement de garçons ayant été maltraités. Cela a été très dur pour moi. Même les répétitions ont été pénibles. J’avais besoin de déconnecter : j’ai dû demander au metteur en scène d’avoir des pauses par moment.  

Deux hommes assis sur un banc en scène, séparés par une structure de grillage. Ils semblent avoir une conversation intense.

Qu’avez-vous fait en parallèle ?

Entre temps, en 2022, suite à cette rencontre j’ai pu jouer un monologue que Serge Blanco a écrit pour moi : « Tráfico » qui m’a beaucoup séduit et qui a eu beaucoup de succès au Brésil.

À l’écran, j’ai commencé à tourner une série brésilienne en février de cette année « Familia é tudo » diffusée sur TV Globe et nous continuons, ce qui explique que je doive rentrer au Brésil dès la fin du festival. Mon personnage est un bad guy, très agréable à jouer, comme toujours quand il s’agit de personnages sombres.

Comment se sont passés vos débuts ?

J’ai commencé comme mannequin à São Paulo pendant plusieurs années avant de faire une école de théâtre connue, « Globe ». Je suis allé ensuite sur Rio pour tourner pour la télévision mais en même temps, j’ai suivi des cours d’Art Dramatique à l’université.

Au Brésil, il n’est pas toujours facile de vivre sa vie de comédien, nous n’avons pas autant de protections qu’en France par exemple. Beaucoup sont obligés de faire de petits travaux pour survivre. C’est un peu triste : nous devons toujours parler d’argent ! En tous cas, j’ai plaisir à continuer à travailler comme mannequin. Au Brésil, la plupart des choses se passent à São Paulo. Ma plus importante campagne a été faite pour Volkswagen.

Un homme en débardeur se tient devant un tableau blanc, pensif, avec des notes manuscrites visibles. Des livres et une bouteille d'eau sont posés sur une table à côté.

Avez-vous envie de tourner ?

Oui ! J’adore le théâtre mais j’ai envie de faire plus de cinéma. C’est un domaine qui m’attire, c’est une autre façon de s’exprimer physiquement et bien sûr aussi de travailler. J’ai fait deux films « Ruas de Gloria » et « Vazio ». Je ne compte pas en rester là :  mon rêve est de gagner un Oscar (rires) !

Je continue à travailler comme mannequin. Au Brésil, la plupart des choses se passent à São Paulo. Ma plus importante campagne a été faite pour Volkswagen.

Revenons à « Tebas land » pour finir. Quand avez-vous formé le projet de venir au festival d’Avignon ?

La décision a été prise en 2020 mais l’épidémie nous a obligé à ralentir et à reporter. Pour nous c’est important d’être ici, avec le grand nombre de programmeurs qui peuvent nous voir. Et puis, Avignon est si agréable. Nous avons eu de magnifiques réactions ici. De nombreuses personnes sorties très émues, certaines en train de pleurer. Je reste pourtant surpris que plusieurs personnes soient venues me trouver en m’avouant avoir été traversées par la même envie que Martin, sans être passé à l’acte heureusement !

Robson, dans ce festival qui reste une fête, qu’est ce qui est le plus difficile pour vous ?

Parler français ! J’ai commencé à prendre des cours mais ce n’est pas facile. Je trouve que votre langue est belle, je la trouve même sexy ! Mais pour finir, j’ai envie de dire merci ! Merci au public, à nos supporters et à ce formidable festival. En espérant que ce ne soit que le début de l’aventure française.

Propos recueillis par Philippe Escalier

« Tebas land » se joue à l’Espace Alya, 31, bis rue Guillaume Puy jusqu’au 21 juillet à 20h15

Destins Croisés

La pièce de Soizik Moreau aux Corps-Saints procure aux spectateurs un triple plaisir trop rare : entendre un texte magnifique qui dresse un portrait réaliste et implacable de Napoléon, joué par deux excellents comédiens.

Les pièces historiques présentent parfois l’inconvénient de prendre quelques libertés avec la réalité. « Destins Croisés » fait exception à la règle et marie une superbe construction dramatique avec un scrupuleux travail d’historien.

En 1804, le général Moreau est emprisonné et injustement accusé de conspiration royaliste. Pas étonnant, le ministre de la police, Fouché, étant l’une des pires crapules de l’Histoire ! Napoléon qui sait à quel point il est mal entouré et qui connait la valeur militaire (inestimable) et la popularité de Moreau, rechigne à se passer d’un homme qui serait un atout maître dans son jeu.

Adulé par ses hommes dont il se soucie d’économiser le sang, Moreau est, en effet, à l’opposé de Napoléon, avant tout soucieux de sa gloire, quoi qu’il en coute !  Il s’agit donc, pour lui, de regagner la confiance de ce général vertueux. Pour cela, le dictateur use de tous les moyens, prouvant par là même à quel point il est tortueux et peu fiable. Moreau n’est pas dupe et ne plie pas, refusant d’associer le crime et la vertu. Le duc d’Enghien vient d’être assassiné, prouvant que Napoléon, prêt à tout, ne redeviendra jamais Bonaparte. Pour Moreau, toute entente est impossible, à moins de piétiner le sens de l’honneur qui lui est si cher.

Soizik Moreau (dont l’homonymie avec le général n’est que fortuite) orchestre un incroyable duel qui s’étale dans le temps entre 1804 et 1821. Avec la plume d’un grand auteur, elle dresse un double portrait : celui de Moreau, qui avait tout pour lui, hors l’ambition de prendre le pouvoir et celui de Napoléon dont l’objectif premier était de construire sa gloire.

Il fallait deux comédiens hors norme pour donner à ce texte tout son relief et toute sa saveur. Jean-Louis Cassarino incarne avec force un magnifique Moreau, Arnaud Arbessier donnant vie à un Empereur, aussi convaincant que possible. Y compris physiquement, chacun correspond à son personnage. Parfaitement mis en scène par Antoine Campo, ils excellent et les amateurs d’Histoire, de beaux textes et de théâtre trouveront toutes les raisons de sortir enchantés de ce spectacle.

Pourquoi Camille ?

Dans un très beau texte versifié, Philippe Bluteau met aux prises Lucile Desmoulins et Robespierre en 1794 dans une joute, brillamment interprétée, qui permet à la femme de Camille Desmoulins de défendre son mari et les idéaux de la Révolution.

Après avoir été l’ami de longue date de Robespierre, Camille Desmoulins refuse de suivre le chemin sanglant, tracé par les enragés de la Révolution qui vont obtenir sa tête. Pour essayer de sauver l’homme qu’elle aime, Lucile débarque à la maison Duplay où Robespierre a élu domicile. Il lui est impossible de concevoir que l’homme qui dirige la Convention ne fasse rien pour son mari.

Très vite, la malheureuse doit déchanter. Robespierre a compris que s’il défendait celui que ses amis taxent maintenant de contre-révolutionnaire, il prenait de grands risques. La patrie ayant été déclarée en danger, tout est permis pour couper les têtes qui gênent un tant soit peu. L’Incorruptible n’est pas du genre à laisser chômer le Rasoir National !

Les alexandrins de Philippe Bluteau, de facture très classique, mettent bien en évidence le combat de cette femme passionnée qui n’hésite pas à accuser Robespierre de tyrannie. Combattive, essayant par tous les moyens d’arriver à ses fins, Lucile Desmoulins est Interprétée par Kelly Rovera. La jeune comédienne déploie un jeu tout en finesse et donne à son personnage une intensité peu commune. Face à elle, tout aussi exceptionnel, Clément Boecher, donne à Robespierre sa froide détermination et laisse apparaitre son implacable logique meurtrière. Le tribun qui se permet tout pour conserver le Comité de Salut Public à sa main, ne manque pas de justificatifs (la guerre et le maintien de l’ordre) pour fouler aux pieds les grands principes de la Révolution, posant les bases des futures dictatures sanglantes qui défigureront l’Histoire des siècles suivants.  

Pour compléter le tableau et le rendre plus humain, Philippe Bluteau a imaginé la fille Duplay, qui prend les traits de l’excellente Victoire Nier, partageant une liaison amoureuse avec Robespierre. Si la réalité historique est, sur ce point précis, bien différente, nous vivons néanmoins, sans résistance, les deux drames amoureux se déroulant sous nos yeux et que Manon Glauninger met en scène avec une belle efficacité.

Le couple Desmoulins n’évitera pas la guillotine, suivi quelques mois plus tard par Robespierre, la révolution ayant toujours cette terrifiante capacité à dévorer ses enfants.

Le texte de Philippe Bluteau est parfaitement écrit. Ses alexandrins, dits par trois jeunes interprètes au talent si prometteur, ont des résonances qui nous enchantent. Ce spectacle a un charme et des attraits auxquels il est impossible de résister !

Philippe Escalier – Photos © Franck Harscouët

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