Quand la bande dessinée rencontre la scène musicale
À la Comédie des Champs-Élysées résonne depuis octobre une proposition théâtrale aussi surprenante que réjouissante. Léna Bréban, avec tout le talent qu’on lui connait, a choisi d’adapter pour la scène « Peau d’homme », le roman graphique à succès d’Hubert et Zanzim. Cette transposition scénique préserve toute la force narrative de l’œuvre originale tout en lui offrant une nouvelle dimension grâce à la musique et au brio des comédiens.
L’histoire nous transporte dans l’Italie du XVIe siècle, où Bianca, jeune aristocrate, se retrouve confrontée aux impératifs familiaux : épouser un homme qu’elle n’a jamais rencontré. Face à cette destinée tracée d’avance, la jeune femme découvre, grâce à sa marraine, une mystérieuse peau qui lui permettra de se transformer en homme et d’explorer ainsi un monde qui lui était jusqu’alors interdit. Voilà Bianca partie à la découverte de sa liberté, mais aussi du fiancé qu’on lui destinait, qu’elle pourra observer incognito dans son quotidien.
Léna Bréban signe une mise en scène énergique qui refuse toute lourdeur didactique. « Peau d’homme » parle avec une vivifiante légèreté de sujets sérieux, l’identité de genre, la place de la femme dans la société et les libertés individuelles. La metteuse en scène qui multiplie les trouvailles, a su trouver le ton juste, mêlant burlesque et émotion, réflexion et pur divertissement. Les tableaux s’enchaînent avec fluidité, portés par les chorégraphies de Leïla Ka qui apportent au spectacle une dimension visuelle captivante.
La mise en scène de Léna Bréban joue habilement avec les codes de la comédie musicale tout en conservant une théâtralité affirmée. Les costumes, la scénographie épurée et les éclairages composent un univers visuel cohérent qui sert admirablement le propos. Dans cette atmosphère particulière, à la fois intemporelle et résolument contemporaine, la Renaissance italienne devient le miroir de nos interrogations actuelles.
La partition musicale confiée à Ben Mazué constitue l’une des grandes réussites du projet. Les chansons, spécialement écrites pour cette création, ponctuent le récit sans jamais l’alourdir. Elles accompagnent les émotions des personnages, soulignent les moments clés de l’intrigue et offrent des respirations bienvenues dans cette fable qui interroge avec finesse notre modernité.
Pauline Cheviller, qui a repris le rôle de Bianca après la création avec Laure Calamy, habite le personnage avec une belle intensité. Elle incarne cette jeune femme en quête d’émancipation avec justesse, passant de la fragilité à la détermination, du doute à l’affirmation de soi. Autour d’elle, toute la troupe déploie une énergie communicative, alternant avec brio les registres comique et dramatique. Emmanuelle Rivière, Valentin Rolland, Aurore Streich, Adrien Urso, Jean-Baptiste Darosey, Vincent Vanhée, Camille Favre-Bulle incarnent leurs personnages avec une force et une conviction envoutantes. Le public se laisse entrainer sans résistance aucune. Du grand art !
Ce spectacle témoigne de la vitalité de la création française contemporaine, de sa capacité à s’emparer de sujets de société tout en offrant un divertissement de grande qualité. Il célèbre l’heureux mariage de l’humour et de la tendresse dont il est impossible de ne pas être le témoin !
Le tandem Christian Hecq et Valérie Lesort transforme la comédie musicale culte d’Alan Menken et Howard Ashman en délicieux spectacle débordant d’inventivité et de malice. Trois ans après sa création triomphale à l’Opéra-Comique, cette reprise trouve dans l’écrin plus intimiste de la Porte Saint-Martin une dimension nouvelle donnant à cette fable macabre une énergie et une verve inégalées.
L’intrigue, née d’un film de série B signé Roger Corman en 1960, raconte l’histoire de Seymour, modeste employé d’une misérable boutique de fleurs située dans un quartier mal famé. Le jeune homme cultive en secret une mystérieuse plante baptisée Audrey II, du prénom de sa collègue dont il est éperdument amoureux. Mais cette végétation exotique se révèle carnivore et n’a de cesse de réclamer sa pitance humaine, plongeant son propriétaire dans un engrenage digne d’un pacte faustien moderne.
Le couple d’interprètes lyriques Guillaume Andrieux et Judith Fa campe avec une touchante fraîcheur le duo central : lui en Seymour maladroit et naïf, elle en Audrey fragile qui rêve de mixeurs et de machines à laver. Leurs grandes envolées vocales marquent le spectacle de leur empreinte lyrique, notamment dans une version française de « Suddenly, Seymour » chargée d’émotion. Cette pureté vocale, héritée de leur formation lyrique, se marie admirablement à l’esprit pop et aux rythmes endiablés de la superbe partition originale. On est bluffé !
La distribution s’enrichit de deux figures majeures de la comédie musicale française : David Alexis, remarquable et merveilleux en opportuniste Monsieur Mushnik après avoir incarné Thénardier dans « Les Misérables », et Arnaud Denissel, surprenant en dentiste sadique qu’il interprète avec une gestuelle expansive rappelant Elvis. Dès son arrivée sur scène, juché sur une moto miniature, dans son invraisemblable tenue, il provoque une série ininterrompue d’éclats de rire. Autour d’eux, tel le chœur grec antique, trois muses modernes, Anissa Brahmi, Laura Nanou et Sofia Mountassir ponctuent et commentent l’action avec une ironie jubilatoire et électrisent littéralement la salle avec leurs magnifiques voix.
Entre humour noir et horreur burlesque, les choix scénographiques nous plongent dans une Amérique des années soixante acidulée, où la boutique de fleurs semble perdue dans un ghetto coloré. Les costumes aux teintes vives, les coiffures choucroute et les coupes afro reconstituent avec gourmandise l’esthétique pop de cette époque révolue. La marionnette de la plante carnivore trouve ici une autre dimension et prend littéralement vie grâce au travail et à l’inventivité de l’équipe menée par Carole Allemand, cette créature végétale aussi séduisante que terrifiante étant incarnée avec brio par Daniel Njo Lobé, lui aussi très applaudi à la fin. L’Orchestre Le Balcon, installé dans les corbeilles latérales, insuffle à la partition une énergie rock’n’roll qui dialogue avec les interprètes dans une osmose parfaite. Sans aucun temps mort, ce spectacle total conjugue virtuosité vocale, chorégraphies enlevées signées Rémi Boissy et une éblouissante folie visuelle caractéristique de l’univers de Christian Hecq et Valérie Lesort, plébiscité comme toujours avec un fol enthousiasme par le public reconnaissant.
Après avoir conquis plus de 100 000 spectateurs avec « Ménopause », Alex Goude récidive au Grand Point Virgule avec « Tout va mâle », une comédie musicale qui ose enfin parler de ce dont les hommes ne parlent jamais. Cette fois, le metteur en scène vise là où ça fait mal : dans l’ego masculin, cette zone sensible entre les certitudes ébranlées et les performances défaillantes. Thomas, patron quinquagénaire aux bouffées de chaleur inquiétantes, Romain, bibliothécaire confronté aux mystères des applications de rencontre, et Jérémy, jeune coach sportif déjà épuisé avant trente ans. Trois hommes que tout oppose mais qu’un même malaise réunit dans le cabinet de Becky, sexothérapeute aux méthodes peu orthodoxes. Cette femme au franc-parler ravageur va les bousculer, les déshabiller émotionnellement et tenter de remettre tout ce petit monde debout. De partout.
Le génie du spectacle tient dans sa capacité à aborder un sujet potentiellement miné sans jamais déraper ni verser dans le pamphlet. Grâce à une belle série de bons mots diablement efficaces, l’on rit des travers, des maladresses, des paniques de ces écorchés vifs confrontés aux mutations du monde contemporain, mais on s’attache aussi à leurs trajectoires. Car derrière le rire affleure une vraie réflexion sur la place des hommes dans une société en pleine recomposition, entre fin du patriarcat, applications de rencontre et injonctions contradictoires.
L’atout majeur de « Tout va mâle » réside aussi et surtout dans son habillage musical. Les compositions de Philippe Gouadin et Frédéric Ruiz, portées par des chorégraphies débridées, transforment chaque scène en petit événement sonore. Les quatre interprètes passent du chant au jeu avec une aisance remarquable, portés par une énergie qui ne faiblit jamais. Cette vitalité scénique confère au spectacle un rythme endiablé. À aucun moment l’attention du spectateur ne retombe ! Comment pourrait-il en être autrement quand quatre artistes chantent, dansent, et jouent avec une aisance remarquable et une générosité communicative. Ana Adams incarne cette Becky capable de faire trembler les fondations du patriarcat à coups de répliques bien senties. Face à elle, Pascal Nowak, chanteur, danseur et comédien ayant su multiplier les projets musicaux, Frank Ducroz, jeune talent formé à l’AICOM et habitué des comédies musicales, et Édouard Collin, révélé dans de nombreuses comédies de boulevard et auteur du touchant « Mes Adorées », forment un trio masculin aussi attachant que ridicule.
Loin de tomber dans le mâle-bashing primaire, Alex Goude et son coauteur Jean-Jacques Thibaud proposent une comédie jubilatoire qui scrute avec tendresse la fragilité masculine contemporaine. On rit des érections capricieuses et des testostérones en berne, mais on découvre surtout des hommes perdus face aux bouleversements d’un monde qui les oblige enfin à se remettre en question. La force du spectacle réside dans cette capacité à faire de la vulnérabilité masculine non plus une honte mais un sujet de théâtre total, rythmé, jouissif. Parfait moment de divertissement, « Tout va mâle » alterne avec brio numéros musicaux déjantés et moments d’émotion sincère. Les femmes y trouvent matière à sourire complice, les hommes à se reconnaître sans culpabilité. Cette cure de jovialité administrée pendant quatre-vingt-dix minutes file à toute allure. À la sortie, on fredonne les refrains et on repart avec la conviction réjouissante que, comme la guerre de Troie, celle des sexes n’aura pas lieu.
Aurélie Dupont fait son grand retour sur les planches à l’occasion du centenaire de la Martha Graham Dance Company, la plus ancienne troupe de danse contemporaine des États-Unis fondée en 1926. Après le Colisée de Roubaix, les représentations auront lieu à la Bourse du Travail de Lyon, du 31 octobre au 2 novembre avant de rejoindre Paris à partir du 5 novembre 2025. Événement exceptionnel dans le calendrier chorégraphique français, cette tournée anniversaire baptisée « Graham 100 », après sept années d’absence de la compagnie sur le territoire français, s’impose comme l’un des rendez-vous majeurs de l’automne pour les amateurs de danse.
Invitée d’honneur de Janet Eilber, directrice artistique de la Martha Graham Dance Company depuis 2005, Aurélie Dupont interprétera, lors de cinq représentations parisiennes, un solo de quatre à six minutes créé spécialement pour elle par Virginie Mécène, ancienne danseuse principale de la compagnie et actuelle directrice de Graham 2, compagnie de formation qui prépare la relève de la Martha Graham Dance Company. Cette création mondiale s’inspire directement de photographies d’archives montrant Martha Graham dans diverses postures et costumes, véritables autoportraits chorégraphiques qui révèlent la puissance sculpturale de son art. Pour la danseuse étoile française qui a découvert la technique Graham à quinze ans à l’École de danse de l’Opéra de Paris, ce retour sur scène symbolise une fidélité artistique tissée au fil des décennies. En 2016, après avoir quitté les planches de l’Opéra, elle avait séjourné plusieurs semaines au sein de la compagnie new-yorkaise afin d’approfondir une technique qu’elle connaissait encore peu. Puis, devenue directrice de la danse à l’Opéra de Paris entre 2016 et 2022, elle avait invité la Martha Graham Dance Company à se produire à Paris et était revenue exceptionnellement sur scène en septembre 2018 pour danser le solo « Ekstasis », également signé Virginie Mécène.
La tournée « Graham 100 » propose deux programmes distincts présentés en alternance, mêlant chefs-d’œuvre du répertoire Graham et créations contemporaines encore jamais vues en France. Le Programme A réunit deux ballets mythologiques de Martha Graham, « Cave of the Heart » (1946) et « Errand into the Maze », explorant respectivement les figures de Médée et d’Ariane, ainsi que « Cave » d’Hofesh Shechter, une plongée audacieuse dans l’univers des raves sur fond de musique techno. Le Programme B déploie « Diversion of Angels » et « Chronicle », œuvres majeures interrogeant l’amour et la guerre, complétées par « We the People » de Jamar Roberts, manifeste vibrant sur le pouvoir du changement collectif. Dix-huit danseurs venus du monde entier incarnent ce répertoire exigeant sous la houlette de Janet Eilber, qui depuis vingt ans insuffle à la compagnie une dynamique créative conjuguant préservation patrimoniale et ouverture vers de nouveaux horizons artistiques.
Martha Graham, « danseuse du siècle »
Née en 1894 et disparue en 1991 à l’âge de quatre-vingt-seize ans, Martha Graham, qualifiée de « danseuse du siècle » par le Time Magazine en 1998, demeure une figure tutélaire de la danse moderne. Son approche révolutionnaire du mouvement, son vocabulaire corporel innovant et sa technique, aujourd’hui enseignée mondialement, ont façonné l’histoire de la danse au même titre que le ballet classique. Auteure de cent quatre-vingt-un ballets, elle a formé des générations de chorégraphes et de danseurs, de Merce Cunningham à Paul Taylor en passant par Twyla Tharp, et a collaboré avec des artistes aussi divers que Rudolf Noureev, Mikhail Baryshnikov ou Madonna. Sa compagnie, fondée en 1926, continue aujourd’hui de perpétuer son héritage tout en invitant des créateurs contemporains tels qu’Aszure Barton, Lucinda Childs ou Mats Ek à enrichir le répertoire.
Le Théâtre Actuel La Bruyère accueille depuis fin août l’histoire vraie de Sylvin Rubinstein, danseur de flamenco devenu résistant durant la Seconde Guerre mondiale. La pièce de Yann Guillon et Stéphane Laporte, mise en scène par Virginie Lemoine, invente une forme théâtrale hybride où se conjuguent subtilement la mémoire et l’instant présent, le témoignage et l’incarnation, le théâtre et la danse.
Un homme de plus de quatre-vingts ans, après s’être tu durant des décennies, raconte son parcours. Interprété par Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), le personnage oscille entre deux temporalités, passant du vieillard au jeune homme qu’il fut, lorsque le duo Imperio et Dolorès enflammait les cabarets européens avant que la barbarie nazie ne le sépare de sa sœur jumelle. Sans jamais verser dans le pathos, le spectacle, terriblement émouvant, saisit cette douleur par touches successives.
Les danseurs Sharon Sultan et Rubén Molina incarnent parfaitement par la danse ce que les mots ne peuvent dire. Le flamenco devient ici métaphore d’une résistance qui refuse de plier. Chaque claquement de talon, le fameux « zapateado » résonne comme un refus de l’oubli. La musique en direct, portée par Cristo Cortes et Dani Barba, enveloppe l’action sans jamais l’étouffer.
Virginie Lemoine signe une mise en scène qui privilégie la grâce et l’élégance. François Feroleto campe avec une force singulière l’officier allemand opposé au régime, tandis que le duo formé par Olivier Sitruk et Joséphine Thoby atteint une justesse remarquable, maintenant une tension dramatique constante et toujours contenue.
L’histoire de Sylvin Rubinstein, découverte par les auteurs grâce à un épisode de la série documentaire « Les oubliés de l’histoire », permet d’aborder la résistance sous un jour inhabituel : celui d’un artiste dont l’identité fut d’abord façonnée par la danse avant d’être bouleversée par l’Histoire. À l’heure où les discours de haine retrouvent une virulence inquiétante, « Dolorès » rappelle avec force et délicatesse que l’art peut être un acte de résistance avec la mémoire en guise d’épée et de bouclier.
Il a ébloui le festival d’Avignon avec La Salida, un spectacle de flamenco d’une beauté saisissante dont il donnera deux représentations à La Scala le 25 novembre. Par ailleurs, il est à l’affiche de Dolorès au Théâtre Actuel La Bruyère. Une actualité riche qui permet de découvrir le travail et la trajectoire d’un danseur hors du commun.
Ses débuts entre Cordoue et Madrid
Né en 1985 à Cordoue, berceau historique du flamenco andalou, Rubén Molina découvre la danse à sept ans à travers un film qui va le marquer à tout jamais, Los Tarantos de Francisco Rovira Beleta, l’histoire de Roméo et Juliette transposée dans l’univers gitan de Barcelone. C’est un déclic qui le pousse vers la danse et l’amène à suivre l’enseignement de Nieves Camacho. Cette vocation précoce le conduit dès neuf ans au conservatoire de sa ville natale, où il manifeste déjà, à treize ans, un goût prononcé pour la transmission en dispensant ses premiers cours. À quinze ans, le jeune prodige, toujours soutenu par sa famille, quitte l’Andalousie pour Madrid, s’immergeant dans le bouillonnement artistique du Conservatoire Professionnel de Danse et de la mythique école Amor de Dios. Là, il affine son art auprès de maîtres comme Antonio Reyes, Miguel Cañas, Domingo Ortega et Paco Romero. Un passage à Londres lui permet d’élargir sa palette en explorant le jazz et la danse contemporaine, enrichissant ainsi son langage chorégraphique d’une ouverture qui deviendra sa signature.
Une carrière internationale dans les plus grandes compagnies
Dès l’âge de dix-sept ans, Rubén Molina entame une carrière professionnelle éblouissante. Entre 2003 et 2013, il intègre les formations les plus prestigieuses de la scène espagnole : le Ballet Espagnol de la Télévision Nationale, la compagnie d’Antonio Márquez (récompensée par le Critics Award au Festival de Jerez en 2005), le Ballet Flamenco José Porcel. Honneur immense, en 2007, le réalisateur Franco Zeffirelli le convie à danser La Traviata à l’Opéra de Rome, rencontre déterminante qui marquera sa sensibilité théâtrale. Premier danseur de la compagnie d’Isabel Pantoja, il sillonne l’Espagne, le Portugal et le Mexique avant de devenir soliste au Ballet-Théâtre espagnol de Rafael Aguilar. Durant quatre ans, il incarne le rôle principal d’El Marido dans la tournée mondiale de Carmen Flamenco, se produisant dans les grands opéras de Pékin, Taiwan, Australie et à travers l’Europe.
Paris, l’éclosion d’une écriture personnelle
Fin 2013, Rubén Molina fait le choix audacieux de quitter Madrid (où il retourne régulièrement) pour s’installer à Paris. Cette rupture géographique marque une rupture artistique : tout va changer et le danseur soliste devient créateur. Deux ans après son arrivée, il présente au Théâtre du Marais Suspiro, première pierre d’un édifice créatif qui ne cessera de s’élever. Le succès est au rendez-vous avec Nuit Flamenco au Café de la Danse, puis son Acte II en 2017, et Patio Flamenco en 2018 au Théâtre du Gymnase Marie Bell, joué à guichets fermés pendant deux mois. En 2020, Mátame franchit un cap en mêlant flamenco, théâtre et univers de la corrida dans une approche résolument hybride. Parallèlement, il fonde l’Institut Flamenco Paris, lieu de transmission où sa pédagogie, nourrie de ses racines andalouses et de son expérience scénique, forme une nouvelle génération de danseurs.
Un artiste aux collaborations prestigieuses
Au-delà de ses créations, Rubén Molina multiplie les collaborations qui témoignent de sa polyvalence. Il travaille avec la chorégraphe Blanca Li dans son cabaret Las Fiestas de Blanca Li au Maxim’s, signe les chorégraphies des clips Conquistador et Desperado de Kendji Girac, et participe au spectacle de clôture de la finale du Top 14 au Stade de France en 2022. La haute couture le sollicite également : il chorégraphie pour la London Fashion Week en 2017, la maison Christian Dior en 2019, le Grand Bal Masqué du Château de Versailles avec Hakim Ghorab, et le défilé de la designer Juana Martín lors de la Paris Fashion Week 2023. En 2024, le musée Picasso lui confie une carte blanche pour une performance silencieuse dans les salles dédiées aux portraits de femmes, moment d’intensité épurée où il dialogue avec l’œuvre du peintre espagnol.
« La Salida », une œuvre cathartique qui a bouleversé Avignon
Créée en 2024 au Théâtre de l’Atelier, La Salida (« La Sortie ») représente un tournant dans le parcours de Rubén Molina. Pour la première fois, l’artiste s’ancre dans une blessure intime, celle du harcèlement scolaire subi durant son enfance. « Je ne savais pas que j’avais besoin de créer cette pièce. C’est en l’écrivant que tout s’est révélé », confie-t-il. Habitué à une approche quasi obsessionnelle de la composition, il choisit cette fois de laisser le mouvement naître avec les interprètes. Six artistes, danseurs et musiciens, tissent avec lui une fresque collective où chacun expose ses propres cicatrices : grossophobie, lesbophobie, mémoire du génocide arménien. « Ce que l’on ne peut pas dire, on le danse », résume le chorégraphe. Présenté cet été 2025 au Théâtre Golovine lors du Festival OFF d’Avignon, le spectacle mêle flamenco, danse contemporaine, voix, musique live et théâtre pour créer un langage universel qui transcende les mots. La pièce symbolise une échappée, un voyage permettant de donner voix aux minorités invisibilisées. Accompagné de Lori La Armenia, Paloma López, Araceli Molina, Caroline Pastor, du guitariste et de la chanteuse Ana Brenes, Rubén Molina livre une performance d’une intensité rare. La critique salue « un spectacle éblouissant où les codes du flamenco sont revisités avec audace et force », relevant « des rythmes frappés qui envahissent, étourdissent, emportent ». Deux représentation exceptionnelles de La Salida sont prévue le 25 novembre 2025 à La Scala Paris à 19 h et 21 h.
Dolores, le destin tragique d’un résistant flamenco
Depuis le 29 août 2025, Rubén Molina se produit au Théâtre Actuel La Bruyère dans Dolores, pièce écrite par Stéphane Laporte et Yann Guillon dans une mise en scène de Virginie Lemoine. Créée à Avignon en 2023, cette fresque historique raconte l’histoire vraie de Sylvin et Maria Rubinstein, jumeaux danseurs de flamenco d’origine polonaise et de confession juive. Dans les années 1930, sous les noms d’Imperio et Dolorès, ils enflamment les cabarets du monde entier avec leur numéro phénoménal. Mais la montée du nazisme brise leur ascension. Hanté par la disparition de sa sœur déportée, Sylvin devient un résistant enragé.
Dans ce spectacle de théâtre musical, Rubén Molina partage le plateau avec Olivier Sitruk (en alternance avec Adrien Melin), François Feroleto, Joséphine Thoby, la danseuse Sharon Sultan, le chanteur Cristo Cortes et le musicien Dani Barba. Les chorégraphies, signées Marjorie Ascione en collaboration avec Sharon Sultan et Rubén Molina, ancrent le récit dans la puissance du flamenco, art qui devient ici métaphore de la résistance. Ce moment théâtral exceptionnel est porté par une histoire qui résonne douloureusement avec l’actualité. Il se joue jusqu’au 31 décembre 2025.
Un langage personnel au service de l’universel
« Le flamenco est ma colonne vertébrale, mais il dialogue en permanence avec d’autres disciplines comme le théâtre, la danse contemporaine, le jazz. Aujourd’hui, c’est un langage personnel », explique Rubén Molina. Cette recherche d’hybridation, loin de diluer la tradition, la revitalise. Façonné par ses rencontres avec José Granero, Franco Zeffirelli, Blanca Li ou Daniel San Pedro (avec qui il crée Andando Lorca 1936 aux Bouffes du Nord aux côtés de Camélia Jordana), l’artiste cultive une approche expérimentale tout en restant fidèle à ses racines andalouses. À travers l’Institut Flamenco Paris, qu’il a fondé il y a plus de dix ans, il transmet « une pédagogie qui part de la scène, du vivant ». Enseigner avec rigueur tout en privilégiant l’écoute, l’émotion et le souffle, telle est sa méthode. Parallèlement, il mûrit un projet de film documentaire ancré en Andalousie, terrain de ses premières émotions. « Ce que je cherche, c’est simple : créer des atmosphères où l’on peut traverser ensemble, artistes et public. Respirer. Se sentir vivant. » Corps en mouvement, cœur en partage, Rubén Molina incarne cette génération d’artistes qui refusent les frontières entre les disciplines et font du flamenco un art vivant, ouvert sur le monde, capable d’embrasser toutes les blessures et toutes les célébrations de l’existence humaine.
Olivier Solivérès s’est imposé comme un maître de la scène jeune public avec une remarquable succession de spectacles comme « Ados » ou « Le Bossu de Notre-Dame ». 2024 marque un tournant avec « Le Cercle des poètes disparus » au Théâtre Antoine, couronné par un impressionnant succès agrémenté du Molière du metteur en scène d’un spectacle privé. Son statut d’auteur-metteur en scène reconnu se confirme avec la création française de la comédie musicale « Cher Evan Hansen ».
D’entrée, Olivier Solivérès dit son amour du spectacle, lui qui aime et vient du théâtre imagé et vivant de Mnouchkine ou de Bob Wilson. Enfant, son premier contact avec cet univers si particulier s’est fait avec les grandes créations de Robert Hossein. Par ailleurs, la comédie musicale est une passion qu’il assouvit notamment en allant à Londres très régulièrement. Il a vu et adoré « Cher Evan Hansen » à Broadway en 2016. « J’ai pris une claque énorme avec ce spectacle si visuel (c’est tout ce que j’aime) qui aligne des chansons ultra-modernes et une histoire très émouvante. J’en suis sorti bouleversé » dit-il. Mais monter en France cette comédie musicale qui cartonne tant à New-York qu’à Londres lui parait alors un rêve inaccessible.
C’est une agent d’auteurs, Suzanne Sarquier qui lui apprend que Michel Lumbroso et Dominique Bergin, directeurs de La Madeleine et Sandrine Mouras directrice de TF1 Spectacle rêvent de monter « Cher Evan Hansen ». À l’annonce de cette nouvelle, il décide de lancer la machine et d’adapter le livret de Steven Levenson. Une maquette réalisée par Frédéric Strouck et David Sauvage permet de tester la version française de l’une des principales chansons. « J’étais rassuré, ce super travail a permis de garder intacte l’émotion et le swing. Nous sommes entrés dans le vif du sujet en demandant les droits aux américains que nous avons rencontré plusieurs fois et à qui il a fallu aussi, ce qui n’était pas évident, faire accepter quelques coupes. Nous avons eu le feu vert, avec carte blanche pour la mise en scène. Avec la chanteuse Hoshi dont les textes à fleur de peau collent très bien avec la comédie musicale, Frédéric Strouck et David Sauvage se sont attelés à la traduction des chansons ».
Désireux d’imprimer sa marque comme il l’a toujours fait, Olivier Solivérès choisit Jennifer Barre, une jeune directrice de casting qui sélectionne une équipe capable de répondre aux incroyables challenges vocaux de cette comédie musicale, si belle mais si difficile à chanter. « Pour moi, c’était important d’amener et de faire découvrir de nouveaux talents sur scène. Je dois avouer que je suis hyper content car j’ai une équipe dingue, je ne pense pas que j’aurais pu trouver mieux. » Une troupe accompagnée par quatre musiciens sur scène qui va aborder les sujets profonds et contemporains de ce musical avec une sincérité absolue, seule capable de vraiment toucher le public. La solitude, l’anxiété, les réseaux sociaux mais aussi l’amitié, la famille, et l’amour traversent « Cher Evan Hansen », un spectacle hors du commun, poétique, jamais moralisateur, et qui, au fond, nous lance à sa façon un autre vibrant « Carpe diem » !
Le magnifique « Lac des cygnes » réinventé par Matthew Bourne qui triomphe à la Seine Musical présente une vision révolutionnaire qui célèbre trente ans de transgression chorégraphique. Génial !
Trente années après avoir bousculé tous les codes du ballet classique pour le plus grand plaisir des spectateurs, le Swan Lake de Matthew Bourne s’impose à nouveau comme l’événement incontournable de cette saison parisienne. Jusqu’au 26 octobre, la Seine Musicale accueille cette création devenue légendaire, portée par une nouvelle génération de danseurs qui vient sublimer ,avec une intensité remarquable, la vision iconoclaste du chorégraphe britannique.
L’audace fondatrice de cette œuvre réside dans le choix radical qui fit scandale en 1995 : remplacer le corps de ballet féminin traditionnel par une troupe exclusivement masculine. Ces cygnes au crâne rasé, marqués d’une raie noire sur le front, torse nu sous leurs pantalons à plumes, incarnent une sauvagerie primitive qui rompt définitivement avec l’imagerie éthérée du romantisme. La danse devient tellurique, ancrée, presque violente dans son expression corporelle. Là où Petipa cherchait l’envol gracieux, Bourne impose la force brute, le désir charnel et la tension animale.Et le public, amoureux de la danse, lui, revit enfin !
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
La relecture, avec un gout ravageur pour la parodie, transpose l’intrigue dans les cercles de la monarchie britannique contemporaine, évoquant sans détour l’époque troublée de Charles, Diana et Camilla. Le prince devient un homme étouffé par les obligations protocolaires, prisonnier d’une mère distante et d’un destin qu’il n’a pas choisi. Sa rencontre nocturne avec le cygne blanc dans un parc londonien ouvre une dimension homo-érotique qui fait du ballet un manifeste sur la liberté d’aimer et l’oppression sociale. Cette transgression narrative, servie par la partition immortelle de Tchaïkovski réorchestrée avec audace, transforme le conte romantique en quête existentielle profondément moderne.
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
Sur le plateau de Boulogne-Billancourt, la troupe New Adventures déploie une virtuosité sidérante. Les tableaux collectifs alternent avec des duos d’une sensualité assumée, tandis que les références au cinéma d’Hitchcock enrichissent une dramaturgie qui mêle théâtre, danse contemporaine et spectacle total. Après plus de trente récompenses internationales et des tournées triomphales à Londres comme à Broadway, cette production reste un choc esthétique et émotionnel, preuve éclatante que la danse peut (et doit) déconstruire les conventions pour mieux toucher l’universel. Le public parisien aurait bien tort de s’en priver !
Philippe Escalier
SWANLAKE by Bourne, , Choreography – Matthew Bourne, Designs – Let Brotherston, Lighting – Paule Constable, New Adventures, 2024, Plymouth, Royal Theatre Plymouth, Credit: Johan Persson/
À la Scène Parisienne depuis le 15 septembre et jusqu’au 4 janvier 2026, Nicolas Natkin propose avec « Brassens, l’amour des mots » une expérience scénique située à la croisée du théâtre, du concert et de la performance poétique. Ce spectacle original réunit trois artistes qui mêlent voix, guitare et contrebasse dans une célébration de la liberté de ton et de la force de la chanson engagée.
Depuis plus de dix ans, la Compagnie du Goéland, fondée par Nicolas Natkin, défend un théâtre du verbe et de la sensibilité. Avec ce spectacle, elle poursuit sa démarche en alliant création musicale, interprétation théâtrale et volonté de transmettre une parole poétique et engagée. Le comédien-chanteur, qui a une belle voix et une présence scénique forte, ne cherche pas à incarner Brassens mais plutôt à dialoguer avec lui. Et il le fait magnifiquement ! La distribution associe Nicolas Natkin à l’interprétation et au chant, Mauro Talma à la guitare et Stéphane Caroubi à la contrebasse, tous deux excellents. La mise en scène imagée et rythmée signée Philippe Nicaud privilégie l’écoute, la transmission et l’émotion directe. Durant une heure vingt, le spectacle se construit comme un dialogue passionnant avec l’œuvre du poète.
Dans sa note d’intention, Nicolas Natkin explique s’être plongé dans ce qu’a dit et écrit Georges Brassens pour tisser un fil qui ne raconte pas sa vie mais lui rend hommage en tant que poète, faiseur de couplets et amoureux des mots. L’approche intimiste alterne extraits d’interviews, de confidences et de textes peu connus, enrichis parfois de documents vidéo. Le spectacle met en lumière la richesse du répertoire tout en révélant la pensée de l’artiste au-delà des seules chansons. Cette architecture permet de faire entendre les silences, les doutes et les éclats de rire de l’homme qui se cachait derrière le mythe.
« Brassens, l’amour des mots » est jalonné des titres emblématiques comme « J’ai rendez-vous avec vous », « Je suis un voyou », « La mauvaise réputation », « Les trompettes de la renommée » ou encore « Le pornographe ». Ce choix traverse différentes facettes de l’œuvre, de l’anarchisme tendre à l’ironie grinçante. Grâce au talent de Nicolas Natkin, chaque chanson devient un moment de théâtre vivant où la parole poétique retrouve sa force première.
Germán Cornejo : Le Nuevo Tango dans toute sa splendeur
L’annonce de la courte résidence parisienne de « Tango After Dark » de la compagnie de Germán Cornejo à la mythique salle Pleyel, du 16 au 18 octobre 2025, constitue un événement qui promet de transformer la perception du tango sur la scène chorégraphique française. Cette production s’impose comme une œuvre chorégraphique de tout premier plan qui fait du tango un médium d’expression audacieux, sensuel et pour tout dire, inoubliable.
Le chorégraphe et directeur artistique, Germán Cornejo, reconnu comme Champion du Monde de Tango, est le cerveau de cette production. Sa marque distinctive réside dans une fusion élégante : une chorégraphie qui s’ancre dans la tradition argentine tout en adoptant une sophistication résolument contemporaine. Cornejo présente un tango conçu pour le grand plateau, un travail « mis en valeur pour les spectateurs contemporains ». La pièce explore l’essence émotive de cette forme d’art avec une troupe de dix danseurs virtuoses. La chorégraphie rend le drame et la tension, caractéristiques fondamentales du tango, palpables à chaque instant. L’exécution des danseurs se distingue par une précision et un panache qui traduisent une maîtrise technique absolue du mouvement. Ils « glissent, fouettent, effleurent et enflamment la scène » à chaque pas.
Germán Cornejo partage l’affiche avec l’électrisante Gisela Galeassi, qui est également son assistante chorégraphe. L’excellence de ce duo est renforcée par des parcours artistiques qui attestent de leur ancrage dans le monde de la danse contemporaine. Le public averti n’a pas oublié que Gisela Galeassi a fait partie de la distribution de Milonga, une superbe création dirigée et chorégraphiée par Sidi Larbi Cherkaoui. Leur parcours témoigne d’une double exigence : Germán Cornejo a été formé au Gatell Conservatory dès l’enfance, tandis que Gisela Galeassi, danseuse classique avant de se consacrer au tango, fut nommée ambassadrice culturelle de Buenos Aires. Cette double culture nourrit une approche où la rigueur technique dialogue avec l’expressivité.
La dimension musicale élève « Tango After Dark » au statut d’œuvre artistique majeure. La performance chorégraphique est tissée autour des compositions emblématiques du légendaire Astor Piazzolla, le compositeur qui a révolutionné le genre en créant le nuevo tango. Cette musique, intrinsèquement plus dramatique et rythmiquement plus complexe que le tango classique, confère à la danse un élan et une énergie accrus. Le choix d’un orchestre live de sept musiciens, dirigé par Ovidio Velazquez, garantit une expérience immersive d’une grande richesse sonore. Le plateau est complété par deux des meilleurs chanteurs d’Argentine. Leurs voix puissantes servent de fil conducteur émotionnel, créant un contrepoint à l’implacable précision technique des danseurs. Du 16 au 18 octobre 2025, avec Germán Cornejo et sa troupe, l’espace de trois soirées, la salle Pleyel devient la capitale du Tango.