Aliocha Itovich offre à son oncle, danseur de génie disparu trop tôt, l’hommage d’une vie, porté par trois interprètes en état de grâce.
Il est des absents que la scène rappelle mieux que la mémoire. Au Théâtre Saint-Georges, écrin de velours rouge niché dans le quartier de la Nouvelle Athènes, Aliocha Itovich vient de donner la première de Dans l’ombre de Jorge Donn, comédie dramatique écrite avec Élodie Menant et la collaboration de Julia Dorval. Le comédien y poursuit une idée aussi simple que bouleversante, rendre son souffle à ce Jorge Raúl Itovich Donn dont la scène a effacé le premier patronyme, cet Itovich qu’il porte lui-même et qu’il fait aujourd’hui resurgir.
Un revenant de lumière
Danseur argentin entré tout jeune au Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart, en 1963, Jorge Donn devint l’ami intime, la muse et le soliste vedette d’un chorégraphe qui taillait pour lui ses plus grands rôles, de Nijinsky, clown de Dieu à Notre Faust. À la fin des années 1970, il fit du Boléro de Maurice Ravel une transe masculine d’une puissance inouïe, silhouette en feu dressée sur la fameuse table rouge, avant que Claude Lelouch ne l’offre au grand public dans Les Uns et les Autres. Emporté par le sida à Lausanne en 1992, à quarante-cinq ans, l’artiste avait peu à peu glissé dans une forme d’oubli que la pièce vient précisément combattre.
Sur le plateau, Daniel, neveu d’un immense danseur qui s’avère être Jorge Donn lui-même, a renoncé depuis trente ans à sa propre vocation. Une rencontre, un travail acharné pour un spectacle caritatif et voilà que la passion endormie se réveille. La scénographie répond par la grâce. Trois pans de tulle accueillent les images d’archives du chorégraphe et de son interprète, et le danseur réapparaît, fantôme de clarté traversant la scène, présence impalpable qui veille sur les vivants. Le procédé pourrait n’être qu’un effet de mise en scène, il devient une émotion, tant le geste filmé d’hier dialogue avec les corps bien réels d’aujourd’hui.

Trois interprètes en état de grâce
La force du spectacle tient d’abord à ses acteurs. Aliocha Itovich, magnifique César dans le Cléopâtre d’Éric Bouvron, joue ici une part de lui-même. Il signe la mise en scène et avance avec une pudeur qui jamais ne se dérobe, mêlant l’humour à la mélancolie du fils empêché. À ses côtés, Hélène Degy, remarquée dans La Peur de Stefan Zweig (qui lui valut une nomination au Molière de la Révélation féminine en 2017) et plus récemment dans Dessiner encore au Théâtre Lepic, apporte une chaleur et une vérité qui ancrent le récit dans le quotidien le plus juste. Vanessa Cailhol, révélée au grand public par Le Porteur d’histoire puis par Chicago au Casino de Paris, Molière de la Comédienne dans un spectacle de théâtre public dans Courgette, compose ici, avec son brio habituel, un personnage d’une intensité stupéfiante, capable tout à la fois de sidérer le public et de le faire rire aux éclats.
Reste alors la question qui porte l’œuvre tout entière : a-t-on le droit de réaliser ses rêves à tout âge ? Elle traverse le spectacle avec une grâce et une urgence touchantes. Vivre dans l’ombre d’une figure admirée, en porter le nom et le souvenir, peut devenir un poids autant qu’un héritage, et la comédie, parfois drôle, souvent grave, transforme ce vertige intime en élan vers la lumière. Avant de gagner Avignon cet été, Dans l’ombre de Jorge Donn prouve qu’une mémoire que l’on croyait éteinte peut redevenir une flamme.
Dans l’ombre de Jorge Donn, comédie d’Aliocha Itovich et Élodie Menant, avec la collaboration de Julia Dorval. Mise en scène d’Aliocha Itovich, collaboration artistique de Pascal Faber. Avec Vanessa Cailhol, Hélène Degy et Aliocha Itovich. Musiques de Stéphane Corbin, chorégraphies d’Olivier Benard, lumières d’Antonio De Carvalho, costumes de Christine Vilers, décor de Christophe Auzolles, régie de Christophe Charrier. Une production de La Compagnie 13 et Fiva Production. Reprise au Festival OFF d’Avignon, Espace Roseau Teinturiers, 45 rue des Teinturiers, 84000 Avignon, à 16 h 40, relâche le jeudi, en juillet 2026.


Laisser un commentaire