Jérémie Lutz

L’art de s’éloigner de soi

Portrait d’un jeune comédien qui, de Jean Giraudoux aux Chiens de Navarre et du chevalier Danceny au petit Charlie de Sucrer les fraises, s’est constitué en quelques saisons une palette peu commune.

Il existe deux façons d’entrer dans le métier d’acteur. La première consiste à exploiter au plus vite ce que l’on est, une silhouette, une voix, un emploi que la profession vous désigne et dont elle ne vous laissera plus sortir. La seconde, moins confortable, consiste à s’éloigner méthodiquement de soi. Jérémie Lutz a choisi la seconde. À vingt-cinq ans, il a déjà servi un classique bousculé, l’improvisation la plus corrosive du théâtre français et un rôle de jeune homme du dix-huitième siècle sur l’une des scènes les plus exigeantes de Paris. Il dit aujourd’hui rêver de tragédie, précisément parce que rien en lui ne l’y appelle. C’est une manière de travailler, et c’est déjà une signature.

Une formation en deux temps

Originaire de Toulouse, sa trajectoire tient d’une discipline patiente. De 2019 à 2021, Jérémie Lutz suit la formation d’art dramatique du Cours Florent, cette institution parisienne qui, depuis la fondation de François Florent en 1967, a nourri des générations entières de la scène et de l’écran. Il aurait pu s’en tenir là et courir les castings. Il choisit d’approfondir, et rejoint de 2021 à 2023 le studio Le Foyer, où il poursuit un second cycle de travail.

Ces quatre années consécutives d’atelier disent quelque chose de son rapport au métier. On y devine la conviction, assez rare dans une génération pressée, que le jeu se construit comme un artisanat, par répétition, par tâtonnement, par lenteur consentie. Il en retire surtout des visages. « J’ai commencé par faire les Cours Florent avant d’intégrer Le Foyer et c’est là que j’ai fait beaucoup de rencontres qui ont été déterminantes, dont celles de Margaux et Matthieu », dit-il. Margaux Wicart et Matthieu Le Goaster, deux noms qui reviendront à chaque étape, jusqu’en Avignon.

Giraudoux, les Chiens de Navarre, deux écoles opposées

L’année 2023 lui offre deux expériences que tout sépare, et c’est là que son parcours devient intéressant.D’un côté,Parvis, la relecture que Margaux Wicart signe de La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, jouée au Théâtre Montmartre Galabru de janvier à mars, puis reprise au Funambule Montmartre en juillet. Une troupe soudée, un texte classique bousculé, une comédie poétique et volontiers loufoque. C’est là que se nouent les complicités durables, avec Margaux Wicart, Matthieu Le Goaster, Rebecca Château, celles que l’on retrouvera trois ans plus tard sous le soleil du Off.
De l’autre, La Vie est une fête, aux Bouffes du Nord, sous la direction de Jean-Christophe Meurisse et de ses Chiens de Navarre. Il y fait, et ce sera une belle expérience, de la figuration dans une scène de violence. La même année, il tourne dans Ignis, court métrage de Nina Campam, un format dans lequel on le reverra à de nombreuses reprises.

Danceny, ou la difficulté d’être jeune

En 2025, la Comédie des Champs-Élysées affiche Les Liaisons dangereuses dans l’adaptation et la mise en scène d’Arnaud Denis. Le parti pris est net, réduire le roman de Choderlos de Laclos à sept personnages et donner davantage de chair au chevalier Danceny ainsi qu’à Cécile de Volanges. Autrement dit, faire de la jeunesse manipulée non plus un accessoire du duel entre la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, mais l’un des enjeux véritables de la pièce.

Jérémie Lutz hérite de ce Danceny élargi, aux côtés de Delphine Depardieu, de Valentin de Carbonnières et de Salomé Villiers. Il rejoint la distribution en cours de route, pour les deux derniers mois de l’exploitation parisienne, puis pour la tournée. « C’était génial comme projet », résume-t-il, avec la brièveté de ceux qui ont surtout envie de recommencer. Le rôle est redoutable parce qu’il est ingrat. Danceny doit être crédule sans être sot, ardent sans être ridicule, et son basculement final vers la violence doit paraître inévitable. Il y faut une innocence qui ne soit pas de la niaiserie, exactement le registre où le comédien se révèle le plus juste. Le spectacle poursuit sa route durant la saison 2025-2026, avec notamment un passage aux 3 Pierrots de Saint-Cloud en janvier 2026.

Charlie, la partition de l’été

Sébastien Bizeau a fondé la compagnie Hors du temps en 2021. Après Heureux les orphelins, créé au Théâtre de l’Atelier en 2022 puis repris trois étés de suite dans le Off, et Pourquoi les gens qui sèment, né à La Factory en 2025, il livre cette année Sucrer les fraises, dans une mise en scène de Justine Vultaggio. C’est Matthieu Le Goaster, compagnon de plateau depuis Le Foyer, qui a soufflé son nom, en accord avec l’auteur. Charlie serait pour lui.

Le titre dit tout. Les adultes emploient cette expression familière, presque cruelle, pour désigner la mémoire de la grand-mère qui s’efface. Charlie, lui, la prend au pied de la lettre et refuse le verdict. Apprenant que sa mamie pourrait devoir quitter sa maison si elle échoue à son examen chez le médecin de la tête, il entreprend de lui rendre ses souvenirs. Le spectacle échappe alors au genre attendu de la pièce sur la maladie pour devenir une méditation sur l’imagination et la transmission, où l’enfance et la vieillesse apparaissent comme les deux rives d’un même fleuve.

Ils sont trois sur le plateau, avec une marionnette signée Francesca Testi qui prête à l’aïeule un visage sculpté et ce trait de bleu posé sur les paupières comme un souvenir ancien. Matthieu Le Goaster passe d’un personnage à l’autre, écolier puis père de famille. Margaux Wicart alterne la mère inquiète et la camarade de classe frondeuse. Jérémie Lutz, lui, tient la ligne de Charlie d’un bout à l’autre, une heure et cinq minutes durant, dans une salle de quarante-neuf places où le moindre faux pli se verrait.

L’exercice est l’un des plus redoutés du métier, jouer un enfant sans pour autant faire l’enfant. Le piège est connu, la voix qui monte d’une octave, les genoux qui se plient, le sourire appuyé, et la salle qui s’éloigne. Il n’a pas caché sa méfiance initiale. « Au début, ce rôle fait un peu peur parce que l’on se dit que jouer un enfant peut très vite tomber dans le cliché et ne pas fonctionner du tout. Avec Justine Vultaggio, notre metteuse en scène, on a essayé de se souvenir de notre enfance et de comment doser. Gamin, j’avais un côté rêveur, un peu dans la lune, ce qui m’a permis de me sentir proche de Charlie. » Le dosage, mot d’artisan, résume la méthode. Rien n’est décoratif dans sa composition. Il ne joue pas l’enfance de l’extérieur, il en restitue le rythme intérieur, la façon dont une inquiétude énorme succède en une seconde à un émerveillement minuscule, la logique implacable des raisonnements de travers. Tout procède d’une observation exacte, servie par la scénographie et les lumières de Raphaël Bertomeu, les costumes de Marion François, les illustrations de Natacha Bigan.

Reste ce que le plateau reçoit en retour, et qui les a saisis dès les premières représentations. « Ce qui est touchant pour nous, c’est que depuis le début nous avons vraiment une écoute hyper intense, quasiment tout du long. L’on sent que l’on touche quelque chose de très personnel et les réactions du public, son émotion, nous les entendons, car oui, l’on entend tout. » Dans une chapelle de quarante-neuf places, le silence est un matériau, et les larmes s’entendent.

Un premier Avignon, et déjà l’envie d’ailleurs

C’est son premier festival. Il en profite comme on profite d’une bibliothèque ouverte, allant voir Maldoror dans la Cour d’honneur et Le Deuil sied à Électre dans la mise en scène de Gwenaël Morin. Deux façons opposées de tenir un plateau, deux leçons prises en spectateur, ce qui reste la meilleure école.

Interrogé sur ce qu’il aimerait aborder, il désigne la tragédie, et l’argument qu’il en donne éclaire sa manière. « C’est assez excitant de pouvoir aller dans quelque chose qui est complètement à l’opposé de ce que l’on dégage. J’aime faire des choses qui sont loin de moi et de ce que je peux dégager physiquement. » Voilà un comédien qui refuse d’être assigné à sa silhouette. Athlétique, il entretient son corps par des séances de CrossFit, choisies pour une raison qui ne doit rien à la performance. « C’est très intensif, mais je préfère cela à la musculation parce que ça se passe en groupe et c’est plus sympa que juste aller à la salle de sport tout seul. » Le collectif, encore et toujours, jusque dans l’entraînement.

Il participe par ailleurs à la création d’un spectacle Le Deuil numérique, sur la façon dont on affronte aujourd’hui la disparition d’un proche quand les traces demeurent, quand les messages, les images et les comptes persistent indéfiniment. Le sujet prolonge, sans le répéter, celui de Sucrer les fraises, une mémoire qui s’efface d’un côté, une mémoire qui refuse de s’éteindre de l’autre.

Ce que la suite pourrait dire

Une génération de comédiens formés dans les écoles privées parisiennes arrive aujourd’hui sur les grandes scènes sans passer par les cases attendues. Jérémie Lutz en fait partie. Sept ans après ses premiers cours, il aura joué Jean Giraudoux revisité, Choderlos de Laclos au théâtre du boulevard le plus exigeant, et participé à La Vie est une fête des Chiens de Navarre. Peu de parcours offrent une telle amplitude en si peu de saisons.

Reste à savoir ce qu’il fera de cette souplesse. On aimerait le voir aborder cette tragédie qu’il appelle de ses vœux, ou un premier rôle au cinéma. Ceux qui l’ont vu ce mois-ci en Avignon, à quatorze heures vingt, dans la fraîcheur d’une chapelle du quartier des Antonins, savent déjà qu’il n’aura pas besoin d’élever la voix pour se faire entendre.

Philippe Escalier – Photos en noir et blanc ©Cédric Vasnier



Chronologie
20 mai 2001 — Naissance à Toulouse

2019-2021 — Formation d’art dramatique au Cours Florent, Paris

2021-2023 — Formation d’art dramatique au studio Le Foyer, Paris, où il rencontre Margaux Wicart et Matthieu Le Goaster

2023 (janvier à mars) — Parvis, d’après La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux, adaptation et mise en scène de Margaux Wicart, Théâtre Montmartre Galabru, Paris

2023 (juillet) — Parvis, reprise au Funambule Montmartre, Paris

2023 — La Vie est une fête, mise en scène de Jean-Christophe Meurisse, Théâtre des Bouffes du Nord, Paris

2023 — Ignis, court métrage de Nina Campam

2025 — Les Liaisons dangereuses, d’après Choderlos de Laclos, adaptation et mise en scène d’Arnaud Denis, rôle du chevalier Danceny, Comédie des Champs-Élysées, Paris

2025-2026 — Les Liaisons dangereuses, tournée, dont Les 3 Pierrots à Saint-Cloud le 30 janvier 2026

2026 — Sucrer les fraises, texte de Sébastien Bizeau, mise en scène de Justine Vultaggio, compagnie Hors du temps, rôle de Charlie, La Factory, Chapelle des Antonins, Festival Off d’Avignon, premier festival d’Avignon du comédien

2026 — Participation à la création d’un spectacle Le Deuil numérique

Informations pratiques
Sucrer les fraises, texte de Sébastien Bizeau, mise en scène de Justine Vultaggio, compagnie Hors du temps. Avec Matthieu Le Goaster, Jérémie Lutz et Margaux Wicart. Scénographie et lumières : Raphaël Bertomeu. Marionnette : Francesca Testi. Costumes : Marion François. Illustrations : Natacha Bigan. La Factory, Chapelle des Antonins, 5 rue Figuière, Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 14 h 20, durée 1 h 05, relâches les 9, 16 et 23 juillet. Spectacle familial à partir de 7 ans.

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