Mémoires d’un tricheur

Le charme discret de la tricherie

À l’Essaïon, Sacha Guitry revisité par Éric-Emmanuel Schmitt, réhabilite le mensonge avec une élégance souriante.

À l’Essaïon, Amar Mostefaoui porte à la scène Mémoires d’un tricheur, le roman que Sacha Guitry publia en 1935 avant d’en tirer l’un de ses films les plus célèbres. L’adaptation est signée Éric-Emmanuel Schmitt : une complicité d’esprit entre deux orfèvres du mot qui suffit à éveiller la curiosité.

L’histoire tient dans un paradoxe cruel et savoureux. À dix ans, le jeune Alex perd toute sa famille, emportée par un plat de champignons. Puni pour avoir dérobé deux francs et privé de dîner, il devra paradoxalement la vie à sa faute. De cette leçon renversante naît une conviction qui ne le quittera plus : l’honnêteté mène au cimetière quand la malice ouvre les portes du monde. Le voilà tricheur, en amour comme au casino.

La mise en scène ne cherche pas l’effet. Sobre et finement rythmée, elle laisse toute sa place à une langue qui demeure le véritable héros de la soirée. Car le texte, ciselé, spirituel, d’une ironie que les années n’ont pas émoussée, soutient le spectacle de bout en bout. On y retrouve ce goût de Guitry pour le bon mot et cette philosophie désinvolte qui transforme le cynisme en art de vivre.

Autour de cette matière précieuse, la distribution se montre à la hauteur. Vanessa Tap, Jonathan Mercier et Amar Mostefaoui donnent au récit sa vivacité, passant d’un personnage à l’autre avec une agilité complice, servant le verbe sans jamais le trahir. Rien de tapageur : une justesse constante, qui installe d’emblée le plaisir et ne le relâche plus.

Fidèle au texte plus qu’aux effets, ce spectacle tient sa promesse : offrir une heure de finesse et de sourire en compagnie d’un auteur qui savait, mieux que personne, que la vérité n’est jamais si plaisante que lorsqu’elle se déguise.

Philippe Escalier

Mémoires d’un tricheur, de Sacha Guitry, adaptation d’Éric-Emmanuel Schmitt. Mise en scène d’Amar Mostefaoui. Avec Vanessa Tap, Jonathan Mercier et Amar Mostefaoui. Essaïon Théâtre, 6 rue Pierre-au-Lard, 75004 Paris. Du 24 juin au 23 juillet 2026, les mercredi et jeudi à 19h ; du 26 août au 29 octobre 2026, les mercredi et jeudi à 20h50. Durée 1h10.

Paris is Magique

À la Gaîté Rive Gauche, une comédie musicale pleine d’allant célèbre Paris à travers le regard émerveillé d’une fiancée japonaise, portée par une troupe à la bonne humeur contagieuse.

Il existe, paraît-il, un syndrome de Paris, ce vertige qui saisit certains touristes japonais lorsque la ville rêvée se heurte à la ville réelle. C’est de ce phénomène, aussi cocasse que mélancolique, que Paris is Magique tire son ressort comique. Présentée depuis le 23 juin à la Gaîté Rive Gauche, cette première comédie musicale entièrement consacrée à Paris et aux Parisiens, signée Sacha Judaszko et Nicolas Nebot, embarque le spectateur dans un week-end où le mensonge devient acte d’amour.

Nicolas, jeune médecin parisien installé à Tokyo, revient dans sa ville natale avec Kim, sa fiancée japonaise qui n’a jamais connu la capitale qu’à travers les films. Pour lui épargner la chute du rêve, il travestit chaque laideur ordinaire, embouteillages, incivilités, vie chère, en tableau merveilleux. De ce postulat malicieux, Judaszko et Nebot tirent une partition vive et rythmée, portée par les mélodies de Dominique Mattei et les chorégraphies enlevées de Patricia Delon, qui irriguent un récit ne péchant que par son envie de trop raconter. Paris, les Parisiens, le couple, le mensonge, la vérité qui finit par éclater : cette générosité narrative prive le spectacle de la fulgurance qui lui manque encore pour atteindre la perfection.

Il en faudrait pourtant davantage pour entamer le plaisir du spectateur. La mise en scène, soignée et inventive, multiplie les tableaux et les clins d’œil aux clichés parisiens avec un entrain qui gagne la salle dès les premières minutes. La distribution, homogène et investie, porte ce La La Land à la française avec une vitalité réjouissante. Aux côtés d’Estelle Danière, Joy Esther, Thierry Gondet et Véronique Hatat, on retient particulièrement Lorie Lina, Laurent Kiefer et Christophe Mai, dont l’énergie scénique et la justesse comique hissent l’ensemble. Chacun chante, danse et joue avec un engagement sincère, dans un esprit de troupe revendiqué, sans tête d’affiche écrasante.

Sous ses dehors légers, Paris is Magique parle aussi de ce que l’on choisit de montrer à ceux qu’on aime, et de la part de fiction nécessaire à la tendresse. En convoquant le syndrome de Paris, la pièce s’amuse autant qu’elle attendrit, et le public parisien lui-même, premier visé par l’autodérision, semble y prendre un malin plaisir. Le spectacle ne révolutionne pas le genre, mais il en respecte les codes avec un savoir-faire certain et une fraîcheur bienvenue.

Reste l’impression d’un spectacle généreux, porté par l’enthousiasme de la troupe, la qualité de l’écriture musicale et cette manière singulière de regarder Paris. On en ressort avec l’envie toute particulière de voir la capitale comme Kim la découvre : magique…malgré tout !

Philippe Escalier

Paris is Magique, comédie musicale écrite et mise en scène par Sacha Judaszko et Nicolas Nebot, sur une idée originale de Sacha Judaszko. Musique de Dominique Mattei, chorégraphie de Patricia Delon, costumes de Marie Crédou. Avec Estelle Danière, Joy Esther, Thierry Gondet, Véronique Hatat, Laurent Kiefer, Lorie Lina et Christophe Mai. Théâtre de la Gaîté Rive Gauche, 6 rue de la Gaîté, 75014 Paris. Du mardi au samedi à 21h, samedi à 16h30 et dimanche à 16h. Durée : 1h40 sans entracte. Surtitrage en anglais.

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