Malo Leclerc-Debruyne

La force et la faille

Du volley de haut niveau aux planches du Festival d’Avignon, portrait d’un comédien de vingt-cinq ans qui a préféré l’émotion à la performance.

Il y a des trajectoires que l’on croit lire d’avance et qui se dérobent au dernier moment. À le voir, un mètre quatre-vingt-seize, la carrure faite pour contrer au-dessus d’un filet, on parie sur la puissance. On aurait tort. Ce que Malo Leclerc-Debruyne cherche sur un plateau, c’est exactement l’inverse de ce que son gabarit annonce, une fêlure, un tremblement, un point de fragilité qui surprend le spectateur au moment où il l’attendait le moins. Cette contradiction dit tout de l’homme et du comédien qui, à l’été 2026, fait ses premiers pas remarqués au Festival d’Avignon.

Une enfance entre Strasbourg et Avignon

Il naît à Strasbourg en 2001, dans une famille originaire du nord de la France. Le prénom lui vient d’une trouvaille de ses parents, penchés sur des listes en quête de ce qui sortirait de l’ordinaire, Malo, rare, ramassé, franchement breton, qui sonne comme un galet lancé sur l’eau. L’enfance se poursuit à Avignon, où se joue, presque à son insu, la première scène de sa vie d’artiste. En CM2, puis en sixième au collège Joseph-Viala, il intègre une classe à horaires aménagés théâtre, montée avec le conservatoire. L’expérience est brève, mais elle marque, comme une empreinte laissée dans une matière encore tendre, promise à ressurgir bien plus tard.

Car l’adolescence appartient au sport. Le corps grandit, s’affûte, réclame la compétition. Le théâtre s’efface, le volley-ball prend toute la place. Malo Leclerc-Debruyne s’engage vers le haut niveau et connaît le monde professionnel, cette discipline exigeante où le geste se répète jusqu’à la perfection et où la personne s’oublie derrière la ligne de service. La sensibilité, elle, patiente.

Le choix de l’émotion contre la performance

Le basculement survient en 2024. Le plaisir s’émousse, l’évidence sportive se fissure, une autre nécessité remonte à la surface. Le comédien le formule sans détour. « Aujourd’hui, je suis heureux de laisser libre cours aux aspects artistiques de ma personnalité que j’ai négligés pendant que je faisais du volley. J’ai recommencé à jouer, à danser. J’écris aussi, de la poésie, des scénarios, je vais réaliser bientôt des courts-métrages. J’ai toujours un carnet sur moi pour écrire les idées qui me passent par la tête. » Ce carnet dit tout d’un artiste qui ne sépare pas le jeu de l’écriture, la scène de la page, et qui a compris que la matière première du théâtre n’était pas la maîtrise mais l’aveu.

Sa manière propre se dessine là. Interrogé sur les rôles qui lui valaient le plus de compliments, il désigne ceux où affleure la vulnérabilité. « Les rôles que j’aimais le plus, et pour lesquels on me disait le plus que j’étais touchant, c’était vraiment ceux où il y a une fragilité qui vient surprendre le spectateur, parce que de prime abord, on ne me perçoit pas ainsi. » Tout est dans cet écart entre l’apparence et l’intime, entre le colosse pressenti et l’écorché révélé. L’athlète a fait de sa stature un décor, et de la faille qu’il y loge, un ressort dramatique.

Le collectif SuperTrouper et le pari de Ninie

De retour vers le plateau, il reprend une formation et suit un atelier en fil rouge, sans renoncer à un emploi salarié dans une entreprise commerciale. Double vie assumée, où le bureau finance la scène et où la scène récompense le bureau. C’est dans ce mouvement qu’il rejoint le collectif SuperTrouper, jeune troupe née un an plus tôt à l’initiative d’Élise Konczak. Anecdote qui en dit long sur le hasard des distributions, il s’était présenté pour un rôle et fut retenu pour un autre, apprentissage précoce de cette vérité du théâtre selon laquelle on n’obtient jamais tout à fait ce que l’on croit désirer.

La pièce s’intitule Ninie, les combats d’une génération, première création de la compagnie. Le texte d’Élise Konczak nous ramène à Paris, en 1974, tandis que l’Assemblée débat de la loi portée par Simone Veil. Nicole, que ses proches surnomment Ninie, file un amour apparemment sans nuages avec un certain John, avant qu’une soirée ne fasse vaciller cet équilibre. Sa rencontre avec Annie, militante du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception, ouvre les yeux d’une femme prisonnière d’une relation d’emprise et l’entraîne vers sa propre libération. Droit à disposer de son corps, violences conjugales, homophobie, la pièce empoigne les grands combats d’une époque et leur rend un hommage frontal, porté par les musiques et les couleurs des années soixante-dix. Dans cet ensemble choral, Malo Leclerc-Debruyne défend un rôle qu’il chérit pour sa densité. « Je suis très attaché à mon personnage dans Ninie, il est hyper complexe et dur, mais je l’adore. » On reconnaît sa prédilection pour les zones d’ombre, ces figures rugueuses où la fragilité se cache sous la dureté.

Après une série de représentations au Lavoir Moderne Parisien en mars 2026, la troupe prend le chemin du Sud. Ninie est à l’affiche du Festival d’Avignon Off, du 3 au 25 juillet 2026, à La Factory, salle des Antonins. Autour du comédien se tiennent Éléonore Allard, Romain Debat, Élise Konczak, Baptiste Pinchon et Hanna Ramey-Loby, sous la direction d’Ambre Doligez.

Au théâtre il convient d’ajouter ses premiers rôles à l’écran. Le court-métrage, terrain d’aventure des jeunes comédiens, les lui a offerts. Il est François dans Un peu, pas du tout, passionnément d’Anouk Allard, Eliott dans Jusqu’à l’aube d’Ambre Pasteur, Noam dans Jour n°12 de Noémie Péju, Samuel dans Ça va. Autant de prénoms qui composent autant de facettes d’une même quête, celle d’un jeu qui touche plus qu’il n’impressionne.

Un corps entraîné, une oreille polyglotte

Le physique de l’ancien sportif n’a rien perdu de ses moyens. Basket-ball, beach-volley, musculation, ski alpin, surf, acrobatie, la panoplie compose un instrument disponible, souple, prêt à tout ce que la scène réclame. À cette aisance corporelle s’ajoutent trois langues, le français, l’anglais et l’espagnol, ainsi qu’un don d’imitateur qui fait de lui un comédien de composition en puissance. Rien, dans cet équipement, ne renvoie à l’athlète pur. Tout converge vers l’acteur complet qu’il travaille à devenir, celui pour qui la performance n’est qu’un outil au service de l’émotion.

Une génération qui reprend le flambeau

Malo Leclerc-Debruyne appartient à cette jeune scène française qui remet le théâtre engagé au cœur de son projet, non par mot d’ordre mais par nécessité sensible. Le collectif SuperTrouper, la forme chorale, le sujet politique traité par le prisme de l’intime, tout le situe dans une génération qui refuse de choisir entre le divertissement et le propos. Avignon, pour lui, n’est pas une conquête abstraite mais un retour, une boucle qui se referme là où l’enfant de la classe théâtre avait posé son premier regard sur un plateau. « Avec ce festival d’Avignon, tout est nouveau pour moi, mais c’est justement ce qui rend l’aventure complètement folle, c’était mon but finalement. Pouvoir revenir sur Avignon me lancer avec un spectacle, alors même que j’ai commencé ici, me permet de boucler la boucle. »

La fêlure comme signature

On quitte ce jeune comédien avec le sentiment d’assister aux tout premiers chapitres d’une histoire dont il tient déjà le fil, la conviction que ce qui émeut vaut mieux que ce qui domine. L’ancien volleyeur a rangé la recherche de la victoire pour lui préférer celle du trouble. Il joue, il danse, il écrit, il prépare ses propres courts-métrages, carnet en poche, curieux de tout. À vingt-cinq ans, il a déjà compris que la faille était son meilleur point d’appui.

Philippe Escalier – Photos ©JuleyePhotographe


Repères chronologiques

2001 — Naissance à Strasbourg, dans une famille originaire du nord de la France.

Enfance — Classe à horaires aménagés théâtre au collège Joseph-Viala d’Avignon, en partenariat avec le conservatoire, en CM2 et en sixième.

Adolescence — Abandon du théâtre pour le volley-ball, pratiqué au haut niveau, avec une expérience professionnelle.

2024 — Retour au jeu, reprise d’une formation et d’un atelier de comédien suivi en fil rouge.

2025-2026 — Rôles principaux dans les courts-métrages Un peu, pas du tout, passionnément d’Anouk Allard, Jusqu’à l’aube d’Ambre Pasteur, Jour n°12 de Noémie Péju et Ça va.

Mars 2026 — Entrée dans le collectif SuperTrouper et création de Ninie, les combats d’une génération d’Élise Konczak, au Lavoir Moderne Parisien.

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