Le procès d’un amour
Au Théâtre des Gémeaux, Sébastien Bizeau transforme une histoire d’amour en champ de bataille, là où la loi et la conscience se disputent le dernier mot.
Ils se sont aimés sur les bancs d’un cours de théâtre. Vingt ans plus tard, elle appelle à la désobéissance civile sur une zone humide menacée, il est devenu le préfet chargé d’y faire régner l’ordre. De ce couple séparé par ses convictions, Sébastien Bizeau tire Pourquoi les gens qui sèment, couronné du Prix Coup de cœur du Club de la presse au OFF 2025 et repris cet été dans la Salle du Dôme du Théâtre des Gémeaux, à Avignon. Un théâtre de plein vent, nerveux et généreux, qui prend l’actualité à bras-le-corps.
L’argument tient dans un couple. Chloé et Antoine se sont connus étudiants, portés par la même flamme. Les années ont creusé l’écart, elle est restée fidèle à ses idées, il a rejoint les rangs de l’ordre républicain. Lorsqu’elle projette une action sur le territoire même qu’il doit protéger, l’intime devient champ de bataille. De réunions publiques en plateaux médiatiques et en prétoires, l’arène se déplace de scène en scène, et le spectateur cesse vite d’être spectateur pour se découvrir citoyen sommé de choisir.
La mise en scène avance à la vitesse d’un fil d’actualité. Sébastien Bizeau tresse le face à face amoureux et le vacarme collectif, convoque la vidéo pour faire surgir l’écho de Sainte-Soline et des méga-bassines, sans jamais transformer le plateau en tribune. La scénographie de Raphaël Guinamard, épurée, et les lumières de Thomas Ruault laissent toute la place aux corps et aux mots, tandis que la création sonore d’Iris Lainé installe cette tension sourde des veilles d’affrontement.
Sana Puis porte Chloé avec ferveur et fait affleurer une fragilité qui rend le combat déchirant. Matthieu Le Goaster et Nastassia Silve circulent d’un rôle à l’autre avec une agilité réjouissante. Quant à Gaspard Cuillé, en alternance avec Paul Martin dans le rôle du haut fonctionnaire, il apporte cette présence juste et nette qu’on lui connaît et qui caractérise également son autre prestation au Petit Louvre dans l’excellent Souvenirs d’un jeune homme, consacré à Jean Anouilh.
L’honnêteté du propos force le respect. La pièce ne distribue pas les bons points. Elle prend au sérieux les deux camps, la conscience qui transgresse et la fonction qui ordonne, et renvoie chacun à sa propre ligne de crête. Voilà un théâtre qui préfère la question au verdict, et le doute à la leçon.On sort de là remué, un peu essoufflé, avec l’envie rare de poursuivre la conversation sur le trottoir. À l’heure où l’on somme chacun de camper dans sa tranchée, Pourquoi les gens qui sèment fait le pari inverse, écouter avant de trancher. Ceux qui sèment, dit le titre, ne récoltent pas toujours, contrairement à ce spectacle qui emporte sans peine l’adhésion.
Philippe Escalier – Photo ©Cédric Vasnier
Pourquoi les gens qui sèment, de Sébastien Bizeau, par la Compagnie Hors du temps. Avec Sana Puis, Matthieu Le Goaster, Nastassia Silve et Gaspard Cuillé, en alternance avec Paul Martin. Scénographie de Raphaël Guinamard, lumières de Thomas Ruault, création sonore d’Iris Lainé, vidéo de Pierre Monchy, costumes de Claire Bigot. Théâtre des Gémeaux, Salle du Dôme, Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 11h20, relâche les 8, 15 et 22 juillet. Durée 1h20. À partir de 12 ans.




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