Candide ou l’optimisme de Voltaire

Théâtre de Poche

Adapté et mis en scène par Didier Long, le conte philosophique de François-Marie Arouet, qui compte parmi les plus grands succès littéraires francophones, se révèle être l’un des spectacles le plus enrichissants et les plus euphorisants de ce début d’année.

D’une pierre deux coups. En procédant à une critique en règle de la société de son temps, pas si éloignée de la nôtre du reste, Voltaire se livre, délice suprême, à une critique d’un confrère, le philosophe Leibnitz. Sans craindre de caricaturer joyeusement la pensée du penseur allemand qui relativisait le mal en affirmant que l’homme vit, malgré tout, dans le meilleur des mondes possible, l’auteur de « Zadig » entreprend de démolir cette vision trop fataliste à ses yeux. Guerres, maladies, crimes, tremblements de terre, esclavage, sans oublier l’omniprésent fanatisme religieux auquel l’auteur était viscéralement opposé, tout y passe et sur tous les continents pour combattre cet excès d’optimisme mal placé. En parfait communicant, Voltaire sait que l’humour est à la fois une arme et un bouclier, et que le divertissement reste l’un des chemins les plus praticables pour qui veut convaincre.

De fait, « Candide » est un moment délicieux de règlements de comptes, qui préfère répandre la joie et les rires plutôt que le sang. Ne restait plus alors, ce qui est loin d’être une sinécure, qu’à donner vie à cette épopée virevoltante qui ferait passer pour ennuyeuse une ébouriffante série américaine !

La réussite de « Candide ou l’optimisme de Voltaire » réside dans l’art et l’imagination de Didier Long, capable de figurer les actions les plus mouvementées ou les éléments les plus déchainés par une foule de détails rendant l’ensemble passionnément vivant. Il fallait ensuite pouvoir incarner une foule de personnages avec trois acteurs seulement. Le trio de comédiens virtuoses composé de l’excellent Charles Templon qui se consacre avec brio au rôle-titre, Cassandre Vittu de Kerraoul aussi magnifique et vraie en jeune dulcinée qu’en vieille femme et Sylvain Katan, tellement subtil, capable, lui aussi, de changer de personnage avec une facilité et une vérité déconcertantes, y parvient sans difficulté aucune. Ces trois-là pourraient vous faire aimer un texte d’une platitude désolante, autant dire que dans Voltaire, mis en scène par Didier Long, ils sont tous simplement incroyables !

Voltaire, figure emblématique des Lumières, pour lequel notre dette reste immense, en particulier en ces temps d’intolérance généralisée, termine son « Candide » par la devise « Cultive ton jardin ». La célèbre formule, sous son apparente simplicité, révèle tout ce que l’homme doit aspirer à faire et à être. Modestement, nous n’hésitons pas à la compléter : « Cultive ton jardin…sans oublier d’aller au théâtre ! ».

Philippe Escalier

Du charbon dans les veines

Théâtre Saint-Georges

La dernière pièce de Jean-Philippe Daguerre aborde avec une authenticité et une belle humanité l’univers des mineurs. Une histoire magnifiquement racontée et jouée, aux accents drôles et émouvants, où la fraternité est l’antidote à la vie grise et souvent douloureuse des corons.

« Du charbon dans les veines » c’est d’abord une histoire d’amitié unissant deux familles, l’une française et l’autre polonaise. Nous sommes dans le nord de la France et il n’étonnera personne que le passionné d’Histoire Jean-Philippe Daguerre (auteur notamment de « Adieu Monsieur Haffmann » et « Le Petit coiffeur ») ait situé son récit en juin 1958, avec en arrière-plan, deux évènements majeurs : le retour au pouvoir du général de Gaulle et la coupe du monde de football qui se déroule en Suède.

Autour de tout ce qui façonne l’existence de ces deux familles, les rassemblements autour du tout premier poste de télévision pour suivre l’Équipe de France, la maladie, la participation à la fanfare et l’arrivée d’une jeune marocaine qui va bouleverser les relations quasi fraternelles de deux amis, nous voyons se dessiner avec beaucoup de finesse ce qui caractérise ce milieu simple, combattif (les luttes syndicales des mineurs apporteront beaucoup à l’ensemble des salariés), mû par une vitalité peu commune. Face à des conditions de vie ô combien difficiles, traversées par des tensions liées aux différentes formes d’immigration, ces hommes et ses femmes ont appris à saisir et à savourer les moindres petits plaisirs que peut leur apporter le quotidien. Entouré d’une équipe de comédiens remarquables, Jean-Jacques Vanier, Raphaëlle Cambray, Aladin Reibel, Juliette Behar, Julien Ratel et Théo Dusoulié, Jean-Philippe Daguerre parvient à nous faire vivre une aventure où le vivre ensemble prend toute sa signification et qui a su nous toucher au cœur.

Philippe Escalier – Photo © Grégoire Matzneff

Les Sea Girls dans « Dérapage »

La Scala Paris

Spectacle après spectacle Les Sea Girls se sont familiarisées avec un succès qui ne se dément pas. Au moment de les retrouver pour « Dérapage », leur 6ème opus, à La Scala, retour express sur l’aventure exceptionnelle de trois artistes qui nagent dans le bonheur.

Les Sea Girls, Judith Rémy, Prunella Rivière et Delphine Simon, naissent, quoi de plus naturel, en Bretagne. Très vite, après avoir constaté dans de petits lieux que la recette prenait, elles passent à la scène en 2003 avec « Chansons à pousse-pousse ».

Sur le métier remettre son ouvrage

Leurs spectacles, toujours très aboutis, résultent d’un long temps de gestation. Quinze mois leur sont nécessaires en moyenne. Pour « Dérapage », elles se sont retrouvées avec Pierre Guillois, le metteur en scène qu’elles ont choisi, une semaine par mois durant neuf mois. « On a besoin de chercher, d’affiner. Quand les textes et les chansons ne sont pas écrits préalablement avant le spectacle, cela demande un long travail de maturation entre chaque session de répétition. Les moments d’essai, de découverte, le travail chorégraphique, les arrangements musicaux, la scénographie prennent du temps. Nous façonnons avec précision et minutie nos spectacles comme de l’artisanat ».

Le choix de la liberté

L’une des particularités des Sea Girls, outre la présence de musiciens sur scène, (ils seront trois à La Scala) est leur liberté totale de choix des projets et des personnes qui les mettent en scène. Elles tournent depuis 25 ans, partout en France sans être omniprésentes sur la scène médiatique. « En autoproduction jusqu’à présent, nous avons fait néanmoins sept dates à guichets fermés au Trianon, l’affiche de La Nouvelle Éve pendant une dizaine d’années et tant d’autres ». Mais cela explique cette remarque cocasse d’un spectateur, entendue après le spectacle devant 1400 personnes au Quartz à Brest, le plus grand CDN de France : « Vous allez percer, c’est sûr ! ».

Avant-gardistes

Elles arrivent, début 2000, après Les Parisiennes, les Frères Jacques, notamment. « Nous venions du théâtre après une école nationale, nous pensions jouer Racine ou Durringer et puis on se met à interpréter des chansons, pour le plaisir, dans des bars. On chante des textes de Jean-Max-Rivière qu’il n’avait pas proposé à d’autres artistes. Quelque chose se passe. On cherche alors à vendre le spectacle et pour les théâtres se pose la question : dans quelle catégorie nous placer ? ». C’est finalement l’air du temps qui les rattrape, en leur donnant la vaste appellation de Music-Hall. La sauce prend. Il y a moins de dix ans, la nouvelle troupe de Madame Arthur est arrivée, puis les groupes féminins. De fait les Sea Girls ont lancé, avant tout ces artistes, le spectacle d’humour musical féminin.

« Dérapage »

« Nous voulions raconter les coulisses du spectacle et l’envers du décor avec la folie de Pierre Guillois et la nôtre ». À sa demande, Prunella Rivière écrit les textes des chansons ainsi que les mélodies une fois les improvisations commencées, tandis que Fred Pallem travaille la composition et l’orchestration. Pierre Guillois a tenu à faire un spectacle de costumes, signés Elsa Bourdin, foisonnant exubérant, hilarant. À l’image de ce que les Sea Girls ont toujours été !

Philippe Escalier

Trois artistes sur scène portant des costumes extravagants en plumes blanches avec des perruques roses, dans un spectacle de performance.

Gauthier Fourcade : magicien des mots

Manufacture des Abbesses

Avec Gauthier Fourcade, le sérieux se cache sous les jeux de mots. Dans son monde, la fantaisie est omniprésente, comme le titre de son dernier spectacle l’annonce : « Le Sens de la vie est-il un 6e sens…ou celui des aiguilles d’une montre ? ». Questions à un grand artiste aux multiples facettes.


Si l’on voulait vous définir, ce qui ne serait pas une mince affaire, il faudrait avancer les qualificatifs d’humoriste, de poète, de philosophe sans oublier votre côté un peu clownesque. Quelle est votre propre définition ?

Je ne suis dans aucune case, c’est ce qui a fait toute la difficulté avec les programmateurs ! Je me définirai comme auteur et humoriste, je tiens à ce que les gens rient beaucoup durant le spectacle. La coloration « clown » vient de ma formation et du fait que ma metteuse en scène, Vanessa Sanchez, a aussi un peu travaillé dans ce sens.

Vous avez, je crois, une façon particulière d’écrire. Pouvez-vous nous en parler ?

On me demande souvent combien de temps je mets pour écrire un spectacle. La réponse c’est en moyenne six ans ! Sur ce temps long, régulièrement, je note des jeux de mots qui, par leur double sens, peuvent m’amener à une histoire. Je les assemble par thèmes et quand arrive le moment de créer un spectacle, deux ans avant, je choisis les thèmes qui me parlent et c’est ainsi qu’émerge spontanément le sujet du spectacle. Je m’aperçois alors qu’il s’agit d’une chose importante qui me tient à cœur. Quand je mélange tous ces bouts, que je commence à écrire, cela met un moment à prendre. Je passe toujours par une phase où je suis un peu désespéré où je me dis que c’est le spectacle de trop. Et puis, à moment donné, les choses s’organisent, s’alignent dans le bon ordre et la sauce prend.

Comment faites-vous, par les temps qui courent, pour rester aussi optimiste ?

Je suis optimiste parce que je vais au bout du pessimisme. Quand je parle avec les gens, j’ai le sentiment d’être celui qui a la vision la plus sombre. Mais j’ai une foi dans l’instant, je pense que, même si tout à une fin, ce qui a existé a une importance et une persistance et que donc, chaque moment est merveilleux et doit être habité pleinement. Malgré le sentiment des dangers qui pèsent sur l’humanité toute entière.

La mise en scène du spectacle de Vanessa Sanchez est d’une grande finesse. Elle vous ressemble ! Y-avez-vous participé ?

Pas du tout ! Je n’interviens pas dans ce travail, sauf en proposant les musiques. Je laisse toujours libre court à l’imaginaire des metteurs en scène que je choisis. Et si je change de metteur en scène chaque fois, c’est pour avoir une couleur nouvelle qui permet d’accentuer la différence avec mes spectacles précédents. Le décor imaginé par Blandine Vieillo sur les conseils de la metteuse en scène, est une création fabuleuse, je n’aurais jamais imaginé cette échelle tordue qui monte vers le ciel et qui est en même temps un arbre. Quand j’écris, j’ai un esprit complétement abstrait, je ne visualise rien !  

Pour finir, vous êtes un habitué de la Manufacture des Abbesses !

Oui, c’est le premier théâtre qui m’a programmé. Au départ, je venais du café-théâtre, où aucun directeur de salle « sérieux » ne songeait à venir me voir. Donc, je leur dois beaucoup et depuis « Le Secret du temps plié » j’ai toujours fait mes créations chez eux.

Propos recueillis par Philippe Escalier


















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