Corps en résistance
C’est dans l’intimité brute d’une fin de résidence au Studio Micadanses, et après un premier séjour préparatif au centre L’Obrador d’Amposta, que la compagnie I AM NOT a choisi d’ouvrir les portes de sa dernière recherche chorégraphique, avant d’être accueillie au Théâtre de Suresnes. Avec Skinny Girl, mis en scène par Simon Gabillet, la danseuse Maeva Lassere livre un solo d’une grande force, une exploration viscérale et sans fard des troubles du comportement alimentaire, ces injonctions intériorisées qui ravagent les corps de l’intérieur et frappent le monde de la danse avec une violence que la scène peine encore à nommer. Un instant suspendu qui sonne déjà comme une promesse.
Le public, disposé au plus près du plateau encore vibrant du travail des derniers jours, assiste à une véritable mise à nu. Le titre claque comme une étiquette, un couperet social imposé. Sur scène, Maeva Lassere ne cherche pas à séduire ; elle dissèque. À travers une gestuelle d’une précision chirurgicale, elle interroge le culte de la minceur, le contrôle obsessionnel de son poids. La compagnie I AM NOT porte ici magnifiquement son nom : il s’agit de déconstruire ce que l’on attend du féminin, de refuser les définitions figées pour laisser place au vivant, à l’organique, parfois jusqu’au malaise.
La force de cette étape de travail réside dans son dépouillement scénographique. Sous une lumière crue qui sculpte la moindre tension musculaire, la silhouette de la danseuse oscille continuellement entre une fragilité extrême et une puissance animale insoupçonnée. Le mouvement naît de l’intérieur, par un frémissement subtil, une vibration nerveuse qui gagne les membres avant d’éclater en une transe contenue. Maeva Lassere alterne avec brio des moments de constriction, évocateurs des carcans psychologiques, et des fulgurances de lâcher-prise où le geste s’émancipe enfin. La partition musicale de Jason Del Campo porte et amplifie le mouvement à la perfection.
Ce premier aperçu laisse présager une œuvre percutante, politique et profondément nécessaire. On y ressent l’urgence de dire, de se débattre contre le poids des regards. Skinny Girl n’est pas qu’un simple projet de danse : c’est un manifeste physique. En sortant de l’ombre du studio, Maeva Lassere prouve que le minimalisme est le plus puissant des vecteurs d’émotions. Une création essentielle qu’il faudra absolument suivre lors de ses prochaines escales.
Philippe Escalier
Le Festival Off d’Avignon 2026 permettra d’admirer le travail de la danseuse dans le « Juliette et Roméo » de Tamara Fernando et Matthew Totaro à La Scala Avignon à 10 h 05.




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