Michel-Ange et Rodin face à face au Louvre

Le sacre du corps vivant

Sous la pyramide, le Hall Napoléon accueille jusqu’au 20 juillet 2026 l’une des confrontations les plus attendues de la saison. Avec « Michel-Ange Rodin. Corps vivants », le musée du Louvre, en collaboration exceptionnelle avec le musée Rodin, réunit deux cents œuvres autour de deux maîtres que séparent près de quatre siècles. Marc Bormand, conservateur général au département des Sculptures, et Chloé Ariot, conservatrice au musée Rodin, signent un parcours en cinq actes qui interroge ce qui rapproche le Florentin de la Renaissance et le sculpteur du « Monument des Bourgeois de Calais ». Ni bilan d’influences ni simple comparaison, le propos affirme une mise en regard portée par une même quête, donner à voir l’énergie intérieure du corps.

Une rotonde fondatrice

Dès l’entrée, cinq figures masculines installées en cercle imposent le ton. « L’Esclave mourant » et « L’Esclave rebelle » de Michel-Ange, chefs-d’œuvre du Louvre, dialoguent avec « L’Âge d’airain », « Adam » et le « Jean d’Aire nu » détaché du « Monument des Bourgeois de Calais » de Rodin. Tournés vers le visiteur, ces corps tendus, palpitants, semblent prêts à s’animer. Le fil rouge du parcours surgit aussitôt, la sculpture comme membrane vibrante, peau de l’âme. Le marbre de Carrare se mesure au bronze d’Alexis Rudier, l’idéal renaissant à la vérité moderne, sans qu’aucun ne l’emporte. Les marbres de Michel-Ange voyageant peu, le commissariat a su pallier cette contrainte par d’audacieux moulages d’époque et par les œuvres maniéristes inspirées du maître florentin, signées Vincenzo Danti, Vincenzo de Rossi, Pierino da Vinci ou Bonacolsi avec son « Hercule et Antée ».

Le non finito, secret partagé

Cœur du dispositif, la section consacrée au non finito justifie à elle seule la visite. Cette esthétique de l’inachevé, par laquelle Michel-Ange laissait sourdre la forme du marbre comme l’âme du corps, fascina Rodin au point d’en faire une signature. Un petit Christ en croix en bois, prêt exceptionnel de la Casa Buonarroti de Florence, voisine avec « La Main de Dieu », marbre saisissant où Rodin figure la divinité modelant Adam et Ève dans une matière encore brute. Plus loin, l’« Albero di 7 metri » de Giuseppe Penone, poutre retaillée pour retrouver l’arbre dissimulé en son cœur, prolonge la méditation jusqu’à notre époque. Les dessins à la sanguine et à l’estompe, prêtés notamment par le British Museum, font vibrer les contours sur le papier comme la lumière sur la surface du bronze.

Corps, âme, énergie

Le dernier mouvement célèbre la psyché incarnée. La copie du « Jugement dernier » par Robert le Voyer, montrée dans son état antérieur aux repeints, dévoile le bouleversant Saint Barthélémy tenant sa propre peau, où Michel-Ange aurait glissé son autoportrait. Lui répondent le « Balzac » monumental de Rodin, drapé d’un épuisement créateur, « Le Penseur » et la maquette de « La Porte de l’Enfer ». Joseph Beuys avec sa « Peau » et Jana Sterbak avec sa robe de chair pour albinos anorexique prolongent l’enquête sur l’enveloppe charnelle. Le voyage fondateur de Rodin à Florence en 1876, ses lettres à Rose Beuret évoquant ce « magicien » qui semble lui livrer un peu de ses secrets, sont rappelés à travers documents et moulages des allégories des tombeaux Médicis. À la sortie, le moulage de la main de Rodin, réalisé trois semaines avant sa mort, scelle ce dialogue posthume avec le « divin » Michel-Ange.

Philippe Escalier

« Michel-Ange Rodin. Corps vivants », du 15 avril au 20 juillet 2026, Hall Napoléon, musée du Louvre, 75001 Paris. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h à 18 h, nocturnes les mercredis et vendredis jusqu’à 21 h. Commissariat de Marc Bormand et Chloé Ariot. Catalogue coédité par le musée du Louvre et Gallimard. Documentaire « Rodin et Michel-Ange, le chant des statues » de Jérôme Prieur et Renaud Personnaz, diffusé sur Arte. Cycle de concerts « Musiques du corps et de l’âme » à l’auditorium Michel-Laclotte, du 15 avril au 30 mai.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

En savoir plus sur Sensitif.org

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture