Deux rien, l’éloquence du silence

Au festival Komidi, deux clowns vagabonds réinventent le théâtre du monde sur la surface d’un banc.

Sur l’île de la Réunion, où le festival Komidi célèbre sa dix-huitième édition en investissant treize communes, peu de propositions auront frappé le spectateur avec autant de douceur que ce duo singulier signé par la compagnie francilienne Comme Si. Caroline Maydat et Clément Belhache défendent une œuvre courte et magnétique, qui se passe entièrement de la parole. La salle, d’abord intriguée, s’abandonne très vite à ce que la rumeur du festival annonçait depuis plusieurs saisons en métropole : un objet rare, à la frontière de la danse, du mime et du clown, où l’on rit de bon cœur avant de se sentir, soudainement, étrangement remué.

Deux silhouettes au bord du chemin

Tout commence sur un banc. Un banc à peine assez large pour les accueillir tous les deux, posé dans une lumière douce, comme égaré au milieu de nulle part. Deux silhouettes y sont assises, bonnet vissé sur la tête, veste fatiguée, godillots usés. Deux clochards, ou peut-être deux clowns que la vie a oubliés là. Ils observent le public, surpris de ces visages qui leur font face. Leurs corps s’animent ensuite, hésitent, s’ennuient, s’inventent des jeux. Ils se chamaillent, se réconcilient, rêvent. Le banc devient tour à tour, abri, chambre, balançoire. La vie passe et ne les voit plus, mais eux se regardent, et cela suffit à peupler le monde.

Une partition gestuelle d’une infinie précision

La mise en scène, signée à quatre mains par Caroline Maydat et Clément Belhache, repose sur une épure radicale. Le décor se réduit à ce banc et à un voile noir, la lumière finement ciselée par Karl-Ludwig Francisco enveloppe les silhouettes comme un clair-obscur de cinéma muet, la création sonore de Michael Bugdahn fait dialoguer les minimalismes mélancoliques de Wim Mertens avec la voix chaude d’Yves Montand chantant « Trois petites notes de musique ». Tout le reste est affaire de corps, de regards, de respirations. La gestuelle des deux interprètes a quelque chose de métronomique, d’absolument réglé, et pourtant elle laisse passer cette respiration qui fait la différence entre l’exercice de style et l’art véritable. Rien n’y est laissé au hasard. Chaque inclinaison de tête, chaque tremblement de doigt, chaque oscillation de buste participe d’une partition dont la rigueur épate autant qu’elle émeut.

Deux interprètes qui ont fait du mouvement leur langue

Caroline Maydat et Clément Belhache se sont rencontrés sur les bancs de l’École Départementale de Théâtre de l’Essonne, à Évry, où ils ont reçu une formation pluridisciplinaire mêlant le théâtre de texte et le théâtre gestuel. De cette école, qui forme à la fois comédiens et danseurs, ils ont conservé une certitude : le corps précède la parole, et parfois la rend inutile. Clément Belhache a poursuivi son chemin auprès des compagnies La Rumeur et À fleur de Peau, avant d’intégrer la Cie du 7ème étage. Caroline Maydat, de son côté, a multiplié les expériences en danse contemporaine, en mime corporel et en théâtre clownesque. Ensemble, ils ont fondé la compagnie Comme Si, devenue depuis un atelier de recherche permanent autour de la chorégraphie narrative. Au plateau, ils sont d’une complicité confondante, lui longiligne et tendrement maladroit, elle, plus terrienne, à l’aspect volontaire. Leur duo a déjà été distingué au concours Les Synodales en 2016 et au festival Cortoindanza en 2017, où ils ont reçu le premier prix de l’écriture chorégraphique.

L’origine d’un geste

L’inspiration de « Deux rien » naît d’un désir simple, rapporté par les artistes eux-mêmes au fil de leurs interviews : raconter la solitude et le besoin de l’autre dans un langage qui leur appartienne en propre. Ils ont voulu prendre la figure du sans abri non comme un sujet social à dénoncer, mais comme un personnage poétique, héritier des grands vagabonds du burlesque. La filiation de Charlie Chaplin saute aux yeux, dans la silhouette autant que dans le rapport à la dureté du monde traversée par la tendresse. Les figures issues de l’univers de Beckett ne sont jamais bien loin non plus, ces êtres surgis du vide et toujours sur le point d’y retourner. Mais Caroline Maydat et Clément Belhache ont trouvé un ton qui n’appartient qu’à eux, où la mélancolie ne pèse jamais et où le rire affleure toujours. Le choix du registre comique ne dilue pas la gravité du propos. Il la rend supportable, partageable, universelle. Lorsqu’ils s’asticotent comme deux enfants ou qu’ils s’embarquent dans une rêverie maritime imaginaire, c’est l’humanité dans ce qu’elle a de plus essentiel, et de plus fragile, qui surgit sur le plateau.

L’art de remplir le vide

Voilà sans doute ce qui rend ce spectacle si surprenant. À l’heure où la scène française produit volontiers des objets bavards, saturés de discours et d’effets, « Deux rien » avance avec une humilité presque déconcertante. Il fait confiance au regard du spectateur, à sa capacité à compléter le geste, à inventer le récit, à reconnaître dans ces deux clochards célestes une part de lui-même. Au festival Komidi, où la jeunesse est reine et où des milliers d’élèves découvrent chaque année le théâtre, le spectacle a trouvé son public idéal. Les enfants rient sans réserve (parfois trop, mais comment leur en vouloir ?), les parents s’émeuvent à mi-voix, et tous repartent avec ce sentiment rare d’avoir assisté à quelque chose qui résiste au commentaire. Caroline Maydat et Clément Belhache offrent une leçon discrète mais magistrale : on peut faire un théâtre du monde avec deux silhouettes, un banc, une bande son et la conviction qu’aucune solitude ne pèse vraiment lorsqu’on est deux à la regarder en face.

Philippe Escalier

« Deux rien » / Conception, mise en scène, chorégraphie et interprétation Caroline Maydat et Clément Belhache. Création lumières Karl-Ludwig Francisco. Création sonore Michael Bugdahn. Musiques Wim Mertens et Yves Montand. Production Compagnie Comme Si.

Festival Komidi, 18ème édition, du 21 avril au 2 mai 2026. Île de la Réunion. Spectacle tout public à partir de 5 ans, durée 1 heure.

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