La fureur d’Effie, tragédie galloise sur fond post-rock
Gary Owen, dramaturge gallois né en 1972, signe en 2015 le texte qui impose son nom bien au-delà du Royaume-Uni. Récompensée la même année aux UK Theatre Awards, « Iphigénie à Splott » entre dans la langue française grâce à la traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière, avant de connaître sa première mondiale en français au Théâtre de Poche de Bruxelles. Georges Lini, directeur artistique de la Compagnie Belle de Nuit, en livre une lecture incandescente, nommée au Prix Maeterlinck de la Critique 2022 dans les catégories Meilleur spectacle et Meilleure interprétation, remarquée au Festival d’Avignon 2023 et portée en tournée internationale. Le spectacle fait étape à La Réunion à l’occasion de la 18ème édition du Festival Komidi.
Le quartier de Splott, à Cardiff, prête son nom à cette tragédie d’aujourd’hui. Désindustrialisation, chômage, services publics rabotés, Gary Owen plante son héroïne dans un paysage social durablement ravagé par les politiques d’austérité de Margaret Thatcher et de ses héritiers. Effie y vit, y boit, y survit. Ses lundis se ressemblent, faits d’alcool, de stupéfiants, de gueules de bois homériques et d’une rage qui ne s’éteint jamais tout à fait. Elle est de celles que l’on évite, que l’on juge sans les connaître, et qui portent en elles une histoire que personne ne prend la peine d’entendre. Un soir pourtant, l’occasion lui sera donnée de devenir autre chose.
Georges Lini installe sa comédienne sur un plateau dépouillé, à mi-chemin du ring et de la scène de concert. La lumière de Jérôme Dejean sculpte cet espace minéral en stries crues cernées d’ombre. Aucune fioriture, l’épure laisse au texte toute sa force d’impact. Autour de l’actrice, les musiciens Pierre Constant, Simon Cogels et François Sauveur, ce dernier signant également la direction musicale, tendent une trame post-rock dense, nerveuse, qui scande le monologue, l’accompagne et l’exacerbe jusqu’aux confins de l’incantation. La musique agit comme un partenaire de jeu, complice et témoin de la combustion intérieure d’Effie.

Gwendoline Gauthier endosse ce rôle avec une vérité saisissante. Survêtement bariolé, bonnet relâché, elle compose, en quelques signes, une silhouette immédiatement identifiable, quelque part entre les héroïnes prolétaires de Ken Loach et les météores punk britanniques. Pendant près de quatre-vingt-dix minutes, face à nous, sa voix passe du rire grinçant à la confidence brisée, de la provocation à l’effondrement avec une aisance déconcertante. La comédienne, qui s’est rendue à Splott pour s’imprégner du quartier, restitue une humanité brute, drôle, blessée, mais jamais misérabiliste. On comprend très vite que cette interprétation magistrale laissera une trace durable dans la mémoire de ceux qui la verront.
Sous le vacarme apparent affleure une mécanique tragique d’une rigueur presque classique. Effie, comme l’Iphigénie d’Euripide, paie pour les fautes des autres, sacrifiée sur l’autel d’un libéralisme indifférent. Gary Owen ne tonne jamais, il raconte. Questionne aussi, prenant l’avenir à témoin, avec cette conclusion « Qu’est-ce qui va se passer le jour où on pourra plus encaisser ? ». C’est dans la précision des situations, dans la justesse d’une langue capable d’être tour à tour hilarante, brutale et poignante, que la pièce trouve sa puissance politique. La traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière restitue admirablement l’oralité fiévreuse de l’original, sans rien perdre de sa cadence ni de son humour caustique.
Porté par une équipe au diapason, « Iphigénie à Splott » appartient à ces œuvres qui donnent au théâtre populaire toute sa noblesse, par la rigueur de son écriture. On en sort secoué, ramené à l’essentiel, avec la certitude que la scène, lorsqu’elle prend en charge une voix reléguée, peut encore atteindre juste, frapper fort, et laisser longtemps sa brûlure dans les consciences.
Philippe Escalier – Photos © Debby Termonia
« Iphigénie à Splott » de Gary Owen, traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière. Mise en scène de Georges Lini. Avec Gwendoline Gauthier. Direction musicale de François Sauveur. Musiciens, Pierre Constant, Simon Cogels et François Sauveur. Collaboration artistique de Sébastien Fernandez. Création lumières de Jérôme Dejean. Costumes de Charly Kleinermann et Thibaut De Coster. Une coproduction du Théâtre de Poche de Bruxelles et de la Compagnie Belle de Nuit.

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