Je vis avec Freddie Mercury de Thierry Margot

Sous les éclats du rock, l’aveu d’un fils

Dans le cadre du XVIIIᵉ festival Komidi, Thierry Margot a offert devant une salle comble l’un des seuls en scène les plus marquants présentés à La Réunion ces derniers mois. On pensait assister à un hommage fervent à Freddie Mercury et au répertoire de Queen. C’est à une tout autre traversée que l’on a été convié, un spectacle intime, douloureux par endroits, porté jusqu’à une forme de vérité émotionnelle rare. Lorsque les lumières se sont éteintes, la salle ne s’y est pas trompée. Elle s’est levée longuement pour saluer un artiste qui venait de livrer bien davantage qu’une performance.

Jean-François, modeste boucher dans une grande surface, se rêve en sosie de Freddie Mercury. Il déroule sa vie au rythme des albums de Queen, comme si chaque disque pouvait baliser une existence, chaque chanson réparer un manque, chaque refrain tenir lieu de refuge. Le procédé amuse d’abord, tant le personnage emporte l’adhésion par sa ferveur naïve et sa sincérité désarmante. Puis la faille se dessine. Une mère portugaise usée par le travail, un père brutal, qui rugit plus qu’il ne parle et frappe plus qu’il n’aime. Peu à peu, sous le vernis du numéro, affleure la vérité d’une enfance abîmée. N’ayant pas été reconnu par celui dont il attendait l’élection, Jean-François s’invente une autre filiation. Freddie Mercury devient alors bien plus qu’une idole, une figure tutélaire, un père rêvé, le destinataire symbolique d’un amour demeuré sans réponse. La fiction rejoint ici de très près le geste autobiographique de Thierry Margot, qui a souvent dit avoir écrit ce spectacle pour renouer, par la scène, un dialogue resté en suspens avec son propre père.

David Furlong met en forme ce dédoublement avec une maîtrise remarquable. Tout l’art de sa mise en scène consiste à faire tenir ensemble deux régimes d’intensité. D’un côté, l’ivresse du concert, la flamboyance du mythe, l’appel du spectaculaire. De l’autre, la nudité d’un homme aux prises avec ses blessures les plus anciennes. Lorsque « Bohemian Rhapsody » éclate sous les lumières stroboscopiques de Clément Colle, le spectacle épouse l’énergie expansive du rock. Mais il sait, l’instant d’après, se resserrer jusqu’au murmure, jusqu’à ces confidences dites au piano, presque à voix basse, comme si la scène devenait soudain le seul lieu possible de l’aveu. De cette tension naît une belle cohésion, où texte, musique et lumière ne se juxtaposent jamais mais se répondent avec une évidence de plus en plus prenante.

Au centre de ce dispositif, Thierry Margot impressionne par l’ampleur de son engagement. Pendant plus d’une heure, il chante, joue du piano avec aisance, danse, passe de la drôlerie la plus franche au désarroi le plus nu, sans jamais céder ni à la démonstration ni à l’effet facile. Il ne se contente pas d’incarner Jean-François, il l’habite de l’intérieur, avec assez de précision pour en faire entendre la part de ridicule, assez de tendresse pour ne jamais l’y enfermer, assez de vérité surtout pour que le personnage cesse peu à peu d’être un masque. C’est là que le spectacle atteint son point le plus juste, dans cette manière de faire apparaître, sous la silhouette fantasque du sosie, une douleur ancienne, insistante, qui a trouvé dans le culte d’une star la forme paradoxale de son expression.

Tout converge vers la dernière séquence, la plus simple et la plus bouleversante. Le piano, jusque-là complice du rythme, du jeu et de la fête, devient le lieu d’une adresse au père absent. Le spectacle change alors de registre sans rien perdre de sa ligne. Quelque chose se dénude, se risque, se formule enfin. Le silence qui gagne la salle à ce moment-là est de ceux qui comptent, parce qu’il dit la qualité de l’écoute autant que la force de ce qui vient d’être déposé. Sous le mythe Mercury, ce dont il est ici question n’est rien de moins que du besoin d’amour, et plus précisément de cette faim de reconnaissance paternelle qui travaille tant d’existences à bas bruit. En cela, « Je vis avec Freddie Mercury » déborde largement le cadre du portrait décalé ou du seul en scène musical, il interroge la transmission des blessures, ces schémas familiaux qui se lèguent comme une langue secrète, et qu’il faut parfois toute une vie pour désapprendre.

La présence d’un tel spectacle dans cette dix-huitième édition de Komidi dit avec netteté ce que le festival a de plus précieux, sa capacité à faire dialoguer l’exigence théâtrale et les formes populaires que l’on croit trop vite vouées au seul divertissement. Le pari est ici pleinement tenu. Car derrière les paillettes, les tubes, la silhouette imitée et les élans du fan, c’est une figure d’homme qui s’impose, infiniment plus grave qu’elle n’en a d’abord l’air. Un fils blessé, certes, mais sans pathos ; un être de manque, mais traversé d’humour ; une solitude, enfin, que la scène transforme en adresse et presque en réparation. C’est ce déplacement, du clinquant vers l’essentiel, de l’imitation vers l’aveu, qui donne au spectacle sa résonance durable.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Thomas Bering

Je vis avec Freddie Mercury, de Thierry Margot. Mise en scène, David Furlong. Avec Thierry Margot. Création lumière, Clément Colle. Régie, Anne-Sophie Margot. Compagnie Les Historiens du Présent.

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