L’adolescence à fleur d’âme
Au Lycée Pierre Poivre de Saint-Joseph, le Festival Komidi a fait du théâtre une expérience partagée, jusqu’à dissoudre la frontière entre la scène et les bancs.
Hier, dans une grande salle de classe du Lycée Pierre Poivre, le Festival Komidi présentait la version itinérante de « Sens la foudre sous ma peau », commande d’écriture passée par la Compagnie Baba Sifon à Catherine Verlaguet, sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch. Créée le 21 novembre 2025 au Théâtre Luc Donat du Tampon, la pièce poursuit depuis sa route entre La Réunion et l’Hexagone, déclinée en deux formes, l’une scénique, l’autre conçue pour les espaces atypiques comme celui où elle s’est déployée hier. Le public adolescent encadrait l’espace central de jeu, transformant les pupitres en confidents et la pièce en arène intime.
Le dispositif imaginé par Philippe Baronnet, metteur en scène de la Compagnie Les Échappés vifs, abolit toute distance. Les bancs deviennent tour à tour estrade, refuge, tribune, et les deux comédiennes circulent, sollicitent les regards, s’adressent parfois directement à un élève, jusqu’à confondre la fiction avec l’expérience vécue de ceux qui regardent. La scénographie d’Estelle Gautier épouse cette mobilité avec une élégante sobriété, tandis que la création sonore de Thierry Th Desseaux et Ann O’aro fait vibrer en sourdine la mémoire de l’île. La voix off de Jean-Laurent Faubourg, surgissant par moment, donne au récit une profondeur supplémentaire, comme un écho lointain venu rappeler que le silence aussi a une voix.

Manon Allouch et Léone Louis portent ce texte avec une précision touchante. La première incarne Jo, professeure de français originaire de La Réunion exilée à Marseille, la seconde Baya, adolescente prise dans un silence que seul le hasard d’un cours, autour du « Bal des folles » de Victoria Mas, viendra fissurer. Entre elles se déploie toute la grammaire du désir, du consentement et de la honte. Catherine Verlaguet tisse avec une délicatesse rare des ponts entre violences faites aux femmes et héritage colonial, montrant que les corps, comme les territoires, gardent l’empreinte de leur histoire. Le créole affleure, langue de l’intime et de la résistance, et le « détak la lang » devient le mot d’ordre d’une libération (trop) longuement différée.
Couronnée au Festival Momix 2026 par le Prix du jury professionnel et celui du jury junior, attendue en juillet à la Chapelle du Verbe Incarné dans le cadre du Festival d’Avignon Off, la création s’impose déjà comme l’une des voix les plus justes du théâtre adolescent contemporain. À Saint-Joseph, ce sont des lycéens droits sur leurs bancs qui se reconnaissaient dans le miroir tendu par deux comédiennes admirables, et l’on a vu, le temps d’une représentation, une salle de classe se faire chambre d’écho d’une parole qui peine encore, ailleurs, à se dire et à s’entendre.
Texte et photos (iPhone) Philippe Escalier
« Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet, sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch / Mise en scène de Philippe Baronnet. Avec Manon Allouch et Léone Louis, et la voix de Jean-Laurent Faubourg. Assistanat à la mise en scène, Camille Kolski. Scénographie, Estelle Gautier. Création lumière, Valérie Becq. Création musicale et sonore, Thierry Th Desseaux et Ann O’aro. Costumes et accessoires, Camille Pénager. Compagnie Baba Sifon. Représenté dans le cadre du Festival Komidi, Lycée Pierre Poivre, Saint-Joseph, 97480, le 27 avril 2026.

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