Thomas Drelon, l’enfance transfigurée
Au festival Komidi, à La Réunion, Thomas Drelon porte à la scène une épopée intime tirée du premier roman d’Adèle Fugère, paru chez Buchet-Chastel. Le point de départ a l’éclat des fables qui osent l’improbable : Rosalie Pierredoux, huit ans, accablée par une tristesse trop vaste pour son âge, découvre un matin sur sa lèvre supérieure la fameuse moustache de Jean Rochefort. Avec elle surgit l’esprit malicieux du grand acteur disparu en 2017. Dès lors, tout se déplace, et le théâtre trouve dans ce léger décrochement du réel une mythologie à hauteur d’enfance.
Ce qui aurait pu n’être qu’une fantaisie charmante devient ici un authentique geste théâtral. Morgan Perez signe une mise en scène d’une sobriété inspirée, qui partage l’espace entre la chambre de l’enfant et un territoire mental ouvert aux apparitions, aux souvenirs, aux voix intérieures. Tout procède par suggestion et le spectacle fait confiance à la langue d’Adèle Fugère, vive, ciselée, condensée, rétive au pathos. Cette prose à la fois enfantine et souverainement lucide donne au récit sa cadence, sa tenue et sa nécessité.

Confier à un acteur adulte le rôle d’une fillette est un pari. Thomas Drelon le relève avec un tact admirable et un brio indéniable. Il ne cherche jamais à imiter l’enfance ; il en restitue le rythme secret, les brusques embardées, la gravité nue. Le passage de Rosalie à son double moustachu se joue presque à rien, dans une inflexion, un battement de cils, un changement de souffle. C’est là que naît l’émotion. Chez Thomas Drelon, Jean Rochefort n’est pas convoqué comme une relique, il redevient une allure, une ironie tendre, une élégance morale.
Sous la fantaisie affleure un sujet autrement sérieux, celui de la mélancolie enfantine. Le spectacle a l’intelligence de ne jamais l’énoncer pesamment. Il la contourne, l’éclaire, la métamorphose. La moustache agit comme un nez de clown ou une cape de super-héros, elle n’efface pas le chagrin, mais offre à Rosalie la distance nécessaire pour recommencer à habiter le monde. Cette fable oppose au sérieux du monde une liberté de ton, un sens du jeu, une vraie délicatesse.

L’écrin scénique accompagne ce mouvement avec une délicatesse constante. La scénographie de Capucine Grou-Radenez dessine un territoire mental où peuvent surgir les apparitions, les costumes de Bérengère Roland soulignent les bascules de Rosalie sans jamais les appuyer, les vidéos d’Édouard Granero font affleurer un hors-champ furtif. Les lumières de Patrick Touzard et la musique de Théo Glaas prolongent l’oscillation du spectacle entre confidence, drôlerie et léger vertige. Leur retenue donne au spectacle sa profondeur discrète.
« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort » nous permet de rencontrer un texte qui pense, un acteur qui porte haut la nuance et un théâtre qui demeure vivant parce qu’il choisit la simplicité sans renoncer à l’invention. Longtemps persiste l’image de Thomas Drelon, seul en scène, comme s’il soufflait à chacun qu’un salut demeure possible, quand bien même il prendrait, contre toute attente, la forme d’une moustache.
Philippe Escalier
« J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort », d’Adèle Fugère. Mise en scène : Morgan Perez. Avec Thomas Drelon. Production : Théâtre des Béliers. Festival Komidi, La Réunion. Durée : 1 h 15.

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