Iphigénie à Splott de Gary Owen

La fureur d’Effie, tragédie galloise sur fond post-rock

Gary Owen, dramaturge gallois né en 1972, signe en 2015 le texte qui impose son nom bien au-delà du Royaume-Uni. Récompensée la même année aux UK Theatre Awards, « Iphigénie à Splott » entre dans la langue française grâce à la traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière, avant de connaître sa première mondiale en français au Théâtre de Poche de Bruxelles. Georges Lini, directeur artistique de la Compagnie Belle de Nuit, en livre une lecture incandescente, nommée au Prix Maeterlinck de la Critique 2022 dans les catégories Meilleur spectacle et Meilleure interprétation, remarquée au Festival d’Avignon 2023 et portée en tournée internationale. Le spectacle fait étape à La Réunion à l’occasion de la 18ème édition du Festival Komidi.

Le quartier de Splott, à Cardiff, prête son nom à cette tragédie d’aujourd’hui. Désindustrialisation, chômage, services publics rabotés, Gary Owen plante son héroïne dans un paysage social durablement ravagé par les politiques d’austérité de Margaret Thatcher et de ses héritiers. Effie y vit, y boit, y survit. Ses lundis se ressemblent, faits d’alcool, de stupéfiants, de gueules de bois homériques et d’une rage qui ne s’éteint jamais tout à fait. Elle est de celles que l’on évite, que l’on juge sans les connaître, et qui portent en elles une histoire que personne ne prend la peine d’entendre. Un soir pourtant, l’occasion lui sera donnée de devenir autre chose.

Georges Lini installe sa comédienne sur un plateau dépouillé, à mi-chemin du ring et de la scène de concert. La lumière de Jérôme Dejean sculpte cet espace minéral en stries crues cernées d’ombre. Aucune fioriture, l’épure laisse au texte toute sa force d’impact. Autour de l’actrice, les musiciens Pierre Constant, Simon Cogels et François Sauveur, ce dernier signant également la direction musicale, tendent une trame post-rock dense, nerveuse, qui scande le monologue, l’accompagne et l’exacerbe jusqu’aux confins de l’incantation. La musique agit comme un partenaire de jeu, complice et témoin de la combustion intérieure d’Effie.

Gwendoline Gauthier endosse ce rôle avec une vérité saisissante. Survêtement bariolé, bonnet relâché, elle compose, en quelques signes, une silhouette immédiatement identifiable, quelque part entre les héroïnes prolétaires de Ken Loach et les météores punk britanniques. Pendant près de quatre-vingt-dix minutes, face à nous, sa voix passe du rire grinçant à la confidence brisée, de la provocation à l’effondrement avec une aisance déconcertante. La comédienne, qui s’est rendue à Splott pour s’imprégner du quartier, restitue une humanité brute, drôle, blessée, mais jamais misérabiliste. On comprend très vite que cette interprétation magistrale laissera une trace durable dans la mémoire de ceux qui la verront.

Sous le vacarme apparent affleure une mécanique tragique d’une rigueur presque classique. Effie, comme l’Iphigénie d’Euripide, paie pour les fautes des autres, sacrifiée sur l’autel d’un libéralisme indifférent. Gary Owen ne tonne jamais, il raconte. Questionne aussi, prenant l’avenir à témoin, avec cette conclusion « Qu’est-ce qui va se passer le jour où on pourra plus encaisser ? ». C’est dans la précision des situations, dans la justesse d’une langue capable d’être tour à tour hilarante, brutale et poignante, que la pièce trouve sa puissance politique. La traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière restitue admirablement l’oralité fiévreuse de l’original, sans rien perdre de sa cadence ni de son humour caustique.

Porté par une équipe au diapason, « Iphigénie à Splott » appartient à ces œuvres qui donnent au théâtre populaire toute sa noblesse, par la rigueur de son écriture. On en sort secoué, ramené à l’essentiel, avec la certitude que la scène, lorsqu’elle prend en charge une voix reléguée, peut encore atteindre juste, frapper fort, et laisser longtemps sa brûlure dans les consciences.

Philippe Escalier – Photos © Debby Termonia

« Iphigénie à Splott » de Gary Owen, traduction de Blandine Pélissier et Kelly Rivière. Mise en scène de Georges Lini. Avec Gwendoline Gauthier. Direction musicale de François Sauveur. Musiciens, Pierre Constant, Simon Cogels et François Sauveur. Collaboration artistique de Sébastien Fernandez. Création lumières de Jérôme Dejean. Costumes de Charly Kleinermann et Thibaut De Coster. Une coproduction du Théâtre de Poche de Bruxelles et de la Compagnie Belle de Nuit.

Je vis avec Freddie Mercury de Thierry Margot

Sous les éclats du rock, l’aveu d’un fils

Dans le cadre du XVIIIᵉ festival Komidi, Thierry Margot a offert devant une salle comble l’un des seuls en scène les plus marquants présentés à La Réunion ces derniers mois. On pensait assister à un hommage fervent à Freddie Mercury et au répertoire de Queen. C’est à une tout autre traversée que l’on a été convié, un spectacle intime, douloureux par endroits, porté jusqu’à une forme de vérité émotionnelle rare. Lorsque les lumières se sont éteintes, la salle ne s’y est pas trompée. Elle s’est levée longuement pour saluer un artiste qui venait de livrer bien davantage qu’une performance.

Jean-François, modeste boucher dans une grande surface, se rêve en sosie de Freddie Mercury. Il déroule sa vie au rythme des albums de Queen, comme si chaque disque pouvait baliser une existence, chaque chanson réparer un manque, chaque refrain tenir lieu de refuge. Le procédé amuse d’abord, tant le personnage emporte l’adhésion par sa ferveur naïve et sa sincérité désarmante. Puis la faille se dessine. Une mère portugaise usée par le travail, un père brutal, qui rugit plus qu’il ne parle et frappe plus qu’il n’aime. Peu à peu, sous le vernis du numéro, affleure la vérité d’une enfance abîmée. N’ayant pas été reconnu par celui dont il attendait l’élection, Jean-François s’invente une autre filiation. Freddie Mercury devient alors bien plus qu’une idole, une figure tutélaire, un père rêvé, le destinataire symbolique d’un amour demeuré sans réponse. La fiction rejoint ici de très près le geste autobiographique de Thierry Margot, qui a souvent dit avoir écrit ce spectacle pour renouer, par la scène, un dialogue resté en suspens avec son propre père.

David Furlong met en forme ce dédoublement avec une maîtrise remarquable. Tout l’art de sa mise en scène consiste à faire tenir ensemble deux régimes d’intensité. D’un côté, l’ivresse du concert, la flamboyance du mythe, l’appel du spectaculaire. De l’autre, la nudité d’un homme aux prises avec ses blessures les plus anciennes. Lorsque « Bohemian Rhapsody » éclate sous les lumières stroboscopiques de Clément Colle, le spectacle épouse l’énergie expansive du rock. Mais il sait, l’instant d’après, se resserrer jusqu’au murmure, jusqu’à ces confidences dites au piano, presque à voix basse, comme si la scène devenait soudain le seul lieu possible de l’aveu. De cette tension naît une belle cohésion, où texte, musique et lumière ne se juxtaposent jamais mais se répondent avec une évidence de plus en plus prenante.

Au centre de ce dispositif, Thierry Margot impressionne par l’ampleur de son engagement. Pendant plus d’une heure, il chante, joue du piano avec aisance, danse, passe de la drôlerie la plus franche au désarroi le plus nu, sans jamais céder ni à la démonstration ni à l’effet facile. Il ne se contente pas d’incarner Jean-François, il l’habite de l’intérieur, avec assez de précision pour en faire entendre la part de ridicule, assez de tendresse pour ne jamais l’y enfermer, assez de vérité surtout pour que le personnage cesse peu à peu d’être un masque. C’est là que le spectacle atteint son point le plus juste, dans cette manière de faire apparaître, sous la silhouette fantasque du sosie, une douleur ancienne, insistante, qui a trouvé dans le culte d’une star la forme paradoxale de son expression.

Tout converge vers la dernière séquence, la plus simple et la plus bouleversante. Le piano, jusque-là complice du rythme, du jeu et de la fête, devient le lieu d’une adresse au père absent. Le spectacle change alors de registre sans rien perdre de sa ligne. Quelque chose se dénude, se risque, se formule enfin. Le silence qui gagne la salle à ce moment-là est de ceux qui comptent, parce qu’il dit la qualité de l’écoute autant que la force de ce qui vient d’être déposé. Sous le mythe Mercury, ce dont il est ici question n’est rien de moins que du besoin d’amour, et plus précisément de cette faim de reconnaissance paternelle qui travaille tant d’existences à bas bruit. En cela, « Je vis avec Freddie Mercury » déborde largement le cadre du portrait décalé ou du seul en scène musical, il interroge la transmission des blessures, ces schémas familiaux qui se lèguent comme une langue secrète, et qu’il faut parfois toute une vie pour désapprendre.

La présence d’un tel spectacle dans cette dix-huitième édition de Komidi dit avec netteté ce que le festival a de plus précieux, sa capacité à faire dialoguer l’exigence théâtrale et les formes populaires que l’on croit trop vite vouées au seul divertissement. Le pari est ici pleinement tenu. Car derrière les paillettes, les tubes, la silhouette imitée et les élans du fan, c’est une figure d’homme qui s’impose, infiniment plus grave qu’elle n’en a d’abord l’air. Un fils blessé, certes, mais sans pathos ; un être de manque, mais traversé d’humour ; une solitude, enfin, que la scène transforme en adresse et presque en réparation. C’est ce déplacement, du clinquant vers l’essentiel, de l’imitation vers l’aveu, qui donne au spectacle sa résonance durable.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Thomas Bering

Je vis avec Freddie Mercury, de Thierry Margot. Mise en scène, David Furlong. Avec Thierry Margot. Création lumière, Clément Colle. Régie, Anne-Sophie Margot. Compagnie Les Historiens du Présent.

Sens la foudre sous ma peau de Catherine Verlaguet

L’adolescence à fleur d’âme

Au Lycée Pierre Poivre de Saint-Joseph, le Festival Komidi a fait du théâtre une expérience partagée, jusqu’à dissoudre la frontière entre la scène et les bancs.

Hier, dans une grande salle de classe du Lycée Pierre Poivre, le Festival Komidi présentait la version itinérante de « Sens la foudre sous ma peau », commande d’écriture passée par la Compagnie Baba Sifon à Catherine Verlaguet, sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch. Créée le 21 novembre 2025 au Théâtre Luc Donat du Tampon, la pièce poursuit depuis sa route entre La Réunion et l’Hexagone, déclinée en deux formes, l’une scénique, l’autre conçue pour les espaces atypiques comme celui où elle s’est déployée hier. Le public adolescent encadrait l’espace central de jeu, transformant les pupitres en confidents et la pièce en arène intime.

Le dispositif imaginé par Philippe Baronnet, metteur en scène de la Compagnie Les Échappés vifs, abolit toute distance. Les bancs deviennent tour à tour estrade, refuge, tribune, et les deux comédiennes circulent, sollicitent les regards, s’adressent parfois directement à un élève, jusqu’à confondre la fiction avec l’expérience vécue de ceux qui regardent. La scénographie d’Estelle Gautier épouse cette mobilité avec une élégante sobriété, tandis que la création sonore de Thierry Desseaux et Ann O’aro fait vibrer en sourdine la mémoire de l’île. La voix off de Jean-Laurent Faubourg, surgissant par moment, donne au récit une profondeur supplémentaire, comme un écho lointain venu rappeler que le silence aussi a une voix.

Manon Allouch et Léone Louis portent ce texte avec une précision touchante. La première incarne Jo, professeure de français originaire de La Réunion exilée à Marseille, la seconde Baya, adolescente prise dans un silence que seul le hasard d’un cours, autour du « Bal des folles » de Victoria Mas, viendra fissurer. Entre elles se déploie toute la grammaire du désir, du consentement et de la honte. Catherine Verlaguet tisse avec une délicatesse rare des ponts entre violences faites aux femmes et héritage colonial, montrant que les corps, comme les territoires, gardent l’empreinte de leur histoire. Le créole affleure, langue de l’intime et de la résistance, et le « détak la lang » devient le mot d’ordre d’une libération (trop) longuement différée.

Couronnée au Festival Momix 2026 par le Prix du jury professionnel et celui du jury junior, attendue en juillet à la Chapelle du Verbe Incarné dans le cadre du Festival d’Avignon Off, la création s’impose déjà comme l’une des voix les plus justes du théâtre adolescent contemporain. À Saint-Joseph, ce sont des lycéens droits sur leurs bancs qui se reconnaissaient dans le miroir tendu par deux comédiennes admirables, et l’on a vu, le temps d’une représentation, une salle de classe se faire chambre d’écho d’une parole qui peine encore, ailleurs, à se dire et à s’entendre.

Texte et photos (iPhone) Philippe Escalier

« Sens la foudre sous ma peau » de Catherine Verlaguet, sur une idée originale de Léone Louis avec la complicité de Manon Allouch / Mise en scène de Philippe Baronnet. Avec Manon Allouch et Léone Louis, et la voix de Jean-Laurent Faubourg. Assistanat à la mise en scène, Camille Kolski. Scénographie, Estelle Gautier. Création lumière, Valérie Becq. Création musicale et sonore, Thierry Th Desseaux et Ann O’aro. Costumes et accessoires, Camille Pénager. Compagnie Baba Sifon. Représenté dans le cadre du Festival Komidi, Lycée Pierre Poivre, Saint-Joseph, 97480, le 27 avril 2026.

Le Chœur des femmes, un théâtre d’écoute et de vérité

Trois comédiens, une parole de femmes, et la médecine replacée au cœur de l’humain

Sur le plateau, presque rien : une table, deux chaises, un micro. Et soudain, dans cette épure, c’est tout un service hospitalier qui surgit, peuplé de patientes, de soignants, de doutes et de courages. Invitée cette saison à La Réunion par le festival Komidi, la compagnie Actes Uniques porte depuis 2024 cette adaptation du roman de Martin Winckler, paru chez P.O.L. en 2009, devenu au fil des ans un texte de référence pour penser une médecine de l’écoute et du respect. Violaine Brébion en a tiré une partition limpide, fidèle à l’esprit du livre et taillée pour la scène, créée à l’Artéphile durant le festival d’Avignon, applaudie au Studio Hébertot l’automne dernier, et aujourd’hui en tournée.

Jean Atwood, jeune interne brillante promise à la chirurgie gynécologique, débarque à reculons dans l’unité 77 du docteur Franz Karma, médecin atypique pour qui l’écoute prime sur le geste. De ce duel intellectuel et humain naît une plongée saisissante dans l’intime, qu’il s’agisse de contraception, d’interruption de grossesse, de maternités précoces, de violences conjugales ou de deuils tus depuis trop longtemps. La force du spectacle tient à la justesse avec laquelle il fait entendre la parole des patientes, portée par une mise en scène de Violaine Brébion d’une grande précision, avec la collaboration artistique de David Gauchard.

Violaine Brébion, vue chez Bérénice Collet dans « L’Infusion » de Pauline Sales, incarne Jean Atwood avec une intensité contenue et une fébrilité crispée qui se fissure peu à peu au cours d’une magnifique trajectoire d’apprentissage. Xavier Clion, remarqué chez Anthony Magnier dans « Un fil à la patte » de Georges Feydeau, campe avec une économie chirurgicale un Franz Karma calme, ironique, profondément habité, dont chaque silence semble contenir une leçon. Dans la distribution actuelle, Magaly Godenaire prête sa voix et son corps à la multitude des patientes. La comédienne, vue chez Julie Deliquet dans « Mélancolie(s) », chez Eugénie Ravon dans « La Mécanique des émotions », apporte une présence singulière et bouleversante, capable de passer en un instant de la confidence à la révolte.

À l’heure où la médecine traverse ses propres crises et où la parole des femmes s’affirme avec une nécessité accrue, « Le Chœur des femmes » s’impose comme un spectacle d’une rare acuité, qui n’oublie jamais d’être du théâtre : vivant, incarné, un lieu de parole partagée.

Une heure vingt d’humanité concentrée, et, en sortant de la salle, cette conviction paisible que la condition des femmes commence aussi, en milieu médical plus qu’ailleurs sans doute, par la manière dont leurs voix sont entendues.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture © Anthony Magnier

« Le Chœur des femmes » d’après le roman de Martin Winckler. Adaptation de Violaine Brébion. Avec Violaine Brébion, Xavier Clion et Magaly Godenaire, en reprise du rôle créé par Clotilde Daniault. Production Compagnie Actes Uniques. En tournée en France en 2026.

Quintetto enchante le festival Komidi

Marco Augusto Chenevier transforme la pénurie en jubilation

Il faut l’inventivité d’un artiste comme Marco Augusto Chenevier pour faire d’une crise annoncée le levier d’une machine de scène d’une redoutable intelligence. Accueilli dans le cadre de la dix-huitième édition du festival Komidi, « Quintetto » s’impose comme l’une de ces propositions rares qui savent, dans un même mouvement, faire rire, dérouter et penser.

La contrainte comme moteur

Chez Marco Augusto Chenevier, le manque n’appauvrit pas la forme, il la met en crise, donc en mouvement. Dès lors, « Quintetto » interroge avec une ironie affûtée la possibilité même de faire œuvre dans un temps de restriction, de compression et d’empêchement. Rien ici n’est pesant, tout passe par le détour du jeu, de l’adresse et d’une virtuosité qui refuse de se prendre au sérieux. Le spectateur comprend très vite qu’il vaut mieux ne pas trop en savoir à l’avance, l’une des grandes forces de la pièce tenant à son art de la surprise.

Formé auprès de Romeo Castellucci, Cindy Van Acker et Carolyn Carlson, Marco Augusto Chenevier appartient à cette famille d’auteurs de scène pour lesquels les frontières entre danse, théâtre, performance et adresse au public n’ont plus guère de sens. Avec Alessia Pinto, il développe au sein de la compagnie Les 3 Plumes une écriture où l’exigence formelle épouse en permanence l’adresse au public. Le résultat relève d’un art du contact, de la relance, du déplacement, où le rire est omniprésent et la pensée en mouvement.

Le rire et au-delà

Il faut ajouter que « Quintetto » ne se réduit pas à son efficacité comique. Le spectacle se construit aussi en hommage à Rita Levi-Montalcini, immense figure italienne de la recherche, prix Nobel de médecine et sénatrice à vie. Cette référence, discrète mais décisive, donne à l’ensemble une résonance plus ample et derrière la drôlerie affleure une méditation sur la fragilité des conditions faites à la création comme à la recherche, sur ce que nos sociétés consentent, ou non, à soutenir lorsqu’il s’agit d’intelligence, d’invention et de transmission.

On rit beaucoup mais cette hilarité n’annule jamais la pensée. Sous le burlesque, on perçoit une écriture précise ; sous l’autodérision, une véritable charge contre l’appauvrissement du vivant ; sous l’apparente légèreté, une éthique de la scène. « Quintetto » fait de l’absence un principe actif. C’est là sans doute que réside sa singularité, transformer la précarité en énergie, et la contrainte en fête.

Voir « Quintetto » à La Réunion relève ainsi d’une heureuse nécessité. La pièce a remporté en 2015 le premier prix du Be Festival de Birmingham, dès 2013 celui du festival d’hiver de Sarajevo, et The Guardian en a fait l’une des comédies de l’année. Encore reprise l’été dernier au Festival Off d’Avignon, elle franchit aujourd’hui l’océan Indien pour rejoindre Saint-Joseph. Peu de spectacles européens parviennent à conjuguer avec une telle netteté la maîtrise du geste, l’intelligence du dispositif et une générosité aussi immédiate dans la relation au public. Komidi tient là un moment de théâtre et de danse qui honore pleinement l’ambition d’un festival voué à rendre l’exigence désirable et la pensée jubilatoire.

Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Alex Brenner

« Quintetto », chorégraphie, texte et interprétation de Marco Augusto Chenevier. Co-direction artistique d’Alessia Pinto. Accompagnement chorégraphique de Christine Bastin. Costumes d’Ignazio Iannarino. Lumières de Sébastien Lamy. Collaboration artistique de Francesca d’Apolito. Production Compagnie Les 3 Plumes, avec le soutien de la Région autonome Vallée d’Aoste. Festival Komidi, La Réunion, du 21 avril au 2 mai 2026.

Algorithme

Barbara Lambert, seule contre l’empire des écrans

Il suffit ici d’un lit, d’un plateau presque vide et d’une actrice pour que le théâtre retrouve sa fonction première : mettre à nu une époque. Avec « Algorithme », texte d’Emilie Génaédig mis en scène par François Bourcier, le dispositif est simple, mais le propos vise juste. Ce seul-en-scène, distingué par le Prix Tournesol « Société » au Festival d’Avignon 2024, prend pour point de départ une hypothèse élémentaire : que reste-t-il de nous lorsque les écrans cessent soudain de répondre ?

Max, une jeune femme de trente ans, danse, vivote de petits emplois et organise sa vie dans la dépendance ordinaire aux flux numériques. Réseaux sociaux, divertissement en ligne, rencontres virtuelles : tout passe par l’écran, jusqu’au lien le plus intime, confié à Léo, assistant vocal devenu présence de substitution. Le jour où ce système se retourne contre elle, nous assistons à une radiographie d’une servitude consentie.

C’est là que le texte d’Emilie Génaédig trouve sa force. Il ne s’en tient ni au procès convenu de la technologie ni au fantasme dystopique. Il s’intéresse à une dépossession plus trouble, plus quotidienne : la manière dont nous abandonnons peu à peu aux machines le soin d’orienter nos choix, de rythmer nos journées, parfois même de border nos émotions. Par quelle force s’est-elle laissé prendre au piège ? La question est moins celle de la technique que celle du consentement.

La pièce a l’intelligence de ne pas forcer son effet. Les répliques de Léo, issues de conversations réelles avec des assistants vocaux, donnent au texte une netteté presque documentaire, sans l’alourdir d’un discours démonstratif. « Algorithme » regarde le présent en face ; il n’en fait ni une fable abstraite ni une leçon.

François Bourcier met cette matière en scène sans surcharge. Projections, son, espace resserré : tout concourt à produire un sentiment d’encerclement, mais sans jamais écraser l’interprète sous l’appareil. La mise en scène préfère la tension à l’illustration, la pression diffuse à l’effet.

Au centre, il y a Barbara Lambert. Seule en scène durant toute la représentation, elle porte la pièce avec une autorité remarquable. Son jeu tient moins de la démonstration que de l’exposition nerveuse. Elle fait sentir l’addiction non comme pathologie spectaculaire, mais comme mécanique installée dans le banal des jours. Elle passe d’un état à l’autre avec une précision physique qui donne au personnage sa vérité immédiate. Son corps raconte ce que les mots seuls ne pourraient suffire à dire.

C’est sans doute ce qui fait le prix du spectacle. « Algorithme » ne dénonce pas : il met à découvert. Il ne prétend pas révéler un avenir terrifiant ; il observe un présent déjà là. À l’heure où chaque geste connecté produit sa trace et sa capture, la pièce touche juste parce qu’elle ne simplifie rien. Elle rappelle, sans emphase inutile, qu’à force de tout confier aux interfaces, nous finissons par nous absenter de nous-mêmes.

Philippe Escalier – Photos © Pedro Lombardi


« Algorithme » d’Emilie Génaédig / Mise en scène de François Bourcier. Avec Barbara Lambert. / Festival Komidi, La Réunion.

Sur nos routes de Florient Jousse

La scène comme lieu de vérité

Avec « Sur nos routes », Florient Jousse signe un spectacle d’une rare franchise, où l’intime devient matière théâtrale sans jamais se replier sur lui-même. Porté par une écriture de plateau sobre, une scénographie lisible et une interprétation de haute tenue, ce troisième volet d’un cycle entamé avec « Frénésies » puis « Des Bouches et des Oreilles » impose une parole largement autobiographique qui touche juste et laisse durablement sa trace.

Il arrive qu’un spectacle se présente comme un récit de soi et qu’il déborde aussitôt cette définition. « Sur nos routes », créé par Florient Jousse avec la Compagnie Tilawcis, en coproduction avec le Centre dramatique national de l’océan Indien, relève de cette veine-là : un théâtre du vécu, pleinement assumé, qui trouve dans l’exigence scénique de quoi dépasser la seule confidence. Présenté dans le cadre du festival Komidi à Saint-Joseph, le spectacle frappe d’abord par la qualité de son adresse. Rien d’exhibé, rien de plaintif, rien de surjoué, seulement une trajectoire livrée avec assez de lucidité, d’humour et de rigueur pour atteindre à l’universel.

Le cœur du spectacle tient dans une décision. Celle de choisir sa vie. Celle, pour Florient Jousse, de devenir comédien dans un environnement familial très sédentaire, où ce choix ne s’imposait nullement comme une évidence. De cette tension première, le spectacle ne tire ni pathos ni ressentiment. Il en fait mieux : une matière dramaturgique nette, exposée sans détour, mais traversée d’une tendresse qui lui évite toute raideur démonstrative. Lorsqu’il évoque cette phrase du père, à la brutalité presque absurde, « j’aurais préféré un fils gay à un fils acteur », la salle rit, puis se reprend. C’est tout l’art du spectacle, faire entendre, derrière la formule, un système de valeurs, une violence diffuse, une incompréhension ancienne. Et, dans le même mouvement, refuser le simplisme. « Sur nos routes » n’instruit aucun procès. Il regarde les blessures sans les sacraliser, il maintient, avec une belle maturité, la complexité des attachements.

C’est pourquoi il faut sans doute parler ici moins d’autofiction que de geste assez largement autobiographique. Le spectacle puise manifestement dans l’expérience réelle de son auteur-interprète, dans ses déchirements, dans ses fidélités, dans les déplacements qui ont façonné son parcours. Le théâtre ne vient pas ici s’abriter derrière la fiction, il prend le réel à bras-le-corps, l’ordonne, lui donne une forme, une amplitude, une résonance. De là naît cette impression de justesse qui traverse toute la représentation. Ce qui est dit semble conquis de haute lutte, éprouvé, décanté. Rien n’y relève de l’anecdote complaisante. Tout converge vers une mise en partage.

La circulation entre le Japon et La Réunion donne à ce récit sa respiration profonde. Ces deux îles ne valent pas seulement comme points biographiques ; elles composent un imaginaire, une cartographie sensible, une manière de penser l’écart et le déplacement. Chez Florient Jousse, l’insularité n’est jamais synonyme d’enfermement. Elle devient au contraire l’espace d’une invention de soi, d’une liberté gagnée hors des routes tracées d’avance. « Sur nos routes » trouve ainsi un équilibre rare entre l’ancrage personnel et l’ouverture poétique. Le spectacle parle d’un parcours singulier, mais il le fait avec assez d’élan pour que chacun puisse y reconnaître quelque chose de ses propres bifurcations, de ses propres émancipations.

La scénographie concentre cette dynamique en une image simple et forte : un cube. Au service du jeu et du récit, le dispositif fonctionne à merveille. D’abord bloc, cadre, limite, il figure l’enclos familial, l’espace des déterminations, des assignations silencieuses. Puis il s’ouvre, se déplace, se fracture. Ce mouvement suffit à rendre visible l’arrachement, l’élargissement progressif, la conquête d’une parole propre. Ici, la scénographie ne commente pas le spectacle ; elle en est l’un des nerfs.

La présence d’une chanteuse lyrique et harpiste ajoute à l’ensemble une dimension de profondeur et de suspension qui en affine la texture. La musique agit comme une force intérieure, comme un second souffle. La harpe ouvre des plages de résonance, creuse les silences, accompagne ce que les mots ne peuvent porter seuls. Ce dialogue entre récit autobiographique et ligne musicale donne au spectacle une tenue singulière, une forme de noblesse discrète qui en rehausse la portée.

Mais « Sur nos routes » ne se contente pas d’être le récit maîtrisé d’un itinéraire personnel. Le spectacle affirme aussi, sans slogan ni didactisme aucun, une position dans le paysage théâtral. En se mettant lui-même en jeu, Florient Jousse ouvre un espace de visibilité à d’autres trajectoires, à d’autres artistes, à d’autres récits que les scènes accueillent encore trop rarement. Cette dimension, sensible sans être martelée, donne à l’ensemble une portée collective. L’expérience individuelle y devient un geste de représentation au sens fort et fait place, rend visible, autorise d’autres présences.

Reste l’essentiel : l’acteur. Florient Jousse possède cette qualité précieuse de générosité et de présence qui ne cherche jamais à se faire admirer. Son jeu est précis, habité, sans afféterie. Il tient la ligne de crête entre l’abandon et la maîtrise, entre la sincérité et la construction. Il ne s’expose pas, il compose, il conduit, il donne forme. Cette retenue, alliée à une réelle intensité, confère à son interprétation une autorité rare. On sent un artiste arrivé à un point de maturité où la technique ne s’affiche plus, où elle se met tout entière au service de la nécessité intérieure.

C’est sans doute ce qui demeure, après la représentation, le sentiment d’avoir vu non pas un simple témoignage porté à la scène, mais une œuvre pleinement théâtrale, tenue, pensée, incarnée. « Sur nos routes » réussit à transformer une histoire personnelle en forme partagée, à faire d’un chemin singulier une expérience commune. Et rappeler, avec une élégance sans emphase, que le théâtre touche au plus juste lorsqu’il ose cette vérité-là.

Philippe Escalier – Photos © Thomas Bering

« Sur nos routes » de Florient Jousse / Compagnie Tilawcis, en coproduction avec le Centre Dramatique National de l’Océan Indien. Avec Florient Jousse. / Festival Komidi, Saint-Joseph, La Réunion.

Après tout à Komidi : une heure suspendue

Il arrive qu’un spectacle dépasse la promesse de son sujet pour atteindre une forme de justesse plus rare, plus troublante. C’est le cas d’« Après tout », de la compagnie Gipsy Raw présenté au festival Komidi. Construit autour de la question du temps, ce duo d’exception ne cherche jamais à illustrer un thème : il lui donne corps. Sur scène, le temps n’est ni un concept ni un prétexte, mais une matière sensible, que les interprètes plient, relancent, suspendent.

La réussite du spectacle tient d’abord à la qualité de son écriture chorégraphique. Manon Mafrici et Pasquale Fortunato, dit Bboy Paco, viennent d’horizons différents, mais leur rencontre ne relève jamais du collage. La contorsion, l’art de l’illusion et le breakdance s’y fondent en une langue commune, fluide et lisible, où chaque discipline garde sa force sans rompre l’unité de l’ensemble. Peu de pièces savent ainsi faire dialoguer la virtuosité technique et une véritable nécessité intérieure.

La scénographie, volontairement dépouillée, agit avec intelligence. Rien n’encombre le regard ; tout ramène aux corps, à leur précision, à leur écoute, à leur façon d’habiter l’instant. Les lumières accompagnent sans insister, et l’environnement sonore contribue à cette atmosphère de suspension qui donne au spectacle sa respiration singulière.

Manon Mafrici impressionne par une présence d’une grande netteté. Formée au classique et au jazz avant d’élargir son champ au breakdance puis à la contorsion, elle ne juxtapose pas les techniques, elle les absorbe dans un même geste. Chez elle, la souplesse devient langage. Dans certaines séquences, où le corps semble se plier à rebours de toute logique, elle donne une forme très juste à cette idée d’un temps qui se tend, résiste, puis cède.

Face à elle, Pasquale Fortunato apporte au spectacle une énergie d’une autre nature, plus centrifuge, plus terrienne aussi. Connu dans le monde du break sous le nom de Bboy Paco, il est notamment remarqué pour ses rotations et ses powermoves, mais dans « Après tout », la prouesse n’est jamais gratuite. Ses figures, parfois spectaculaires, trouvent ici une fonction dramaturgique : elles évoquent moins la performance que le cycle, la répétition, l’emportement du temps lui-même. C’est là l’une des forces du spectacle, convertir l’exploit en signe, sans jamais perdre l’émotion.

Le plus beau reste sans doute la qualité de présence qui unit les deux artistes. Leur complicité est authentique, elle traverse les appuis, les silences, les déséquilibres, les reprises. Le spectacle prend alors toute sa dimension et nous parle, avec délicatesse, de ce que le temps fait aux êtres, de ce qu’il use, de ce qu’il révèle, et de ce que l’élan amoureux ou vital peut encore lui opposer.

Lauréat du Prix du public au Concours Dialogues organisé au Théâtre des Champs-Élysées en 2022, puis récompensé aux Synodales de Sens, le duo avait déjà montré qu’il touchait quelque chose d’universel. Ce soir à Komidi, devant un public réunionnais médusé, cette pièce à la fois accessible et exigeante, virtuose et sensible a démontré que la force propre d’une danse est de parler au moins autant au regard qu’à l’âme.

Texte et photos Philippe Escalier


« Après tout » de la compagnie Gipsy Raw. Chorégraphie et interprétation : Manon Mafrici et Pasquale Fortunato. Musiques : Ran Bagno, Jean du Voyage, Adrian Berenguer. Présenté au festival Komidi, La Réunion, du 22 avril au 2 mai 2026.

Kermesse ouvre le festival Komidi à la Réunion

À Saint-Joseph, berceau du festival Komidi, il fallait une ouverture capable de donner le ton. Avec « Kermesse », deuxième création du Collectif La Cabale, le pari est largement tenu. Le spectacle arrive comme une déflagration joyeuse : un théâtre de troupe vif, insolent, généreux, qui fait du désordre un art et du ridicule une fête. Dès les premières minutes, la scène s’embrase d’une énergie communicative, et la salle comprend qu’elle n’assistera pas à un lever de rideau convenu, mais à une véritable déclaration d’intention.

Le point de départ est aussi simple que réjouissant : et si la fameuse chenille, ce rite festif volontiers moqué, contenait à sa manière une petite vérité sur notre besoin de collectif ? De cette intuition à la fois absurde et très sérieuse, La Cabale tire un spectacle qui revendique l’idiotie, la maladresse et la ferveur commune comme autant de réponses à l’époque. Le résultat est un objet scénique libre, volontiers bricolé, traversé de confettis, de carton-pâte et de fulgurances burlesques, où l’on croise des échos des Monty Python, des Chiens de Navarre ou de Philippe Katerine, sans que jamais l’ensemble perde sa personnalité propre.

Ce qui frappe surtout, c’est la qualité du collectif. Marine Barbarit, Lola Blanchard, Alix Corre, Margaux Francioli, Akrem Hamdi, Aymeric Haumont, Charles Mathorez, Thomas Rio et Rony Wolff composent un ensemble d’une cohésion rare. Leur complicité, née d’une rencontre aux cours Florent en 2018, irrigue tout le spectacle. Aucun vedettariat ici : chacun joue pour le groupe, et c’est précisément cette circulation de l’énergie qui donne à « Kermesse » son allant, sa chaleur et son pouvoir de contagion. Peu à peu, le public lui-même se laisse embarquer, au point de devenir l’un des moteurs de la représentation.

La réussite de « Kermesse » tient aussi à son intelligence profonde : sous l’apparente loufoquerie, le spectacle dit quelque chose de très juste sur notre époque, sur notre besoin de relâcher les postures, de faire communauté, de retrouver par le jeu une forme d’élan partagé. Ce théâtre-là ne craint ni le grotesque ni la naïveté ; il en fait au contraire des forces. Il y a dans cette proposition une liberté de ton, une générosité de plateau et un sens du débordement qui emportent l’adhésion.

On notera, avec la bienveillance que mérite un collectif aussi prometteur, que l’abondance même de ses trouvailles finit par diluer légèrement l’intensité de l’ensemble. Deux séquences, au creux du spectacle, s’étirent un peu au-delà de leur nécessité dramatique, comme si le plaisir de jouer prenait momentanément le pas sur la rigueur de la forme. Une légère taille dans ce jardin exubérant ne pourrait que renforcer son éclat, c’est le propre des œuvres qui ont encore de la marge pour se parfaire.

Cette réserve n’enlève pourtant rien à l’essentiel : « Kermesse » possède cette qualité précieuse des spectacles qui transforment une assistance en assemblée vivante. Lauréat du prix du jury et du public au Théâtre 13 en 2023, le spectacle trouve au Komidi un écrin naturel. Qu’il ouvre le festival n’a rien d’anecdotique : il en dit l’esprit, l’audace et la promesse. À Saint-Joseph, le théâtre a commencé dans le rire, le mouvement et l’intelligence du collectif. On ne pouvait rêver meilleur signal.

Texte et photo : Philippe Escalier

« Kermesse » / Texte et mise en scène du Collectif La Cabale. Avec Marine Barbarit, Lola Blanchard, Alix Corre, Margaux Francioli, Akrem Hamdi, Aymeric Haumont, Charles Mathorez, Thomas Rio et Rony Wolff. Chorégraphie Mathilde Krempp. Création lumière François Leneveu et Pacôme Boisselier. / Festival Komidi 2026, Saint-Joseph, La Réunion. Du 22 avril au 2 mai 2026.

Requiem(s) d’Angelin Preljocaj à La Seine Musicale

La danse face à l’abîme

Il est des œuvres qui naissent d’une urgence intérieure, d’une nécessité que rien ne peut différer. « Requiem(s) », qu’Angelin Preljocaj présente à La Seine Musicale, est de celles-là. Le chorégraphe le confie volontiers, l’idée de travailler sur cette forme musicale le hantait depuis longtemps, mais c’est le deuil, avec sa brutalité particulière, qui a fini par décider à sa place. En 2023, il perd ses deux parents à six mois d’intervalle, puis plusieurs amis proches. Face à cette série de disparitions, la création s’impose moins comme un projet artistique que comme une nécessité vitale, presque physique. Poser chorégraphiquement la question de la mort et de la perte, transformer la blessure en geste, le silence en mouvement, là était l’urgence.

Le titre lui-même dit l’ambition : ce « (s) » suspendu entre parenthèses n’est pas un simple artifice typographique. Il renvoie à la multiplicité des rituels traversés, à la diversité des émotions que le deuil convoque en nous et que nulle définition ne saurait épuiser. Tristesse foudroyante, joie du souvenir, anéantissement et soudaine lumière, le spectre est immense et Angelin Preljocaj choisit de le parcourir sans raccourcis. Chaque tableau correspond à une atmosphère distincte, portée par une séquence musicale soigneusement choisie. La sélection est, en elle-même, un programme : Wolfgang Amadeus Mozart et György Ligeti côtoient Johann Sebastian Bach, Olivier Messiaen et Georg Friedrich Haas, mais aussi Hildur Guðnadóttir, Jóhann Jóhannsson, des chants médiévaux anonymes, les créations sonores de 79D et, surgissant comme un électrochoc, « Chop Suey! » du groupe de metal arméno-américain System of a Down. Cette playlist funèbre et insolite dit à elle seule que le deuil n’a pas de visage unique, qu’il traverse toutes les cultures, tous les âges, toutes les formes du cri humain.

Angelin Preljocaj parle de « procession des corps » pour décrire ce ballet confié à dix-neuf danseurs, et l’image s’impose d’emblée comme juste. « Requiem(s) » est une œuvre rituelle, dans laquelle le collectif affronte ensemble ce que chaque individu vit seul. Nourri par ses lectures, le « Journal de deuil » de Roland Barthes, l’« Abécédaire » de Gilles Deleuze, les réflexions d’Émile Durkheim sur les rituels de mémoire comme fondement de la civilisation, le chorégraphe traduit cette matière intellectuelle en une écriture de corps. Les interprètes du Ballet Preljocaj s’organisent en duos, en lignes, en cortèges tournoyants, portant alternativement la lourdeur de la perte et la légèreté inexplicable qui surgit parfois au cœur même du chagrin. L’écriture chorégraphique d’Angelin Preljocaj, toujours ciselée, trouve ici une amplitude émotionnelle nouvelle, elle sait être aérienne sans esquiver la violence du sentiment, abstraite sans jamais perdre de vue la vérité du geste. Malgré le deuil, ce que la danse finit par dire, c’est que nous sommes vivants, et que c’est, selon les propres mots du chorégraphe, « incroyable ».

Créé au Grand Théâtre de Provence en mai 2024, porté ensuite par La Villette à Paris, le Festival Montpellier Danse et Chaillot, Théâtre national de la Danse, « Requiem(s) » s’est imposé rapidement comme l’une des grandes réussites de la saison chorégraphique. La scénographie d’Adrien Chalgard et les lumières d’Éric Soyer servent une dramaturgie visuelle sobre et efficace, tandis que les costumes d’Eleonora Peronetti magnifient le mouvement des corps. Les vidéos de Nicolas Clauss complètent ce dispositif scénique en ouvrant des espaces de rêve et de mémoire. Paradoxalement, et c’est peut-être là la force singulière de cette pièce, ce requiem chorégraphique est une célébration de la vie. D’une durée d’une heure trente sans entracte, il laisse peu de répit, mais offre en retour quelque chose d’assez rare sur une scène de danse contemporaine, une émotion sincère, non concédée, que l’on reçoit comme un cadeau inattendu.

Philippe Escalier – Photos : © Didier Philispart – © Yang Wang

https://www.laseinemusicale.com/spectacles-concerts/requiems-ballet-preljocaj/

La Seine Musicale accueille « Requiem(s) » du 6 au 9 mai 2026. Ne surtout pas manquer.

« Requiem(s) » / Chorégraphie d’Angelin Preljocaj. Avec les dix-neuf danseurs du Ballet Preljocaj. / Musiques : György Ligeti, Wolfgang Amadeus Mozart, System of a Down, Johann Sebastian Bach, Hildur Guðnadóttir, chants médiévaux anonymes, Olivier Messiaen, Georg Friedrich Haas, Jóhann Jóhannsson, 79D. Lumières : Éric Soyer. Costumes : Eleonora Peronetti. Vidéo : Nicolas Clauss. Scénographie : Adrien Chalgard. / La Seine Musicale, Île Seguin, 92100 Boulogne-Billancourt. Du mercredi 6 au samedi 9 mai 2026, à 20 h 30.

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