Marco Augusto Chenevier transforme la pénurie en jubilation
Il faut l’inventivité d’un artiste comme Marco Augusto Chenevier pour faire d’une crise annoncée le levier d’une machine de scène d’une redoutable intelligence. Accueilli dans le cadre de la dix-huitième édition du festival Komidi, « Quintetto » s’impose comme l’une de ces propositions rares qui savent, dans un même mouvement, faire rire, dérouter et penser.
La contrainte comme moteur
Chez Marco Augusto Chenevier, le manque n’appauvrit pas la forme, il la met en crise, donc en mouvement. Dès lors, « Quintetto » interroge avec une ironie affûtée la possibilité même de faire œuvre dans un temps de restriction, de compression et d’empêchement. Rien ici n’est pesant, tout passe par le détour du jeu, de l’adresse et d’une virtuosité qui refuse de se prendre au sérieux. Le spectateur comprend très vite qu’il vaut mieux ne pas trop en savoir à l’avance, l’une des grandes forces de la pièce tenant à son art de la surprise.
Formé auprès de Romeo Castellucci, Cindy Van Acker et Carolyn Carlson, Marco Augusto Chenevier appartient à cette famille d’auteurs de scène pour lesquels les frontières entre danse, théâtre, performance et adresse au public n’ont plus guère de sens. Avec Alessia Pinto, il développe au sein de la compagnie Les 3 Plumes une écriture où l’exigence formelle épouse en permanence l’adresse au public. Le résultat relève d’un art du contact, de la relance, du déplacement, où le rire est omniprésent et la pensée en mouvement.
Le rire et au-delà
Il faut ajouter que « Quintetto » ne se réduit pas à son efficacité comique. Le spectacle se construit aussi en hommage à Rita Levi-Montalcini, immense figure italienne de la recherche, prix Nobel de médecine et sénatrice à vie. Cette référence, discrète mais décisive, donne à l’ensemble une résonance plus ample et derrière la drôlerie affleure une méditation sur la fragilité des conditions faites à la création comme à la recherche, sur ce que nos sociétés consentent, ou non, à soutenir lorsqu’il s’agit d’intelligence, d’invention et de transmission.

On rit beaucoup mais cette hilarité n’annule jamais la pensée. Sous le burlesque, on perçoit une écriture précise ; sous l’autodérision, une véritable charge contre l’appauvrissement du vivant ; sous l’apparente légèreté, une éthique de la scène. « Quintetto » fait de l’absence un principe actif. C’est là sans doute que réside sa singularité, transformer la précarité en énergie, et la contrainte en fête.
Voir « Quintetto » à La Réunion relève ainsi d’une heureuse nécessité. La pièce a remporté en 2015 le premier prix du Be Festival de Birmingham, dès 2013 celui du festival d’hiver de Sarajevo, et The Guardian en a fait l’une des comédies de l’année. Encore reprise l’été dernier au Festival Off d’Avignon, elle franchit aujourd’hui l’océan Indien pour rejoindre Saint-Joseph. Peu de spectacles européens parviennent à conjuguer avec une telle netteté la maîtrise du geste, l’intelligence du dispositif et une générosité aussi immédiate dans la relation au public. Komidi tient là un moment de théâtre et de danse qui honore pleinement l’ambition d’un festival voué à rendre l’exigence désirable et la pensée jubilatoire.
Philippe Escalier – Photo d’ouverture : © Alex Brenner
« Quintetto », chorégraphie, texte et interprétation de Marco Augusto Chenevier. Co-direction artistique d’Alessia Pinto. Accompagnement chorégraphique de Christine Bastin. Costumes d’Ignazio Iannarino. Lumières de Sébastien Lamy. Collaboration artistique de Francesca d’Apolito. Production Compagnie Les 3 Plumes, avec le soutien de la Région autonome Vallée d’Aoste. Festival Komidi, La Réunion, du 21 avril au 2 mai 2026.

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