Le Marchand de Venise, un Shakespeare étonnant et détonnant

Au Café de la Gare, Carine Montag signe une adaptation vive et fervente du chef-d’œuvre vénitien.

Il faut une certaine audace pour porter aujourd’hui Le Marchand de Venise sur une scène parisienne. La pièce inquiète depuis que l’on la lit, balance entre comédie et tragédie, mêle l’or et la chair, l’amour et la haine. Carine Montag y revient avec une intelligence du texte et une foi théâtrale qui emportent l’adhésion dès les premières répliques. Familière de l’œuvre de William Shakespeare, qu’elle a déjà fréquentée avec Le Songe d’une nuit d’été et Les Joyeuses Commères de Windsor, elle en connaît les pièges et les beautés. La salle du Café de la Gare, intime et chaleureuse, devient pour une heure trente-cinq une Venise renaissante, traversée par des marchands, des amants, un usurier solitaire et la grande question du droit, du pardon et de l’acceptation de l’autre.

Une adaptation limpide et fidèle

L’adaptation a le mérite de la clarté. Elle ne cherche ni à blanchir la pièce ni à en gommer les aspérités. Le récit avance, vif, articulé, et préserve toute la densité shakespearienne. Antonio signe pour Bassanio le billet qui prévoit la livre de chair si la dette n’est pas honorée, et l’histoire bascule lorsque les navires tardent à revenir. La metteuse en scène tient la ligne d’équilibre que Shakespeare a tracée, le rire affleure, l’angoisse monte, Portia survient et le procès ouvre une réflexion étonnamment actuelle sur la lettre et l’esprit de la loi, sur la facilité avec laquelle un droit présenté comme neutre peut écraser une minorité. Shakespeare, catholique dans l’Angleterre protestante, savait par expérience ce qu’il en coûte d’appartenir à un monde suspecté et marginal. Cette mémoire intime traverse encore le texte et lui donne sa vibration.

Une scénographie inventive, le koto en plus

La mise en scène trouve son souffle dans le mouvement, dans ces arrêts sur image qui figent soudain une scène pour en révéler la cruauté ou la beauté, dans l’usage discret du masque, dans une direction d’acteurs précise qui ne laisse jamais retomber le rythme. Une trouvaille fait la signature sonore du spectacle, l’intégration du koto japonais. Fumie Hihara, présente sur le plateau, en tire des sonorités cristallines, lointaines, parfois inquiètes. Sa partition originale vient ponctuer la musique de Paul Montag et de courts extraits de musique classique. L’alliage est subtil, l’orient rêvé répondant aux échos d’un Occident familier, sans que jamais l’un ne couvre l’autre. La musique vient éclairer le drame et le rendre plus humain encore. Les costumes d’époque, soignés et lumineux, parachèvent le tableau.

Une troupe au diapason

Dix interprètes se partagent la matière dense de la pièce, certains endossant plusieurs personnages avec une virtuosité réjouissante. Cyril Ripoll donne à Antonio sa gravité mélancolique, ce cœur sensible qui s’engage sans calcul et accepte son destin sans révolte. Patrick Courtois compose un Shylock saisissant, dur quand il le faut, déchirant lorsqu’il évoque la fille perdue et les humiliations accumulées, jamais réduit à la caricature. Boris Ravaine prête à Bassanio sa flamme et son énergie, Chloé Renaud illumine Portia d’une grâce fine et d’une intelligence souveraine au moment du procès, scène longue et virtuose, où la mise en scène sait suspendre le temps et faire de la salle un tribunal silencieux. Autour d’eux, Eva Gentili, Vincent Varinier et Jean-Matthieu Hulin sont remarquables, tandis que Jean-François Vinciguerra et Xavier Fagnon traversent plusieurs personnages avec une aisance qui force l’admiration. Fumie Hihara, enfin, tient au plateau la double charge de musicienne et de présence muette.

Le public sort visiblement séduit, gagné par la beauté de cette distribution, accordée à une musique inattendue. À l’heure où les minorités, partout, restent guettées par des majorités prêtes à torsader le droit pour leur faire payer leur différence, cette parabole vénitienne a tout d’une œuvre vive. Voilà ce que l’on attend d’un Shakespeare bien servi : un théâtre qui laisse parler le texte et fait entendre ce qu’il a encore à nous dire.

Philippe Escalier – Photos © Patrick Courtois

Le Marchand de Venise de William Shakespeare. Adaptation et mise en scène de Carine Montag. Musique et arrangements Paul Montag & musique koto Fumie Hihara. Avec Vincent Varinier, Eva Gentili, Cyril Ripoll, Boris Ravaine, Jean-Matthieu Hulin, Chloé Renaud, Jean-François Vinciguerra, Patrick Courtois, Xavier Fagnon et Fumie Hihara. Compagnie Le Jour de la Lune.

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