Algorithme

Barbara Lambert, seule contre l’empire des écrans

Il suffit ici d’un lit, d’un plateau presque vide et d’une actrice pour que le théâtre retrouve sa fonction première : mettre à nu une époque. Avec « Algorithme », texte d’Emilie Génaédig mis en scène par François Bourcier, le dispositif est simple, mais le propos vise juste. Ce seul-en-scène, distingué par le Prix Tournesol « Société » au Festival d’Avignon 2024, prend pour point de départ une hypothèse élémentaire : que reste-t-il de nous lorsque les écrans cessent soudain de répondre ?

Max, une jeune femme de trente ans, danse, vivote de petits emplois et organise sa vie dans la dépendance ordinaire aux flux numériques. Réseaux sociaux, divertissement en ligne, rencontres virtuelles : tout passe par l’écran, jusqu’au lien le plus intime, confié à Léo, assistant vocal devenu présence de substitution. Le jour où ce système se retourne contre elle, nous assistons à une radiographie d’une servitude consentie.

C’est là que le texte d’Emilie Génaédig trouve sa force. Il ne s’en tient ni au procès convenu de la technologie ni au fantasme dystopique. Il s’intéresse à une dépossession plus trouble, plus quotidienne : la manière dont nous abandonnons peu à peu aux machines le soin d’orienter nos choix, de rythmer nos journées, parfois même de border nos émotions. Par quelle force s’est-elle laissé prendre au piège ? La question est moins celle de la technique que celle du consentement.

La pièce a l’intelligence de ne pas forcer son effet. Les répliques de Léo, issues de conversations réelles avec des assistants vocaux, donnent au texte une netteté presque documentaire, sans l’alourdir d’un discours démonstratif. « Algorithme » regarde le présent en face ; il n’en fait ni une fable abstraite ni une leçon.

François Bourcier met cette matière en scène sans surcharge. Projections, son, espace resserré : tout concourt à produire un sentiment d’encerclement, mais sans jamais écraser l’interprète sous l’appareil. La mise en scène préfère la tension à l’illustration, la pression diffuse à l’effet.

Au centre, il y a Barbara Lambert. Seule en scène durant toute la représentation, elle porte la pièce avec une autorité remarquable. Son jeu tient moins de la démonstration que de l’exposition nerveuse. Elle fait sentir l’addiction non comme pathologie spectaculaire, mais comme mécanique installée dans le banal des jours. Elle passe d’un état à l’autre avec une précision physique qui donne au personnage sa vérité immédiate. Son corps raconte ce que les mots seuls ne pourraient suffire à dire.

C’est sans doute ce qui fait le prix du spectacle. « Algorithme » ne dénonce pas : il met à découvert. Il ne prétend pas révéler un avenir terrifiant ; il observe un présent déjà là. À l’heure où chaque geste connecté produit sa trace et sa capture, la pièce touche juste parce qu’elle ne simplifie rien. Elle rappelle, sans emphase inutile, qu’à force de tout confier aux interfaces, nous finissons par nous absenter de nous-mêmes.

Philippe Escalier – Photos © Pedro Lombardi


« Algorithme » d’Emilie Génaédig / Mise en scène de François Bourcier. Avec Barbara Lambert. / Festival Komidi, La Réunion.

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