Siegfried au Théâtre des Champs-Élysées avec Yannick Nézet-Séguin

Le chef d’orchestre poursuit son odyssée wagnérienne avec un Ring en version de concert qui confirme, à mi-parcours, la justesse d’une lecture attentive aux équilibres, à la transparence des pupitres et à la respiration du chant.

Il aura fallu quatre ans à Yannick Nézet-Séguin et à l’Orchestre philharmonique de Rotterdam pour franchir les trois premières étapes de « L’Anneau du Nibelung ». Après « L’Or du Rhin » en 2022 et « La Walkyrie » en 2024, ce dimanche 19 avril 2026, le Théâtre des Champs-Élysées accueillait « Siegfried », troisième volet de la Tétralogie. Œuvre charnière que Richard Wagner abandonne en 1857 pour composer « Tristan et Isolde » puis « Les Maîtres Chanteurs », avant d’y revenir sept ans plus tard, cette deuxième journée porte en elle la synthèse des audaces harmoniques qui bouleverseront l’opéra tout entier.

Dès le prélude, Yannick Nézet-Séguin installe une tension sourde, tramée par les timbales et les contrebasses, que les cuivres rotterdamois nuancent avec une souplesse étonnante. Son geste, d’une précision chambriste, respire avec les chanteurs et privilégie la transparence des pupitres. À l’acte II, les Murmures de la forêt s’élèvent comme une miniature ciselée, hautbois, clarinette et cordes graves tissent un paysage diaphane, attentif au moindre souffle. Partout, l’attention portée aux solistes confine à l’écoute chambriste ; les tuttis eux-mêmes, rutilants, n’écrasent jamais les voix.

Dans le rôle-titre, Clay Hilley déploie une endurance de véritable Heldentenor et tient la distance sans faiblir, dardant un aigu lumineux lors de la forge de Notung. Ya-Chung Huang campe un Mime vif, ciselé, dont la rouerie se colore d’une humanité authentique. Le Wanderer de Brian Mulligan, noblement phrasé, fait résonner toute la douleur intime de Wotan, face à un Alberich de Samuel Youn qui mord et griffe avec une âpreté saisissante. Wiebke Lehmkuhl offre à Erda un contralto minéral, venu des profondeurs, tandis que Soloman Howard prête à Fafner une basse caverneuse, d’une ampleur souveraine. Julie Roset, en Oiseau de la forêt, dessine un chant ailé d’une pureté confondante. Appelée en remplacement de Tamara Wilson, la soprano britannique Rebecca Nash aborde Brünnhilde avec un timbre ample et un engagement qui embrasent le duo final, porté par un orchestre incandescent.

Dépourvue de toute mise en scène, (parfois c’est heureux !), la soirée n’en fut que plus habitée : chaque chanteur, par le seul regard, par un jeu de gestes et la tension du corps, donnait chair au drame. Quatre heures d’une intensité ininterrompue, saluées par une longue ovation. Rendez-vous est déjà pris pour « Le Crépuscule des dieux ».

Philippe Escalier

« Siegfried » de Richard Wagner, deuxième journée de « L’Anneau du Nibelung ». Avec Clay Hilley (Siegfried), Ya-Chung Huang (Mime), Brian Mulligan (Wanderer), Samuel Youn (Alberich), Rebecca Nash (Brünnhilde), Wiebke Lehmkuhl (Erda), Soloman Howard (Fafner) et Julie Roset (Oiseau de la forêt). Orchestre philharmonique de Rotterdam, direction Yannick Nézet-Séguin. Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris. Dimanche 19 avril 2026, 18 h.

Jamie Dornan, nouveau visage d’Aragorn dans The Hunt for Gollum

Une annonce longtemps différée

Warner Bros. a levé le voile sur la distribution intégrale du prochain film situé en Terre du Milieu à l’occasion du CinemaCon de Las Vegas, le 14 avril 2026. Intitulé « The Lord of the Rings: The Hunt for Gollum », ce long métrage est réalisé par Andy Serkis, qui y reprend également le rôle de Gollum et Sméagol. Ian McKellen y retrouve les traits de Gandalf, Elijah Wood ceux de Frodon Sacquet, Kate Winslet incarne un personnage nommé Marigol, Jamie Dornan endosse le manteau de Grands Pas, Leo Woodall joue Halvard et Lee Pace reprend Thranduil, qu’il avait déjà campé dans la trilogie du « Hobbit ». La sortie en salle est fixée au 17 décembre 2027.

La prise de relais du rôle d’Aragorn a surpris. Andy Serkis avait lui même confirmé, au printemps 2026, la décision de confier le personnage à un nouvel interprète, précisant au magazine Screen Rant que la production cherchait encore la personne idoine. Le nom de Jamie Dornan, finalement retenu, a suscité des réactions partagées parmi les amateurs de l’œuvre de John Ronald Reuel Tolkien, entre enthousiasme et regret pour Viggo Mortensen, dont le visage demeure indissociable de la figure du futur roi du Gondor.

Né le 1er mai 1982 à Holywood, dans le comté de Down, en Irlande du Nord, James Peter Maxwell Dornan grandit dans la banlieue de Belfast, auprès d’un père obstétricien, James Dornan, et d’une mère infirmière. Celle ci disparaît d’un cancer du pancréas alors qu’il n’a que seize ans, épreuve à laquelle s’ajoute peu après la perte, dans un accident de la route, de quatre de ses amis proches. L’acteur est par ailleurs, par l’une de ses branches familiales, le petit neveu de la comédienne britannique Greer Garson, figure hollywoodienne des années quarante.

Après des études au Methodist College de Belfast, où il s’initie au théâtre, puis un passage bref par l’université de Teesside, Jamie Dornan s’installe à Londres en 2002 pour se consacrer au mannequinat. Il devient rapidement l’un des visages de Calvin Klein, puis de Hugo Boss, Armani Jeans, Massimo Dutti, Aquascutum et Nicole Farhi. En 2026, il est le nouveau visage de la campagne Moncler.

Son passage au cinéma s’opère en 2006, lorsque Sofia Coppola lui confie le rôle du comte Axel de Fersen, amant de la reine, dans « Marie Antoinette ». Mais c’est à la télévision qu’il s’impose véritablement : d’abord en shérif Graham de la série américaine « Once Upon a Time » à partir de 2011, puis, et surtout, dans le rôle du tueur en série Paul Spector de la série britannique « The Fall », qu’il tient de 2013 à 2016 face à Gillian Anderson. En octobre 2013, il est choisi pour incarner Christian Grey dans l’adaptation cinématographique de « Cinquante nuances de Grey », trilogie qui sort entre 2015 et 2018 et lui offre une notoriété planétaire.

Soucieux d’échapper à toute assignation, Jamie Dornan multiplie ensuite les registres : le film historique avec « Opération Anthropoid » en 2016, le cinéma de guerre avec « The Siege of Jadotville » la même année, le portrait de la correspondante de guerre Marie Colvin aux côtés de Rosamund Pike dans « A Private War » en 2018, la science fiction avec « Synchronic » en 2019, la comédie loufoque avec « Barb and Star Go to Vista Del Mar » en 2021, puis, la même année, « Belfast » de Kenneth Branagh, dont l’interprétation du père de famille nord irlandais des années soixante lui vaut une nomination au Golden Globe du meilleur second rôle masculin. Suivent la série « The Tourist », où il tient le rôle d’un homme amnésique à partir de 2022, et le film d’action « Agent Stone » pour Netflix en 2023.

Musicien à ses heures, Jamie Dornan a fondé, avec un ami, le groupe Sons of Jim, et signé en solo le titre « When I Go ». Marié depuis le 27 avril 2013 à la comédienne et compositrice britannique Amelia Warner, il est père de trois filles, Dulcie, Elva et une troisième née en 2019.

Les figures tutélaires

Ian McKellen retrouve le bâton de Gandalf, Elijah Wood le visage juvénile de Frodon Sacquet. La présence conjointe des deux comédiens, piliers sentimentaux de la trilogie originelle de Peter Jackson, assure au film une continuité visuelle et affective avec les épisodes sortis entre 2001 et 2003. Andy Serkis, qui avait initié Gollum dans « Les Deux Tours » et « Le Retour du roi », puis dans « Un voyage inattendu », revient à un rôle désormais inséparable de son art du jeu en capture de mouvement, dont il fut l’un des pionniers avec les ateliers de Weta Digital.

Lee Pace reprend, quant à lui, les traits du roi elfe Thranduil, qu’il avait incarné dans la trilogie du « Hobbit ».

Les nouveaux venus

Deux figures s’ajoutent à la distribution. Kate Winslet, récompensée d’un Oscar pour « The Reader » et saluée pour sa prestation dans la série « Mare of Easttown », interprète Marigol, présentée comme la grand mère Stoor de Sméagol, selon les éléments que les scénaristes ont tirés des appendices de Tolkien. Le personnage n’apparaît pas dans les romans et constitue une création des auteurs, à partir d’indices épars.

Leo Woodall, révélé par la deuxième saison de la série « The White Lotus », incarne Halvard, rôdeur dunedain qui accompagnera Grands Pas dans sa quête. Ce personnage, lui aussi inédit, illustre la liberté que les scénaristes se sont accordée pour développer l’univers laissé en suspens par Tolkien entre « Bilbo le Hobbit » et « La Communauté de l’anneau ».

L’intrigue prend place dans l’intervalle comprimé qui sépare l’anniversaire de Bilbon Sacquet du départ de Frodon de la Comté, au début de « La Communauté de l’anneau ». Tandis que Gandalf cherche à établir la véritable nature de l’anneau trouvé par Bilbon, il redoute que Gollum, mis à la question par les forces de Sauron, ne livre à l’ennemi le nom du Hobbit détenteur du trésor. Il sollicite alors l’aide de son ami dunedain, Grands Pas, pour capturer la créature avant que Sauron ne la retrouve.

Le récit, en grande partie construit à partir des notes de bas de page de Tolkien, s’inscrit donc entre le « Hobbit » et « La Communauté de l’anneau ». La particularité du projet tient à son point de vue narratif, puisque l’histoire sera principalement racontée du côté de Gollum.

La direction du film revient à Andy Serkis. Le scénario est signé Fran Walsh et Philippa Boyens, scénaristes de la trilogie originale, auxquelles se joignent Phoebe Gittins et Arty Papageorgiou. Peter Jackson assure la production avec Fran Walsh, Philippa Boyens et Zane Weiner. Ken Kamins est producteur exécutif, aux côtés d’Andy Serkis et de Jonathan Cavendish pour la société The Imaginarium. Le tournage se déroule en Nouvelle Zélande, terre d’élection visuelle de la saga depuis un quart de siècle.

« The Hunt for Gollum » n’est pas l’unique projet en gestation. Un second film, provisoirement intitulé « The Lord of the Rings: Shadow of the Past », est en cours d’écriture par Stephen Colbert, Philippa Boyens et Peter McGee. Le retour de la Terre du Milieu au cinéma, sept ans après « La Bataille des cinq armées », s’annonce donc non comme une escapade isolée, mais comme le premier volet d’une nouvelle expédition éditoriale, que la présence réunie d’Ian McKellen, d’Elijah Wood et d’Andy Serkis entend placer sous le signe de la filiation.

Philippe Escalier

Restaurant Thalie, la muse gourmande du Palais-Royal

Il existe à Paris quelques adresses où la table et la scène entretiennent une complicité naturelle. Le restaurant du Lucernaire, dans le 6e arrondissement, accueille ainsi ses spectateurs avant ou après le rideau, tandis que le Grand Colbert, rue Vivienne, attire depuis des décennies les habitués des théâtres voisins dans sa grande salle classée. C’est dans cet esprit de connivence entre les arts et le goût que vient s’inscrire Thalie, la nouvelle adresse que la Maison Mavrommatis a ouverte le 19 mars 2026, dans l’enceinte même du Théâtre du Palais-Royal.

Un décor sous le signe de la douceur… et de la comédie

Dans la mythologie grecque, Thalie était la Muse de la comédie et de la poésie bucolique. Le nom, choisi avec soin, résume à lui seul l’ambition du lieu : célébrer la joie et l’art de vivre. L’architecte Régis Botta, qui signe ici un cinquième projet pour la maison, a imaginé un intérieur feutré, à la fois intime et lumineux. Le damier au sol, figure des décors antiques, se prolonge en miroir au plafond et multiplie les perspectives. Banquettes en gradins, chaises de métal bronze, larges rideaux de velours, le tout dans des tonalités douces, tout a été pensé pour le confort des quarante couverts.

L’ultime signature d’un grand chef

La carte est celle qu’Andreas Mavrommatis avait conçue et finalisée dans ses moindres détails. Ce chef chypriote, présent sur la scène gastronomique parisienne depuis l’ouverture de sa première épicerie, en 1981, est décédé le 14 mars 2026, cinq jours seulement avant l’inauguration de cet écrin qu’il portait comme un rêve. Son héritage est aujourd’hui repris avec fidélité par ses frères Evagoras et Dionysos. La cuisine hellénique qu’il a tracée est généreuse, précise, ancrée dans la tradition grecque sans jamais la figer. Les entrées, joliment présentées, sont pensées pour être partagées à la manière des mezzés : poulpe à l’huile d’olive servi avec une fava crémeuse, œuf mollet bio sur fondue d’aubergine et feta AOP grillée. Les plats s’imposent par leur caractère et leur générosité : moussaka à l’agneau et au veau, joue de bœuf confite façon stifado, ravioles de halloumi AOP au crémeux de courgette et yaourt de brebis. Les desserts, eux, réservent de belles surprises : le mahalepi, ce flan lacté d’origine chypriote, et le yaourt au miel sont deux douceurs aussi originales qu’inoubliables.

Terrasse, traiteur et avant-scène

Aux beaux jours, la terrasse de quatre-vingt-dix couverts s’ouvre sur les allées du Jardin du Palais-Royal, l’un des plus beaux cadres de Paris. Une boutique traiteur, attenante mais indépendante du restaurant, permet d’emporter sandwiches chauds en pita et salades fraîches pour savourer l’instant en plein air sous les arcades. Une formule « Avant-scène » à 50 euros, est proposée de 18 h 30 à 20 heures aux spectateurs du théâtre. Thalie lève le rideau, et c’est un beau spectacle auquel on participera bien volontiers !

Philippe Escalier

Thalie, place du Jardin du Palais-Royal, 75001 Paris. Du mardi au dimanche, 12 h à 14 h 30 et 18 h 30 à 22 h 30. Terrasse de mars à octobre, 90 couverts.

Site : https://www.mavrommatis.com/ Instagram : @thalie.mavrommatis

Antigone au Théâtre de Poche

La beauté de l’insoumission

Peu de textes du répertoire français portent en eux une équivoque aussi féconde que l’« Antigone » de Jean Anouilh. Écrite sous l’Occupation, créée en plein Paris occupé devant un public que tout divisait, la pièce n’a jamais cessé d’interroger, avec cette façon unique de parler de la rébellion, du pouvoir et de la mort avec une légèreté qui n’est jamais vaine. Quelque quatre-vingts ans plus tard, ce trouble demeure intact, et c’est lui que Didier Long choisit de cultiver au Théâtre de Poche-Montparnasse, avec une distribution de premier ordre, dans une proposition à la fois rigoureuse et envoûtante.

Écrite entre 1941 et 1942, la pièce franchit en février 1944 la censure allemande pour être créée au Théâtre de l’Atelier sous la direction d’André Barsacq. Qu’elle ait passé ce filtre relevait presque du prodige, et l’équivoque ne s’est jamais tout à fait dissipée depuis. Deux lectures antagonistes et également défendables en sont immédiatement sorties : ceux qui y voyaient un acte de résistance à l’ordre oppressif, ceux qui n’y lisaient qu’une accommodation au pouvoir en place. Cette ambiguïté fondamentale, loin d’affaiblir l’œuvre, en constitue la force durable. Anouilh s’était lui-même expliqué, confiant avoir réécrit l’« Antigone » de Sophocle « à sa façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre ». Il la classa parmi ses « Nouvelles pièces noires », aux côtés, notamment, de « Médée » et de « Roméo et Jeannette ». La pièce appartient depuis à ces rares textes qui, selon les périodes et les consciences, semblent toujours parler du présent.

Ce qui frappe d’emblée, à la représentation comme à la relecture, c’est l’étrange manière qu’a Anouilh de déjouer les codes de la tragédie tout en s’y conformant avec une rigueur implacable. Dès les premiers mots, le Prologue installe les personnages comme des figurines sur un plateau, avec une distance ironique qui préfigure la grande mécanique à venir. La tragédie, nous dit-il, est « reposante » précisément parce qu’on sait que tout finit mal : nul espoir ne vient tromper l’attention, nulle issue possible ne vient brouiller la ligne claire de la fatalité. C’est cette sécheresse assumée, ce pessimisme élégant, qui donnent au texte sa force singulière et son humour glacé.

Car l’humour est bien là, tendre et féroce à la fois. Anouilh dépeint son héroïne avec affection et une ironie légère : « l’orgueilleuse Antigone », comme il la nomme lui-même, est à la fois sublime et agaçante, absolue et enfantine, entêtée jusqu’au vertige. Face à elle, Créon n’est pas le tyran des versions antérieures mais un homme épuisé, pragmatique, qui comprend la folie de la jeune femme sans pouvoir la sauver d’elle-même. Ce dialogue entre l’absolu et le possible, entre l’idéal et la raison d’État, est ce qui donne à la pièce son relief philosophique le plus durable.

Au fil des années, Didier Long est devenu l’un des partenaires réguliers et reconnus du théâtre privé parisien, en particulier du Poche, où il a signé notamment « Rimbaud Verlaine, éclipse totale » de Christopher Hampton et « L’Échange » de Paul Claudel. La saison passée, son adaptation de « Candide » de Voltaire avait été saluée comme un modèle de vivacité et de précision, portée par un trio de comédiens virtuoses. Avec « Antigone », il retrouve Anouilh, dont il connaît de longue date la densité paradoxale.

Son parti pris de mise en scène est clairement assumé : préserver l’ambiguïté de la pièce plutôt que de la trancher. La confrontation entre Antigone et Créon oppose, selon lui, deux logiques qui se tiennent chacune. Créon, qui n’était pas destiné à régner, a endossé le pouvoir par devoir, convaincu que l’on ne refuse pas de servir son pays. Face à lui, Antigone incarne un absolu que rien ne tempère, pas même la peur de la mort. Pour accentuer le déterminisme de la tragédie, Didier Long a choisi que tous les personnages demeurent sur scène en permanence, se relayant à tour de rôle dans les passages du chœur, à l’exception d’Antigone elle-même. Chaque comédien devient ainsi, selon les moments, porteur de la parole collective, ce qui donne à l’ensemble une étrange respiration, tendue et hypnotique. Le spectateur est invité à se déterminer, à prendre parti, avant de se raviser peut-être au moment où Antigone accepte trop sereinement sa mort.

La distribution réunie pour cette création est d’une cohérence rare. Éric Laugérias compose un Créon d’une stature impressionnante, à la fois ferme et douloureux, souverain sans être inhumain. Sa présence scénique est totale, son jeu d’une précision admirable. Il incarne cet homme de pouvoir qui sait pertinemment que la raison d’État ne fait pas le bonheur, mais qui s’y soumet comme à une fatalité cruelle. Chacune de ses répliques porte le poids d’un monde qui résiste à l’idéal, et sa longue confrontation avec Antigone est d’une vérité poignante. C’est sans conteste l’une des plus belles compositions de la soirée, l’un de ces Créon dont on se souvient.

Face à lui, Hermine Granville donne à Antigone l’ardeur d’une jeunesse inflexible, portant l’absolu de son personnage sans jamais sombrer dans l’emphase. Cassandre de Kerraoul dessine avec finesse les contours d’Ismène, la sœur raisonnable et peureuse que la pièce traite avec une sévérité feinte. Valérie Vogt, touchante et parfaitement juste, apporte à la Nourrice cette douceur épaisse, cette chaleur maternelle et un peu aveugle qui rend la scène d’ouverture si attachante. Robin Hairabian et Antony Cochin complètent avec talent et rigueur cette distribution sans le moindre point faible.

Les lumières d’Antonin Bensaïd dessinent un espace sobre et efficace, où l’obscurité ne menace jamais de noyer le texte mais en souligne les aspérités avec discernement.

Il reste, si c’était encore nécessaire, à dire pourquoi il faut voir ce spectacle. Non par devoir envers un classique, mais parce que « Antigone » revisitée par Didier Long au Poche parvient à faire résonner le vieux débat entre l’homme et la loi, entre la conscience individuelle et l’ordre social, avec une acuité rare. Dans cette petite salle du boulevard du Montparnasse, tout près des acteurs, quelque chose se passe qui dépasse la simple représentation : on y touche, pour un instant suspendu, à l’essentiel.

Philippe Escalier – Photo © Sébastien Toubon

« Antigone » de Jean Anouilh. Mise en scène de Didier Long. Avec Éric Laugérias, Hermine Granville, Cassandre de Kerraoul, Valérie Vogt, Robin Hairabian, Antony Cochin. Lumières : Antonin Bensaïd. Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, Paris 75006. Du mardi au samedi à 21 h, dimanche à 17 h. Jusqu’au 12 juillet 2026.

TranscenDanses et les Productions Albert Sarfati : douze saisons au sommet

Il y a quelque chose d’assez remarquable dans l’aventure des Productions Internationales Albert Sarfati : celle d’une maison de production privée qui, depuis plus de soixante-quinze ans, aura su traverser les époques sans jamais trahir l’exigence artistique qui est sa raison d’être. Fondée en 1948 par Albert Sarfati, imprésario visionnaire qui parcourut l’Europe, le Japon et la Russie pour y rassembler les formations les plus prestigieuses, l’agence prit un nouveau visage en 1992, à la disparition de son fondateur, lorsque son épouse Lily Sarfati et ses filles Cathy et Vony en reprirent la direction. Ce qui aurait pu marquer une rupture devint au contraire une relève exemplaire. Aujourd’hui, les Productions Internationales Albert Sarfati, connues sous le sigle PIAS, combinent trois activités complémentaires : production de spectacles, management artistique et tournées internationales, avec pour partenaires privilégiés le Théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, Carnegie Hall et le Lincoln Center de New York. Cette présence simultanée sur les deux rives de l’Atlantique dit assez l’envergure d’une maison qui, depuis sa fondation, n’a jamais confondu la rigueur avec l’étroitesse.

C’est dans cet esprit qu’en septembre 2014, Vony Sarfati lance TranscenDanses au Théâtre des Champs-Élysées : une série chorégraphique entièrement conçue, financée et produite par un opérateur privé, dans un paysage parisien pourtant déjà très riche en offres subventionnées. Le défi était réel. Il a été relevé avec éclat. Douze saisons plus tard, le bilan est éloquent : quarante-cinq spectacles présentés, deux cent cinquante représentations, quelque trois cent cinquante mille spectateurs, vingt-quatre compagnies internationales, trente-cinq chorégraphes, quarante-cinq danseurs solistes invités. Ces chiffres, pour impressionnants qu’ils soient, ne disent qu’une partie de l’histoire. L’autre partie tient à la qualité constante d’une programmation qui a su mêler, sans jamais les hiérarchiser, grandes formations mondialement connues et compagnies émergentes, répertoire consacré et création contemporaine. Jirťí Kylián, Mats Ek, William Forsythe, Akram Khan, Crystal Pite, Angelin Preljocaj, Roland Petit, John Neumeier, Ohad Naharin, Martha Graham, figurent parmi les chorégraphes célébrés par la série. Du côté des interprètes, Sylvie Guillem, Nicolas Le Riche, Mathieu Ganio, Hugo Marchand, Tamara Rojo, Eleonora Abbagnato ou Dorothée Gilbert y ont successivement enchanté les soirées avenue Montaigne. TranscenDanses s’est ainsi imposée comme l’un des rendez-vous incontournables de la danse à Paris, s’intégrant avec une cohérence naturelle aux côtés des grands acteurs publics du spectacle vivant, de l’Opéra national de Paris au Théâtre national de Chaillot.

La douzième saison, celle qui pachève ce premier cycle, s’achève en juin 2026 sur une soirée particulièrement chargée de sens : le Dutch National Ballet rend hommage à Hans van Manen, figure majeure de la danse néoclassique et contemporaine européenne, récemment disparu, dans un programme conçu comme un geste de mémoire collective autant que comme un acte artistique de plein exercice.

Dans l’éditorial qui accompagne le bilan de ces douze saisons, Vony Sarfati souligne avec conviction que le spectacle vivant reste, à l’heure du tout-numérique et de l’intelligence artificielle, un espace de liberté que rien ne saurait remplacer, l’un des derniers lieux où l’authenticité et l’émotion s’éprouvent directement, dans une communion sans intermédiaire entre les artistes et le public. C’est cette conviction, portée depuis l’origine par les Productions Internationales Albert Sarfati, qui aura fait de TranscenDanses bien davantage qu’une simple série chorégraphique : un acte de foi dans la puissance irréductible du corps en mouvement.

Philippe Escalier

Ripple sur Netflix

La douceur en clair-obscur à New York

Arrivée presque à la dérobée sur Netflix, « Ripple » s’est imposée en quelques jours dans le Top 10 de la plateforme, portée par un bouche-à-oreille enthousiaste et une curiosité grandissante pour ce drame fragile et lumineux à la fois. Créée par Michele Giannusa et produite par Lionsgate TV, la série compte huit épisodes et s’inscrit dans la tradition du drame choral new-yorkais, mais en choisissant résolument la modestie des gestes plutôt que le spectaculaire. D’emblée, « Ripple » se distingue par une alliance rare entre émotion assumée et douceur de ton, qui rappelle que l’on peut parler de deuil, de maladie et de renoncements sans hausser la voix.

Le dispositif narratif tient en une image presque enfantine : une petite pierre bleue échappée d’un balcon, à Manhattan, qui dévale dans le vide, rebondit sur une corniche puis finit par heurter un passant. Ce minuscule incident provoque l’examen médical qui révélera le cancer de Nate, propriétaire de bar, et enclenche une chaîne de hasards qui, de proche en proche, va lier quatre inconnus — Walter, Kris, Nate et Aria — en une communauté de destin. La série prend au sérieux cette métaphore de l’onde de choc : chaque décision, chaque retard, chaque mot retenu devient la source d’un léger déplacement, presque imperceptible, dont on découvre plus tard l’ampleur affective.

Au cœur de « Ripple », il y a quatre vies qui, chacune à sa manière, se fissurent à bas bruit. Aria, musicienne qui a mis sa carrière entre parenthèses, affronte la frustration d’un désir d’enfant contrarié et les séquelles d’une fausse couche, tandis que son couple avec John se délite dans le non-dit. Nate, propriétaire de bar sobre à la santé jusque-là irréprochable, doit soudain faire face à un diagnostic de cancer, tout en préservant sa fille Anna et en négociant une séparation encore inaboutie avec Claire. Kris, directrice artistique dans une maison de disques, se retrouve brutalement licenciée, sommée de se réinventer alors que son identité professionnelle reposait sur sa capacité à repérer le « prochain grand talent » que, depuis des années, elle ne parvient plus à trouver.

Walter, enfin, veuf récent après trente ans de mariage, se retrouve seul dans un New York soudain trop vaste, trop silencieux, et adopte presque par hasard cette fameuse pierre bleue qui devient pour lui un talisman de survie. La force de la série tient à la manière dont ces figures, qui pourraient n’être que des archétypes, sont creusées par de petits décalages : une hésitation avant d’entrer dans un bar, une respiration trop longue au téléphone, un dîner de Noël qui dérape à cause d’un mot de trop. Le récit scrute ces moments liminaires avec une grande délicatesse, laissant affleurer les failles sans jamais les surligner.

Ce qui frappe, dans « Ripple », c’est le choix d’un registre apaisé pour raconter des existences au bord de la rupture. La série se méfie de la surenchère mélodramatique : les scènes de dispute sont souvent coupées avant le fracas, les crises se défont dans un couloir, devant une porte, ou dans un taxi nocturne où l’on ravale ses larmes. La voix off d’Aria, qui revient comme un fil discret d’épisode en épisode, installe une dimension presque méditative : elle ne commente pas l’action, elle la décale, comme si la narration parvenait du futur, une fois la douleur apprivoisée. Cette distance calme donne à l’ensemble une douceur singulière, faite de silences, de regards prolongés et de gestes minuscules, une tasse de café déposée sans un mot, une main posée sur une table à l’instant où l’on s’apprête à partir.

Cette douceur, toutefois, ne bascule jamais dans l’édulcoré. Les scénaristes n’épargnent pas leurs personnages : le couple d’Aria se brise, les rémissions promises à Nate restent fragiles, Walter doit accepter que le deuil n’est pas une courbe linéaire. Si l’espoir affleure, il passe moins par les retournements spectaculaires que par la simple possibilité de continuer à se parler, de partager un repas, de rester dans la même pièce malgré la gêne. C’est là que « Ripple » trouve son équilibre : dans cette manière de tenir ensemble la consolation et la lucidité, l’envie d’y croire et la conscience aiguë de ce qui s’est irrémédiablement perdu.

La série s’ouvre sur un plan de skyline, accompagné d’une voix qui évoque un « battement de cœur » au-dessus de la ville, mais très vite, New York cesse d’être carte postale pour devenir un espace de circulation intérieure. Les lieux emblématiques, ponts, parcs, façades de briques, sont filmés à hauteur d’homme, souvent dans une lumière de fin d’après-midi, comme si la ville entière baignait dans cette heure suspendue où l’on rentre chez soi sans être certain d’y trouver la paix. Le bar de Nate, l’appartement d’Aria, le banc de Walter à Central Park dessinent une géographie affective où chaque décor correspond à un état, une impasse ou une possibilité de bifurcation.

La photographie, chaude sans être saturée, privilégie les reflets, les vitrines, les fenêtres traversées de lumière, autant de cadres dans le cadre qui rappellent que les personnages se regardent vivre autant qu’ils vivent réellement. Lors de la séquence de Noël, fil conducteur de la saison, la ville se couvre de guirlandes et de lumières, mais la mise en scène refuse l’ivresse festive : les fêtes de fin d’année sont moins une parenthèse enchantée qu’un révélateur des manques, des absents, des promesses non tenues. New York, ici, n’est pas le décor anonyme des comédies romantiques, mais un personnage secondaire, composite, qui orchestre les rencontres sans jamais les forcer.

Au-delà de sa fable de destins croisés, « Ripple » est une réflexion sur la manière dont une communauté se fabrique à partir de solitudes parallèles. La série s’inscrit dans cette veine des récits de connexions invisibles, l’écho de la théorie des six degrés de séparation n’est jamais nommé, mais plane sur l’ensemble, tout en préférant le concret des situations aux démonstrations conceptuelles. Les personnages ne deviennent pas amis par magie : ils se côtoient, se heurtent, se déçoivent, parfois s’éloignent, et c’est précisément ce mouvement d’approche et de retrait qui donne au lien sa vérité. Le montage multiplie les croisements furtifs, les présences en arrière-plan, pour mieux souligner que l’on partage souvent le même espace avant de partager la même histoire.

Il faut enfin souligner la direction d’acteurs, qui renonce aux grandes tirades au profit d’un jeu retenu, presque intérieur. Julia Chan, Sydney Agudong, Ian Harding, particulièrement admirable dans ce rôle, et Frankie Faison trouvent chacun un registre singulier, mais convergent vers une même économie d’effets, faite de demi-sourires, de pauses et de petites dissonances dans la voix. Ce parti pris contribue à cette impression de douceur enveloppante : le spectateur n’est pas sommé d’adhérer, il est invité à s’installer aux côtés de ces personnages, à respirer à leur rythme, à accepter que le temps de la série soit un peu plus lent que celui de sa propre journée. Lorsque le dernier épisode s’achève, il demeure moins le souvenir d’un twist ou d’une révélation que celui d’une atmosphère : un certain New York en clair-obscur, une pierre bleue dans la paume, et la sensation que, sans le savoir, nous participons tous à ces ondes discrètes qui modifient la trajectoire des autres.

Philippe Escalier

No, No, Nanette

La comédie musicale de Vincent Youmans par les Frivolités Parisiennes triomphe à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet

Il y a des soirées où le théâtre a l’art de nous combler de joie, où tout concourt à produire ce bonheur rare que l’on emporte avec soi longtemps après avoir quitté la salle. C’est exactement ce que procure la production que Les Frivolités Parisiennes consacrent à « No, No, Nanette », accueillie à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet dans une atmosphère d’euphorie et de plénitude. On entre dans ce spectacle comme on entre dans une fête : la lumière, le mouvement, la musique vous saisissent dès les premières mesures, et le sourire ne vous quitte plus. Une troupe hors du commun, une mise en scène d’une inventivité et d’une couleur que l’on n’attendait pas, une partition servie avec un bonheur constant : voilà une soirée qui tient toutes ses promesses et au-delà.

La comédie musicale de Vincent Youmans, créée à Broadway en 1925, débarquait à Paris le 29 avril 1926 au Théâtre Mogador avant de devenir pendant des décennies l’un des piliers du théâtre musical français. Un siècle plus tard, la voici revenue, sublimée par l’adaptation ciselée que Christophe Mirambeau a façonnée à partir du livret original signé Otto Harbach, Frank Mandel, Burt Shevelove et Irving Caesar. L’histoire est celle d’un éditeur de Bibles enrichi, empêtré dans les complications que lui valent ses trois maîtresses, un avocat opportuniste, une épouse d’une naïveté toute relative et Nanette, jeune femme placée sous sa tutelle, éprise de liberté autant que d’amour. Quiproquos, colères, réconciliations : on est en plein vaudeville, et c’est délicieux. Mieux encore : ce spectacle est porté par une philosophie de la bienveillance et du bonheur réjouissante.

Ce qui frappe d’emblée dans la mise en scène qu’Emily Wilson et Jos Houben ont construite ensemble, c’est la précision absolue du travail. Chaque situation est réglée au millimètre, chaque numéro musical trouvé dans son mouvement juste, au sein d’une œuvre dont la grâce repose sur la légèreté. Le plateau ne cesse de se transformer, habité d’une énergie chorale que le regard ne suffit pas à saisir tout entière, tant les détails s’accumulent avec une générosité jubilatoire. La scénographie, les costumes, les perruques et le maquillage, tous signés Oria Puppo, restituent avec exactitude et fantaisie l’atmosphère des Roaring Twenties, dans une palette de couleurs qui claque comme une affiche de music-hall. Les lumières de Bruno Marsol accompagnent ce foisonnement avec une intelligence et une précision constantes.

La distribution est au diapason de cette ambition collective. Marion Préïté prête à Nanette une fraîcheur et une espièglerie qui n’excluent pas la profondeur qui caractérise aussi la comédienne, incarnant avec justesse ce personnage de jeune femme moderne dont la liberté s’affirme dans chaque réplique. Lauren Van Kempen compose une Lucille volcanique et savoureuse, dont chaque sortie déclenche l’hilarité. Caroline Roëland, qui assure également les chorégraphies, donne à Sue une assurance souveraine et une présence scénique remarquable : ses mouvements ont la précision de quelqu’un qui connaît parfaitement l’espace, ce qui est peu surprenant, et la grâce de quelqu’un qui l’aime. Marie-Élisabeth Cornet s’impose et nous régale en Pauline, gouvernante haute en couleur dont les menaces répétées de démission constituent l’un des ressorts comiques les plus efficaces de la soirée. Loaï Rahman prête à Tom une ardeur juvénile très séduisante et démontre une palette de jeu particulièrement riche, Arnaud Masclet donne à Jimmy une bonhomie touchante, tandis que Ronan Debois, d’ordinaire ancré dans le répertoire d’opéra, se révèle un Billy Early d’une gourmandise réjouissante. Véronique Hatat (Flora Latham), Maëva Simonnet (Betty Brown) et June Van der Esch (Winnie Winslow) forment un trio de maîtresses irrésistiblement drôles. La troupe, qui elle aussi fait des merveilles, composée d’Enora Veignant, Ludivine Bigéni, Adrian Conquet, Joris Conquet, Xavier Ducrocq, Gregory Garell et Maxime Pannetrat, porte l’ensemble avec une vitalité sans défaillance et contribue à donner tout son charme espiègle au spectacle.

L’Orchestre des Frivolités Parisiennes, placé sous la direction de Benjamin Pras, également au piano et chef de chant, est un acteur à part entière de cette soirée. Le son est juste, la couleur jazzy, l’énergie communicative. « Tea for Two » et « I Want to Be Happy » traversent la salle comme des bouffées de bonheur pur, rendus dans leurs versions françaises avec tout l’entrain qu’on leur souhaite.

Ce petit bijou dit quelque chose d’essentiel sur ce que le théâtre musical, lorsqu’il est servi de cette manière, peut offrir, une joie vivante, ancrée dans le présent, capable de toucher un public d’aujourd’hui avec des moyens d’un autre âge. « No, No, Nanette » a cent ans et ne les fait pas. C’est bien le spectacle le plus étonnant, le plus brillant et le plus pétillant qui nous ait été donné de voir depuis longtemps.

Philippe Escalier – Photos © Christophe Raynaud Delage


« No, No, Nanette » de Vincent Youmans. Livret d’Otto Harbach, Frank Mandel, Burt Shevelove et Irving Caesar. Adaptation française de Christophe Mirambeau. Mise en scène d’Emily Wilson et Jos Houben. Direction musicale, chef de chant et piano Benjamin Pras. Scénographie, costumes, perruques et maquillage Oria Puppo. Chorégraphies Caroline Roëland. Création lumière Bruno Marsol. Avec Marion Préïté (Nanette), Lauren Van Kempen (Lucille Early), Caroline Roëland (Sue Smith), Marie-Élisabeth Cornet (Pauline), Loaï Rahman (Tom Trainor), Arnaud Masclet (Jimmy Smith), Ronan Debois (Billy Early), Véronique Hatat (Flora Latham), Maëva Simonnet (Betty Brown), June Van der Esch (Winnie Winslow). Troupe : Enora Veignant, Ludivine Bigéni, Adrian Conquet, Joris Conquet, Xavier Ducrocq, Gregory Garell, Maxime Pannetrat. Avec l’Orchestre des Frivolités Parisiennes. Production Les Frivolités Parisiennes. Coproduction Opéra de Reims, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Atelier lyrique de Tourcoing, Théâtre de Caen. Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau, 75009 Paris. Du 27 mars au 5 avril 2026.

Le Grand Meaulnes au Lucernaire par Emmanuel Besnault

Un seul homme pour habiter tout un roman

Il y a des œuvres que l’on croit connaître parce qu’on les a lues à l’école, rangées dans la mémoire comme on range un souvenir d’enfance, un peu flou, un peu doré. « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier est de ceux-là. Emmanuel Besnault relève le défi de porter seul en scène ce roman mythique, au Lucernaire, dans une création inédite qui frappe autant par son audace que par sa justesse.

Pour comprendre ce que porte ce roman, il faut se souvenir de qui l’a écrit. Alain-Fournier publie « Le Grand Meaulnes » en 1913 à vingt-six ans. L’année suivante, ce fils d’instituteur meurt au combat dans la forêt de Saint-Rémy, et sera, avec Charles Péguy, l’un des tout premiers disparus de la Grande Guerre. Ce livre unique, seul roman d’une vie trop brève, n’est pas seulement une œuvre littéraire : c’est un testament. La quête d’Augustin Meaulnes, cette course éperdue vers un bonheur entrevu et aussitôt perdu, cet amour pour Yvonne de Galais né d’une fête mystérieuse dans un domaine impossible à retrouver, tout cela résonne d’une façon particulière quand on sait qu’Alain-Fournier lui-même avait vécu, à dix-sept ans, une rencontre fulgurante avec une jeune femme aperçue sur les quais de la Seine, Yvonne de Quièvrecourt, qui devint l’Yvonne de Galais du roman. La frontière entre l’autobiographie et la fiction n’a jamais été aussi poreuse, et c’est précisément ce trouble qui fait la puissance étrange de ce texte, le deuxième roman français le plus traduit dans le monde après « Le Petit Prince ».

Un homme en costume classique, avec une chemise blanche et des bretelles, squatte sur une scène avec un fond rouge.

Emmanuel Besnault signe l’intégralité du spectacle, adaptation, mise en scène, scénographie, lumières et création sonore, choix rare qui confère à l’ensemble une cohérence absolue. L’espace scénique restitue avec une belle économie de moyens l’atmosphère brumeuse et onirique du roman. Les objets disposés sur le plateau ne décorent pas, ils signifient : chacun porte une charge mémorielle, une présence fantomatique. La poupée marionnette convoquée pour incarner la toute petite fille de Meaulnes en est l’exemple le plus bouleversant, présence fragile qui concentre à elle seule tout ce que le roman dit de la transmission, de l’innocence perdue et du temps qui passe inexorablement. À cette même logique répond l’apparition d’un cheval à bascule extrait d’une boîte en bois illuminée de l’intérieur, image d’une puissance poétique immédiate, qui dit en quelques secondes ce que des pages entières tentent de cerner : l’enfance comme un trésor enfoui, lumineux et inaccessible.

Emmanuel Besnault est seul en scène, et cette solitude est une force. Traversant avec une facilité déconcertante tous les registres, de la candeur de l’adolescence à la gravité de la désillusion, de l’émerveillement à la mélancolie, son jeu conjugue une intensité physique et une sensibilité à fleur de peau. Il ne raconte pas « Le Grand Meaulnes », il le revit, et entraîne le spectateur dans ce mouvement. Nous avons pris, à le suivre, un immense plaisir. À ses côtés, les voix enregistrées tissent autour de lui un monde sonore qui peuple le plateau de la meilleure façon.

Ce que dit au fond ce spectacle, qui a l’art de nous grandir et qui nous a émus, c’est que le bonheur n’est pas un lieu que l’on retrouve mais une façon d’habiter le présent. Leçon précieuse et singulière, qu’Emmanuel Besnault nous transmet ici avec une grâce rare.

Philippe Escalier – Photos  © Cédric Vasnier 


« Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier. Adaptation, mise en scène, scénographie, lumières, création sonore et interprétation d’Emmanuel Besnault. Voix de Pierre Aussedat, Emmanuel Barrouyer, Michaël Cohen, Claude Drap, Julien Frison, Valentin Fruitier, Mélanie Le Duc et Marion Preité. Direction d’acteur Cyril Manetta. Dramaturgie Florian Chaillot. Costumes Angèle Gaspar. Production Compagnie Éternel Été. / Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris. Du mercredi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h 30. Jusqu’au 14 juin 2026.

Dans l’ombre de Jorge Donn par Aliocha Itovich

Aliocha Itovich signe à Avignon un hommage bouleversant à Jorge Donn, son oncle légendaire

Il y a des destins qui ne se choisissent pas entièrement, des noms qui vous précèdent et des silhouettes qui vous suivent longtemps après leur disparition. Pour Aliocha Itovich, comédien, metteur en scène et scénariste français, cette silhouette a pour nom Jorge Donn, danseur argentin de génie, muse absolue de Maurice Béjart, mort des suites du sida à Lausanne le 30 novembre 1992 à l’âge de quarante-cinq ans. Cet été, à Avignon, Aliocha Itovich monte sur la scène du Roseau Teinturiers pour présenter « Dans l’ombre de Jorge Donn », une comédie dramatique qu’il a écrite avec Élodie Menant et Julia Dorval, dans laquelle il incarne le rôle principal. L’entreprise relevait d’une nécessité intime autant que d’une ambition artistique : rendre à ce nom sa place dans la mémoire collective, et confesser publiquement ce que fut, pendant des années, le fait d’être son neveu.

La famille Itovich baigne dans l’art depuis plusieurs générations. Le père d’Aliocha travaille dans l’éclairage de scène, sa mère est danseuse, et son oncle, Jorge Raúl Itovich Donn, né à El Palomar, dans la province de Buenos Aires, le 25 février 1947, est devenu l’une des figures tutélaires de la danse contemporaine du vingtième siècle. Malgré cet environnement saturé de corps en mouvement, c’est le théâtre qui, dès sa dixième année, s’impose dans la vie d’Aliocha, comme un choix naturel et souverain. À douze ans, il rejoint la troupe des Espiègles, compagnie fondée par Daniel Lacroix, et fait ses premières armes devant le public exigeant du Festival d’Avignon, qu’il retrouve plusieurs étés de suite. La scène ne le quittera plus.

Sa formation passe ensuite par les cours Jean Darnel et le Studio Pygmalion, deux adresses parisiennes réputées pour la rigueur de leur enseignement. Le travail paie : Aliocha Itovich s’installe progressivement dans le paysage théâtral parisien, multipliant les rôles dans des registres variés.

Parmi les collaborations qui ont compté dans sa construction artistique, celle avec la metteure en scène Violaine Arsac mérite d’être soulignée. Dès 2012, Aliocha Itovich participe à « Bien au-dessus du silence », présenté au Festival d’Avignon puis en tournée. Deux ans plus tard, il retrouve la dramaturge pour « Tant qu’il y aura la main des hommes », spectacle composé à partir de textes de Tahar Ben Jelloun, Amin Maalouf, Romain Gary ou Pablo Neruda, dans lequel il incarne un peintre contraint à l’exil en raison de son homosexualité, un rôle qui exige une intériorité sobre et une présence physique maîtrisée. Ces deux expériences avignonnaises installent Aliocha Itovich dans un registre de théâtre engagé, où le texte est au service d’une réflexion sur les identités et les marges.

La collaboration avec Violaine Arsac se prolonge encore dans « J’aimerais arrêt(ée) », d’après le livre de François Wioland, dans lequel il incarne François, bénévole d’une association d’aide aux personnes en situation de prostitution, qui entretient une correspondance épistolaire avec une étudiante en détresse. Le spectacle est présenté plusieurs fois à Avignon, puis en tournée. La pièce est portée par les musiques de Stéphane Corbin, qui se retrouvera également au générique de « Dans l’ombre de Jorge Donn », comme un fil discret entre deux aventures.

Homme souriant avec un t-shirt blanc et une chemise verte, les bras croisés, sur fond blanc.

L’autre grande rencontre artistique d’Aliocha Itovich est celle avec Élodie Menant, comédienne et metteuse en scène avec qui il partage l’affiche de « La Peur », adaptation de la nouvelle de Stefan Zweig, dont le succès dépasse largement ce que l’on pouvait anticiper. Présenté d’abord à Avignon, le spectacle est repris au Théâtre Michel à Paris à partir d’octobre 2018, et tourne pendant cinq années consécutives. Le duo Itovich-Menant fonctionne avec une évidence et une complémentarité que le public reconnaît immédiatement. La pièce reçoit par ailleurs une nomination aux Molières, consécration supplémentaire pour une aventure née dans les rues d’Avignon. C’est de cette confiance mutuelle, de cette habitude à se retrouver dans un même espace de création, que naîtra l’envie d’écrire ensemble « Dans l’ombre de Jorge Donn ».

Ce parcours théâtral s’élargit rapidement vers d’autres territoires. En 2018, Aliocha Itovich participe à la comédie musicale « Bodyguard, Le Musical » au Palais des Sports, puis rejoint « Le Tour du monde en quatre-vingts jours » mis en scène par Sébastien Azzopardi au Théâtre des Mathurins. En 2020, il joue dans « Le gros diamant du prince Ludwig », qui reçoit le Molière de la pièce comique, avant d’enchaîner « Vive le marié » et « Duos sur canapé » aux côtés de Bernard Menez et Michel Guidoni. En 2025, il incarne César dans « Cléopâtre, la reine louve », d’Éric Bouvron et Benjamin Penamaria, spectacle qui part en tournée et lui offre un rôle de premier plan dans une fresque historique aux accents épiques. Philippe Lioret lui ouvre les portes du grand écran en 2016 avec « Le fils de Jean », et Daniel Cohen le retrouve dans « Le bonheur des uns » aux côtés de Bérénice Bejo et Vincent Cassel. La télévision l’accueille pour trois saisons dans « Balthazar », où il incarne le mari d’Hélène de Fougerolles, ainsi que dans « Astrid et Raphaëlle », « Clem » ou « Paris etc. » de Zabou Breitman. Derrière la caméra enfin, il co-réalise plusieurs courts métrages sélectionnés en festivals. Un parcours pluriel, éclectique et toujours en mouvement, qui n’empêche pas « Dans l’ombre de Jorge Donn » de s’imposer comme le projet le plus nécessaire de sa vie.

Affiche de la pièce 'Dans l'ombre de Jorge Donn' avec des informations sur le spectacle, les artistes et les lieux de représentation.

Pour comprendre ce que représente Jorge Donn dans la biographie d’Aliocha Itovich, il convient de mesurer l’ampleur de la légende. Né à El Palomar, dans la province de Buenos Aires, Jorge Donn commence la danse dès l’âge de cinq ans, se forme à l’école du Teatro Colón de Buenos Aires, et, à seize ans, prend la décision de traverser l’Atlantique pour rejoindre Maurice Béjart, dont il a vu travailler la compagnie lors d’une tournée en Argentine. Cette résolution absolue, ce courage de l’adolescent qui sait ce qu’il veut et va le chercher au bout du monde, est précisément ce qui frappe Aliocha Itovich au moment où il conçoit la pièce. Béjart qui avait refusé sa candidature en Argentine, décide, quand il le voit débarquer en Belgique, de l’intégrer à la compagnie. La rencontre sera celle de deux esprits accordés sur le même diapason, celui d’une danse portée par l’émotion plutôt que par la virtuosité technique. Jorge Donn entre au Ballet du XXe siècle en 1963 et n’en ressortira plus.

Il devient en quelques années le soliste vedette de la compagnie, créant les rôles-titres d’une série d’œuvres majeures du répertoire de Béjart : « La Neuvième symphonie » en 1964, « Roméo et Juliette » en 1966, « Messe pour le temps présent » en 1967, « Nijinsky, clown de Dieu » en 1971, « Notre Faust » en 1975, et, surtout, « Boléro » en 1979. C’est en janvier de cette année-là, au Palais des Sports de Paris, que Béjart confie pour la première fois à un danseur masculin le rôle central du Boléro de Ravel, défiant une tradition établie depuis la création du rôle par Duška Sifnios en 1961. Jorge Donn monte sur la table rouge entouré de quarante danseuses, sans que Béjart n’ait changé un seul geste de la chorégraphie originale. Le ballet change pourtant de signification tout entière, prenant une dimension dionysiaque et sacrée que le public ressent immédiatement. Six mois plus tard, lors d’une représentation au Palais Garnier, une troisième version est tentée : quarante danseurs cette fois entourent Jorge Donn, et c’est le rituel d’un jeune dieu que le public contemple, jusqu’à la transe finale.

La renommée de Jorge Donn atteint une autre dimension en 1981, lorsque Claude Lelouch l’intègre à son film « Les Uns et les Autres ». Jorge Donn y incarne Boris et Sergei Itovitch, un père et son fils pris dans les tourments du siècle, et danse le Boléro de Ravel dans la scène finale, une séquence qui reste l’une des images les plus puissantes de l’histoire du cinéma français. Le grand public, qui n’avait peut-être jamais mis les pieds dans une salle de danse, découvre ce soir-là un danseur hors du commun, dont la présence sur le plateau défie toute analyse rationnelle. En 1980, Béjart lui confie la direction artistique du Ballet du XXe siècle. Puis la compagnie déménage de Bruxelles à Lausanne, et Jorge Donn fonde brièvement sa propre troupe, L’Europa Ballet, avant de rejoindre le Béjart Ballet Lausanne. Il meurt des suites du sida le 30 novembre 1992, laissant derrière lui une œuvre d’interprète sans équivalent.

Aliocha Itovich apprit la mort de son oncle au journal télévisé de treize heures, le lendemain de son décès. Depuis lors, il ne cessa de chercher comment rendre hommage à cet homme qu’il admira toute sa vie et qui fut pour lui davantage qu’un parent : une sorte de mentor, une figure tutélaire dont la trajectoire hors du commun donnait à chacun l’exemple de ce qu’une vocation totalement assumée peut produire.

Mais il y a une face plus difficile liée à cette filiation. Lorsqu’Aliocha Itovich mentionnait sa parenté avec Jorge Donn, il voyait aussitôt le regard de ses interlocuteurs changer, ce moment un peu douloureux où l’on cesse d’exister pour devenir « le neveu de ». Ce phénomène d’effacement de soi sous le rayonnement d’une figure tutélaire est au cœur de la pièce qu’il a construite avec Élodie Menant et Julia Dorval. Le choc déclencheur fut une découverte brutale : le nom de Jorge Donn avait disparu des dictionnaires. Face à cet oubli, il convenait de réagir.

Portrait d'un homme avec une barbe légère, portant une chemise bordeaux, regard intense, fond flou et sombre.

Le travail d’écriture débute juste avant la pandémie de Covid, en 2019, en collaboration étroite avec Élodie Menant. Les réécritures se succèdent, nombreuses, patientes, exigeantes. Il faut trouver l’équilibre entre le récit intime et la fable universelle, entre l’hommage à Jorge Donn et le questionnement qui déborde la seule figure du danseur. En 2023, une première lecture est donnée au Théâtre Michel, ce lieu de toutes les retrouvailles pour cette équipe. La réception est encourageante. La pièce est prête pour Avignon.

L’histoire que raconte « Dans l’ombre de Jorge Donn » est à la fois celle de Jorge Donn et celle de Daniel, personnage de fiction construit à partir de la propre expérience d’Aliocha Itovich. Dans la pièce, Daniel est un homme qui, très jeune, rêvait de danser comme son oncle, et qui a renoncé à ce rêve en comprenant qu’il n’y aurait pas deux génies danseurs dans la même famille. Une trentaine d’années plus tard, les hasards de la vie font revenir la danse à sa porte. Si Aliocha Itovich a choisi de transposer son propre désir de devenir comédien dans le domaine de prédilection de Jorge Donn, la danse, c’est par une évidente nécessité dramaturgique. La tension entre l’hommage et l’aspiration personnelle, entre la fidélité à une mémoire et la revendication d’une identité propre, est ainsi rendue plus immédiate, plus viscérale.

La note de mise en scène révèle un dispositif à la fois sobre et ambitieux. La scénographie conçue par Christophe Auzolles est dépouillée, sans décor monumental : un petit escalier, une porte amovible, trois pans de mur en tulle qui se déplacent pour délimiter les espaces et accueillir les projections. C’est sur ces surfaces mouvantes que seront projetées des images d’archives tirées des ballets de Béjart filmés sur scène et de films tels que « Le danseur » ou « Lettre à un jeune danseur ». La technique de la surimpression sur tulle donnera parfois l’illusion d’un hologramme, faisant apparaître Jorge Donn comme un fantôme bienveillant, présence spectrale qui traverse la vie de Daniel sans jamais tout à fait le laisser en paix.

La chorégraphie est confiée à Olivier Bénard. La création lumière, signée Antonio de Carvalho, oscille entre le registre théâtral, la danse et un troisième état que le metteur en scène qualifie de magie. La création musicale est de Stéphane Corbin, fidèle compagnon de plusieurs aventures. La mise en scène d’Aliocha Itovich aspire à une fluidité totale, sans véritable noir entre les scènes, passant d’un univers à l’autre par les seuls mouvements du décor, les lumières changeantes et les apparitions de Jorge Donn sur les pans de tulle.

L’auteur incarne lui-même Daniel, le neveu aux rêves enfouis qui va devoir décider s’il peut encore se permettre de vivre selon ses aspirations profondes. À ses côtés, deux remarquables actrices, Hélène Degy, qui l’a accompagné dans « La Peur », joue Florence, et Vanessa Cailhol (Molière de la meilleure comédienne) qui tient les rôles d’Anna et d’Edwige. La collaboration artistique est assurée par Pascal Faber, garant d’un regard extérieur sur l’ensemble du projet.

Ce qui rend « Dans l’ombre de Jorge Donn » particulièrement précieux, c’est qu’Aliocha Itovich a su dépasser l’anecdote familiale pour toucher quelque chose d’universel. La question que pose le spectacle, il la formule lui-même avec une clarté désarmante : a-t-on le droit de réaliser ses rêves d’enfant à tout âge, quel que soit le milieu dont on est issu ? Cette interrogation, qui pourrait sembler abstraite ou anodine, est en réalité d’une profondeur singulière dans notre époque, où les injonctions à la rationalité, à la sécurité et à la conformité pèsent lourd sur les existences. Jorge Donn, lui, avait choisi la radicalité : partir seul, à seize ans, de l’autre côté de l’Atlantique, frapper à la porte d’un chorégraphe qu’il admira depuis l’enfance. Il avait eu la bonne fortune de se voir ouvrir cette porte.

La pièce est aussi un acte de mémoire. Aliocha Itovich mentionne notamment que des cousins argentins ont ouvert à Buenos Aires un centre culturel portant le nom de Jorge Donn. Sylvie Icart-Barat a publié un livre de souvenirs intitulé « Jorge Donn par le Ballet du XXe siècle ». Lui ajoute sa voix à ce chœur de ceux qui refusent l’oubli, mais par la voie qui lui est propre : la scène, la chair vivante du théâtre, la présence de l’acteur face au public. Signe d’une symbiose entre l’oncle et le neveu, c’est encore à Avignon qu’Aliocha Itovich choisit de présenter ce travail, Avignon où tout a commencé pour lui à l’âge de dix ans, Avignon où Jorge Donn hante encore les mémoires de ceux qui l’ont vu danser.

Une avant-première est prévue le 8 juin au Théâtre Saint-Georges, à Paris, avant les représentations estivales.

Philippe Escalier – Photos @ Benoît Maréchal


Chronologie

1947 — Naissance de Jorge Raúl Itovich Donn, le 25 février, à El Palomar (province de Buenos Aires, Argentine).

1963 — Jorge Donn rejoint le Ballet du XXe siècle de Maurice Béjart à Bruxelles.

1964 — Jorge Donn crée le rôle-titre de « La Neuvième symphonie » de Béjart.

1966 — Création de « Roméo et Juliette » de Béjart.

1967 — Création de « Messe pour le temps présent ».

1971 — Création de « Nijinsky, clown de Dieu ».

1975 — Création de « Notre Faust ».

1979 — Jorge Donn crée la version masculine du « Boléro » de Béjart au Palais des Sports de Paris. Première représentation mixte au Palais Garnier six mois plus tard.

1980 — Jorge Donn devient directeur artistique du Ballet du XXe siècle.

1981 — Claude Lelouch intègre Jorge Donn dans son film « Les Uns et les Autres », où il danse le Boléro de Ravel.

1992 — Mort de Jorge Donn des suites du sida, le 30 novembre, à Lausanne. Il avait 45 ans.

vers 1985 — Naissance d’Aliocha Itovich, en France. Son père est éclairagiste, sa mère est danseuse. Il est le neveu de Jorge Donn.

vers 1997 — À douze ans, Aliocha Itovich rejoint la troupe des Espiègles de Daniel Lacroix et fait ses premières armes au Festival d’Avignon.

Années 1997-2005 — Parcours de formation et premiers rôles professionnels au théâtre : « Cabaret Pauvre », « Les Femmes savantes », « Le Malade imaginaire », « Ferdinando » au Théâtre du Rond-Point, « Les Fourberies de Scapin » au Théâtre du Gymnase, « Le Cid » au Comédia (mise en scène Thomas Le Douarec).

2004 — Rôles dans les séries « Police district » (Olivier Marchal) et « Une femme d’honneur ».

2007 — Rôle dans la série « R.I.S, police scientifique ».

2012 — « Bien au-dessus du silence », mise en scène Violaine Arsac, Festival d’Avignon, tournée.

2013 — « Tapage en coulisses » de Michael Frayn, mise en scène Didier Caron, tournée. Rôle dans la série « Section de recherches ».

2014 — « Tant qu’il y aura la main des hommes », mise en scène Violaine Arsac, Festival d’Avignon. « Les aventures de la Princesse Aurore », mise en scène Aliocha Itovich, Théâtre Reine Blanche.

2015-2019 — « La Peur » de Stefan Zweig, mise en scène Élodie Menant, Théâtre Michel, Festival d’Avignon, tournée. Nomination aux Molières.

2016 — Rôle de Nicolas dans « Le fils de Jean » de Philippe Lioret, au cinéma.

2017 — « J’aimerais arrêt(ée) » de François Wioland, mise en scène Violaine Arsac, Festival d’Avignon. « Poisson et Petits Pois », mise en scène Aliocha Itovich et Slimane Kacioui, Festival d’Avignon.

2018 — « Bodyguard, Le Musical », mise en scène David Eguren, Palais des Sports de Paris. Mariage avec l’actrice Julia Dorval.

2019 — Début de l’écriture de « Dans l’ombre de Jorge Donn » avec Élodie Menant. « Le tour du monde en quatre-vingts jours », mise en scène Sébastien Azzopardi, Théâtre des Mathurins.

2019-2022 — Rôle dans la série « Balthazar » (3 saisons), France 2. Rôles dans « Astrid et Raphaëlle » où il joue le père d’Astrid pendant 3 saisons, « Clem », « Tandem ».

2020 — « Le gros diamant du prince Ludwig », mise en scène Gwen Aduh, Le Palace (Molière de la pièce comique). « Le bonheur des uns » de Daniel Cohen au cinéma, avec Bérénice Bejo et Vincent Cassel. « Vive le marié », mise en scène Jeoffrey Bourdenet (tournée jusqu’en 2022).

2022 — « Duos sur canapé » de Marc Camoletti, mise en scène Bernard Menez, Alhambra.

2023 — Première lecture de « Dans l’ombre de Jorge Donn » au Théâtre Michel. « Les guêpes », mise en scène Didier Caron, tournée. « J’aimerais arrêt(ée) » reprend en tournée et à Avignon. « La présidente », mise en scène Jeoffrey Bourdenet.

2024 — Rôle dans la série « Marianne » (saison 2). Tournée de « J’aimerais arrêt(ée) » et reprise au Festival d’Avignon.

2025 — « Cléopâtre, la reine louve », mise en scène Éric Bouvron, tournée.

Juin 2026 — Avant-première de « Dans l’ombre de Jorge Donn » au Théâtre Saint-Georges, Paris, le 8 juin.

Été 2026« Dans l’ombre de Jorge Donn », mise en scène Aliocha Itovich, au Festival d’Avignon, Espace Roseau Teinturiers, 45 rue des Teinturiers, Avignon. À 16 h 40, relâche les jeudis.

Luna, le secret de Jean, d’Hervé Domingue

Mémoire enfouie et accordéon dans la nuit

Il y a des histoires qui ne cherchent pas à reconstituer le passé mais à en faire sentir le poids. C’est précisément l’ambition de « Luna, le secret de Jean », création théâtrale et musicale que Hervé Domingue signe à la fois comme auteur et metteur en scène, et qui sera donnée en représentation exceptionnelle le lundi 27 avril 2026 à La Scène Libre.


Le point de départ est saisissant : Tel-Aviv, 1983. Jean Edelstein, compositeur de renommée internationale, accepte pour la première fois de parler. Il évoque deux années passées au fond d’une cave allemande pendant la Seconde Guerre mondiale, aux côtés d’un autre Français prénommé Lucien. Deux musiciens contraints de jouer chaque jour pour l’épouse mélomane d’un colonel nazi. Ce que la pièce explore n’est pas l’événement historique en lui-même mais ce que deux hommes ont construit dans l’obscurité, un lien indicible, fait de survie, de honte, de courage et d’un amour que l’époque rendait impensable. La résonance avec notre présent est évidente.


La musique structure le récit. Hervé Domingue a fait le choix de confier les chansons d’Édith Piaf à deux voix masculines, et de n’évoquer la chanteuse qu’en creux, par ses thèmes, son souffle, la vérité brûlante de ses textes. L’accordéon, joué en direct, incarne à lui seul un troisième personnage, celui de Paris, de l’exil et de la mémoire.


Hervé Domingue : une vie entre scène et écriture


Né à Marseille, Hervé Domingue a débuté sur la scène des Folies Bergère dès l’âge de dix-neuf ans, repéré lors d’un karaoké par le metteur en scène Roger Louret. Sa carrière l’a conduit durablement dans l’univers de la comédie musicale, avec des spectacles comme « Les Z’années Zazous » ou « Les Années Twist », couronné d’un Molière du meilleur spectacle musical. On l’a vu partager la scène avec Jean Marais dans « L’Arlésienne », qui fut l’ultime rôle du grand comédien, le 28 janvier 1997 aux Folies Bergère, dans une mise en scène de Roger Louret.
Le théâtre classique, Molière, Musset, lui est aussi familier. En 2014, un diagnostic de rétinite pigmentaire bouleverse sa trajectoire, maladie dégénérative de la vue qui l’oblige progressivement à réorienter sa vie artistique vers l’écriture. C’est de cette contrainte que naît une vocation : il écrit des pièces, des paroles de chansons pour d’autres interprètes, puis un album autobiographique, « Après l’Éclipse », paru en 2023. En 2023 également, sa participation à « The Voice » sur TF1 marque un retour visible sur la scène publique, porté par la volonté de témoigner qu’un artiste ne renonce pas. En outre, depuis deux ans, il exerce ses talents de coach vocal au Cours Florent. « Luna, le secret de Jean » est aujourd’hui sa première mise en scène professionnelle assumée, et le projet le plus personnel qu’il ait jamais défendu.


Julien Lamassonne et Édouard Collin : deux artistes à la mesure du projet


Julien Lamassonne, qui incarne Jean Edelstein, est l’une de ces figures discrètes et solides du spectacle vivant parisien : comédien, chanteur, multi-instrumentiste, auteur et réalisateur, il a traversé des univers très divers, du rock des scènes de bar à la comédie musicale populaire. Sa voix est connue de toute une génération comme celle du générique de « Code Lyoko ». Face à lui, Édouard Collin campe Lucien avec une présence que sa filmographie prépare idéalement à ce type de rôle intérieur. Révélé au cinéma en 2004 dans « Crustacés et Coquillages », il a depuis nourri une double carrière entre le boulevard, où il s’est imposé dans de nombreuses comédies, et des engagements plus personnels, comme son seul en scène « Mes Adorées », créé en 2021, portrait bouleversant d’une enfance marquée par l’addiction maternelle.


À ces deux interprètes répond l’accordéon de Sébastien Debard, musicien accompli formé au Conservatoire National, dont le parcours scénique et les collaborations avec des artistes comme Charles Aznavour ou Line Renaud garantissent une présence musicale à la hauteur de l’enjeu dramaturgique.

Philippe Escalier

« Luna, le secret de Jean », histoire originale, texte et mise en scène d’Hervé Domingue. Avec Julien Lamassonne et Édouard Collin. Accordéon : Sébastien Debard. / La Scène Libre 4 bd de Strasbourg 75010 Paris. Représentation exceptionnelle lundi 27 avril 2026 à 20 h.

Deux musiciens, une cave durant l'Occupation, un amour impossible. Une création d'Hervé Domingue portée par les chansons de Piaf. La Scène Libre, Paris

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