La comédie musicale de Vincent Youmans par les Frivolités Parisiennes triomphe à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet
Il y a des soirées où le théâtre a l’art de nous combler de joie, où tout concourt à produire ce bonheur rare que l’on emporte avec soi longtemps après avoir quitté la salle. C’est exactement ce que procure la production que Les Frivolités Parisiennes consacrent à « No, No, Nanette », accueillie à l’Athénée Théâtre Louis-Jouvet dans une atmosphère d’euphorie et de plénitude. On entre dans ce spectacle comme on entre dans une fête : la lumière, le mouvement, la musique vous saisissent dès les premières mesures, et le sourire ne vous quitte plus. Une troupe hors du commun, une mise en scène d’une inventivité et d’une couleur que l’on n’attendait pas, une partition servie avec un bonheur constant : voilà une soirée qui tient toutes ses promesses et au-delà.
Un centenaire en pleine forme
La comédie musicale de Vincent Youmans, créée à Broadway en 1925, débarquait à Paris le 29 avril 1926 au Théâtre Mogador avant de devenir pendant des décennies l’un des piliers du théâtre musical français. Un siècle plus tard, la voici revenue, sublimée par l’adaptation ciselée que Christophe Mirambeau a façonnée à partir du livret original signé Otto Harbach, Frank Mandel, Burt Shevelove et Irving Caesar. L’histoire est celle d’un éditeur de Bibles enrichi, empêtré dans les complications que lui valent ses trois maîtresses, un avocat opportuniste, une épouse d’une naïveté toute relative et Nanette, jeune femme placée sous sa tutelle, éprise de liberté autant que d’amour. Quiproquos, colères, réconciliations : on est en plein vaudeville, et c’est délicieux. Mieux encore : ce spectacle est porté par une philosophie de la bienveillance et du bonheur réjouissante.
La mise en scène, ou l’art de la légèreté maîtrisée

Ce qui frappe d’emblée dans la mise en scène qu’Emily Wilson et Jos Houben ont construite ensemble, c’est la précision absolue du travail. Chaque situation est réglée au millimètre, chaque numéro musical trouvé dans son mouvement juste, au sein d’une œuvre dont la grâce repose sur la légèreté. Le plateau ne cesse de se transformer, habité d’une énergie chorale que le regard ne suffit pas à saisir tout entière, tant les détails s’accumulent avec une générosité jubilatoire. La scénographie, les costumes, les perruques et le maquillage, tous signés Oria Puppo, restituent avec exactitude et fantaisie l’atmosphère des Roaring Twenties, dans une palette de couleurs qui claque comme une affiche de music-hall. Les lumières de Bruno Marsol accompagnent ce foisonnement avec une intelligence et une précision constantes.
Une distribution à son meilleur
La distribution est au diapason de cette ambition collective. Marion Préïté prête à Nanette une fraîcheur et une espièglerie qui n’excluent pas la profondeur qui caractérise aussi la comédienne, incarnant avec justesse ce personnage de jeune femme moderne dont la liberté s’affirme dans chaque réplique. Lauren Van Kempen compose une Lucille volcanique et savoureuse, dont chaque sortie déclenche l’hilarité. Caroline Roëland, qui assure également les chorégraphies, donne à Sue une assurance souveraine et une présence scénique remarquable : ses mouvements ont la précision de quelqu’un qui connaît parfaitement l’espace, ce qui est peu surprenant, et la grâce de quelqu’un qui l’aime. Marie-Élisabeth Cornet s’impose et nous régale en Pauline, gouvernante haute en couleur dont les menaces répétées de démission constituent l’un des ressorts comiques les plus efficaces de la soirée. Loaï Rahman prête à Tom une ardeur juvénile très séduisante et démontre une palette de jeu particulièrement riche, Arnaud Masclet donne à Jimmy une bonhomie touchante, tandis que Ronan Debois, d’ordinaire ancré dans le répertoire d’opéra, se révèle un Billy Early d’une gourmandise réjouissante. Véronique Hatat (Flora Latham), Maëva Simonnet (Betty Brown) et June Van der Esch (Winnie Winslow) forment un trio de maîtresses irrésistiblement drôles. La troupe, qui elle aussi fait des merveilles, composée d’Enora Veignant, Ludivine Bigéni, Adrian Conquet, Joris Conquet, Xavier Ducrocq, Gregory Garell et Maxime Pannetrat, porte l’ensemble avec une vitalité sans défaillance et contribue à donner tout son charme espiègle au spectacle.

L’orchestre, complice et souverain
L’Orchestre des Frivolités Parisiennes, placé sous la direction de Benjamin Pras, également au piano et chef de chant, est un acteur à part entière de cette soirée. Le son est juste, la couleur jazzy, l’énergie communicative. « Tea for Two » et « I Want to Be Happy » traversent la salle comme des bouffées de bonheur pur, rendus dans leurs versions françaises avec tout l’entrain qu’on leur souhaite.
Ce petit bijou dit quelque chose d’essentiel sur ce que le théâtre musical, lorsqu’il est servi de cette manière, peut offrir, une joie vivante, ancrée dans le présent, capable de toucher un public d’aujourd’hui avec des moyens d’un autre âge. « No, No, Nanette » a cent ans et ne les fait pas. C’est bien le spectacle le plus étonnant, le plus brillant et le plus pétillant qui nous ait été donné de voir depuis longtemps.
Philippe Escalier – Photos © Christophe Raynaud Delage
« No, No, Nanette » de Vincent Youmans. Livret d’Otto Harbach, Frank Mandel, Burt Shevelove et Irving Caesar. Adaptation française de Christophe Mirambeau. Mise en scène d’Emily Wilson et Jos Houben. Direction musicale, chef de chant et piano Benjamin Pras. Scénographie, costumes, perruques et maquillage Oria Puppo. Chorégraphies Caroline Roëland. Création lumière Bruno Marsol. Avec Marion Préïté (Nanette), Lauren Van Kempen (Lucille Early), Caroline Roëland (Sue Smith), Marie-Élisabeth Cornet (Pauline), Loaï Rahman (Tom Trainor), Arnaud Masclet (Jimmy Smith), Ronan Debois (Billy Early), Véronique Hatat (Flora Latham), Maëva Simonnet (Betty Brown), June Van der Esch (Winnie Winslow). Troupe : Enora Veignant, Ludivine Bigéni, Adrian Conquet, Joris Conquet, Xavier Ducrocq, Gregory Garell, Maxime Pannetrat. Avec l’Orchestre des Frivolités Parisiennes. Production Les Frivolités Parisiennes. Coproduction Opéra de Reims, Athénée Théâtre Louis-Jouvet, Atelier lyrique de Tourcoing, Théâtre de Caen. Athénée Théâtre Louis-Jouvet, 7 rue Boudreau, 75009 Paris. Du 27 mars au 5 avril 2026.

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