Un seul homme pour habiter tout un roman
Il y a des œuvres que l’on croit connaître parce qu’on les a lues à l’école, rangées dans la mémoire comme on range un souvenir d’enfance, un peu flou, un peu doré. « Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier est de ceux-là. Emmanuel Besnault relève le défi de porter seul en scène ce roman mythique, au Lucernaire, dans une création inédite qui frappe autant par son audace que par sa justesse.
L’ombre d’Alain-Fournier
Pour comprendre ce que porte ce roman, il faut se souvenir de qui l’a écrit. Alain-Fournier publie « Le Grand Meaulnes » en 1913 à vingt-six ans. L’année suivante, ce fils d’instituteur meurt au combat dans la forêt de Saint-Rémy, et sera, avec Charles Péguy, l’un des tout premiers disparus de la Grande Guerre. Ce livre unique, seul roman d’une vie trop brève, n’est pas seulement une œuvre littéraire : c’est un testament. La quête d’Augustin Meaulnes, cette course éperdue vers un bonheur entrevu et aussitôt perdu, cet amour pour Yvonne de Galais né d’une fête mystérieuse dans un domaine impossible à retrouver, tout cela résonne d’une façon particulière quand on sait qu’Alain-Fournier lui-même avait vécu, à dix-sept ans, une rencontre fulgurante avec une jeune femme aperçue sur les quais de la Seine, Yvonne de Quièvrecourt, qui devint l’Yvonne de Galais du roman. La frontière entre l’autobiographie et la fiction n’a jamais été aussi poreuse, et c’est précisément ce trouble qui fait la puissance étrange de ce texte, le deuxième roman français le plus traduit dans le monde après « Le Petit Prince ».

Une scénographie habitée
Emmanuel Besnault signe l’intégralité du spectacle, adaptation, mise en scène, scénographie, lumières et création sonore, choix rare qui confère à l’ensemble une cohérence absolue. L’espace scénique restitue avec une belle économie de moyens l’atmosphère brumeuse et onirique du roman. Les objets disposés sur le plateau ne décorent pas, ils signifient : chacun porte une charge mémorielle, une présence fantomatique. La poupée marionnette convoquée pour incarner la toute petite fille de Meaulnes en est l’exemple le plus bouleversant, présence fragile qui concentre à elle seule tout ce que le roman dit de la transmission, de l’innocence perdue et du temps qui passe inexorablement. À cette même logique répond l’apparition d’un cheval à bascule extrait d’une boîte en bois illuminée de l’intérieur, image d’une puissance poétique immédiate, qui dit en quelques secondes ce que des pages entières tentent de cerner : l’enfance comme un trésor enfoui, lumineux et inaccessible.
Un interprète prodigieux
Emmanuel Besnault est seul en scène, et cette solitude est une force. Traversant avec une facilité déconcertante tous les registres, de la candeur de l’adolescence à la gravité de la désillusion, de l’émerveillement à la mélancolie, son jeu conjugue une intensité physique et une sensibilité à fleur de peau. Il ne raconte pas « Le Grand Meaulnes », il le revit, et entraîne le spectateur dans ce mouvement. Nous avons pris, à le suivre, un immense plaisir. À ses côtés, les voix enregistrées tissent autour de lui un monde sonore qui peuple le plateau de la meilleure façon.
Ce que dit au fond ce spectacle, qui a l’art de nous grandir et qui nous a émus, c’est que le bonheur n’est pas un lieu que l’on retrouve mais une façon d’habiter le présent. Leçon précieuse et singulière, qu’Emmanuel Besnault nous transmet ici avec une grâce rare.
Philippe Escalier – Photos © Cédric Vasnier
« Le Grand Meaulnes » d’Alain-Fournier. Adaptation, mise en scène, scénographie, lumières, création sonore et interprétation d’Emmanuel Besnault. Voix de Pierre Aussedat, Emmanuel Barrouyer, Michaël Cohen, Claude Drap, Julien Frison, Valentin Fruitier, Mélanie Le Duc et Marion Preité. Direction d’acteur Cyril Manetta. Dramaturgie Florian Chaillot. Costumes Angèle Gaspar. Production Compagnie Éternel Été. / Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris. Du mercredi au samedi à 19 h, le dimanche à 15 h 30. Jusqu’au 14 juin 2026.

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