Rire, malgré tout
Sur la scène du Théâtre des Doms, Josépha Sini s’empare d’un héritage redoutable et en tire un objet de théâtre d’une rare vivacité. Pépée, une histoire sans chute, seul-en-scène écrit avec Laurène Hurst, qui en signe aussi la mise en scène, prend sa source dans une histoire familiale âpre, celle d’une mère flamboyante, avocate au barreau de Liège, aussi brillante dans la vie publique que dévastée dans l’intime. Le sujet pouvait appeler la plainte, il choisit l’élan. Et c’est là sa première victoire.
Josépha Sini ne s’installe jamais dans la confession. Elle part du réel, bien sûr, d’une enfance menée dans le sillage instable d’une femme trop romanesque pour être simplement résumée, puis elle déplace sans cesse la matière de son récit. L’adresse au public, très libre, frôle par moments le stand-up, avant de s’ouvrir à des zones plus incertaines, plus rêveuses, où le souvenir se nuance de fiction. Ce glissement donne au spectacle sa souplesse et son charme singulier. L’humour n’y sert pas d’écran, encore moins d’alibi, il est la forme même de la résistance.
La réussite tient aussi à la sobriété de la mise en scène. Laurène Hurst n’alourdit rien, n’explique rien, ne cherche pas à surligner l’émotion. Elle ménage à l’interprète l’espace qu’il faut pour faire entendre les brusques changements de climat, les échappées comiques, les retours plus sourds du chagrin. Les lumières et la régie de Jean-Louis Bonmariage accompagnent avec finesse ces déplacements de ton, tandis que le regard extérieur d’Axel De Booseré semble avoir veillé à cette tenue d’ensemble, à cette manière d’aller vite sans jamais céder à la précipitation.
Mais le vrai centre de gravité du spectacle, c’est Josépha Sini elle-même. Formée à Liège, passée aussi par Barcelone et Tallinn, la jeune comédienne impose ici une présence peu commune, à la fois ferme, mobile et rayonnante. Elle possède un sens très sûr du rythme, une manière de relancer le récit, de faire naître une image, de passer d’une silhouette à l’autre sans appuyer. Surtout, elle ne cherche jamais à réduire sa mère à une figure. Elle lui conserve sa part d’éclat, de trouble, de grâce même. C’est ce refus de simplifier qui donne au spectacle sa tenue morale autant que sa densité théâtrale.
On est frappé, au fil de la représentation, par la qualité de l’équilibre. Pépée touche à des matières graves, l’alcoolisme, l’enfance cabossée, l’amour mêlé de désarroi, sans s’abandonner au misérabilisme ni à la démonstration. Le spectacle garde quelque chose d’aérien, au meilleur sens du terme. Il avance avec vivacité, avec esprit, avec cette élégance de ton qui permet d’approcher le tragique sans l’écraser de solennité. Josépha Sini raconte moins une chute qu’une manière de tenir, ce qui est plus rare, et sans doute plus juste.
Au-delà du cas singulier dont il procède, Pépée, une histoire sans chute atteint ainsi une vérité plus large. Chacun, ou presque, y reconnaîtra une part de ces fidélités compliquées que les familles savent si bien fabriquer. Dans l’accueillante maison belge des Doms, au cœur du Off, le spectacle trouve un écrin idéal, intime, attentif, presque complice. On en sort avec le sentiment d’avoir assisté non à un règlement de comptes, mais à un geste de théâtre très accompli, vif, délicat, et profondément généreux.
Philippe Escalier – Photo ©Alice Piemme
Pépée, une histoire sans chute, seul en scène écrit par Josépha Sini et Laurène Hurst. Mise en scène : Laurène Hurst. Interprétation : Josépha Sini. Regard extérieur : Axel De Booseré. Lumières et régie : Jean-Louis Bonmariage. Production : Royal Festival de Spa. Théâtre des Doms, 1 bis rue des Escaliers Sainte-Anne, 84000 Avignon. Du 4 au 25 juillet 2026 à 14 h 30, durée 1 h 10. Relâches les mercredis 8, 15 et 22 juillet. Dès 12 ans.

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