Un producteur, une vision, une institution
Il y a quelque chose d’assez remarquable dans l’aventure des Productions Internationales Albert Sarfati : celle d’une maison de production privée qui, depuis plus de soixante-quinze ans, aura su traverser les époques sans jamais trahir l’exigence artistique qui est sa raison d’être. Fondée en 1948 par Albert Sarfati, imprésario visionnaire qui parcourut l’Europe, le Japon et la Russie pour y rassembler les formations les plus prestigieuses, l’agence prit un nouveau visage en 1992, à la disparition de son fondateur, lorsque son épouse Lily Sarfati et ses filles Cathy et Vony en reprirent la direction. Ce qui aurait pu marquer une rupture devint au contraire une relève exemplaire. Aujourd’hui, les Productions Internationales Albert Sarfati, connues sous le sigle PIAS, combinent trois activités complémentaires : production de spectacles, management artistique et tournées internationales, avec pour partenaires privilégiés le Théâtre des Champs-Élysées, la Philharmonie de Paris, Carnegie Hall et le Lincoln Center de New York. Cette présence simultanée sur les deux rives de l’Atlantique dit assez l’envergure d’une maison qui, depuis sa fondation, n’a jamais confondu la rigueur avec l’étroitesse.
Dix ans d’un pari tenu
C’est dans cet esprit qu’en septembre 2014, Vony Sarfati lance TranscenDanses au Théâtre des Champs-Élysées : une série chorégraphique entièrement conçue, financée et produite par un opérateur privé, dans un paysage parisien pourtant déjà très riche en offres subventionnées. Le défi était réel. Il a été relevé avec éclat. Douze saisons plus tard, le bilan est éloquent : quarante-cinq spectacles présentés, deux cent cinquante représentations, quelque trois cent cinquante mille spectateurs, vingt-quatre compagnies internationales, trente-cinq chorégraphes, quarante-cinq danseurs solistes invités. Ces chiffres, pour impressionnants qu’ils soient, ne disent qu’une partie de l’histoire. L’autre partie tient à la qualité constante d’une programmation qui a su mêler, sans jamais les hiérarchiser, grandes formations mondialement connues et compagnies émergentes, répertoire consacré et création contemporaine. Jirťí Kylián, Mats Ek, William Forsythe, Akram Khan, Crystal Pite, Angelin Preljocaj, Roland Petit, John Neumeier, Ohad Naharin, Martha Graham, figurent parmi les chorégraphes célébrés par la série. Du côté des interprètes, Sylvie Guillem, Nicolas Le Riche, Mathieu Ganio, Hugo Marchand, Tamara Rojo, Eleonora Abbagnato ou Dorothée Gilbert y ont successivement enchanté les soirées avenue Montaigne. TranscenDanses s’est ainsi imposée comme l’un des rendez-vous incontournables de la danse à Paris, s’intégrant avec une cohérence naturelle aux côtés des grands acteurs publics du spectacle vivant, de l’Opéra national de Paris au Théâtre national de Chaillot.
La saison 2025-2026 clôture en beauté
La douzième saison, celle qui pachève ce premier cycle, s’achève en juin 2026 sur une soirée particulièrement chargée de sens : le Dutch National Ballet rend hommage à Hans van Manen, figure majeure de la danse néoclassique et contemporaine européenne, récemment disparu, dans un programme conçu comme un geste de mémoire collective autant que comme un acte artistique de plein exercice.
La saison 2026-2027 : ambition, fidélité, découvertes
La treizième édition, qui ouvre en septembre 2026, dessine d’emblée une programmation de haute tenue. Elle débute avec le Malandain Ballet Biarritz, dont la venue revêt un caractère particulier : 2026 est la dernière année de Thierry Malandain à la tête de la compagnie biarrote, après près de trente ans de direction. Pour marquer ce passage, trois œuvres majeures traversant plus de deux décennies de création sont réunies : le célèbre « Boléro » de 2001 sur la musique de Maurice Ravel, l’« Oiseau de feu » de 2021 sur la partition de Stravinsky, et la toute dernière pièce du chorégraphe, « Minuit et demi, ou le cœur mystérieux », créée en mai 2025 au Teatro Victoria Eugenia de Donostia-San Sebastián sur une musique de Camille Saint-Saëns. Cette venue s’inscrit également dans le cadre d’une collaboration avec le Théâtre national de Chaillot. En octobre, le Boston Ballet apportera deux pièces contrastées signées Akram Khan, avec « Vertical Road (reimagined) », et Alexander Ekman, avec « Cacti », œuvre pleine d’humour que la compagnie bostonienne porte à son répertoire depuis plus de dix ans. Janvier 2027 sera celui du Ballet de l’Opéra de Lyon, dirigé par Cédric Andrieux, avec un programme associant « House » de Sharon Eyal, recréé pour la compagnie lyonnaise en juin 2026, et le « Sacre du Printemps » de Mats Ek, pièce créée à l’English National Ballet en 2022 et attendue à Lyon en novembre 2026. En mars, le Joffrey Ballet de Chicago, absent de Paris depuis une dizaine d’années, présentera en première française le « Midsummer Night’s Dream » d’Alexander Ekman, créé par le Royal Swedish Ballet en 2015. Enfin, en juin et juillet 2027, le Ballet national de Norvège, compagnie qui avait inauguré la première saison de TranscenDanses en 2014 avec un programme entièrement consacré à Kylián, revient pour un programme exceptionnel de cinq œuvres du maître tchèque, conçu pour célébrer ses quatre-vingts ans : « Mémoires d’Oubliettes », « No More Play », « Petite Mort », « Sweet Dreams » et « Polonaise d’Arcimboldo ».
Un espace irremplaçable
Dans l’éditorial qui accompagne le bilan de ces douze saisons, Vony Sarfati souligne avec conviction que le spectacle vivant reste, à l’heure du tout-numérique et de l’intelligence artificielle, un espace de liberté que rien ne saurait remplacer, l’un des derniers lieux où l’authenticité et l’émotion s’éprouvent directement, dans une communion sans intermédiaire entre les artistes et le public. C’est cette conviction, portée depuis l’origine par les Productions Internationales Albert Sarfati, qui aura fait de TranscenDanses bien davantage qu’une simple série chorégraphique : un acte de foi dans la puissance irréductible du corps en mouvement.
Philippe Escalier

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