Le chef d’orchestre poursuit son odyssée wagnérienne avec un Ring en version de concert qui confirme, à mi-parcours, la justesse d’une lecture attentive aux équilibres, à la transparence des pupitres et à la respiration du chant.
Il aura fallu quatre ans à Yannick Nézet-Séguin et à l’Orchestre philharmonique de Rotterdam pour franchir les trois premières étapes de « L’Anneau du Nibelung ». Après « L’Or du Rhin » en 2022 et « La Walkyrie » en 2024, ce dimanche 19 avril 2026, le Théâtre des Champs-Élysées accueillait « Siegfried », troisième volet de la Tétralogie. Œuvre charnière que Richard Wagner abandonne en 1857 pour composer « Tristan et Isolde » puis « Les Maîtres Chanteurs », avant d’y revenir sept ans plus tard, cette deuxième journée porte en elle la synthèse des audaces harmoniques qui bouleverseront l’opéra tout entier.
Dès le prélude, Yannick Nézet-Séguin installe une tension sourde, tramée par les timbales et les contrebasses, que les cuivres rotterdamois nuancent avec une souplesse étonnante. Son geste, d’une précision chambriste, respire avec les chanteurs et privilégie la transparence des pupitres. À l’acte II, les Murmures de la forêt s’élèvent comme une miniature ciselée, hautbois, clarinette et cordes graves tissent un paysage diaphane, attentif au moindre souffle. Partout, l’attention portée aux solistes confine à l’écoute chambriste ; les tuttis eux-mêmes, rutilants, n’écrasent jamais les voix.

Dans le rôle-titre, Clay Hilley déploie une endurance de véritable Heldentenor et tient la distance sans faiblir, dardant un aigu lumineux lors de la forge de Notung. Ya-Chung Huang campe un Mime vif, ciselé, dont la rouerie se colore d’une humanité authentique. Le Wanderer de Brian Mulligan, noblement phrasé, fait résonner toute la douleur intime de Wotan, face à un Alberich de Samuel Youn qui mord et griffe avec une âpreté saisissante. Wiebke Lehmkuhl offre à Erda un contralto minéral, venu des profondeurs, tandis que Soloman Howard prête à Fafner une basse caverneuse, d’une ampleur souveraine. Julie Roset, en Oiseau de la forêt, dessine un chant ailé d’une pureté confondante. Appelée en remplacement de Tamara Wilson, la soprano britannique Rebecca Nash aborde Brünnhilde avec un timbre ample et un engagement qui embrasent le duo final, porté par un orchestre incandescent.
Dépourvue de toute mise en scène, (parfois c’est heureux !), la soirée n’en fut que plus habitée : chaque chanteur, par le seul regard, par un jeu de gestes et la tension du corps, donnait chair au drame. Quatre heures d’une intensité ininterrompue, saluées par une longue ovation. Rendez-vous est déjà pris pour « Le Crépuscule des dieux ».
Philippe Escalier
« Siegfried » de Richard Wagner, deuxième journée de « L’Anneau du Nibelung ». Avec Clay Hilley (Siegfried), Ya-Chung Huang (Mime), Brian Mulligan (Wanderer), Samuel Youn (Alberich), Rebecca Nash (Brünnhilde), Wiebke Lehmkuhl (Erda), Soloman Howard (Fafner) et Julie Roset (Oiseau de la forêt). Orchestre philharmonique de Rotterdam, direction Yannick Nézet-Séguin. Théâtre des Champs-Élysées, 15 avenue Montaigne, 75008 Paris. Dimanche 19 avril 2026, 18 h.


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